Jeudi 4 janvier

Je me rappelle de cette phrase que m’avait dite un très vieux monsieur, que j’avais interrogé quand j’étais étudiant : « Avant j’avais l’énergie et pas le temps d’écrire, aujourd’hui c’est l’inverse. Ironie vitale. »

J’y repense fréquemment. Il l’avait prononcée sans regret – il publiait encore régulièrement – juste comme un constat. Et même si des dizaines d’années nous séparent encore, lui et moi, je commence à le comprendre. Il y a en effet des choses que je ne fais plus, en tant qu’enseignant, alors que j’aurais le temps, maintenant que nombre de mes cours sont prêts.

Mais la fatigue. L’épuisement, devant les copies qui s’amoncèlent, les travaux ultra individualisés demandant des temps de correction immenses. En échange, j’apprends à être plus efficace. Plus carré, plus solide dans mes connaissances. Une perte, un gain.

Et surtout je ne suis pas seul.

Je ne suis plus le jeune prof enthousiaste, qui en met partout quitte à ce que ça déborde. Ces années sont derrière moi et ça n’est pas grave. Les élèves à qui j’enseigne aujourd’hui en rencontreront d’autres – si on parvient à recruter d’autres enseignants, ah ah ah – qui leur procureront cet enthousiasme.

Contrairement à cet auteur, je ne suis pas seul, je fais partie d’un immense cycle, qui accompagne nos élèves. Et c’est bizarrement réconfortant.

Mercredi 3 janvier

Correction de dossiers de lecture d’élèves de première. Dans l’ensemble, les travaux sont de très grande qualité. Et comme souvent, je m’interroge : cette année est la dernière durant laquelle ils seront obligés de lire, de vraiment lire de la littérature, d’autant plus que j’enseigne en immense majorité à des élèves ayant choisi des options scientifiques.
Et en lisant leurs commentaires sur leur lecture, leurs sensations, parfois (ils sont gentils, ils n’utilisent pas trop souvent le mot « ressenti » que je leur ai avoué ne pas aimer), je me demande s’ils cherchent à atteindre un nouveau sommet dans leur moyenne ou s’ils m’expliquent, vraiment leur cheminement à travers le texte. Un peu des deux, sûrement. Et c’est souvent tellement beau. De les lire découvrant le dessin de l’œuvre, ou de se fourvoyer dans certaines pages. De tout donner dans les tâches plus ludiques que je leur propose, ou au contraire, de produire des critiques impeccables.

Je corrige presque avec plaisir, en me demandant si j’assiste à la naissance de lecteurs, ou à leurs adieux au monde des livres.

Mardi 2 janvier

En règle générale, j’évite comme la peste les lectures « pour les cours » lorsque je suis en vacances. Je déteste me faire la réflexion « ah tiens, ça pourrait servir pour [insérer nom d’un chapitre quelconque de cinquième]. »

Depuis le début de l’année, cette répugnance est en train de disparaître. J’ignore pourquoi. Peut-être parce que, lycée oblige, nos relations sont moins placées sous le signe de l’affect. Et j’y trouve même un certain plaisir. Parce que pour la première fois, je suis parfois poussé dans mes limites. Qu’il m’arrive de sentir que les espaces que je leur ouvre ne sont pas assez clairs.

Alors je recommence, je recommence vraiment, à lire en analysant, je retrouve des réflexes enterrés depuis trop longtemps. Certaines parties de mes facultés se réveillent d’un trop long sommeil. C’est un sacré beau cadeau.

Lundi 1er janvier

On a les références que l’on choisit. Et en ce début d’année, je crois que dans ma vie professionnelle comme personnelle, j’ai envie d’appliquer cette maxime forgée dans le film Princesse Mononoké : « Je dois poser sur le monde un regard sans haine. »

Prenez soin de vous.

Dimanche 31 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

En ce dernier jour de l’année, un ami m’a rappelé récemment cette chanson, qui est peut-être ce qui se rapproche le plus d’un portrait de mon état d’esprit.

Samedi 30 décembre

Demain étant un dimanche, j’écris aujourd’hui le dernier billet de 2023. En pensant à ce que cette année m’aura apporté.

Énormément de satisfaction d’un point de vue personnel tout d’abord. Mon expérience au collège d’Alrest m’a rassuré. Oui, il s’agissait sans doute d’une heureuse coïncidence. Mais je me suis aperçu qu’avec de petits effectifs, il était possible de faire d’une classe de quatrième des ados épanouis, autonomes, capables de bosser en autonomie sur des sujets complexes et variés. Qu’avec de la confiance et de la motivation, ils pouvaient aller loin, très loin.
Je me suis aperçu que la gentillesse est forte. Que cette classe de sixième, dont j’étais prof principal et qui m’a fait l’honneur de me faire confiance est devenu un groupe d’élèves studieux, bienveillants, sans la moindre naïveté. Quand je suis revenu les voir, il y a quelques mois, ils se sont montrés heureux, mais sans les débordements que l’on voit parfois dans ces situations. Ils sont presque tous excellents scolairement. Parce que j’ai réussi à me montrer rigoureux et doux avec eux.

Bon, assez soufflé dans ma propre trompette (cette expression anglaise mérite de passer dans la langue française) : je me suis retrouvé au lycée. Et ça n’est pas la même limonade. On me dit parfois que l’année semble difficile pour moi. Elle l’est, probablement, mais elle l’est encore plus pour les élèves. Des programmes pléthoriques et des effectifs qui ne le sont pas moins. Le lycée est, je le constate chaque jour, la période où flamboient les intelligences. Et on en profite pour les bombarder, dans un temps très bref, de connaissances ultra-spécifiques, à travers des protocoles toujours plus stressants. J’aime profondément le programme. J’aime profondément cet âge de sortie de l’adolescence. Mais pour le moment, je ne parviens pas à établir cette quadrature du cercle que j’ai réussir à établir avant l’été.

La route est encore longue. On verra les détours qu’elle prend en 2024.

Vendredi 29 décembre

« Moi, le français, ça n’était pas ma matière. »

C’est ce que j’entends 90% du temps lors de conversations superficiels. Avec la fromagère, le tatoueur, la personne qui vous a abordé dans le train. Mais de qui « est-ce la matière » ? Je pense que j’aime bien, au fond, que ce ne soit la matière de presque personne. Il n’y a pas d’élection. « Le français ». C’est presque drôle d’appeler ça comme ça. Tellement vaste que ça en devient à la fois ridicule et prétentieux. Une immense forteresse dont on se demande comment on peut ne serait-ce qu’y entrer.

Et notre boulot est là. Trouver la porte d’entrée dans cette forteresse. Faire en sorte que, justement, cette matière soit à vous. Rêche ou douce.

Je le dis souvent à mes élèves : « Je suis comme vous quand je commence à lire un texte. Perdu et perplexe. »

Il n’y a pas d’élection. Mais des clés, qu’on tente de vous aider à forger.

Jeudi 28 décembre

On vous voit.

Bien sûr qu’on vous voit. Faire vos devoirs en douce dans le couloir à la récréation. Jeter un coup d’œil sur votre portable pour regarder l’heure. Articuler muettement « c’est chiant », quand on conclut un cours durant lequel on s’est cru brillant.

Parfois on réagit. Parfois on ignore. Ça me fait rire quand vous sursautez lorsque je relève un chuchotement que vous avez cru discret. Ça n’est pas pour me vanter, hein. Juste pour vous expliquer que ce serait insupportable sinon. On ferait jamais cours, ou alors juste en faisant régner la terreur.

Vous le savez sans doute aussi, peut-être pas en ces termes : les cours, c’est du chaos tout doux. Tout négocié. Une diplomatie permanente. C’est peut-être aussi ça, qui nous fatigue tous, profs et élèves.

On vous voit.

Et on choisit.

Mercredi 27 décembre

Il y a ces consignes que l’on reçoit. Par papier, par le logiciel de l’établissement. Via le professeur principal ou les parents. Des marques sur votre dossier scolaire. Dans vos vies. Des choses parfois qu’on reçoit en pleine face. Vous avez douze, treize, seize ans. Et déjà, il vous est arrivé ça.

Il faut en tenir compte. Être prudent dans nos choix de mots, dans les thèmes qu’on aborde, dans la façon dont on s’exprime avec vous. Mais il faut aussi que la porte de la salle 217 s’ouvre sur un vent de liberté. Toujours ce dilemme. Cette envie que, dans ces heures que nous passons ensemble à explorer des textes, à détricoter des règles de grammaire retorses, vous puissiez vous dire que rien n’est impossible. Peut-être même vous sentir légers.

C’est sans doute très vaniteux, de se dire que, dans un pauvre cours de français, vos marques peuvent ne pas vous définir. Est-ce la bonne chose à faire ? Je l’ignore.

Mardi 26 décembre

Comme à chaque Noël, je parcours la bibliothèque familiale. Les mêmes histoires, les mêmes personnages. Auxquels je recours souvent devant mes élèves, à qui je fais découvrir ces mots lus et relus. Transmettre, transmettre, le long de la rivière.