Vendredi 15 décembre

Je n’aime pas les cours du vendredi après-midi.

Le vendredi après-midi, le lycée est moite et sent la transpiration. Le vendredi après-midi, les élèves ont le regard plus veule, le rire plus agressif.

Ça n’est pas que l’arrivée du weekend. C’est cette impression que tout ce qui fonctionne dans mon boulot est tellement ténu. Ça tient à quelques phéromones d’harmonie, rien de plus.

Ce vendredi après-midi, on lit les mots de Zola, sur ce que l’on peut réprimer et ce à quoi il n’est pas possible de résister. Les élèves se marrent.

Et Zola hoche la tête, sagement.

« Eh attendez monsieur, Zola il parle de « rougir comme une jeune fille », proteste Mélissa. C’est n’importe quoi !
– Au XIXe siècle…
– Oui, oui, je sais, les moeurs, la société… Mais c’est pas le rôle des écrivains ? Des intellectuels ? De réfléchir un peu plus, plutôt que d’être bête comme tout le monde ? »

Le vendredi est laid. Mais pas totalement non plus.

Jeudi 14 décembre

Ce serait tellement tentant. Devant moi, se tient le texte que j’étudie avec les premières. Que j’étais bête, quand j’étais moi-même lycéen. De croire que commenter un texte, c’était de bêtement le disséquer, d’y plaquer des interprétations hasardeuses.

Je le vois désormais pour ce qu’il est : une gigantesque forêt de mots, de sens. Où se croisent, lumineux, des sonorités, des souvenirs de mes autres lectures, des idées, certaines rigoureuses et vérifiables, d’autres plus fantaisistes. Les mythes et les légendes que je porte depuis mon enfance s’y reflètent, et en deçà, comme une eau souterraine, la musique de l’autrice. C’est un monde offert, dans ces quelques vers. Des choses que j’ai vécues, et la promesses de tant de choses à venir.

Que j’étais bête. Que j’étais…

Non.

Je décille. La seule différence, entre aujourd’hui et ce temps où j’avais encore des cheveux, c’est que j’ai vécu. Que j’ai acquis quelques techniques, mais surtout tellement de mots en plus, de phrases et de possibilités de les combiner. Et j’ai face à moi des élèves qui n’ont, pour leur très grande majorité, pas eu ce temps, cette possibilité ou cette volonté. Et pour qui le texte que nous étudions n’est rien d’autre qu’un obstacle vers une libération. Celle d’une matière qu’ils n’apprécient souvent pas, d’un stress qui commence – je le vois – à les manger.

Ce que j’ai fini par considérer comme un espace de liberté, ils ne peuvent pas le voir autrement, pour le moment du moins, que comme une contrainte.

Alors quel est mon rôle dans tout ça ? Pas de les convertir à mes délires. De les accompagner jusqu’à cette foutue épreuve du bac.

Mais personne n’a dit que ce devait être douloureux.

« Posez vos stylos un instants, et regardez-moi ce mot dans le texte, « séisme ». Il va nous amener à Loki. Oui, ce n’est pas qu’un super héros qui porte bien les cornes. »

Je peux toujours essayer.

Mercredi 13 décembre

Le dernier épisode de Doctor Who m’a beaucoup marqué, et pas uniquement en tant qu’amateur de la série. Il y a ce moment où l’on demande au personnage principal de prendre soin de lui. Parce qu’il commence à être usé, fatigué. Et ça se voit aussi sur le comédien. Les lignes du visage plus marquées, la mâchoire qui s’affaisse un peu, le regard un tout petit peu moins vif.

Je me demande si on voit cela aussi, quand on me regarde. Si l’âge finit par marquer. « Tu es encore tellement, tellement jeune », me dit une collègue, alors que nous sortons du cinéma.

« J’ai quarante et un ans.
– Ah ouais, et pourtant tu tiens le coup ! »

Je tiens le coup… Je ne sais pas. C’est ma vie. Et même si elle m’est imposée, je refuse de la subir.

Mardi 12 décembre

« C’est fou, quand même, tout ce qui nous semble évident désormais, alors que ça ne l’est pas du tout ! »

V., une collègue du lycée Keves, nous raconte une visite effectuée à sa stagiaire. Elle lui a donné des conseils pour organiser un travail de groupe en classe. Prendre le temps de mettre les élèves en face à face, attendre l’écoute, la vraie écoute, pour donner les consignes. Repérer l’élève qui se perd, celle qui va trop vite. Un ensemble de comportement qui, à nous, les anciens, est devenu un maillage si fin, si accolé à notre ADN d’enseignant, qu’il nous paraît aller de soi.

Et je pense à tous ces collègues qui, au mois de décembre, traversent cette même salle des profs. Les arrêts maladie tombent sans discontinuer en ce moment : on ne dira jamais à quel point la période précédent Noël est rude, l’Éducation Nationale n’y fait pas exception. Alors ils sont remplacés par des visages qu’on croisera quelques jours. Qui postulent sur des plateformes informatiques aux noms de plus en plus exotiques, et à qui on demande d’être prêts à l’emploi du jour au lendemain.

« Mais tu dois tout leur écrire au tableau ou pas ?
– Ils s’assoient où ils veulent, tu penses ?
– Comment tu fais pour qu’ils écoutent ? »

Il y a quelques années, ces questions me flanquaient en rogne. En rogne contre nos dirigeants, qui habillent la désaffection de plus en plus criante du métier et ses urgences d’uniformes, deux polos et deux pantalons, la moitié payée par l’État, l’autre par les collectivités locales.
Je ne suis plus juste en rogne, je suis profondément triste. Qu’on refuse avec cynisme d’admettre que nous exerçons un métier où un peu de stabilité – pas vingt ans de carrière au même endroit pour tout le monde, mais pourquoi pas le temps de connaître les élèves, le temps, qui sait, d’apprendre comment fonctionne une classe ? – régénèrerait un peu ce qui a été abîmé.
Chiffres et études, méthodes brandies en crucifix : alors que tout ce dont on a besoin, ce de pouvoir enseigner dans des conditions décentes. Un peu de décence : pour les mômes et ceux qui les accompagnent. Pourquoi est-ce tellement demander ?

Lundi 11 décembre

La fatigue nous rogne à l’os.

Elle s’est étendue, pesante, dans les deux lycées, à Agnus et Keves, et alourdit les paupières, les gestes, les humeurs. Un conseil de classe passé, des cours qui n’en finissent pas, qui s’accélèrent, mêmes : les élèves baissent les bras. Que ce soit à travers des rires, des haussements d’épaules, ou une franche hostilité lorsque je propose de nouvelles activités.

Elle s’est étendue, épuisante, en salle des profs : les collègues qui ne parviennent plus à discuter d’autre chose que de leur état de santé, qui pestent lorsqu’il faut aller en cours, qui perdent patience les uns avec les autres. Premiers éclats de voix.

Elle s’est étendue entre mes tempes. Une seule envie : me laisser dériver jusqu’aux vacances. Je ne suis plus vraiment efficace et intéressant qu’entre 8h et 11h, avec deux tasses de café dans les veines.

Alors, tenter d’être doux.

Prendre les reines lors des explications de textes des premières – même si l’envie de les « mettre en autonomie » est grande, ils sont grands après tout, leur succès est entre leurs mains, et les guider à travers la jungle du texte, petites blagues à l’appui. Malgré les mâchoires qui se serrent.
Prendre le temps d’aborder des sujets plus agréables à la pause, de s’intéresser, s’intéresser vraiment, aux collègues, afin d’alléger un peu tout ce grand marasme. Malgré l’envie de plonger le nez dans son écran.

Juste par vanité, pour se dire qu’on est plus fort que la fatigue, pour se dire qu’on est le héros de sa triviale épopée – triviale, je l’ai expliqué au première, tiens, aujourd’hui – et que parfois, les histoires se terminent bien.

Samedi 9 décembre

« On est les punis du vendredi ! » me dit cette collègue, alors que j’entre dans la salle des profs du lycée Keves. Nous avons échangé quelques mots à peine depuis le début de l’année, elle fait partie de ces nombreux collègues dont le fuseau horaire ne croise pas le mien. Comme très souvent, commence la conversation que j’en viens à redouter :

« Excuse-moi, tu es qui déjà ? « 

Mais c’est le jeu. C’est le jeu cette année. Pour la trentième fois, je décline mon identité, la matière que j’enseigne, mon statut dans l’établissement.

« Ah, tu es TZR ? Holà, ça te fait de la route, ces deux lycées. Je te comprends, hein. Moi je suis en poste fixe ici depuis huit ans, je suis à vingt minutes de route, je n’en peux plus. Vivement la mutation ! »

Mon premier réflexe est d’attraper mon téléphone, pour noter cette sortie que je trouve un peu gonflée. Et puis, je m’arrête. Ce doit être depuis que j’ai stoppé twitter, je suis devenu un peu moins con. Et je réfléchis. Je me dis que c’est peut-être l’un des plus gros soucis dans ce monde. Notre propension à décréter que les gens sont gonflés de se plaindre. Que leur souffrance – pas même leur souffrance, leur inconfort – n’est qu’une vétille. C’est ce qui provoque tellement de conflits. Parce que vouloir retirer à quelqu’un ce qui le taraude, c’est vouloir lui extraire aux forceps une partie de sa personnalité. Et ça peut mettre sur la défensive. Voir rendre violent. Après tout, il y a des tas de collègues dont le service est infiniment plus pourri que le miens. Qui en souffrent peut-être beaucoup plus. Ou pas du tout.

Alors je me contente de reprendre la conversation :

« Qu’est-ce qui t’embête le plus ? C’est le temps passé dans les transports ?
– Non, c’est passer par cette rocade qui est toujours bondée. Ça me fait très peur, je crains d’avoir un accident. C’est bête hein, mais ça m’obsède. »

De toutes façons, après ce soir, on ne se croisera probablement plus très souvent.

Vendredi 8 décembre

Hier j’ai demandé aux secondes de lire un texte et de lever la main quand ils sentaient qu’ils décrochaient. Que la concentration flanchait. En moyenne, c’était une vingtaine de secondes. L’idée était de leur montrer que lire, vraiment lire, c’est complexe.
Je m’en suis mordu les doigts, ils sont repartis déprimés au possible.

J’aimerais leur en reparler aujourd’hui. Alors qu’en ce vendredi, épuisés par la semaine, ils circulent dans les pages de leur bouquin en silence. Je leur ai laissé trop de temps pour faire l’activité préparée. Je les regarde juste, en silence, lire les mots. Les laisser les étreindre, sous la lourde couverture de fatigue. Juste parce qu’ils peuvent, en cette fin d’après-midi, prendre leur temps.
Parce que la lecture console de tout.

Jeudi 7 décembre

En début d’année, j’avais envoyé un message sur l’intranet du lycée que j’avais omis de signer. Une collègue l’avait vertement relevé. Je suis allé la voir et n’ai trouvé à dire que ce que je pensais : que ça m’avait fait de la peine, et que je ne savais pas comment le lui communiquer autrement.

Depuis, il s’est établi une relation étrange entre elle et moi. Nous ne nous voyons que très rarement – je ne vois mes collègues que très rarement – mais à chaque fois, elle vient me trouver et me parle de sujets graves et importants. Ça fait toujours aussi bizarre qu’à la première fois. Et aujourd’hui, la conversation roule sur la classe que nous avons en commun et avec laquelle ça ne s’est pas bien passé, pendant son cours. J’ignore si c’est parce que j’en suis à ma sixième heure de cours et qu’il m’en reste encore deux, que j’ai plus de café que de sang dans l’organisme, mais je m’entends répondre :

« Tu sais, je crois qu’il faut apprendre à s’en moquer. »

Elle me regarde, les yeux ronds, qui me signalent que je vais devoir développer.

« On marche sur une frontière très fine. La remise en question est nécessaire. Mais il faut aussi être assez lucide pour se dire que parfois, on n’y est pour rien. Qu’on a bien bossé et que ça n’a pas fonctionné malgré tout. Après, le risque c’est de basculer trop d’un côté ou de l’autre. Et c’est ça qui est fatiguant. Très fatiguant, même. »

J’ignore si je dis ça pour elle, pour moi, pour que ces mots résonnent dans la salle des profs et en imprègnent un peu la moquette décolorée. J’ignore si je dis ça pour retrouver mon équilibre sur ce fil fin, si fin.

Mercredi 6 décembre

Ils sont en train de discuter dans le hall du lycée Keves, tandis que je sors de mon après-midi de cours, et m’apprête à me rendre dans mon autre bahut pour un conseil de classe. Une petite dizaine de premières Galopa, en cercle.

« Oh monsieur ! »

Il se passe quelque chose de très petit, de très simple, de très doux. Le cercle se dessert un peu. Et deux de ses maillons pivotent légèrement. Je n’ai qu’un pas à faire pour m’y intégrer.
J’ai appris, il y a quelques années, à figer le temps. Le tout, c’est de prendre une grande inspiration. Tout se ralentit, presque jusqu’à l’immobilité totale, et alors le fugace s’offre à toi. J’observe. J’observe les visages qui sourient doucement. J’observe les pulsations de mon cœur, un cœur de lycéen, d’un coup. Je sais pourquoi, je ne m’en cache pas. Ma scolarité n’est pas mon meilleur souvenir, mon intégration parmi mes pairs n’a vraiment commencé qu’une fois le bac passé. Et même si la théorie de l’enfant que tu portes en toi me donne envie de mordre des parpaings, je comprends parfaitement que le Monsieur Samovar qui a passé sa première à avoir l’impression que le monde était du 38 alors qu’il chausse du 42 se sente ému.

J’observe, mais pas trop longtemps. C’est beau, et il ne faut pas le faire disparaître sous les mots. Juste ressentir beaucoup de gratitude. Alors je décide de sourire et de relâcher la bride du temps.

« Désolé, je suis attendu à Agnus.
– À jeudi alors.
– À jeudi, et merci. »

Ils me regardent, un peu perplexe. Je grimace un geste, et tourne les talons. C’est tout, et c’est parfait.