Il y a eu un incident au lycée. Je n’en parle pas ici, ce n’est pas ce qui importe. Ce qui importe, c’est que j’ai pris du temps pour en parler avec les secondes. Et que c’est l’un des moments où j’ai réussi à bien choisir mes termes. Des mots précis, ni trop bas, ni trop hauts pour eux, qui s’adressent à leur maturité et leur intelligence.
C’est très beau.
C’est très beau, quand on parvient à accomplir ce miracle. Quand nos phrases, qu’elles parlent d’analyse de texte ou de comportement inacceptable, résonnent en eux, et avec respect. Il y a quelque chose qui s’enflamme. Quelque chose qui les grandit, qui laisse entrevoir les adultes qu’ils pourraient être, qu’ils seront, qui sait, si ce brasier vient à grandir. Ils sont beaux, elles sont magnifiques, quand on prend soin de notre langage.
Et puis il suffit de pas grand-chose.
Une hésitation, une imprécision, un raccourci ou une blague un peu lourde. La classe redevient cet ensemble chaotique d’individus. Rien de plus normal, nous n’avons pas à être en permanence des équilibristes de nos mots.
Mais tout de même, y être attentifs. Ils leur sont précieux.
« Ah, ça veut dire que jusqu’à la fin de l’année, on va plus trop devoir proposer des idées, pour les lectures du bac ? – Si, mais je vais sans doute vous laisser beaucoup moins de temps pour réfléchir au texte en groupe, vous l’approprier… L’année avance très vite. – Ah super, j’en avais marre d’y réfléchir à ce point ! »
Ça a été dit sans la moindre méchanceté. Grégoire est un élève adorable, curieux, et qui lit beaucoup. Essentiellement de la philosophie, d’ailleurs. Mais je ne peux m’empêcher d’accuser le coup. Depuis le début de l’année, les premières travaillent avec motivation et, me semble-t-il, enthousiasme.
Mais, comme tous les ans, j’ai tendance à surestimer leur motivation intrinsèque. C’est mon gros problème, cette vanité absolue. Comme j’ai en général de bon rapport avec les élèves, je me persuade, insidieusement, que je vais les amener à comprendre le côté essentiel de la lecture. Que ça y est, je leur ai ouvert les yeux sur le monde de la littérature. Évidemment, je ne le pense pas en ces termes. Mais ça s’en rapproche. Et donc, j’oublie.
J’oublie qu’au fond, ces élèves suivent, dans leur immense majorité, un parcours scientifique. Que, dans trois mois, ils ne seront plus jamais évalués en cours de français, que ma matière devient, en ce moment, un obstacle imposant qu’ils ont à franchir pour pouvoir continuer à étudier ce qui les intéresse vraiment. J’oublie que le programme de première est exigeant et strict. J’oublie que je les submerge de figures de style, j’oublie que, parfois, je « pars dans mes délires » quand je leur suggère des interprétations qui les laissent sceptiques.
Mais j’oublie aussi.
J’oublie qu’ils se sont, pour leur très grande majorité, prêtés au jeu. J’oublie qu’ils ne viennent jamais sans avoir lu les textes. Qu’ils posent des questions. Qu’ils tentent souvent de raccrocher leur lecture du texte à leur culture, de façon vraiment pertinente. J’oublie que cette matière étrangère, ils tentent souvent de s’en emparer, qu’ils continuent à poser des questions. J’oublie que, depuis de début, ils sont là, avec moi.
Ils vivent une vie immense et complexe. Les quatre heures de français par semaine ne sont qu’une quête de plus, dans leurs aventures. Alors, respirer, prendre du recul. Pour le moment, ils sont fatigués, ils ont besoin d’être guidés. Et je suis le prof : leur donner ça sans amertume. Les remettre, peut-être, avec un peu de chance, dans l’envie de se relancer à corps perdu dans les œuvres, on verra bien.
Alors je ravale mon aigreur. Et je leur déroule le texte de Gargantua que nous étudions.
« Mais vous nous dites pas tout, là, monsieur ! – Non, parce que j’ai foi en le pouvoir de votre cerveau. Et puis aussi parce que faut vous bouger un peu les fesses pour l’avoir, ce bac. – Roh, monsieur ! »
S’il y a un truc dont je me méfie dans ce boulot, c’est du cours one man show. Du magistral presque pur, qu’on va tenter de rendre accessible et chouette par des blagues, des anecdotes, de petits exemples qui vont bien.
D’abord parce que c’est épuisant : quel artiste proposerait un spectacle de six heures, cinq jour par semaine ? D’autre part, évidemment, parce qu’on ne bosse pas pour être admiré par nos élèves. Mon narcissisme est déjà assez hypertrophié comme ça : nul besoin de lui apporter encore plus d’engrais.
Mais certains jours, certains cours, ça s’y prête. Lorsque, par exemple, les élèves font la gueule à l’idée de passer deux heures à désherber la prose de François Rabelais. Faut se lancer. Ouvrir le cours par une blague, sauter de mot en mot. Leur déplier le texte, en montrant à quel point c’est simple. Un mini-détail perso pour relancer leur intérêt qui fléchit, un gros mot, merci François, et on est reparti.
Ce sont des heures complètement épuisantes. Et, quand elles fonctionnent, réjouissantes. Des heures aussi, qu’il faut consommer à très petites doses. Mais qui servent aussi à montrer que le savoir, c’est un truc d’acrobate, de virtuose. Quand ils auront appris, eux aussi, à ne plus avoir peur des métaphores cachées au creux des propositions infinitives, ils se rendront compte qu’ils peuvent s’y livrer aussi, à cette jonglerie avec les mots et le sens. En attendant, je vais aller me reposer. Parce que c’était quand même bien crevant.
Pour la première fois de l’année, les secondes sont en autonomie toute une heure durant. Ils ont pris des notes de façon hyper rigoureuse au cours précédent, c’est un peu leur récompense. Travaille de mise en scène. Les groupes ont été constitués, les tâches réparties, ils doivent se débrouiller.
Et donc, pour la première fois de l’année, je lâche la bride.
Ça me frappe au moment où je prononce la phrase « Maintenant, vous êtes responsables. » Je n’avais pas encore osé le faire avec mes élèves de lycées. Depuis le début de l’année, professoralement parlant, je serre les dents, je contracte les épaules. J’ai tellement peur de ne pas être légitime, de faire une connerie, de passer pour un débilos que je conçois chaque cours comme une performance où je dois tout le temps être en contrôle. Et là, je laisse la possibilité que ce soit le boxon.
Ça ne l’est pas. Les groupes bossent calmement. Rigolent de temps en temps, se remettent au boulot. J’erre, un peu désœuvré, ayant presque l’impression d’être de trop. Et la question : sont-ils aussi sérieux parce que j’ai été sur leur dos six mois durant, ou les ai-je étouffés tout ce temps ? Je ne le saurai jamais, et je n’ignore pas à quel point il est stérile de se poser cette question. À une collègue cet après-midi, je lui dis que mes cours sont encore « à la hache » : je tente de leur inculquer ce qu’il faut, mais je n’ai pas encore le temps, cette année, pour de la subtilité. Trop de choses à mener de front, en cette première année lycée.
Alors peut-être suis-je un peu passé à côté de ces secondes. Peut-être pas. En tout cas, cette heure-ci est douce, agréable, et productive. Autant s’en réjouir, les regrets, ça alourdit.
On prend le thé avec M. cet après-midi. M. a obtenu l’agrégation l’année dernière, mais c’est sans doute la moindre de ses qualités. Elle fait partie de ces personnes que j’admire totalement, et avec qui j’ai souvent du mal à parler, tellement mon cerveau est en surcharge de louanges face à elle. Elle me raconte que depuis sa victoire au concours, elle a l’impression de se disperser dans toutes les activités qui lui font envie. Nous émettons l’hypothèse que c’est peut-être du fait de la concentration absolue dont elle a fait preuve pour obtenir le précieux sésame.
Et c’est sans doute ce qui fait que je vais encore peiner à l’obtenir. J’ai toutes les difficultés du monde à concentrer toutes mes forces vers un objectif. Même mes cours ont tendance à prendre des embranchements variés et variables selon mon humeur, la classe, l’heure… un fleuve avec plein de deltas. Ça rend sans doute les choses plus intéressantes, mais je perds en efficacité.
Je me demande si j’arriverai un jour à devenir ce torrent qui renverse les obstacles sur son passage. Où si, à force de couler paisiblement, j’arriverai à destination.
La journée a été interminable. Trois journées en une en fait. Entre les copies à n’en plus finir ce matin, une après-midi explosive (va causer tragédie racinienne à des élèves surexcités par une journée de carnaval) puis trois heures de portes ouvertes dans l’autre bahut. Mais pendant qu’une méchante pluie froide fait mentir les promesses du printemps, je roule sous la pluie avec H., qui me reconduit à la maison. Et dans le noir, on se raconte un tout petit bout de nos vies, vite parce qu’on n’a pas le temps. Et je sens, j’ai appris à la reconnaître depuis tout ce temps, que je suis en train de me faire une amie.
Il aura fallu attendre le troisième trimestre. Mais enfin, enfin. Quel bonheur.
Les premières ne sont pas contents après moi. Enfin certains, pas tous. À une collègue, qui leur faisait passer les épreuves du bac blanc, ils ont expliqué que leurs soucis de méthodes venaient de leur prof qui « ne leur a pas appris comme il faut. » Et peu importe que des camarades aient été eux complimentés pour leur maîtrise de l’exercice. C’est ma faute, c’est ma faute, c’est ma très grande faute.
L’idée me caresse, un moment, de leur passer un ronflon. Je ne suis pas spécialement heureux d’être le bouc émissaire d’une note qu’ils estiment décevantes.
Et puis je hausse – mentalement – les épaules. C’est le jeu. Je n’ai pas le temps de les braquer, les semaines avancent. Et cette duplicité, c’est celle de tous les élèves, ou presque. Cette blessure à l’ego, celle des élèves qui commentent mes cours comme des client un restaurant, se referme désormais quasi-instantanément. Se remettre en question est essentiel : pour ce qui vaut le coup.
« Bon, je réexplique un point important pour la lecture linéaire les premières. Parce qu’apparemment, certains ont perdu des points, et soit je n’ai pas été assez clair, soit vous n’avez pas compris. »
Quelques-uns baissent les yeux, d’autres rigolent, gênés. Un troisième groupe ouvre des yeux étonnés.
« Non mais, si vous avez une remarque à faire dites-le moi. – Non mais… – Nous sommes des adultes, donc je remets les choses en place, s’il y a encore un souci, vous me le dites, sinon parfait. Il faut tous qu’on prenne nos responsabilités. »
Et je continue. Si ce boulot m’a appris un truc, c’est la duplicité des mômes. Parce que c’est plus simple, parfois, d’avoir un coupable. Ça n’est pas grave, pour le moment. Mais j’aimerais qu’ils finissent par en sortir. Alors, même si c’est très orgueilleux, je tente d’enseigner par l’exemple. Et je réexplique le point qui leur a posé problème de façon claire et nette avant de, sans me retourner, passer à autre chose. Ils ne sont pas les seuls à apprendre. Sans eux, et leurs faiblesses, je pense que la colère me boufferait bien plus souvent : mais apprendre à être une bonne personne, pour eux, ça a une palanquée de bénéfices secondaires.
Plusieurs collègues passent le CAPES. À mes messages leur demandant comment ça s’est passé, quatre fois la même réponse : bien, mais ils ne savent pas si ça vaut la peine de continuer.
C’est le genre de collègue qui passe son temps à clamer haut et fort dans la salle des profs que les élèves sont de plus en plus débiles. Il en choisit un qu’il va soigneusement démonter pendant tout une récréation, et tant mieux si un public nombreux est à portée d’oreille. Il explique que bon, on n’a pas trop à se plaindre, quand on est prof, on ne bosse pas tant que ça, et c’est un chouette salaire de complément, que l’on peut ramener à son conjoint ou à sa conjointe. Ah ben oui, faut que l’autre ait « un vrai métier ».
Pour une raison qui m’échappe, il s’est cependant pris d’amitié pour moi. Paraît que je lui rappelle un pote de fac. Alors C. vient souvent discuter avec moi – il adore le cinéma et les jeux vidéo – mais jamais assez longtemps pour que j’ai le temps de lui expliquer, avec ménagement, que ses propos me mettent en colère. Il m’accapare cinq minutes pendant une récré, me parle à toute vitesse et tourne les talons, me laissant avec une sensation de malaise palpable.
Et puis l’autre jour, je reçois un message sur Pronote. Un long paragraphe. C. a appris que je n’ai pas eu les écrits de l’agreg et s’en veut de ne pas m’en avoir parlé plus tôt. Il m’explique à quel point il trouve ça bien que je tente l’aventure. Des phrases très brèves, très simples, qui me font extrêmement chaud au cœur. Et surtout, qui n’ont rien de général. Elles me sont clairement dédiées. Quelques heures plus tard, je me dirige vers la salle des personnels, pour la récréation. Mon regard se glisse par les portes ouvertes du long couloir. Et tombe sur C., assise à son bureau, entouré d’élèves. Il tourne la tête :
« Oh, tu pourras dire à S. que je pourrai pas la voir pendant la pause ? Je finis un travail avec mes secondes. »
Des secondes qui se marrent, discutent avec leur prof, semblent pleinement contents d’être là.