Vendredi 6 octobre

Flûte, une mauvaise heure.

Tout ce que je déteste durant une heure de cours : l’impression que mon cours n’est pas au point, que les élèves se foutent de moi, un état d’excitation dû au fait que leur bus part très vite le vendredi (et que je dois expliquer chaque semaine que NON, on ne sort pas avant la fin de l’heure). Et par-dessus tout ça, un élève qui joue la provoc en me reprochant d’avoir allumé le néon au-dessus des tableau, parce que ça consomme de l’énergie « et qu’il est éco-délégué ».

Alors oui

Oui je sais ce qu’il faut faire. Se dire que c’est une heure parmi d’autres. Remettre – mais pas totalement – son cours en question. Différer le conflit avec le môme et appeler ses parents après être redescendu pour tenter de comprendre ce qu’il se passe. Ne pas remettre tous ses choix de vie depuis ses quatre ans en question. Mais nous sommes vendredi, la semaine a été crevante, et j’ai la désagréable impression que, sur mes quatre classes, celle-ci est en train de m’échapper, alors que ça va de mieux en mieux avec les autres.

Nous sommes vendredi et j’aimerais que, parfois, les choses soient simples, dans ce boulot. Ça fait rigoler la partie de moi encore lucide. Je pourrais aussi souhaiter qu’ouvrier métallurgiste ne soit pas un métier physique ou que l’on puisse exercer la puériculture sans s’approcher d’enfants. C’est absurde.

Ces moments poisseux, il faut réussir à relever la tête pour les regarder en face. Les démonter et les analyser, pro-fe-ssio-nelle-ment. Je ne devrais pas me moquer. Les outils du métiers aident bien souvent à dégonfler ce qui nous paraissait un drame.
Je passe mon temps à essayer de soigner les heures qui se sont foirées chez les collègues.

Médecin, soigne-toi toi-même.

Jeudi 5 octobre

J’en suis à ma troisième heure d’affilée avec des secondes (une heure en classe entière avec l’une, deux en demi-groupe avec l’autre), à faire la troisième même heure de cours. C’est ma huitième au total de la journée. Ulysse a beau avoir fait un beau voyage, il me sort un peu par les trous de nez, il faut bien avouer. Je rigole un peu trop facilement et les secondes, un poil médusés de voir leur prof aussi hilare. Mais ils suivent, et s’en sortent plutôt bien.

Le mot du jour est « fugacité » : j’ai expliqué le sens à tous les élèves que j’ai vu cet après-midi. Et ces explications, comme le cours, ont été à chaque fois accueillis différemment. À se demander à quoi ça tient. Une heure épouvantable, élèves mutiques et ne comprenant pas où j’allais, une autre fabuleuse, où nous avons avancé à pas de géants et une dernière chaotique mais se passant plutôt bien. À quoi ça tient… Cet étrange alchimie des classes, où certains élèves parviennent à aider leur prof à les guider. Mais parfois, il arrive que je rate une phrase, que je trébuche sur une explication capitale. Et là tout déraille, il va falloir sortir les rames pour les remettre dedans. À l’inverse, je rebondis parfois sur une intervention inattendue, je parviens à les détendre au bon moment (comme lorsque, au troisième hurlement provenant du terrain de sport sous les fenêtre je hurle « Non Jim, n’abandonne pas, tu reverras ta femme ! »), ce qui leur permet de refroidir leurs neurones surchauffés.

Sacrée expérience, tant d’humilité que de confiance en soi : finalement, un cours raté ou réussi c’est fluide, flottant… Et il y aura toujours la prochaine fois. Le truc est d’avoir l’énergie de ne pas abandonner.

Mercredi 4 octobre

Première engueulade en ce début d’année. Les secondes persistent à penser que le matériel est une amusante composante facultative des cours.

Et comme souvent lors de certaines engueulades, je sens une sorte de confort, d’approbation gagner la pièce. Le prof gueule, comme de juste. Figure imposée. C’est comme si je n’avais que trop attendu avant de leur montrer que oui, je sais élever la voix, faire les gros yeux et postillonner un peu.

Foutus rituels.

Mardi 3 octobre

J’ai dû parler une trentaine de minutes avec S. depuis le début de l’année scolaire. À la pré-rentrée, nous avions sympathisé autour d’un terrain de badminton et depuis, rien. Les emplois du temps, le va-et-vient incessant entre les bahuts…

Aujourd’hui, je me pose à côté de lui en salle des profs. Il est un peu en retrait, l’air contrarié. Ça se passe moyennement bien avec une classe de seconde ; il n’a pas l’impression d’avancer. Gros doutes : ceux que connaissent énormément de collègues qui commencent dans le métier. Sans trop attendre, j’applique le pansement premiers secours qu’on m’a appris à déployer dans ces circonstances :

« Si tu es ici, c’est que tu es légitime à l’être. »

Ça n’est pas qu’un baume pour contusions à l’ego. C’est une croyance fermement ancrée. À partir du moment où, quelle que soit la raison, on a décidé d’enseigner, on a le droit de tenter sa chance. Quel que soit son parcours, ses compétences, ses forces et ses faiblesses. Une fois dans ce boulot, ne comptent plus que les actes devant les élèves, et notre propension à tenter de nous améliorer. Je ne suis pas naïf : je sais parfaitement que mon propre chemin y est pour beaucoup. Je sais que je cherche à émuler toutes ces mains qui se sont tendues, les premières années, pour m’aider, alors que j’étais absolument incapable d’aligner trois minutes en classe sans commettre une bourde pédagogique ou didactique.

Mais il y a plus.

Notre métier se tisse du chaos. Chaque année un peu plus. Au fil de réformes qui tricotent et détricotent, d’un statut de plus en plus flou, et d’un domaine de compétences qu’on veut toujours plus vaste. Si tu te lances dans cette grande et terrifiante aventure, que tu sois déjà un pédagogue aguerri ou un néophyte maladroit, tu mérites toute l’aide, le soutien, et la force possible. Il n’y a que comme ça qu’on préservera ce qui peut l’être encore.

Lundi 2 octobre

Petit à petit, ils émergent. Les élèves. La vague de visages se fendille lentement et laisse apparaître les individus.

Si j’évalue très vite, chaque année, c’est aussi pour apprendre à les connaître. Voir leur écriture, leur nom, leur persona de papier, les appeler pour leur remettre leur copie, ça fixe leurs regards. Partiellement, seulement, mais il y a des noms qui émergent. Souvent de garçons, je retiens avant tout les noms des garçons. J’ignore de quel biais cognitif ou sexiste ça vient, mais ma mémoire est têtue. Et puis, je m’accroche à de petits détails. La façon dont celle-ci souffle quand elle commence à perdre pied dans mes explications. Le collier de perles qu’il porte sur son T-shirt de foot – une nouvelle mode ? Les minuscules origamis qu’elle laisse tout le temps derrière elle en quittant la salle.

Ça reste inconfortable. Les aller-retour entre les bahuts, la découverte de ce qui est presque un nouveau boulot, tout cela m’empêche de prendre du temps. De réfléchir après les cours, de leur parler un peu.

Chaque année, en tant que remplaçant, il faut retisser cet ouvrage délicat et précis, la constellation de nos élèves, de toutes ces personnalités et de leurs énigmes. C’est exaltant et crevant, encore plus cette année.

C’est le jeu.

Samedi 30 septembre

Sur YouTube, un streamer commente un article au sujet de la future version de ChatGPT. Un outil révolutionnaire, capable de simuler l’empathie. Une IA qui pourra répéter, reformuler, encore et toujours jusqu’à ce que l’on comprenne.

« C’est super, se réjouit le streamer devant son public. Qui ici pourrait croire que les profs sont capables d’avoir de l’empathie pour tous leurs élèves ? »

Ça m’atteint, sans doute plus que de raison. Parce qu’en deux phrases, destinées à capter l’attention de son public, il a mis le doigt et laissé tomber une enclume sur un point capital de mon boulot. Souvent, je tente d’exprimer à des gens qui ne sont pas du métier à quel point celui-ci est fatigant. Et souvent, j’ai l’impression qu’il manque quelque chose au tableau que je brosse. Or, peut-être est-elle là, la partie manquante : l’empathie. Deux, trois, huit heures par jour, j’ai l’esprit empli non seulement de ce que je voudrais que les élèves comprenne, mais également des liens que je tente de tisser avec eux. Et c’est un état de vigilance dont personne d’autre ou presque ne peut avoir idée. Toute la journée, on tente d’établir le contact. Trouver un moyen qu’Elisa comme Ismane suive. Il n’y a pas une seconde où l’on n’est pas en train d’en regarder un. De suivre le train de pensée d’une autre, pendant qu’elle élabore un raisonnement.

Ça se ressent physiquement : lorsque j’éprouve des douleurs, physiques ou psychiques, elles s’atténuent profondément quand je suis en classe. Parce que mon attention est toute entière tournée vers les élèves. Le mal-être attend sagement, à la porte de la classe, en regardant ses chaussures.

C’est pour ça aussi, sans doute, que je me sens aussi blessé lorsque sur les réseaux sociaux, fleurissent des harangues à l’endroit des profs qui n’ont rien à foutre de leurs classes. Profond sentiment d’injustice. C’est immature, j’en suis bien conscient. Ce ne sont que les réseaux. Et bien sûr que certains collègues doivent refuser de se faire des nœuds au cerveau quant à ce qu’ils transmettent.

Quand bien même.

Est-ce que je suis devenu un vieux rétrograde ? Qui tremble que la technologie lui arrache ce qu’il croit construire au quotidien ? Pourquoi, lorsque je tente de réfléchir à cette question de façon rationnelle, tout ce qui surgit, c’est une vague de cafard grisâtre ? Elle me plane au-dessus des épaules. Alourdie par les fantômes des élèves que j’ai choisi de porter au quotidien. C’est fatiguant, mais je me disais que c’était quelque chose d’important, d’essentiel. Quelque chose qui contribuerait à étayer un peu le monde.

Alors que peut-être pas.

Vendredi 29 septembre

Ils essayent de m’avoir.

À Agnus, les secondes ont passé le moment de sidération que provoque l’entrée dans cet immense mini-monde qu’est le lycée. Ils ont leurs marques, leurs amis, leur territoire. Et comme de juste, ils tentent de l’étendre, de gagner du pouvoir. C’est très humain au fond.

Il y a celles, bonnes élèves, qui viennent me demander de les laisser sortir avant la fin du cours « sinon on n’a pas notre bus » en échangeant des sourires à peines dissimulés. « Tous les autres profs nous l’ont permis, monsieur. » Il y a ceux qui commencent doucement à chambrer un camarade un peu plus solitaire. Gentiment. Espérant que le drapeau rouge ne surgira pas tout de suite dans l’esprit des adultes. Il y a ceux, encore qui me disent que je donne trop de travail. Que je suis, au fond, pas super sympa, je me rends compte qu’ils sont en seconde, qu’ils ont beaucoup à faire ?

J’ai beaucoup de mal à gérer ces atteintes aux règles, certaines bénignes, d’autres beaucoup plus sérieuses, qui se produisent à chaque début d’année, à chaque âge. J’idéalise beaucoup mes élèves, je le sais. C’est à la fois un problème et un carburant. Et ça rend ces moments où ils se dévoilent – comme n’importe quel être humain – veules et hypocrites, assez compliquée. Alors que je n’ai pas à être déçu ou blessé. Être un éducateur, c’est aussi ça. Accueillir ce qu’ils ont de moche pour tenter de le canaliser, le gérer et le transformer. Nombre de mes collègues y réussissent de façon magistrale. Et de toutes façons, pour paraphraser un conquérant et pas mal de panneaux sur les réseaux sociaux « Cela aussi passera. »

En attendant c’est chiant.

Jeudi 28 septembre

Je crois qu’Énée ne m’aime pas beaucoup.

Il comprend rapidement, réexplique souvent à ses potes mais se ferme totalement quand je l’invite à participer. Et roule des yeux de moins en moins discrètement quand il n’est pas d’accord avec ce que je dis. Comme lorsque j’ai expliqué qu’à mon sens, l’introduction était la partie la plus simple d’un commentaire littéraire.

« J’ai besoin que vous ne soyiez pas d’accord avec moi. S’il vous plaît, dites-moi pourquoi ce propos vous agace. »

Il m’a regardé, un peu interloqué, a cherché de l’agressivité dans mon regard. Comme il n’en trouvait pas, il a juste haussé les épaules et s’est à nouveau muré dans son silence. Échec critique.

Ce matin, je prends une heure pour les aider à mieux comprendre les mots de Jean-Luc Lagarce. Ils doivent mettre en scène un extrait de leur choix de Juste la fin du monde et le jouer. Énée a rejoint un petit groupe de mecs, il joue Suzanne, la fille perdue dans cette famille écorchée.

« Monsieur, comme je le lis, ce passage ? »

Pour la première fois, il me regarde avec autre chose que de l’indifférence ou un léger agacement.

« avec elle, Catherine, elle, tu te trouveras, vous vous trouverez sans
problème, elle est la même, vous allez vous trouver. »

Je réfléchis quelques instants.

« J’ai un avis mais je ne veux pas trop vous influencer.
– Ouais mais là, je ne sais vraiment pas quoi faire. »

Ne pas réfléchir aux implications. Il est un élève qui demande un renseignement, tu es un prof, arrête de te faire des nœuds au cerveau pour une fois.

« Je pense qu’elle est en train de faire un apparté. Elle se rend compte que Louis et Catherine peuvent se comprendre. Imaginez que le temps s’arrête qu’elle nous parle, qu’elle partage ça avec nous, le public.
– Genre elle se rend compte qu’elle est un personnage. Le… comment vous disiez, le théâtre épique ?
– Voilà. »

C’est à la fin de l’heure. Énée se tient en axe de symétrie de son groupe. Les yeux fixés sur nous, il énonce ses phrases. Il joue juste, très très juste. Applaudissements. Dans la fiche que les élèves me rendent, je leur demande de me noter, entre autres, ce qui les a marqué durant cette mise en scène. Un des partenaires de scène d’Énée écrit : « Pendant ce travail, Énée a été très sérieux. »

Vous allez vous trouver…

Mercredi 27 septembre

Il y a quelque chose qui m’émeut très fort chez les lycéens. Pas lorsqu’ils sont en classe ou que je les vois sortir du bahut, non. Plutôt dans leurs interactions liminaires. (expressions très cuistre pour dire : quand ils ne glandent rien)

J’ai enseigné pendant seize ans en collège où les allez et venues des élèves sont très contrôlées. Ici, c’est beaucoup moins le cas. Et voir ces ados-jeunes gens s’emparer de leur liberté me rend très heureux. Celles et ceux qui créent de petits groupes pour parler des intérêts qu’ils gardaient encore cachés en troisième. Les dispersés un peu partout, scrollant sur leur téléphone, encore hallucinés que ce soit permis. Et qui pour la plupart, se lassent assez vite. Les toujours assis derrière les bureaux des salles de permanence et des espaces de travail, à mobiliser cette intelligence qui s’embrase, maintenant qu’elle a plus d’air. Les lectrices cachées derrière des piles de bouquins disparates au CDI, les lecteurs qui, yeux grands ouverts, découvre l’auteur qui va leur mettre le pied à l’étrier de leurs romans d’adultes…

C’est une liberté douce, mi-encadrée, mi-laissée à elle-même. Dans laquelle je vois ces élèves grandir, presque à vue d’œil. À bien y réfléchir, je ne crois pas qu’il existe beaucoup de lieux où l’on peut exister dans ces conditions.

Encore une fois, je ne me fais pas d’illusions. Je sais que les lycées d’Agnus et de Keves sont des lieux exceptionnels de par leur situation géographique. Mais bon. Je profite de ce baume au cœur. De les voir se déployer pour atteindre les plus hautes branches.