Samedi 13 janvier

Madame Amélie Oudéa-Castéra,

Ça n’aura pas attendu : depuis hier, nombre d’enseignants – j’en fais partie – font part de leur mécontentement vis-à-vis de propos que vous avez tenus lors de l’une de vos premières interventions médiatiques en tant que Ministre de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et des jantes en alu. À la vitesse à laquelle il a disparu, ça n’est plus un état de grâce, c’est un paquet de schokobons.

J’y suis allé de mes vannes moyennement drôles sur les réseaux sociaux et, maintenant que mon narcissisme a été apaisé, je prends le temps de réfléchir davantage à l’origine de cette colère, qui n’est pas retombée.

Mais que s’est-il passé ? À la question d’un journaliste, qui lui demandait pourquoi vous aviez scolarisé vos enfants à l’école Stanislas, un établissement privé religieux, vous avez évoqué votre fils aîné qui « a commencé comme sa maman à l’école » publique, puis votre frustration devant « des paquets d’heures qui n’étaient pas sérieusement remplacées. » Vous avez ensuite expliqué que depuis, vous voyez vos enfants « bien formés », « heureux », « épanouis », « en sécurité ».

Je suis un peu dégueulasse de vous en vouloir pour ça, il est vrai. Si j’avais des mômes (ils me remercieront plus tard de ne pas exister), je pense que je ne souhaiterais pas autre chose pour eux. Je doute que ce serait le cas dans l’établissement que vous évoquiez, mais ça n’est pas la seule raison. Ça n’est pas aussi simple.

Si seulement c’était si simple.

Vous avez reproché à la personne qui vous a posé la question d’aller sur le terrain du personnel. Le problème, quand on est ministre, et devant les médias, c’est qu’on ne peut pas vraiment se permettre d’être un individu qui ne représente que soi. Surtout quand on parle du sujet dont on a la charge. C’est peut-être, sans doute, injuste, mais c’est aussi ça, la fonction. Lorsque la Ministre de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et des Pokémons type Combat évoque en parallèle deux institutions, la comparaison, forcément, s’installe. Deux écoles, le public et le privé. Dans le public, des heures d’absence non remplacées. Donc remplacées, supposera-t-on, dans le privé. Dans le privé, des enfants heureux, épanouis et en sécurité. Ce qui ne sera pas le cas, supposera-t-on par le parallélisme des structures, dans le public.
Être Ministre, c’est porter un discours, une narration. Dans votre cas, notamment, celle de l’École. Et pour l’une de vos premières prises de paroles, vous dénigrez les établissements publics, via un discours vu, revu, et qui draine le poncif éculé : le privé a davantage de valeur, de qualité. Parce que l’on paye. Ça n’est pas gratuit, ça a un prix. Quand bien même il existe des milliers d’établissements, des milliers de modalités dans les écoles, publiques comme privées. Quand bien même les opposer n’est sans doute pas un service à rendre, ni aux uns ni aux autres.

Depuis plusieurs années, les personnels qui sont sous votre responsabilité tentent d’assurer la qualité d’un service public souvent mis à rude épreuve. Parfois par des causes exogènes, le COVID notamment, souvent par des causes endogènes, à travers des réformes et des politiques qui nous ont été imposées contre l’avis du plus grand nombre, et souvent au détriment des élèves, ce qui a contraint votre Ministère à des reculades. Depuis plusieurs années, nous revêtons auprès d’une partie du public, l’image de fainéant·es, ce qui nous importe au fond bien peu, mais qui ne facilite pas notre tâche. Depuis plusieurs années, surtout, nous voyons des politiques éducatives qui semblent bien plus tournées vers l’extérieur que vers les élèves et nous-mêmes. Je ne pense pas qu’il aurait fallu grand-chose : quelques mots précis, sur l’orientation que vous souhaitez donner à plusieurs sujets brûlants : les examens, l’inclusion, l’orientation, les effectifs pléthoriques. Il ne nous aurait pas fallu grand-chose : l’impression que, malgré notre nombre, nous travaillons dans un but commun. Comme des collègues.

Au lieu de cela, nous voyons la réactualisation de discours et de polémiques, qui tournent en boucle. Ça n’est pas bien grave, cette sortie sur Stanislas. Nous trouverons, public, médias et politiques, d’autres sujets sur lesquels aiguiser les dents de nos colères stériles. C’est juste tellement dommage.

Je ne connais pas encore vos objectifs pour le Ministère de l’Éducation, de la Jeunesse, des Sports, des Jeux Olympiques et Paralympiques et de la saison 2 de Doctor Who. On me dira sûrement que bien sûr que si, que la partie est déjà jouée, qu’il ne faut se faire aucune illusion. Ou au contraire, que je dois arrêter de me comporter comme un gauchiste enragé (ça m’a beaucoup fait rigoler) et ne pas m’opposer systématiquement. Mais j’ai cet espoir totalement stupide, totalement illusoire, qu’un jour, un Ministre et son équipe – nous savons toutes et tous que vous n’êtes pas seule décisionnaire, seule force agissante, bien entendu – réussiront à prendre du recul. À considérer le problème dans sa globalité. À écouter les voix multiples qui s’élèvent. À avancer prudemment, sans idée préconçue. Quels que soient mes souhaits personnels pour l’Éducation. Juste commencer par ça.

Sortir des images, des poncifs, de ces fictions nocives qui, non seulement nuisent à l’École dans son ensemble, mais cachent depuis si longtemps toute sa complexité.

Et puis en attendant, je continuerai à écrire ce genre de lettres inutiles, à battre le pavé, à me renseigner, à discuter, à assister à des réunions. À préparer des cours, que j’espère les plus précis et les plus motivants possibles, à lire. À faire attentions aux élèves. Tous·tes les élèves.

Bref à être un prof.

Vendredi 12 janvier

« C’était marrant, le cours aujourd’hui. »

Je suis content qu’ils l’aient trouvé marrant. C’est vrai qu’étudier la méchanceté de Zola envers ses personnages, c’est plutôt rigolo. Mais je ne m’en suis absolument pas rendu compte.

La faute à mon analphabétisme.

Depuis que j’ai commencé les cours au lycée, je me suis aperçu que j’avais perdu cette capacité : celle de lire le langage corporel de mes élèves. Est-ce leur âge, leur nombre, ou mes sens qui s’émoussent, je ne parviens plus à convoquer ce talent qui m’était si précieux : comprendre, dans un geste, vif ou alangui, un bâillement discret, ou un petit rire qu’ils étaient disponibles, préoccupés ou s’ennuyaient. Leurs visages me sont devenus brutalement hermétique.

Et c’est un vrai malaise.

Je passe mon temps à leur demander si ça va, s’ils suivent, s’ils ont des questions. C’est autant pour eux que pour me rassurer. Je n’ai jamais autant craint d’en perdre en route, de les lasser ou de les indifférer. Je ne peux plus compter que sur ce qu’ils acceptent de me dire, impression d’être soudainement devenu aveugle.

Tellement peur de ne pas pouvoir rouvrir les yeux.

Jeudi 11 janvier

Dussé-je encore une fois me ridiculiser ou passer pour je ne sais quelle créature étrange, je l’affirme : il y a des moments où les élèves deviennent très beau. C’est quand ils comprennent.

Aujourd’hui, c’est arrivé, trois heures à la suite, tac tac tac. D’abord quand Amélia et Ignacio ont compris comment fonctionnait la scansion, pendant l’atelier slam organisé par la prof-doc. Puis quand Ollie a découvert la dissertation, et la possibilité d’échapper au commentaire de texte (et comme je la comprends). Quand Will, enfin, est venu me raconter qu’il avait adoré le bouquin d’Edouard Louis que je lui ai conseillé (je n’aime pas l’écriture d’Edouard Louis, j’aime quand mes élèves lisent).

À chaque fois c’est le même miracle : un rai de lumière qui leur traverse le regard, et un sourire, qui a vingt fois leur âge.
Et la sérénité, tellement de sérénité.

À ce moment-là, pendant un instant, ils savent. Que leur intelligence les mettra à l’abri de tout, que leurs limites peuvent voler en éclat, que ceux qui sauveront le futur, c’est eux. Ça ne dure que quelques secondes. Mais ces quelques secondes consolent, renforcent, accompagnent.

Je bosse dans ce milieu parce que j’ai le privilège de rencontrer ceux qui vont nous sauver. Et personne ne me convaincra du contraire.

Mercredi 10 janvier

J’ai désactivé les notifications de mon WhatsApp. D’abord parce que ça calme ma pulsion de vérification permanente, ensuite parce qu’un bizarre attachement fait que je ne quitte jamais les groupes de profs des différents établissements que je parcours.

Il en résulte un chaos de petites pastilles rouges et beaucoup de nostalgie. Des projets se déploient, des conseils de classe sont annoncés. Je lis un message de temps en temps, je me sens un peu voyeur. Mais j’ai du mal à couper le fil. J’ai fini par apprécier ma liberté de TZR. Mais tous ces visages que je ne peux plus voir au quotidien me manquent, c’est le jeu. Alors je lis quelques mots. J’essaye de ne pas oublier les noms.

Étrange constellation.

Mardi 9 janvier

De retour parmi les premières, et dans la jungle des mots, des lectures à préparer pour le bac. Je suis en retard avec l’un des groupe. Ça n’est pas leur faute, il y a eu des sorties, des maladies. Mais ils ont quatre heures de décalage, c’est énorme.

Alors c’est moi qui me lance. Cours intégralement magistrale, chose que je préfère éviter. Je me balance en équilibriste de figure de style en adjectif, traçant ce que j’espère une ligne entre les mots, quelque chose qui permet d’établir un sens.

Et, par miracle, c’est le bon moment. Parce que c’est la rentrée, qu’ils sont encore frais. Ils observent mon étrange ballet à travers les vers, me tendant parfois une main secourable quand ma transition est boiteuse : ils proposent une autre interprétation, m’indiquent un sens qu’ils ont cru déterré.

L’idée n’est pas d’en faire une habitude. Mais parfois, bondir avec joie le long d’un texte, leur montrer pourquoi le commenter m’exalte autant permet, je l’espère, de communiquer un peu de mon enthousiasme.

Lundi 8 janvier

En ce jour de rentrée, je reçois pas mal de messages furieux, après avoir mentionné que je faisais étudier Thérèse Raquin à mes élèves de lycée. « Après on dit que les élèves n’aiment pas lire. » « Ce livre m’a dégoûté de la lecture. » « J’ai détesté, je ne comprends pas cet acharnement. »

Il y a plusieurs années, j’aurais rétorqué que ce livre est merveilleux, je serais parti dans un vibrant plaidoyer sur la force des personnages, sur la poésie des descriptions qui sont belles, qui sont vraiment belles, et qui ont du sens, pour qui sait le chercher.
Ça n’aurait servi à rien. Nous ne sommes pas des thaumaturges.

Il y a peu de temps, je m’en serais voulu. Je me dirais que la congrégation des enseignants de français a failli, que nous avons été de mauvais guides, que nous n’avons pas réussi à étayer la route de jeunes esprits pour qu’ils marchent sur les traces de notre émerveillement.
Ça n’aurait servi à rien. Nous ne sommes pas des guides de haute montagne.

Aujourd’hui, je lis également les messages de personnes expliquant à quel point ce livre les a marqués, bouleversés. Et j’ai tendance à me dire que notre rôle n’est pas de défendre une œuvre : il est de provoquer une rencontre entre un lecteur et un bouquin. En fournissant les appuis techniques et le contexte. En prenant garde à certains élèves, en fragilité devant des thèmes (oui, je suis un affreux woke). En multipliant les entrées dans l’œuvre. Il y a toutes les chances que ça ne fonctionne pas. Ou toutes les chances que, finalement, les élèves s’attachent au texte pour une raison que l’on avait été incapable d’envisager au début. Comme les quatrièmes de l’année dernière, pour qui Le Cid était avant tout une excuse pour rester dans le bâtiment sur l’heure de midi, pendant qu’ils répétaient la pièce. Cette horrible texte aux structures compliquées qu’ils ont fini par habiter, manipuler, qui leur a tant apporté.

« Donner envie de lire », c’est vaste comme le ciel. Réussir, non seulement à donner la culture qui permettra à de futurs lecteurs (lecteurs ? Espérons ?) de s’opposer à des textes sur lesquels ils ont fait leurs gammes, mais également à créer des rencontres qui changeront leur acuité, là est la grande question.

Oh et avoir le bac aussi. Notamment.

Et cette vaste constellation de voix, s’indignant ou se rappelant avec émotion le passage crasseux où Thérèse enfermait une colère, tristement banale et infinie, m’incite aujourd’hui plus à la sérénité qu’à la colère.

C’est pas mal, parfois, de vieillir.

Samedi 6 janvier

Passage éclair à Paris, pour y voir des visages qui me sont chers, entendre des voix qui me donnent de la force. Dans le train qui me ramène à la maison, je me sens presque vibrer de force et de joie. Envie de tenter de nouveaux trucs, envie de mettre toute l’énergie que M. insuffle dans ses cours, envie de me remettre à lire beaucoup pour, comme P., pouvoir ouvrir des portes, beaucoup de portes, aux élèves.

« Si je suis allé si loin, c’est parce que je me tenais sur les épaules de géants », disait un personnage de jeu vidéo en quittant l’histoire. Cette phrase est restée. Non parce qu’elle était profonde, mais parce qu’elle est l’une de mes vérités. Si ce boulot m’apporte autant, c’est aussi parce qu’il se mêle à ma deuxième source d’énergie : l’amour que j’ai la chance de porter à d’autres.

Aimer, la question essentielle. Et sur ce point, je suis merveilleusement doté.

Vendredi 5 janvier

Correction de copies, c’est presque la fin, il faut s’y remettre : pour la première fois, je fronce les sourcils, non parce que je repère une erreur dans le devoir de cette élève, mais parce que je ne suis pas d’accord avec son interprétation du texte. Je reprends le sujet du devoir. Et je souris, un grand sourire genre chat du comté de Cheshire.

J’ai loupé un truc. Une tournure de phrase ambiguë, une possibilité d’interprétation. Que l’explication, rédigée en grandes lettres chaotiques, me pointe, de façon claire et précise. Impossible de dire le contraire.

Ça n’est pas un truc de l’élève qui a dépassé le maître. C’est juste une lectrice, qui enrichit ma lecture.

Gratitude.

Jeudi 4 janvier

Je me rappelle de cette phrase que m’avait dite un très vieux monsieur, que j’avais interrogé quand j’étais étudiant : « Avant j’avais l’énergie et pas le temps d’écrire, aujourd’hui c’est l’inverse. Ironie vitale. »

J’y repense fréquemment. Il l’avait prononcée sans regret – il publiait encore régulièrement – juste comme un constat. Et même si des dizaines d’années nous séparent encore, lui et moi, je commence à le comprendre. Il y a en effet des choses que je ne fais plus, en tant qu’enseignant, alors que j’aurais le temps, maintenant que nombre de mes cours sont prêts.

Mais la fatigue. L’épuisement, devant les copies qui s’amoncèlent, les travaux ultra individualisés demandant des temps de correction immenses. En échange, j’apprends à être plus efficace. Plus carré, plus solide dans mes connaissances. Une perte, un gain.

Et surtout je ne suis pas seul.

Je ne suis plus le jeune prof enthousiaste, qui en met partout quitte à ce que ça déborde. Ces années sont derrière moi et ça n’est pas grave. Les élèves à qui j’enseigne aujourd’hui en rencontreront d’autres – si on parvient à recruter d’autres enseignants, ah ah ah – qui leur procureront cet enthousiasme.

Contrairement à cet auteur, je ne suis pas seul, je fais partie d’un immense cycle, qui accompagne nos élèves. Et c’est bizarrement réconfortant.