Et le dimanche, on s’évade !
Avec les sons d’ailleurs de Weval…
Et le dimanche, on s’évade !
Avec les sons d’ailleurs de Weval…

Amis à la maison. Et pendant que les uns et les autres prennent leur rythme, je me retrouve avec E., à corriger des copies. Je la vois annoter de façon brève et précise, de sa belle écriture régulière, tandis que j’ai l’impression de devoir mobiliser toutes mes capacités pour ne pas rajouter du chaos au travail de mes élèves.
Sensation qu’à chaque fois, il faudrait écrire des paragraphes entiers ou rien du tout. Comment faire en sorte qu’une appréciation ne devienne pas un tampon d’infamie ou un bavardage ?
Encore une fois, chercher à communiquer au plus juste avec des personnes dont nous savons, en définitive, bien peu. Et beaucoup.

L’année dernière, j’avais « ma » salle. Celle dont je ne ne bougeais pas. Que j’avais aménagée. Bibliothèque, calendrier, classeurs de ressources. C’était plus simple. Pas « confortable », comme j’ai pu l’entendre dans la bouche de certains – une salle attribuée à un enseignant c’est un « petit confort », on le prononce la bouche tordue – mais plus simple pour faire entrer les élèves dans ce monde si particulier. Parce qu’il faut se rendre à l’évidence : non, ça ne va pas de soi de se dire que, pendant 55 minutes, les fonctions des propositions subordonnées vont constituer l’essentiel de nos réflexions.
C’est la difficulté cette année : je suis baladé de bahut en bahut, de pièce en pièce. Et faire entrer des ados, fussent-ils presque adultes dans un monde de mouvements littéraires et d’explications linéaires en comptant sur sa posture, sa voix, et un vidéoprojecteur qui fonctionne quand il en a envie, ça n’est pas facile.
C’est un peu écrasant, même. À chaque fois, recréer un univers mental, une projection de tous ces concepts abstraits. Les Labdacides de Cocteau, le vide entre les mots d’Hélène Dorion, les subtilités de la négation.
Chaque heure, recréer son petit monde. En espérant qu’il soit assez grand pour accueillir trente-cinq élèves.

Les jours de vacances passent, les copies également. Et s’il y a quelque chose que m’apprennent ces centaines de pages que je suis en train d’annoter, c’est que l’on peut errer sur les vagues de la langue française que l’on soit au collège, au lycée, que l’on ait eu la chance de naître dans une famille aisée socialement et matériellement ou dans la difficulté.
Ce qui se détache de chacun des paragraphes qui m’a été rendu, c’est que la langue écrite n’est pas la première langue de la plupart de mes élèves. Nombre de phrases sont des décalques de tournures que j’ai utilisées depuis le début de l’année. Les connecteurs logiques se fracassent les uns contre les autres, et les idées se brouillent derrière une syntaxe en vrac.
Comme à chaque fois, me revient la phrase du bon vieux Boileau : « Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement. » C’est un cliché mais il n’y a pas à en sortir de là. Les phrases ne sont pas chancelantes parce que « aujourd’hui, les jeunes ne savent plus parler », mais parce que, pour l’instant, les règles du jeu que je leur apprends ne leur appartiennent pas. Alors ils imitent, ils tentent de copier. Souvent maladroitement. Et pourtant, on sent derrière ces palimpseste des efforts qui me font presque mal au cœur.
C’est la raison pour laquelle je prononce, plusieurs fois par jour, ma phrase signature : « c’est bon, tout le monde comprend ? »
Je formule mal. Ce que j’aimerais demander c’est « tout le monde réussit à faire entrer ça dans sa logique, dans son système de pensée ? Les mots que j’emploie ne vous sont pas trop étrangers ? Vous arrivez à les faire entrer dans votre monde, dans votre système de langage ? » Mais comme je n’ai pas le temps qu’ils me prennent pour un azimuté, j’évite.
Mais finalement, ça revient à ça « être professeur de français » : faire en sorte que les mots soient à eux.
Si je réussis ça, j’ai gagné.

Près de onze heures à écouter les voix des élèves. Qui présentent, qui racontent, qui critiquent, qui hésitent. Je me demande ce qu’ils retireront de ce « podcast littéraire », comme je l’ai prétentieusement appelé. De simples compte-rendu de lecture à l’oral. Souvent, je rêvasse, et les imagine, des années plus tard, se souvenant d’un exercice.
Il ne s’agit pas de changer leur vie ou leur regard sur la littérature, bien entendu. Mais de placer une petite brique, un toute petite marche, un peu étrange, un peu bizarrement sculptée.
Leur permettre d’avancer et de se souvenir des pas.

Pendant longtemps, je me suis posé la question : toutes ces heures que je répète, année après année. Combien de cours de quatrième sur la proposition subordonnée ? De troisième sur le sujet d’argumentation ? Est-ce que je ne répète pas, année après année, le même geste, le même court, dans l’espoir d’un jour m’apercevoir qu’enfin je le maîtrise ? Qu’enfin il est parfait ?
Pendant longtemps. Jusqu’au moment où je me suis rendu compte que c’était un peu futile. Et sans doute nocif, pour moi. Bien sûr j’évolue, je progresse. Je parviens, je l’espère, à me montrer plus clair, plus précis, plus intéressant. Mais un cours sera toujours constitué de bric et de broc. De notes et du repas de midi que l’on digère. De devoirs et de la dispute qu’il y a eu lieu à la récréation précédente. De la fatigue de fin d’année et d’enthousiasme.
Enseigner n’est pas la recherche du beau geste. Ou s’il l’est, c’est celui que l’on parvient à improviser, qui prend toute sa place dans cet étrange chaos. Le chaos constitué par toutes les vies que le traversent.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec une petite chanson de Klaire fait Grr… Une toute petite chanson…

Cher Matt Smith,
Joyeux anniversaire. Je ne sais pas comment s’est passée l’année de tes quarante ans. Est-ce qu’on t’a tenu des discours sur « la quarantaine », sur le fait que c’est la meilleure décennie – ou la pire – est-ce qu’on t’a fait des blagues sur le fait que t’allait bientôt faire ta crise, t’acheter une voiture de course pour oublier que tu vieillis ?
Est-ce que tu sens que ton corps commence parfois à protester, mais que dans le même temps, tu t’émerveilles de tout ce qu’il peut encore faire ? Est-ce que, toi aussi, tu as l’impression d’être plus facilement triste et plus profondément heureux ? Est-ce que, de temps en temps, tu parviens enfin à être en paix avec toi-même ?
Je me demande, quelquefois, si tu regrettes tes choix. Et que tu te dis que les regrets, comme la nostalgie, c’est un luxe de jeunes gens. Qu’à mesure que le temps nous est retiré, il est essentiel de ne pas s’en attrister. Est-ce que, toi aussi, tu reviens de moins en moins sur les lieux de ton passé, parce que tu te rends compte qu’il n’est tout simplement plus là ? Et que tellement, tellement de choses restent à venir ?
Je te souhaite que ces jours qui nous sont donnés à tous les deux en ce vingt-huit octobre te soient doux, graves et drôles. Que les nuits soient légères et profondes.
Je te souhaite que toi aussi, tu aies un jumeau mirage à qui écrire le jour de ton anniversaire, à qui aligner des mots pour, qui sait, peut-être, faire jaillir quelques étincelles de sens.
Joyeux anniversaire à toi, à nous.
Et que ce soit beau.

Hier, je rencontre pour la première fois un collègue, ancien collègue désormais, que je lis depuis longtemps (et réciproquement, ai-je la prétention de croire).
Une nouvelle personne que j’admire qui quitte l’Éducation Nationale. Et à raison, tellement. Et comme à chaque fois que cela arrive, ces moments de vertige. Est-ce que je devrais faire de même ? Est-ce que je ne suis pas en train de me raconter des histoires, pire, de légitimer un système absurde et nuisible, en restant dans cette profession ? En acceptant des conditions de travail qui, soyons lucide, n’ont rien d’acceptable ?
Est-ce qu’au fond, je ne me suis pas enfermé ?
Mais à chaque fois que je me pose cette question, je ne trouve face à moi qu’une impérieuse nécessité. Non. Pas encore, pas pour le moment. Tu n’as pas encore tout essayé pour sauver, à toi tout seul, la profession. Il reste encore au fond de toi quelque chose de prétentieux, de délirant, quelque chose qui brûle. Qui te fait dire que tout cela a un sens.
Bien sûr que je bosse pour les élèves. Mais depuis seize ans, je tente aussi d’apprendre quelque chose sur moi, dans ce boulot. Et peut-être obtiendrais-je cette réponse demain, dans un an, dans dix ; et alors là, je partirai, le cœur léger, sans le moindre regret.
Mais le temps n’est pas encore venu.