Ivan a lu Mrs Dalloway en lecture « libre », Ivan l’a beaucoup aimé. Et j’hallucine. Depuis le début de l’année, Ivan me fait l’effet d’un élève totalement perdu, qui semble ne pas savoir pourquoi il est là. J’avoue avoir un doute. Je le fais venir en fin de cours, lui pose deux ou trois questions pointues sur l’oeuvre, auxquelles il me répond avec un enthousiasme d’une hauteur inversement proportionnel à sa moyenne.
Et me voilà à réfléchir à comment faire pour pouvoir faire entrer sa configuration mentale, sa façon d’être dans cette classe de 36 mômes. Dans ces heures si peu nombreuses.
Et j’ai eu de la chance. Virginia m’a mis sur sa voie. Mais à côté de combien risqué-je de passer, cette année ?
Est-ce que, finalement, tous les trucs un peu différents, un peu originaux, un peu créatifs que je fais avec les lycéens ne sont pas un perte de temps ? Des scories que j’ai importées du collège et qu’ils ne prennent pas au sérieux ? Je suis tellement angoissé à l’idée d’être bon, d’être crédible, que je crève de peur à chaque fois que je propose un travail d’écriture. D’appropriation.
C’est le cas aujourd’hui avec la découverte de la deuxième œuvre au programme, celle d’Hélène Dorion, Mes forêts. Un cours où je demande aux premières de s’interroger sur ce que c’est, pour eux, les forêts. D’en faire une forme poétique : quelque chose où le texte est employé différemment que pour de la communication. Hier, les premières Herbizarre, très gentiment, très respectueusement n’ont rien foutu et ont pondu des merdouilles. Malgré les guides et les balises mises en place. Envie de supprimer cette activité. Mais je me martèle que parfois, c’est juste une question de rencontres. Qu’il faut persévérer un peu avant d’énoncer des verdicts. Les premières Galopa accueillent la feuille avec l’énoncé dubitatifs. C’est même un euphémisme. Le silence est tel qu’on pourrait l’attaquer au pic à glace. Je frissonne.
« Et si c’est une forêt de mon personnage de Donjons et Dragons ? »
Nouria me regarde derrière ses grosses lunettes à la Daria Morgendorffer.
« C’est l’une de vos forêts, bien sûr que ça fonctionne. »
Et c’est comme un éclat qui se détache et en laisse luire d’autres.
« La forêt dans laquelle mon cousin s’est cassé la figure ! – La forêt donc je cauchemardais petit. – Un arbre généalogique, c’est une forêt, un peu non ? »
Un passage secret s’est ouvert, j’accède à une zone jusque là inconnue. Pendant une heure, trop brève, ils me racontent leurs forêt. De celle en bas du lycée à la Lorien.
« J’avoue que j’étais un peu anxieux, en vous proposant cet exercice », dis-je à la sonnerie.
« Non, en vrai on savait que ça serait bien », me répond Nouria, en pointant du menton mon T-shirt sur lequel s’étale la Tentacule Violette du jeu du même nom. Avant de partir sur son sentier de traverse.
Aujourd’hui, comme tous les jours depuis le début de l’année, j’ai décliné mon nom et la matière que j’enseigne à deux ou trois collègues. Et comme presque tous les lundis, j’ai fait faux bon aux deux collègues avec qui j’essaye d’aller courir après mes heures de cours du matin.
« Ah oui, t’es remplaçant, donc t’es pas vraiment là. »
C’est un peu ça. L’année se poursuivant et s’accélérant, j’ai de moins en moins de temps à passer à ne rien faire. Ou à socialiser. Courant d’un bahut à l’autre, j’apparais, souris, sort une blague – mauvaise – ou deux avant de disparaître « dans mon autre établissement ». « Mon autre établissement » n’est pas un vrai lieu. C’est marcher un peu trop vite, profiter de son trajet en voiture pour téléphoner, manger sur le pouce entre midi et deux.
Jusque là j’ai tiré énormément de force des racines que je faisais pousser dans chaque salle des profs. Du temps que j’avais à midi ou après les cours pour déconner. Cette année, je dois faire avec d’autres sources d’énergie ou de motivation. Et, je l’avoue du bout des lèvres, ça me chagrine un peu.
Attention, ce billet comporte de très très légères révélations sur le dernier film de Miyazaki, Le garçon et le héron.
Cinéma cet après-midi, retrouvailles avec l’univers toujours changeant, toujours familier de Miyazaki. Pendant deux heures, je ne sais pas trop ce que je suis en train de regarder. Ça me fait du bien. Beaucoup moins à la petite fille à côté de moi, qui ne cesse de poser des questions à sa mère. Alors, quand on parle au cinéma, ça me donne envie de cracher de l’acide, mais il paraît que c’est mal vu, alors je tente de rationaliser. En fait, ce que cette môme essaye de faire, c’est de comprendre. Et ça me frappe. Qu’est-ce que ce verbe est lourd.
Il n’y a pas de hasard ; au même moment, apparaît dans l’intrigue un frontispice frappé de ces mots « qui tentera de comprendre mourra. »
C’est ce que je demande à chaque cours ou presque. « Tout le monde comprend ? » C’est ce que je tente d’expliquer aux élèves à qui j’apprends le commentaire « Voyons ce que vous avez compris. » Mais dans cette histoire un peu folle, cet après-midi, comprendre n’est pas l’essentiel. Non. Il est davantage question de se l’approprier. Et c’est compliqué pour cette petite fille parce que ça nécessite de l’attention, de l’observation, des codes, des références. D’être une spectatrice un peu avertie. S’il n’était pas là, l’enjeu, dans les salles obscures et les salles de classe. « Faites de ce texte le votre. » Peut-être que c’est ça, qu’il faudrait que je dise. Il ne s’agit pas de faire de nos élèves des exégètes. Mais de leur permettre de faire de textes biscornus et tarabiscotés une part d’eux-mêmes.
Les secondes font la tête. Les secondes deviennent désagréables, les secondes bavardent.
Bienvenue dans la phase où « ils testent ». Comme beaucoup de classes. C’est le lycée, c’est différent. Plus compliqué, plus complexe. Aujourd’hui, nombre me fait la tête parce que le texte que nous lisons est « trop compliqué ».
Elle est fine, la ligne entre se braquer et maintenir le cap. Au fond, il n’y a aucune raison de leur en vouloir. Cela va bientôt faire un trimestre que nous sommes rentrés et les cours vont en s’accélérant. Les notions défilent et je me montre de plus en plus exigeant. Raisonnablement, j’espère. Mais il est normal de se sentir perdu, de se révolter. D’essayer de croiser les bras et de taper du pied suffisamment fort pour que le prof tente, peut-être, d’acheter la paix sociale en laissant tomber. Qu’il comprenne à quel point ses élèves sont des cas désespérés et qu’il arrête d’attendre et d’espérer.
Nous entrons dans ce qu’en Bretagne on nomme les mois noirs, et dans une zone de turbulence. Et l’expérience, l’expérience seule me fait dire que cette zone de grain est temporaire. Je ferai ce que je fais désormais depuis des années. Accepter leurs grimaces et leurs sourires exaspérés. Croire en eux et en mes cours. Parce que je passe beaucoup de temps à penser aux deux. Et les deux ont le droit, de temps en temps, d’être moches et pas tout à fait au point. Il s’agit juste de ne pas s’y arrêter, et de se dire que les choses iront mieux.
Cap sur la sortie de la tempête, là où c’est plus beau.
Emporté par l’enthousiasme, j’ai proposé à une classe de secondes un projet consistant à réciter des poèmes en public.
Et on ne va pas se mentir, c’était nul. Ils ont mal préparé, l’interprétation des textes était à peine meilleure que s’ils avaient lu pour la première fois sans enjeu. Parce que je ne n’ai pas suffisamment cadré. Que j’ai été négligent, en leur faisant trop confiance. Piège dans lequel je ne pensais pourtant pas tomber : je le sais déjà, être issu de milieux plus aisés ne signifie en rien que l’on sera spontanément plus performant en classe.
Nous aurions été l’année dernière ou l’année d’avant, j’aurai été plus précis dans mes consignes, plus cadrant. Plus chiant sûrement. Mais le résultat aurait été beau, et ça, ça compte. Leçon cinglante d’humilité. Ne sois pas négligent cette année non plus. Tu leur dois le meilleur, même s’ils y ont le droit en-dehors. Éviter les approximations, l’à peu près. Ce que T. appelait le poisseux. Ça demande de l’énergie, cette fameuse énergie vitale, irremplaçable. Mais c’est un magnifique pari sur l’avenir.
Correction de commentaires de texte, par les premières. Pour le moment, j’apprécie cette tâche. On ne va pas se mentir, la composition de la classe y est pour beaucoup : depuis le début de l’année, je les vois faire de leur mieux. Copie après copie, leurs phrases s’affûtent, leur pensée aussi.
Je commence à me demander si ce n’est pas pour ça que je me prends de passion pour cet exercice tellement artificiel : il me permet d’accéder à leur intelligence. À leur entendement. Et en échange, je tente de leur écrire des appréciations qui ont du sens. De leur apporter quelque chose qui me semble à la hauteur des efforts déployés.
Je m’illusionne peut-être. Après tout, pour beaucoup, il s’agit – à très juste titre – d’un exercice qui leur permettra de poursuivre leur étude avec le moins d’obstacles possibles. Mais malgré tout. Malgré tout j’aimerais leur montrer que cette chorégraphie de leur intelligence est belle. Qu’ils construisent quelque chose d’éphémère, de codifié, d’absolument pas utilitaire. Mais que c’est brillant. Artificiel : un artefact éphémère de mots et de pensées.
Et si à la vérité, plus personne ne savait comment faire ?
V. part en retraite à la fin de l’année prochaine. Et elle peste : « Des classes à trente-cinq élèves, qui ont cours jusqu’à 18 heures, ça ne peut tout simplement pas fonctionner. »
C’est un grand vaisseau, un vaisseau-cathédrale. L’Éducation Nationale, je veux dire. C’est un projet ambitieux, fou, où d’innombrables architectes ont voulu laisser leur marque : permettre aux générations à venir de trouver une place dans la société dans laquelle elles seraient libres, indépendantes et émancipées. Est-ce qu’on peut imaginer plus sublime ? Mais la cathédrale se fissure, le bateau prend l’eau. Et personne ne semble d’accord sur ce qu’il faut faire pour le réparer.
Est-ce à dire que c’est l’apocalypse, la catastrophe, la fin ? Je l’ignore. Dans mes moments les plus pessimistes, je me dis que la fin a déjà eu lieu. Que si on avait pu sauver l’éducation, on l’aurait fait bien avant. Et que depuis, élèves et enseignants vivent dans les alcôves, autrefois flambant neuves, de cette immense œuvre de plus en plus délabrée. Les couloirs résonnent de murmures et de rire : la vérité est que chacun tente à sa façon de continuer à faire vivre ce qui était autrefois – mais est-ce que ça l’a jamais été, au fond – un immense projet commun. Nous nous emparons tous de réformes en lambeaux qui nous semblent pertinentes, d’ambitions laissées sur le bord de la route. Nous tentons d’éviter les bulldozers qui rasent des fresques centenaires, des derniers rêves survivants. Nous enseignons en ruines.
Oui, j’ai le pessimisme lyrique. Et cette image n’est que ça : une image. Elle ne me console pas. Elle ne me dispense pas de lutter, de manifester, de bouger pour que ce système éducatif ressuscite. Pour qu’il cesse d’être le marchepied de ceux qui prétendent nous diriger, quand il ne s’agit que d’une étape dans leur plan de carrière.
Nous enseignons en ruines. Puissent-elle un jour trembler, se soulever. Et laisser place à quelque chose qui sera la somme de nos ambitions pour les élèves, de nos rêves et de notre force.
Il se passe quelque chose d’assez doux, lorsque je retrouve les 1ère, au lycée Kévès : je suis content de les retrouver pour travailler avec eux. Et j’ai la faiblesse de penser que, dans l’ensemble, c’est réciproque. Il n’y a rien d’excessif dans cette satisfaction : pas une envie dévorante de chevaucher les dragons de la littérature, ou l’impérieuse nécessité de trouver du sens aux textes que nous étudions.
Pour une fois, je n’ai pas besoin de faire des efforts pour me convaincre qu’ils sont bien à leur place. Ils s’installent, sereins, rassurants. Pas forcément enthousiasme à l’idée de commencer l’année par un commentaire, mais ils ont compris les règles et les acceptent.
J’ai un besoin dévorant d’idéal : que mon métier fasse sens. Et souvent, face aux difficultés, que ce soient les miennes ou celles des élèves, j’ai besoin de regarder au plus près. De triturer mes neurones et mes globes oculaires pour distinguer du sens.