Et le dimanche, on s’évade !
Avec l’histoire, toujours, de Carmen…
Et le dimanche, on s’évade !
Avec l’histoire, toujours, de Carmen…

Je suis prof de français. Cette année, prof de français en lycée. Mon but, notamment pour les premières, est d’aider les élèves à se retrouver dans les méandres d’un texte. D’en déchiffrer les runes étranges, figures de style, effets sonores, tournures grammaticales. Mon but est « d’aller loooooooin ! » comme disent les élèves en rigolant.
Et pourtant.
Et pourtant, la première question que je leur pose, que je leur demande de se poser, c’est la suivante : « De quoi est-ce que ça parle ? »
Juste, voir le texte. Le voir vraiment.
Oublier les conceptions, le fait que ce soit un roman réaliste ou de la poésie symboliste. Ne pas penser au parcours d’étude. Juste, que dit ce texte ? Réussir à oublier ses préconceptions, ses envies de plaquer ce que l’ont sait déjà. Être naïf.
C’est peut-être ça, devenir lettré.

Aujourd’hui, les élèves qui le souhaitaient ont plaidé à l’oral la cause de personnages de roman. Une note bonus, pour ceux qui aiment ce genre d’exercice.
Et c’est chouette.
C’est chouette parce que nous sommes vendredi, que c’est la dernière heure de cours. Qu’ils ont le crâne bombardé d’informations, d’évaluations, de consignes. Les volontaires arrivent, leur texte en main. Et, dans l’immense majorité, c’est bien. C’est vraiment, vraiment bien.
Et je ne suis apparemment pas le seul à le penser. Je vois de nombreux regards de spectateurs s’arrondir, des murmures bruisser : « Je pensais pas qu’elle pouvait faire ça. » « Il est doué, je suis choquée ! »
Les oraux se terminent par des applaudissements. Par énormément de sourires. C’est de ça dont ils avaient besoin, en cette fin de semaine : de s’admirer mutuellement.

Persona 3 Reload est sorti il y a quelques jours, disponible dans toutes les bonnes crèmerie. Il s’agit du deuxième remake du jeu Persona 3, sorti en 2007, et mettant en scène un groupe de lycéens luttant contre des créatures maléfiques, les Ombres, qui apparaissent durant une période de temps cachée au moment où minuit retentit, l’Heure Sombre. Pour les vaincre, nos héros recourent à des manifestations de leur psyché, les personae. Et le reste du temps, ils vivent leur vie d’adolescents. Un synopsis devenu assez classique dans le monde du jeu vidéo japonais, et qui, à première vue, n’a aucune raison d’attirer un autre public que des amateurs du genre.
Et pourtant, Persona 3 Reload est peut-être l’une des œuvres les plus en phase avec son époque, et le discours qu’elle porte à son sujet.
Il s’agit de la nouvelle itération d’un jeu vieux de plus de quinze ans : sa construction a vieilli. Mais bien vieilli. Contrairement aux volets suivants de la série, qui propose une foule d’activités annexes aux joueur, le fil directeur de l’aventure reste ici au centre : chaque soir, le petit groupe que nous rencontrons au fur et à mesure doit monter les étages d’une immense tour, le Tartare, renfermant peut-être le secret de l’apparition des Ombres. Le décor en change parfois, le principe non. Trouver le chemin vers l’étage suivant, en compagnie de ces ados, qui ne peuvent s’empêcher de discuter, de parler de sujets parfois superficiels. Ce sont de jeunes gens après tout. De jeunes gens qui n’ont pas demandé à crapahuter dans ce purgatoire, mais qui y sont contraints par les erreurs d’adultes qui les ont précédés.
Et c’est là le point névralgique, le coup de génie de Persona 3 : ce discours à la fois doux et intransigeant sur le passage de témoin entre générations. Les adultes ont déconné, ont déconné sérieusement. Et ils n’ont plus la force, l’énergie et le pouvoir de réparer leurs erreurs. Tout au long de l’histoire, on croise multiples figures d’autorités : enseignants, tuteurs, policiers. Toutes et tous font au mieux. Se révèlent souvent des alliés, il y a peu de méchants, dans Persona 3. Mais ce sont des alliés peu fiables. Ils sont cassés, englués dans leurs regrets et leurs erreurs. C’est à cette nouvelle génération, non seulement de porter le poids de ces erreurs, mais aussi de consoler ceux qui les ont précédés. Sans mépris ni morgue.
J’ai quarante et un ans, et me retrouver à contrôler un groupe de lycéens, surtout vu mon métier, me faisait peur. Je craignais de me sentir ridicule ; j’ai été ému. Ému de voir, même de façon maladroite et naïve, cette histoire qui a foi en des êtres à la frontière entre adolescence et âge adulte. En ces personnes encore capables de donner des impulsions fortes à leurs choix.
J’ai été ému de me rendre compte que les doubleurs des personnages ont changé, mais que de très nombreux comédiens de l’équipe originelle font des apparitions : eux aussi ont vieilli, ils prêtent désormais leurs voix à des adultes. Et la seule personne à reprendre son rôle incarne une créature sans âge. C’est peut-être une coïncidence, c’est terriblement touchant.
Persona 3 est un jeu triste et mélancolique, ce n’est pas pour rien si la couleur bleue y domine, que ce soit dans l’interface ou les paysages. Persona 3 est un jeu qui rappelle que le poids de nos erreurs pèse sur ceux qui nous suivent. Mais qui nous invite aussi à être doux, à être indulgents avec eux. Et c’est parce que je suis désormais un vieux joueur que j’ai pu y lire ce discours. Persona 3 me rappelle le poids des ans, le temps qui passe, et que le seule antidote à cette tristesse, c’est de tenter, maladroitement, de rendre les jours à venir un peu plus beaux. Même, surtout, si c’est voué à l’échec.
Et à chaque fois qu’un peu de cette beauté survient, de la remettre entre les mains de celles et ceux qui marcheront dans nos traces.

« Non mais ce prof-là il est trop gentil de toutes façons, faut être charitable avec lui. »
L’une des innombrables phrases qu’un élève prononce dos à son prof. La copine de Deborah, elle, m’a vu arriver, elle lui faisait face. Et s’est décomposée. Comme Deborah, j’imagine, quand elle m’a entendu dire bonjour.
« Allez, vous pouvez entrer. »
Elle s’assoit, baisse la tête, fuit mon regard. Pendant que je réfléchis, durant ces quelques secondes que je suis capable d’étirer en heures, sous mon crâne. « Trop gentil », j’ai l’habitude. Tous les ans, depuis seize ans, je l’entends au moins une fois. Mais charitable, c’est une première. Dans la bouche d’une élève, et à plus forte raison de Deborah, c’est incongru.
Parce que Deborah n’est pas une personne que l’on pourrait qualifier d’agréable.
Depuis le début de l’année, elle s’en prend à plusieurs collègues, avec une insolence passive. Apparemment, elle met régulièrement les pieds sur la chaise d’en face, sort son téléphone, et, reprise, se défend d’un « je ne comprends pas pourquoi vous êtes pas content. » En français, elle est loin d’être une élève modèle, mais ne se montre jamais agressive ou négligente, rend un travail correct dans des délais raisonnables. Apparemment par charité.
Charité, nom féminin :
1. Amour du prochain.
2. Bienfait envers les pauvres.
Je pense pour le deuxième sens. Deborah ferait acte de charité envers son prof de français, pauvre de trop de gentillesse. Je ne suis pas naïf, je sais ce qu’il y a derrière. Manque d’autorité, probablement. Propension à ne pas se montrer ferme. Cassant ?
Il y a quelques années, ça m’aurait fait mal. Plus maintenant. Des élèves m’ont guéri de ces doutes. Des réussites personnelles aussi. Comme dans cette classe de seconde. Dans laquelle je n’ai aucune discipline à faire – pas étonnant, vu le lycée où j’exerce cette année – mais où tous, petit à petit, ont commencé à s’investir. A bosser. Où tous, maintenant, ils arrivent en souriant.
Et surtout, bien sûr, je repense aux sixièmes de l’année dernière, dont j’étais prof principal. « Etre gentil, c’est être le plus fort. » Ils ont appliqué cette devise toute l’année. Me l’ont rappelé quand je suis revenu les voir, cette année. « On n’a pas oublié, monsieur. » Des cinquièmes qui, de l’aveu de plusieurs collègues, se comportent presque comme des troisièmes.
Deborah est charitable avec son prof de français, pauvre d’autorité.
En attendant, sa moyenne est vachement montée.

Série de tristes coïncidences : sur twitter, au téléphone et par WhatsApp, trois collègues me font part de leur souhait de quitter le métier d’enseignant. Trois en un jour. Le mois dernier, deux autres.
Très égoïstement, je pense à moi. Je sers les dents. Quand est-ce que ça va m’arriver ? Quand est-ce que je vais me rendre aux arguments qu’ils m’énoncent, plein de clarté, de bon sens, sans aucune amertume ?
Persona 3 a eu le droit à un deuxième remake, j’y joue, bien sûr que j’y joue. Les héros montent une tour infinie pour combattre une créature « qu’on ne peut pas plus battre que le passage du temps ». Et pourtant ils montent. Ils montent en souriant, ils montent heureux, en vainqueurs, parce qu’ils sont la génération à venir.
Pour le moment, je veux les y aider. Sur l’écran comme en vrai.
Même si on ne peut pas gagner.

C’est une fin de semaine, en première. Les élèves dodelinent de la tête pendant un cours sur la notion d’interrogation. « On fait rapide, et efficace. » Je trouvais, en tant que nouveau prof de lycée, cette phrase cool.
Elle ne l’est pas.
Elle ne l’est pas, parce que rapide, et efficace, ça n’est pas moi.
J’ai oublié, en arrivant au lycée, l’une de mes premières règles et l’une des plus efficaces : ne cherche pas à incarner quelqu’un que tu n’est pas. Et ça s’est ressenti. Je m’emmerde, mais ça on s’en fout. Je vois surtout des élèves hyper polis, trop polis pour me dire que mon cours est nul.
Alors je fais ce que je fais toujours au collège.
« Bon, comme vous êtes en train de dormir, je donne un exemple, pour l’interrogation totale : « Ce dinosaure a-t-il dévoré Younès ? » On peut y répondre par oui ou par non. La partielle, ce serait : « Dans quelle pièce Younès s’est-il réfugié pour ne pas être dévoré ? » »
Ils me regardent. Je hoche à peine la tête, oui ils ont le droit de rigoler. Et ils le font. Ils le font et il y a dans leurs éclats le reflet de sons que j’entends dans des classes de cinquième. De très très loin, pour encore quelques instants, ils sont des enfants. Des enfants qui, à la fin de l’heure, auront compris ce qu’est une proposition subordonnée interrogative indirecte. Parce qu’ils se sont demandés si acheter un bateau pirate était un bon investissement.

C’est le moment où ça devient plus compliqué.
Je pensais que ça serait facile jusqu’au bout, au niveau de la gestion de classe. Lycée, public infiniment plus privilégié que tout ce que j’avais pu connaître jusqu’alors, début d’année qui roulait sans souci.
Mais les mois de janvier et février sont toujours ce crash-test. Ce moment où les mômes, grands ou petits lâchent un peu, deviennent un peu plus remuants, un peu veules, un peu laids.
Un peu seulement.
C’est l’avantage de la jeunesse, comme les rides : la laideur, ça se défroisse vite et facilement dans de jeunes esprits, du moment qu’on arrive à leur faire oublier leurs sales côtés. Comme pour Grégoire, qui d’élève adorable et motivé, s’est changé en créature ricanante, qui dort sur sa table ou balance des saloperies à des potes.
Comme Imane, qui est devenue incapable de répondre à une question sans soupirer et lever les yeux au ciel, avant de recommencer à discuter avec sa pote, de l’autre côté de la salle.
Et dans ces moments-là, refuser, soi-même, de devenir laid. Parce qu’à mon âge, comme les rides, ça laisse des traces qui ne partiront plus. Ne pas avoir la voix qui monte dans les tours, ne pas se mettre à gueuler de manière indiscriminée, même si la fatigue donne envie, même si, bon sang, on devrait plus avoir à fait ça devant des seize ans, même si on aurait toutes les raisons de le faire. Être ferme, calme, revenir à des choses plus intéressantes.
Louvoyer, jusqu’aux rayons de soleil.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec la musique de Marin Marais. Découvert tout gosse à la télé, comme plein d’enfants de profs de ma génération.

Depuis le début de l’année, j’envoie des SMS, beaucoup plus qu’à l’accoutumée, et pour une raison très simple : en raison d’aller-retour incessants entre mes bahuts, en raison de la vie des uns, et des autres, en raison de la façon dont le monde tourne cette année, il me manque quelque chose. Quelque chose d’essentiel. Un soir, se retrouver, avec ces gens que je croise à longueur de journée, avec lesquels on tente de créer un monde meilleur, en enseignant à nos élèves, en apprenant d’eux et, tout bêtement, refaire le monde.
C’est bête, mais j’en ai besoin. Besoin, autour d’un café, d’une bière ou d’un plateau de figurines en carton, de connaître les humains avec lesquels, cette fois-ci, je suis embarqué dans cette aventure.