Jeudi 26 octobre

Cela va faire 17 ans que je suis passé par l’IUFM, l’un des très nombreux avatars de ce qui sert à former les enseignants. (Ça change tellement souvent de nom, de modalités et de programme qu’on pourrait en faire toute une saison de Pokémon). Ce qu’il m’en reste ? Des phrases, qui de temps en temps me reviennent en mémoire.

« Si vous voulez compter pour vos élèves, il vaut mieux être professeur des écoles. »

Je me demande quelle était l’intention derrière cette étrange sentence. Peut-être une invitation à nous protéger. La formatrice qui nous a dit ça avait un côté très maternant. Un avertissement : réussir à ne pas faire de notre rapport aux élèves un « enjeu personnel ». Un verdict un peu condescendant face aux collègues PE ?

Est-ce que je compte pour mes élèves ? Je n’en n’ai pas la moindre idée. Si ces années d’enseignement m’ont appris quelque chose, c’est que tenter de percer leurs pensées ou leurs attitudes est souvent peine perdue. Ils ne retiennent jamais ce à quoi on s’attend, leurs épiphanies arrivent à rebours de toutes nos attentes.

« Chanter c’est lancer des balles », disait une chanson que mes parents écoutaient souvent en voiture. Enseigner aussi. Ne pas savoir où vont retomber nos paroles, nos tâches que l’on a passé des heures à peaufiner. Mais continuer à lancer, sans arrêt. En espérant que quelque chose touche au but.

Et résonne. L’idée, ça n’est peut-être pas de compter pour eux. Mais de faire compter les moments passés ensemble.

Mercredi 25 octobre

Dans ma vie, j’ai détesté – vraiment détesté – une seule personne. Une collègue. C’était bête de ma part. La détestation est une perte de temps. D’autant plus qu’elle aussi m’a apporté quelque chose de primordiale. Elle a ouvert une porte de réflexion. Elle voulait « donner une place à chacun » parmi les élèves de sa classe. Et même si je n’approuvais pas ses méthodes, je pense qu’elle tenait une idée primordiale. Que je tente d’appliquer depuis plusieurs années.

Il y a deux ans, j’ai eu une expérience compliquée avec des collégiens que j’ai voulu faire avancer sur la même route, ensemble. J’étais arrivé en cours d’année, ils étaient nombreux et j’avais en tête tout autre chose que mon boulot. La seule classe avec laquelle ça s’est vraiment bien passé est celle avec qui j’ai réussi à créer tout un tas de voies différentes pour permettre d’arriver au même résultat. Varier les approches, ne pas demander à chacun le même investissement suivant les heures ou les notions. Parvenir à reconnaître le moment où il ne fallait pas lâcher avec un élève, détourner les yeux au moment ou une autre dérogeait à la règle. Et le lendemain inverser les position.

La haine brûle, et subsiste encore dans mes pensées un grand cercle dans lequel rien ne repousse. Mais il forme aussi ce point de repère, ce pivot qui me rappelle, lorsque je me sens en difficulté, que j’ai trouvé, grâce à ces cendres, l’un de mes atouts les plus précieux : être capable de créer des portes, des arches et des passages secrets, par lesquels j’espère que les mômes parviendront à se faufiler.

Ça n’est pas une histoire de rédemption, il n’y aurait aucun sens à essayer de reprendre contact avec cette personne, de lui parler. C’est juste un constat : on construit, pas après pas, avec tout ce qui nous arrive. Et même sur des décombres.

Oh. Et cette existence est trop belle, trop forte, trop précieuse pour détester.

Mardi 24 octobre

Je reçois très mal l’agressivité des autres.

J’ai beau me raisonner, me dire que je suis un grand garçon et que ça n’est pas parce qu’on me parle avec un mot plus haut que l’autre que l’on veut incendier ma maison et kidnapper mes lapins, rien à faire, je manque de défaillir à chaque fois.

Autant vous dire que quand on est enseignant, c’est compliqué. C’est d’autant plus compliqué que mon mécanisme de défense contre ça est la mise à distance totale. Ce qui est un problème pour Tanith.

Tanith passe son temps à protester. C’est trop compliqué, ça n’est pas clair, trop de travaux sont évalués. Et toujours avec cette voix boursoufflée de colère, toujours au moment où le reste de la classe est concentré. Et dans ce cas-là, je ne parviens pas à répondre autrement que par des explications froides, tranchantes, ou des silences que j’espère éloquent.

La vérité est que je flippe. Que le souci vienne davantage de moi que d’elle. Toujours cette crainte de me réveiller et de me rendre compte que oui, je fais n’importe quoi. Que je déconne sévère et que mes élèves sont les premiers à en souffrir.

Le soir même je corrige une copie de Tanith. Et ça me frappe. Les réponses sont sur-rédigés, sur-justifiées. Et je bougonne de n’avoir pas compris l’évidence : elle flippe. Elle vient d’entrer en seconde, elle est une « élève moyenne » (elle me l’a dit dix fois en trois mois), elle a peur de ne pas avoir sa place dans ce lycée dont on entend si souvent qu’il est un lieu privilégié. Moi qui passe mon temps à gloser sur le fait que lorsqu’on parle aux autres, on parle avant tout et surtout de soi…

Astuce de débutant : tu n’es pas le centre d’attention de tes élèves. Le plus souvent, une victime collatérale. Même si ça fait mal à ta fierté, ils construisent avant tout leur histoire. Et parfois, te griffent sur leur passage.

Lundi 23 octobre

Premier « vrai » jour de vacances. Et cette frénésie de vouloir se reposer. Je parle à B. de cette scène qui m’a beaucoup marqué dans le film « The favorite » : le personnage interprété par Olivia Colman (gloire à elle) se retrouve, pour une fois, laissée à elle-même. Et le spectateur la retrouve à se baffrer de gâteau tout en faisant une réussite. Ce n’est pas un repos, mais une tentative désespérée de se vider l’esprit. D’oublier. C’est souvent ce qu’il m’arrive, quand les vacances se pointent : profite, fais des trucs futiles, tu peux te le permettre. La crainte de ne pas se reposer assez. Et, dans le même temps, la crainte de ne pas en faire assez.

Pendant les vacances comme pendant la période scolaire, je tente de trouver ce point d’équilibre, celui qui s’appelle sérénité.

Samedi 21 octobre

Ils sont partis, après leur évaluation. Enfin en vacances. Ils sont partis, mais pas aussi vite que ce que j’aurais cru. Quelques élèves traînent dans la salle pendant que je trie leurs copies – je me mets mentalement un couteau sous la gorge afin de rester organisé cette année – et me posent des questions sur leurs contrôles, les livres qu’ils ont lu ce mois-ci, ou un point de cours.

C’est le premier moment un peu plus doux.

On ne va pas se mentir, je suis aussi angoissé qu’eux, en ce début d’année. J’ai beau apprécier ce que je vis, leur intelligence qui se déploie, le fait de tenter de nouvelles arpèges dans mon métier, j’ai peur. Peur de mal faire, de les assommer de boulot ou de ne pas leur en donner assez, peur d’aller trop vite ou trop lentement, peur, en fait, de cette course à l’aveugle qui est constitutive de notre métier.

« Vous l’avez lu, Le roman de la momie, monsieur ? C’est là-dessus que je vous rends mon podcast littéraire. »

Pour la première fois, avoir le temps parce qu’ils ne doivent pas filer en cours ou que je ne dois pas sauter dans ma voiture pour gagner mon autre bahut. Pour la première fois, confirmer ce que je soupçonnais : ils ont l’air d’être de belles personnes.

La salle est assez moche. Blanche, un peu vétuste, sans aucune décoration au mur. Seul un post-it en allemand, près d’un conduit d’évacuation d’air : Luft.

Pour la première fois, prendre le temps de respirer, en leur compagnie. En espérant que ce ne soit pas la dernière.

Vendredi 20 octobre

« Monsieur, on peut sortir deux minutes avant la sonnerie ?
– Toujours pas. »

Depuis le début de l’année, c’est une demande qui revient : les élèves ont la hantise, lors de la dernière heure de la journée, de rater leur bus. S’ils ne sortent pas pile à l’heure, ils sont bons pour patienter trente minutes ce qui, quand on est ados et en fin de journée, semble une éternité. Et depuis le début de l’année, je ne cesse de lutter contre cette angoisse à coup de « Non, la Vie Scolaire ne le permet pas » (un peu lâche), « Non, c’est la loi » (sans aucun effet). « Non. » (direct, mais pas très éducatif).

Et les voir se tortiller sur leurs chaises, leur attention en berne, n’est pas très réjouissant. Alors, un soir où Ludwick me soumet pour la énième fois sa demande, j’inspire un grand coup :

« Non. Essayez d’oublier ça.
– Mais…
– Je vous garantis que vous serez sortis à l’heure pile. Mon rôle d’enseignant est aussi de m’assurer que vous étudiez dans de bonnes conditions. Ne pas rater son bus en fait partie. Sérieusement. Une minute avant la sonnerie, j’arrête le cours, quand ça sonne, vous êtes dehors. Faites-moi confiance. »

Faites-moi confiance, l’expression est lâchée. Je lui donne volontairement du poids. Et pendant une heure, c’est moi qui serait moins concentré, moi qui garderait l’œil sur l’horloge. Je vois la mâchoire de Ludwick se détendre petit à petit.

Être prof, c’est aussi porter ces poids dérisoires et écrasants.

Jeudi 19 octobre

Deux jours de cours, et beaucoup de fatigue. Pour les profs, pour les élèves.

« Comment est-ce que vous allez ? »

J’ai posé la question plusieurs fois, aujourd’hui, à différents endroits. Sur le chemin du cinéma, par exemple, où nous sommes allés voir l’adaptation de Juste la fin du monde, de Dolan. Les élèves sont crevés. Ils me parlent de leurs options, de celles qu’ils hésitent à garder ou à lâcher, du fait de la réforme. Les premières à qui j’enseigne sont quasi-exclusivement des scientifiques. « Vous êtes pas trop déçu, monsieur ?
– Pourquoi ?
– Ben on fera pas un métier littéraire.
– Ça n’est pas pour ça que je travaille avec vous. « 

Je travaille avec eux, notamment, pour voir Ollie présenter un oral type bac de français devant le reste de ses camarades. Le voir hésiter, se planter parfois, mais finalement réussir hyper honorablement. Et provoquer une approbation douce de la part de ses camarades. « Ah oui c’est bien ! Il a réussi, là, monsieur non ? »

Je travaille aussi pour voir les secondes, les yeux cernés de fatigue, commencer à comprendre ce que l’on attend d’eux. Fin d’année, je recours à des analogies idiotes mais qui les font sourire.

« Si le texte est une maison, on ne vous demande pas de dire, « oh, regardez, c’est une maison, elle a des murs, des portes et des fenêtres ! » on vous demande de remarquer la façon dont les ardoises du toit sont agencées, les fissures dans le mur de derrière, la vigne qui monte le long des murs. »
Certains hochent la tête. Ah ouais, c’est ça en fait

Je travaille pour voir, après un mois et demi, les noms qui deviennent peu à peu des visages. Pendant très longtemps, j’ai cru que je voulais que mes élèves m’apprécient. Ça me faisait un peu culpabiliser. À tort. En plus, ça n’est pas ça que je veux, ça se passe dans l’autre sens.

Je veux les apprécier. M’émerveiller devant leurs intelligences, leurs individualités, leur humour et leur profondeur.

Et ça commence à arriver.

Mercredi 18 octobre

Soirée avec E., le premier collègue de lycée avec qui j’ai noué des liens, quand j’ai fait mon premier remplacement dans cet univers. J’ai un immense respect pour E. : ses cours sont dingues, son éthique d’une rigueur impressionnante, et il jongle avec des responsabilités comme les membres de notre gouvernement avec la morale et l’intégrité.

Et pourtant, E. doute de lui. Chaque année, dans cet établissement qu’il commence à bien connaître, est un nouvelle année.

Sans doute est-ce pour cela que nous nous apprécions mutuellement. Enseigner, pour nous, c’est jouer au jeu vidéo Hadès, qui consiste à recommencer encore et encore le même parcours, chaque fois avec des variations, chaque fois en tentant de nouveaux trucs, mais toujours en recommençant. Une anabase.

Mardi 17 octobre

Dernier cours avant les vacances d’octobre – jeudi sera une sortie ciné – pour les premières. Nous sommes dans les temps – miracles – et je choisis d’achever l’étude de Juste la fin du monde par un mini atelier d’écriture : créer une scène, une page de roman, une lettre, un poème, qui éclairerait un peu plus le sens de la pièce. Écrire dans les interstices, comme dirait Henry Bauchau. Certains décident de faire en sorte que ces personnages, qui passent une pièce à ne pas réussir à trouver les mots, s’expriment enfin clairement, et c’est comme une libération.
D’autres inventent une vie à Louis, le personnage principal. Et j’ai beau avoir évoqué à plusieurs reprises la très forte probabilité de l’homosexualité du personnage, ainsi que l’écriture des années sida, c’est très souvent vers une compagne que le protagoniste revient. J’ignore si je dois être heureux qu’ils aient assimilé le concept de liberté d’interprétation, ou m’inquiéter de ce refus de prendre en compte une réalité du monde. Sans doute un peu des deux.

Dans un coin de la classe, Julio s’inquiète. Il a voulu présenter son texte comme une sorte de volute qui va en s’étiolant, des mots de plus en plus resserrés.

« C’est moche monsieur, c’est super moche ! »

Le rassurer, prendre le temps de parler avec cet élève le reste du temps mutique. Si le texte a cette forme, c’est que les mots l’ont voulu. Et les mots sont beaux.

À côté de lui, Gaïa et Iris tirent la gueule : « On n’a pas d’idée, monsieur, on préférerait faire un commentaire, nous.
– Il fallait me le dire plus tôt. Voilà de quoi vous entraîner.
– Mais… On peut ?
– Vous entraîner pour réussir au bac ? Je veux, oui ! »

Olivia, elle, a choisi d’inscrire son texte dans une réalité parallèle, dans laquelle Louis ne meurt pas. Les mots sont simples, je les lis à mi-voix.

« Chut monsieur, je veux pas que les autres entendent !
– Pardon, mais c’est vraiment un texte qui demande à être mis en voix.
– Vous croyez ?
– Oui. Si vous trouvez une personne volontaire, je pense que ce serait une bonne idée. »

Les laisser un peu libre, pendant une cinquantaine de minutes. Se balader de table en table, prendre le temps de parler des signes qu’ils tracent sur la feuille. Cette heure-ci, juste cette heure-ci, dans la frénésie du programme, du bac, du temps qui court, essayer de leur donner ce dont ils ont besoin.