Mardi 23 janvier

Aujourd’hui avait lieu la restitution des textes de slam sur lesquels les secondes travaillent depuis plusieurs heures. C’était un très beau moment, que j’ai envie de garder un peu secret.

Durant cette matinée, Fatou et Lio stressent. Les deux élèves fortes en gueule de la classe, talentueuses à l’écrit et jamais en reste d’un commentaire bien placé sont malades de stress. « Monsieeeeeur. »

Et alors que je m’assois pour leur parler, je sens, très concrètement, mon cerveau aller chercher les conseils de Monsieur Vivi. Je n’ai rien demandé. Mais je me souviens, avec une clarté et une certitude totales, que je ne dois surtout pas me contenter d’un mot ou deux. Mon premier réflexe a été de leur dire que tout allait bien se passer, de leur parler d’un ton enjoué. De faire ce que je faisais avant de travailler avec ce prof de musique. Cet ami.

Ce que Monsieur Vivi m’a appris, c’est tout bêtement de considérer les élèves comme des personnes. Et si je décide de rassurer quelqu’un, de le faire bien. Pas de me contenter d’une métaphorique petite tape sur la tête. Alors j’accepte de ne plus prêter attention au monde. Juste à elles deux. De ne plus les considérer comme « les deux élèves fortes en gueule de la classe ». Je leur parle. Vraiment. On regarde leur texte, on s’écoute. On est des personnes. Et surtout, je ne termine pas la conversation en considérant que je les ai aidées en quoi que ce soit. J’ai juste essayé de les considérer.

La considération. Le grand sujet de blague et de pleurs du personnage de Jean-Pierre Bacri dans la pièce et le film « Un air de famille ». Peut-être que c’est le mot qui pourrait remplacer ce terme de « bienveillance », qu’on nous ressort à toutes les sauces, en particulier les plus réchauffées. Il ne s’agit pas de faire évoluer nos élèves dans une espèce de gentillesse artificielle. Mais de les voir pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils ressentent, dans un contexte particulier. Ça prend du temps. Ça prend de l’énergie. C’est pour ça qu’on n’y arrive pas tout le temps, de moins en moins souvent.

Ce que j’ai dit à Lio et Fatou, ça n’a aucune importance. Ou plutôt, ça n’avait du sens que sur les sièges de l’amphithéâtre, à ce moment-là. Et j’en ressors avec un peu moins d’énergie qu’en y entrant. Parce que j’ai vraiment tâché de leur donner quelque chose. C’est, à n’en pas douter, ce que Monsieur Vivi aurait fait, probablement d’instinct. Parce qu’il est une bonne personne. Et parce que grâce à lui, certains élèves d’un lycée breton se sentent mieux, par la médiation de Monsieur Samovar, qu’il a rencontré il y a maintenant huit ans.

Lundi 22 janvier

Premier conflit avec un élève de l’année scolaire. J’aime bien Gwenn, en plus. Il a un côté ombrageux, négligent, et pourtant, il est évident qu’il bosse énormément. Sauf qu’il n’aime pas se relire.

« Monsieur, pourquoi j’ai perdu un point, dans le contrôle de lecture ?
– Si je me souviens bien, Thérèse Raquin meurt en buvant du poison.
– Ben c’est ce que j’ai écrit.
– Je lis poisson.
– Oui, ben vous avez compris.
– C’est le problème de l’orthographe… Là vous avez totalement changé le sens de votre phrase.
– Mais c’est dégueulasse !
– Gwenn…
– C’est dégueulasse, j’aurais écrit poizon, vous auriez compté bon.
– J’essaye de vous apprendre… »

Il est déjà parti, furibond. Et je reprends discrètement mon souffle. Ça n’est pas que j’ai été particulièrement effrayé. Gwenn n’a pas été particulièrement menaçant ou même bruyant. Mais je finis par connaître cette projection brutale d’agressivité. Celle qui provoque un creux au niveau de la poitrine, là d’où surgit le réflexe de défense. Ça n’était pas une protestation pour la forme, pour gratter un point. Ça n’était pas juste une question d’orthographe. J’ai visiblement touché quelque chose de sensible, directement en rapport avec cette évaluation ou pas.

Peu importe que ce soit volontaire ou pas, il a eu mal. Et Gwenn est tellement secret, et j’ai tellement peu de temps à consacrer à chaque élève cette année, que j’ignore comment je vais pouvoir gérer cette douloureuse énigme.

Dimanche 21 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Et pour fêter l’arrivée prochaine de Persona 3 : Reload, petit hommage à Yumi Kawamura, dont la voix m’a fait entrer dans l’univers de ces jeux. Merci de leur avoir prêté votre timbre tout ce temps, et bonne continuation !

Samedi 20 janvier

Léger vertige en corrigeant des copies de Première.

Pour la première fois depuis que je suis enseignant, je m’aperçois que je corrige ce qui est, pour la majeure partie d’entre eux, l’un des derniers devoirs de français de mes élèves. Au mieux, il leur en reste une douzaine – en exceptant les interrogations sur les notions – avant les épreuves du bac.

Jusque là, toutes mes annotations donnaient des conseils au long cours « Préparez une fiche révision sur telle notion et apprenez-la régulièrement. » « Venez me voir pour que nous mettions en place un système de tutorat. » « Reprenez la structure de la proposition subordonnée en utilisant tel site internet… »

Mais le temps est une denrée dont ces élèves ne disposent quasiment plus. Et remédier, étayer des faiblesses, relève désormais presque de l’impossible. Je tente de rendre les commentaires efficaces. D’aller au plus précis. Mais au fond, est-ce que les jeux ne sont pas déjà presque faits ? Je dois vivre le quotidien de milliers de collègues profs de lycée – preuve que l’on reste un novice presque toute sa carrière – mais cette prise de conscience me plante une sacrée angoisse dans la cervelle.

Comment, comment leur être utile, les accompagner le mieux possible ?

Vendredi 19 janvier

« À l’époque. »

J’ai appris à m’en méfier, d’à l’époque. À l’époque, c’est le tapis sous lequel les élèves et moi mettons un peu tout ce qui nous pose problème. Tout ce que nous ne nous expliquons pas.

« Monsieur, c’était normal, de traiter sa femme comme ça, à l’époque ?
– Monsieur Juliette elle avait QUATORZE ANS ? Ils se mariaient jeunes, à l’époque.
– Les poètes de l’époque utilisaient beaucoup de vers en alexandrins. »

L’époque, c’est la terra incognita, les brumes qu’on ne lève pas, parce qu’on n’a pas le temps. L’époque, c’est la terre des représentations fausses, des clichés et des archétypes.

« Non non non, attendez, de quelle « époque » est-ce que vous parlez ?
– Ben… avant ?
– Oui d’accord mais quand ? Le Moyen-Âge ? La deuxième Guerre Mondiale ? L’Antiquité ? »

Depuis plusieurs semaines, je ralentis désormais pour braquer quelques lumières sur « l’époque ». Parce que si je veux qu’ils soient précis dans les mots, je dois aussi les aider à l’être dans le temps.

Sacré voyage en perspective.

Jeudi 18 janvier

« Le problème, c’est que je ne sais pas comment lire le texte qu’on a écrit avec Lydie. »

C’est la quatrième heure de l’atelier rédaction de slam. Je l’avoue avec une pointe de méchanceté : je suis un peu frustré. Oui l’atelier est super, oui les élèves se sont vraiment lancés, mais quatre heures, c’est beaucoup (et il y aura les deux heures pour une rencontre entre classes, en plus). Quatre heures, et ce n’est pas moi qui ai décidé d’inscrire mes classes à cet atelier. Quatre heures…

Mais la voix d’Ornella me tire de ma rêverie désagréable. Non, ce n’est pas la rêverie qui est désagréable, là, c’est moi. Et Ornella me fixe de son regard clair, qui semble ne jamais ciller.

« Comment je fais, à votre avis ? »

Ornella, je vous en ai déjà parlé. Ornella ne laisse rien passer. À la moindre imprécision, au plus léger terme vague, elle lèvera la main : « Je comprends pas. » Actuellement, j’évalue la qualité de mes cours au nombre de fois où elle a demandé des détails.

C’est sans doute pour ça que je la fixe, un peu interloqué. Son texte, c’est un refus des violences faites aux femmes. Elle en lit la partie la plus revendicatrice.

« Qu’est-ce qui vous embête, dans cette lecture ?
– Ben c’est le moment qui doit être le plus marquant. Et j’ai l’impression que ma lecture est molle.
– Mais enfin je…
– Enfin quoi ? (Oui, parce qu’elle ne me laisse jamais terminer une phrase en suspens non plus).
– Ornella vous vous rendez compte que… Que c’est une attitude que vous réussissez à avoir dans la vie de tous les jours, réclamer quelque chose ? On en avait parlé. »

Elle baisse les yeux. Elle baisse les yeux parce qu’on en avait parlé, et qu’elle m’avait confié les ennui que son ton lui a déjà causé. Impertinente. Insolente.

Et ça m’avait déjà énervé.

« Ornella, je dois aller en cours, mais c’est un vrai pouvoir, cette façon que vous avez de demander des choses. Essayez de prendre ce ton-là, quand vous lisez votre texte. »

Je n’ai pas le temps. J’ai fait trop vite, j’ai fait mal, me dis-je en courant dans les couloirs vers mon prochain cours. Le monde est rempli de gens tristes, aigris ou méchants parce qu’on a nié leur superpouvoir.

Ou qu’un prof bien intentionné a projeté sur eux ce qu’il pensait en être un.

Mais ils y a en eux tant de force. Il y a en eux la possibilité de tellement de bien que certains jours, alors que je n’ai que quelques instants, je ne peux m’empêcher de prendre le risque.

Mercredi 17 janvier

Arrivée au lycée de Keves. Je ne sais pas pourquoi, je me sens particulièrement transparent. Assis sur un fauteuil, je rassemble mes forces, en attendant d’aller en cours. Et il y a un de ces multiples visages, dont je n’arrive toujours pas à retenir le nom, qui vient me voir en souriant :

« Tiens, tu vas bien ?
– Oui… Oui ça va.
– Tiens, tu es dans le groupe WhatsApp du bahut ?
– Non.
– Je m’en doutais. Tu me donnes ton numéro ? Je t’ajoute. Il y a des renseignements, des dates de fêtes et pas mal de bêtises. Je me disais qu’en ce moment, ça peut aider. »

Ça aide.

Mardi 16 janvier

L’année dernière, ma salle de classe était immense. Il y avait au mur le bingo littéraire (que des sixièmes ont gagné les doigts dans le pif, battant à plate couture les grands de quatrième) et un grand exposé sur Apollinaire. Les règles principales du complément circonstanciel, et un dessin de Jack, du film de Tim Burton.

Tout au fond, il y avait la bibliothèque. Avec les playmobils de la mythologie grecque, les peluches, les mangas de Lovecraft, et les classiques de chaque siècle. Et les manuels pour s’entraîner, lorsqu’il manquait une notion.

L’année dernière, les élèves avaient des dizaines de raison pour rester dans la salle de classe. En ouvrant un livre, en jouant avec un playmobil, en me posant une question sur Alcools.

Et à chaque fois, ça débouchait sur quelque chose d’important. Un souci en classe ou dans la famille, une notion mal comprise qui n’avait pas été verbalisée. On était dans un territoire accueillant, il y avait moyen de se poser et de parler.

Cette année, je cours de salle en salle. Aménagées pour le français, les maths ou pas grand-chose. Je squatte chez des collègues, débarrasser ses affaires dès que la sonnerie retentit, surtout ne pas oublier quoi que ce soit, ce serait le bazar pour le récupérer.

Alors j’essaye de porter ça sur moi.

J’ai ressorti mes T-shirt geeks et m’habille plus coloré. Je sors des piles de livres de mon sac, m’attache un bracelet au poignet.

« Monsieur, c’est quoi, « Les mouches » ? « 

J’ai un peu de temps. Juste un peu, pour parler avec Roland. Qui se galère épouvantablement depuis le début de l’année. Mais qui, au retour des vacances, est revenu plein de fougue. Lève la main très haut pour participer, fonce à toute berzingue, et souvent dans le mur, lors des études de texte. Roland qui se demandait si j’avais vu les efforts, tous les efforts qu’il faisait depuis début janvier en français.

Créer un sanctuaire, d’une façon ou d’une autre.

Lundi 15 janvier

« Ils sont dscolaires. »

C’est comme ça que je présente les secondes à V., qui vient pour une intervention rédaction de slam. Je ne suis pas super sympa, je dois avouer que ladite intervention m’avait mis mal à l’aise. Décidée avant mon arrivée au bahut, l’année précédente : toujours cette impression désagréable de récupérer les fringues d’un autre, de devoir gérer des trucs sur lesquels je n’ai pas le contrôle. Comment faire entrer les syllabes explosives dans l’étude de Thérèse Raquin ?
Au fond ça n’est pas grave. Les laisser deux heures à écrire, ça n’est jamais perdu.

Et dscolaires ils sont.

Juliana et Mathilde se sont assises autour d’une table, l’air contrarié. Ce genre de truc, elles n’aiment pas. Ça n’est pas évalué, ça n’est pas dans la progression annuelle que j’avais distribuée. Je viens les trouver, elle me font franchement la gueule. Et me tendent, l’air écœuré, leur brouillon. La rage d’une fille, poursuivie dans la rue par un agresseur éclate en longues traînées rouges. Ça bouillonne de force et de colère, V. n’en revient pas. Les deux filles haussent les épaules. Sourient un peu, « comme même. »

Dscolaires.

Avec Aniel, qui s’est réfugié dans le bureau sous les escaliers. Je lui ai permis de se mettre des écouteurs sur les oreilles. Il gratte, non stop, depuis de longues minutes. Quand il me montre son écrit, ses yeux brillent. Quand il m’entend voiser ses mots, sa gorge se serre.
« C’est très personnel, je vois que ça vous affecte. Vous pensez pouvoir le lire devant un public.
– Ça va être très dur mais j’ai très envie. Mais j’ai peur. Mais j’ai envie. »

Dscolaires

Hanaë et Kevin rigolent comme des baleines. « Nous, on veut faire de l’humour ! »
À les entendre se marrer, je vais jeter un œil sur leur feuille, un poil inquiet. Sur leur feuille, un résumé parfait et à se rouler par terre de Thérèse Raquin. Les personnages dansent sur les éclats de rire des deux comparses, et les miens également.

Dscolaires

Julio qui entonne un long champ pour la Palestine. Tania qui pleure son sommeil perdu. Bana qui parle des sentences que nous, les enseignants, on est capable de leur balancer à la gueule.

Tous ils essayent, tous ils font confiance à V. pour aller chercher, en eux, quelque chose de brillant. Réticents ou pas, pendant deux heures, je suis époustouflé par ce qu’ils acceptent de partager. Simplement. Je reviens vers V. et déblaye les lettres que j’avais placé sur le mot que je voulais prononcer, au début de l’heure.

« Ils sont doux. »