
Ils sont rentrés, égaux à eux-mêmes. Peut-être même pas fâchés d’avoir loupé dix minutes de cours.
Je leur en veux. Parce que je ne le suis pas, moi. Égal à moi-même.
Il y a d’abord eu la matinée. Mettre en mots, préparer des discours. Comment expliquer aux mille et quelques élèves ? Faire preuve de précision, de mesure et de pédagogie pour décrire quelque chose qui n’est ni précis, ni mesuré, ni pédagogique. Qui est innommable et que nous devons nommé.
Et puis il y a eu l’hommage. En début d’après-midi. Cette petite foule d’ados. Et la tenace impression que beaucoup ne comprenait pas la raison de ces mots prononcés avec peine au micro. Ou plutôt qu’ils comprenaient vite fait. Êtres de leur époque, déjà traversés de mille informations, au bout des doigts, sous les temps, à la commissure des paupières. Je leur en veux d’avoir le pas léger. Tandis que je passe, pesant, devant l’écran qui affiche habituellement les informations internes du bahut et qu’occupent, aujourd’hui, deux photos : celles de Samuel Paty et de Dominique Bernard. Combien encore, vont s’y ajouter, pendant que je continuerai à bosser dans ce milieu.
Entrée en classe. Ils s’installent et j’ai entre les mains, dérisoire, un petit poème de Baudelaire. Ils bavardent tranquillement, sortent leurs affaires. Sont à tout sauf à ce qu’il vient d’arriver. Je déglutis.
« Est-ce que quelqu’un veut parler de ce qu’il vient de se passer ? »
C’est nul. Ils me regardent, gentiment interdits.
« Non, ça va. »
Le même ton qu’on aurait pour refuser une autre portion de frites. J’ai beau me dire que c’est normal, que ça n’est pas une question d’empathie, la colère monte. Elle est aussi légitime que leur indifférence, mais je n’ai pas les mots pour l’exprimer correctement. Alors je renonce. Et à la place, j’écris la citation de Chloé Delaume que j’ai préparée pour le début de cette étude de texte.
« Écrire non pour décrire, mais bien pour modifier, corriger, façonner, transformer le réel dans lequel s’inscrit sa vie. Pour contrer toute passivité. »
Et on commence à parler des personnages de Juste la fin du Monde. De ces personnages qui ne cessent de parler, apparemment, pour rien. Mais qui, et c’est le mot du jour « s’essentialisent ».
« Ça veut dire quoi monsieur ?
– C’est réduire quelqu’un à un seul aspect de sa personnalité. On le fait tout le temps.
– Bah non.
– Si. Vous le faite en ce moment. Pour vous, je suis le prof qui bafouille, ou bizarre, ou maladroit. J’essaye de faire en sorte de ne pas vous voir comme l’élève bavard, la blasée… Même ce qu’il reste de nos vies, une fois qu’on est parti. On se rappelle de nous comme d’un salaud, d’un héros… Alors qu’on était beaucoup beaucoup plus. »
Ça dure un instant infime. Trop léger pour que je le commente. Un demi-silence.
« Il dit ça, ce texte. Tout le mal qu’on est capable de se faire juste en agissant.
– C’est pessimiste alors.
– C’est un avertissement. On peut aussi essayer de ne pas reproduire ces comportements. On peut même essayer de pardonner à ces gens.
– Ah ouais, d’où la citation du début.
– Voilà. C’est à ça que ça sert, le français, et les mots.
– Genre, si on fait attention aux mots on peut modifier le réel ?
– Sa réalité à soi, oui, sans doute. »
Aujourd’hui je n’ai sans doute pas réussi à leur faire comprendre tout ce qu’il s’est passé, vendredi, et à 14 heures. Mais j’espère que, même au plus loin, je parviens à poursuivre le travail de mes collègues. Aider à transformer le réel. À le tirer, de toute ma force débile, vers un peu plus de clarté. À aider ceux qui viendront après nous, après l’horreur. À leur donner, qui sait, le pouvoir de se sauver.
Ce n’est pas un hommage que je vous rends, Dominique, Samuel. Je n’oserais pas. Juste une façon de vous dire que vous me manquez. Énormément.







