Cher Matt – La croquemitaine

Cher Matt,

Je sais, je t’écris beaucoup en ce moment. C’était pas prévu, hein. Mais là, à travers les mots, j’ai juste besoin que tu me prennes la main et que tu me la tiennes. Fort. Fais pas cette tête-là, t’es pas mon genre. Mais oui promis.

Merci. J’ai eu très très peur Matt, l’autre nuit. A en mouiller le lit ou presque. A s’en réveiller en hurlant. Cette eau dans les yeux, pourvu que ce ne soit que de la sueur. Parce qu’à presque trente ans, on n’ouvre plus les vannes des larmes pour un cauchemar, hein ? En fait je n’en sais rien, je ne me rappelle jamais mes rêves. Sauf celui-là. Net et cadré, cameraman d’exception.

L’autre nuit, j’ai rêvé de la croquemitaine.

Je trace ma route dans les souterrains de Paris. Je cherche, pas grand-chose en fait. Mes pensées se déroulent, se matérialisent. Parfois. Et puis je la croise. 

Je suis furax. Presque trente ans, on croit que les sucs gastriques ont gagné en puissance. Qu’on peut tout avaler, à plus forte raison des souvenirs vieux de neuf printemps.

Elle me dépasse, sans s’arrêter. Elle ne s’arrête jamais. Horreur, mon corps se retourne. Commence à lui courir après.

Lorsque je l’ai rencontrée, Matt, je me suis demandé ce qui la mangeait. Il y avait quelque chose dans son sourire, dans les ridules au coin de ses yeux, dans ses gestes. Comme si toute son corps gravitait autour d’un trou noir. D’un truc qui consume, qui aspire. Ce n’était pas très respectueux, je sais. Elle devait incarner l’érudition, le savoir. Celui que j’avais pensé gagner à force de boulot acharné et d’un concours presque réussi.

Merde elle s’est engouffrée dans les couloirs du RER. J’enfonce un portique métallique – je suis fort – je saute un obstacle, je renverse une femme et son bébé – je suis fort –

Je ne savais pas trop à quoi m’attendre. Si les grands lycées parisiens correspondaient à leur mythologie. Elle a très vite annoncé la couleur : « You’ll have to prove me you belong here. » Je lui ai demandé de répéter. Ça l’a agacé, elle a du penser que je ne comprenais pas. Je comprenais. Je n’arrivais juste pas à croire ce que je venais d’entendre. J’ai cru à une provocation. A tort.

et j’avance, je tombe, je m’écorche. Au moment où elle va atteindre son quai, je la rejoins, je passe devant elle, je lui décroche un grand sourire : « Madame Croquemitaine ! » Elle soupire, excédée. Elle ne doit pas se souvenir de moi. Je me présente. Elle répond « Je sais. Que voulez-vous ? »

Ce jour-là elle a du inscrire un sort, un charme, un rituel. Rien n’est plus malléable que le cerveau d’un élève de prépa face à Ceux-Qui-Dispensent-Les-Connaissances. Je l’ai détestée. J’ai juré de relever son défi. Mais son opinion était faite. Gravée. I wouldn’t belong here. Jamais je n’appartiendrais à ce club. Où les langues étrangères coulaient dans les veines, où les élus captaient les regards. Ici, Matt, je me suis découvert un sacré talent pour la transparence.

Je ne sais pas ce que je veux. Plus. Lui montrer qu’elle avait tort. « Vous savez, j’ai eu mon CAPES. » Elle hausse les épaules, la belle affaire. A côté d’elle, il y a une fille. Corps de jeune fille, fringues de gamine. « Qu’est-ce que vous lui voulez ? » « Mêlez-vous de vos affaires madame. Mademoiselle ? » « Madame, si vous voulez. »
Le croquemitaine fait mine de repartir, je n’ai que des mots pour la revenir. Qu’ils me semblent soudain pauvres, mes mots.

J’ai enduré. J’ai lu, analysé. Shakespeare, Williams, Kerouac et les autres. J’ai noirci le papier, thème version. Téléphone, onze heures du soir. Madame Croquemitaine ? Oui je travaille. Oui, je serai prêt pour l’exposé de demain. Non, je ne flancherai pas promis. Le lendemain, je me suis senti tellement minable. Pourtant je comprenais. Qu’est-ce que je comprenais. Blanche, Stanley, la musique et la sueur. Comment les réincarner lorsque votre langue triple de volume ? Que les yeux du croquemitaine en bille d’acier creusent consciencieusement un tunnel jusqu’à votre occiput ?

« Je suis un auteur publié ! » Elle hausse les épaules, elle sait que ce n’est pas tout à fait vrai. Que c’est pour rire. « J’enseigne, comme vous. » « Soyons sérieux. » Je… Je… Le J et le e se dissolvent, tombe à terre avec un petit bruit mat.

La dernière fois que je l’ai vue, Matt, c’était au soir de mon ascèse. Concours planté. Bien plus que la première fois que je l’avais passé. J’étais léger. Libre parmi ces corps qui, pour une fois, me semblaient mes semblables. Je ne demandais rien. La croquemitaine a marché vers moi. Pour la première fois, c’est elle qui a réduit l’espace entre elle et moi. Elle m’a posé la main sur le bras et m’a souri, levant un doigt en l’air :
« I’m so disappointed in you. »

Elle rejoint le quai, monte dans le RER. A travers les portes, me fait signe de m’éloigner. Je lève les yeux. C’est le RER qui ramène chez moi.

Neuf ans et ces mots-là sont encore plantés. Toute ma raison sait qu’elle n’a rien à carrer d’une prof de prépa pour qui l’agencement du microcosme de sa classe ne doit rien être de plus qu’un plaisir routinier. Mais il y a cette infection, que je ne localise pas. Qui brûle. Qui me susurre, comme dans les romans de chevalerie, que le seul baume serait la défaite de la croquemitaine terrassé devant l’excellence de mon existence.

Je me retourne je vais disparaître. Derrière moi il y a Thage. Thage est une sorcière. Le meilleur assassin du monde. C’est l’héroïne de ce que j’écris en ce moment. Elle hausse les épaules. « Ben réveille-toi alors. »

L’été dernier Matt, je suis allé à Londres. Me suis perdu. J’ai accosté un type qui m’a indiqué mon hôtel. On a pas mal parlé. De son boulot, du mien. De Tennessee Williams. De toi. L’anglais me coulait dans les veines.
Peut-être, juste peut-être que, très doucement, le sortilège du croque-mitaine s’estompe.
En attendant, tu me tiens encore un peu la main dis ?

Hugo

Cher Matt – Captifs

Cher Matt,

broken tardis

Dans la vie quotidienne, tu es comédien. Tu interprètes quelqu’un dont le monde aurait exactement besoin aujourd’hui. Le genre que tu regardes et tu te dis que le meilleur est possible. Il n’existe pas, évidemment. Parce que, en vrai, ce qui existe, c’est tout le contraire.

Depuis plusieurs mois, le pire de l’humain tient les médias en otage. Et donc chacun de nous, un peu.

Il est Norvégien, s’initialise A.B. Il a commis un crime atroce, une tuerie barbare, sans nom. La justice des hommes fait ce qu’elle peut, elle l’a interpelée, arrêtée, et là elle le juge. Mais il y a un truc sur lequel elle échoue, un angle mort si tu veux : elle ne parvient pas à lui enlever le plus important, elle ne parvient pas à lui retirer la parole. Et A.B l’a compris. Que nous avons changé.

Avant on foutait les criminel « au secret ». On cachait la blessure, on la laissait s’infecter en serrant les dens. Maintenant on laisse respirer, on expose. On espère, on n’est pas vraiment sûr, que ce sera plus sain. Je ne sais pas, Matt, tu trouves ça plus sain ? Je n’ai pas la réponse, et je pense que personne ne l’a. Surtout pas A.B. Alors A.B sort les armes. Il parle, il parle, il parle. Il ouvre la bouche sur des germes, des miasmes et des virus. T’as vu leurs gueules, à ses saloperies ? Elles sont grotesques. Que ce soit sur l’intégrisme, les jeux vidéo, les droits de l’homme ou la légitime défense. Juché sur sa tribune de corps mutilés, il éructe sa haine, celle qui ne résonne habituellement qu’entre les murs d’une cellule bien close. Et son chapelet dégueulasse est relayé partout, Matt, transcrit dans des langues qui doivent rougir devant l’affront.

Il n’a rien à faire, rien à réfléchir. Juste laisser libre cours au plus choquant, au plus abominable, pour disséminer ses métastases. C’est infect comme c’est facile. Comme le Mal est télégénique. Même refuser, se fermer en bloc, c’est impossible, parce qu’alors négation de l’évidence, imprudence, irresponsabilité même. Écouter A.B et ses immondices pour que « jamais ça ne se reproduise », pour « se rendre compte ». Pour « comprendre ».

A ton avis, Matt, il y a quoi à comprendre, à part que le pire est toujours sûr ?

Cher Matt – la vie, la mort et le reste

Cher Matt,

Je ne sais pas si tu es au courant, mais la mort est une pute.

Je te laisse te remettre du cliché de huit tonnes que tu t’es pris sur le pied et je poursuis. La mort c’est une pute donc. Tout le monde a eu une relation avec elle – tarifée ou pas – mais personne n’a envie de partager son expérience. Suite à cette constatation tu sens que je m’apprête à faire une connerie mais tu ne peux m’en empêcher, Matt, si ça se trouve tu es en plein tournage, suspendu par des câbles entre un fond vert et un alien en plastique. Du coup ça t’expose à tout un tas de désagrément, comme celui d’être mon confident.

Donc Matt, sache que je viens de perdre un record. Pendant vingt-neuf ans et quelques mois, la mort et moi on ne s’est jamais engueulés.

Non pas que je n’ai jamais eu à m’en préoccuper. Mais elle a toujours frappé régulièrement, ou loin, ou très âgé ou oublié. Matt avoir mauvaise mémoire, ça aide à ne pas en vouloir à la faux. Les visages étaient plus dilués que cette image d’un album pour enfants, « Le filleul de la mort » ou un truc du genre, où elle apparaissait en boa et fume-cigarette. Classe quoi. La mort abattait sa griffe en pendule. Juste histoire de me rappeller sa présence. La tristesse. Le souvenir.

Là elle a déconné. Je lui en veux. Du coup entre elle et moi c’est pour toujours fini. Lui balancer le mot justice, c’est déchoir à ses orbites. Tant pis. Elle n’avait qu’à pas déconner. A faire le mal, comme gratuitement.

Matt je pense que je n’ai pas trop, plus trop peur. Pas au point, comme lorsque j’avais dans les six ans, de me mettre à hurler de terreur à tel point que mes parents sont accourus pour me voir assis devant ma petite table, en larmes. J’avais bredouillé que j’avais peur de mourir. Si j’avais eu le vocabulaire, je leur aurais dit que j’avais peur qu’il n’y ait un jour rien plutôt que quelque chose à la place de ce que j’appelle moi. Mes parents ont fait un truc magique de parents dont je ne me rappelle plus, mais après je n’ai plus jamais eu peur.

Non, ce qui me débecte, Matt, c’est que la mort fait de nous des négociants. A accepter les compromissions – meurtre d’autrui ou traitements atroces, à chacun sa devise – pour l’éviter. La supplier de repasser un jour, une heure plus tard. A combien on l’estime, ce temps supplémentaire ?

J’y pense et je ne devrais pas. Ça n’a aucune utilité et puis tu dois en avoir marre, de te balancer au bout de ton câble. Alors je vais couper. Et continuer à écrire, lire, bouger, faire du bruit. C’est vain.

Mais alors il y a quelque chose plutôt que rien. La magie, les runes de protection, elles sont là.

(et non je n’ai pas mis d’images, t’as un peu beaucoup d’exigences pour un ami imaginaire)

Cher Matt –

(explication de la rubrique : comme toujours, par ici)

Cher Matt

Désolé, aujourd’hui il n’y aura pas de titre. Quand tu auras fini de lire, tu te diras peut-être que j’aurais pu en trouver mille. Mais tu sais, les mots effeuillent. Et je tiens trop à ces souvenirs pour y toucher. Peut-être, sans doute, j’effacerai ces lignes au bout d’un moment. Parce que je me rendrai compte qu’elles ne servent à rien. Parce que tout ce que j’ai à savoir sur elle, je l’ai déjà en moi et que, pour une fois, les mots sont inutiles.

Les mots. Pas les paroles. Tu te rends compte ? Une année scolaire à parler, elle et moi. Cent-quatre-vingt jours, ou soirées plutôt. Trois heures par soir, ça fait cinq-cent-quarante heures. Plus de trois semaines. Matt, il y a des histoires d’amour qui durent moins que ça. Je ne sais plus comment ça a commencé. Mémoire à trous comme toujours. Il y a des milliers de raisons – toutes tartes – pour lesquelles j’ai pu commencer à lui adresser la parole. Ses allures de lutin. Le fait qu’elle connaissait le Violoniste. La fois où, pour parler de quelqu’un qu’elle ne connaissait pas, elle a dit « tu sais, celle qui fait des vrais bisous quand elle dit bonjour le matin. » Et bien sûr ce besoin de contact humain qui s’est réveillé en classe prépa et m’a presque bouffé. Si je devais parier, mes pronostics iraient sur sa voix, sûrement. Une voix à l’unisson du reste. Simple et unique. Une voix qui console d’on ne sait pas quoi.

Elle anéantissait mon seul pouvoir presque magique. En général, Matt, quand je parle avec quelqu’un, je devine assez vite de qu’il y a à dire. Comme dans un jeu vidéo, les gens ont une sorte de jauge reflétant leur approbation. Il m’est très facile de me déplacer le long de la jauge. Ca n’est pas de la vanité mal placée, pour le coup je préférerai avoir un autre talent. Genre réussir les sushis ou jouer du bombardon.
Tout ça pour dire qu’elle rendait ce don caduque. Parce que tout ce qu’elle disait venait d’elle. Rien n’a jamais été affectation. Elle ne voulait pas entendre quelque chose, elle voulait juste entendre. J’ai rencontré des gens sincères. Beaucoup parmi ses amis et connaissances d’ailleurs. Mais pas comme elle. Tout était à l’unisson de sa personne. Elle était, bon sang qu’elle était. Elle est sans doute d’ailleurs à l’heure qu’il est.

C’est sans doute ça qui nous a rapproché. Elle et moi. Qui à l’époque savait encore moins qu’aujourd’hui qui j’étais, où j’en étais. Tu aurais vu, Matt, les poses que je prenais en espérant que l’une ou l’autre me convienne. Ca ne l’a jamais dérangée. Elle me posait des questions sur tout. Toujours par curiosité ou envie de partager. Je l’ai destabilisé je pense. Mes changements d’humeur ou de peau. Sur cinq-cent-quarante heures, ça l’a mise en colère une quarantaine de minutes je crois. Le reste du temps, on parlait. Souvent de peur de retourner nous geler dans nos chambres devant quelques tonnes de papier. Et tu sais le plus drôle ? Je suis totalement incapable de me souvenir de la moindre de ses paroles ou des miennes pour le coup. Je sais où c’était, me rappelle les couleurs du ciel, l’allumage des réverbères automatiques, la moindre de ses intonations. Je me rappelle que quand il faisait trop froid, on investissait les salles de cours désertes. Mais pas un seul mot ne s’accroche.

Les premiers fragments de ce que j’appelle moi, je ne les dois qu’à sa patiente archéologie. Son envie de connaître.

On est aujourd’hui séparé par une bonne partie de la courbure terrestre, ça ne m’attriste pas. On n’a jamais eu besoin de l’un ou de l’autre. Mais qu’est-ce qu’on a été heureux, Matt. Sans un mot.

Hugo

Cher Matt – On dirait le sud

(Pour ceux qui n’auraient pas suivi les épisodes précédents, cliquez ici)

Cher Matt,

Est-ce que tu as un refuge ? Une cabane, un château-fort ? Tu sais un endroit qui ressemble à fermer les yeux très fort. Un lieu où quoi qu’il arrive, on ne te touchera pas. Ou presque. Je ne sais pas trop comment appeler ça – les chansons et les livres l’ont fait mieux que moi – alors je dirais juste le sud. Comme dans la chanson justement.

Un sud, Matt, j’en avais un. Je l’ai perdu.

Mon sud, je le partageais avec un tas d’autres. Ils faisaient partie de ma famille, tu comprendras pourquoi c’est important. Mon sud commençait toujours par le voyage, il fallait y aller. C’était un rituel sorcière, et donc, forcément, ça se passait la nuit. La voiture bourrée de bagages jusqu’à la gueule. Je préférais qu’il y en ait plein. Je me glissais là où il restait de la place. Et je dormais.

Si tu n’as jamais dormi en voyage je te conseille. C’est l’une des meilleures façons d’en profiter. Tu as la primeur de cette nouvelle, c’est trop bête pour que j’en parle à quelqu’un d’autre.  Dormir en voyage, c’est se concentrer sur l’essentiel. Les vibrations. Des fois je me dis que c’est ça qui pousse les routiers, les randonneurs et les scientifiques : le contact avec le sol, via pneu ou semelle. Quand tu dors c’est tout ton corps – esprit garde baissée – qui est envahit. Et tu voyages entièrement.
Il y avait des période de réveil. Les odeurs au réveil, Matt, tu connais ? C’est encore vierge de celles qui les ont précédées. Ca t’explose au cerveau. Essence et thé pétillant, quand on veut bien t’en laisser une canette. Tu te shootes un coup et ça repart. Voyage jusqu’au bout des ongles.

Et quand c’est fini, quand le rituel est terminé, tu es au sud.

Suranné.

Suranné comme dans des coins de Londres, je trouve. Il était comme ça le sud. Lorsque tu arrivais, dans cette maison en pierres apparentes, tu laissais une partie de toi sur le bord. Pour jouer à la famille, recluse dans son domaine. Et heureuse de l’être. Matt, en deux décennies, nous je n’ai fait là-bas connaissance avec personne. Hormis un ou deux visages amenés dans les bagage d’un cousin. Et même les plus sociaux d’entre nous n’ont jamais ressenti le besoin de pousser le portail vers l’extérieur. Parce que ce qui était important avec le sud, c’est qu’il se suffisait à lui-même.

Par son bruit – cigales – qui abolissait le temps. Les heures, c’était quand les cigales chantaient ou ne chantaient plus. Ou bien quand le soleil nous interdisait les sorties. Oui, le soleil même qui nous poussait hors de la table des repas, si on s’attardait trop.

Par ses espaces. Clairs. Evidents. Déterminés. La terrasse, la bibliothèque, l’auvent, les bergeries-salle-de-jeu. Un Cluedo sans Docteur Lenoir.  Un Cluedo que j’explorais à l’heure de la sieste. Tu y crois, toi ? Moi le dormeur boulimique, je baissais quelques minutes les paupières pour satisfaire au rituel et je circulais dans la maison. Euphorique à l’idée de deviner les autres assoupis. Maître du sud. Pressé d’aller rejoindre ceux de mon âge, ceux qui échappaient aussi à la chaleur et au sommeil.

Par ses distractions. Surannées elles aussi. Des promenades au pied du mont ratiboisé. De vieilles boîtes de jeux de sociétés. Trente ans, encore tous les dés tous les pions. Les bouquinistes. Les discussions près de la cuisine, en activité de neuf heures à midi puis de six à sept. Les romans d’Agatha Christie. Et le soir les étoiles. Toujours dans le même coin, sur le béton de la terrasse chauffé toute la journée. Toujours le même coin de ciel. La même chauve-souris, à vingt-et-une heure quarante-sept (c’est un mensonge, je n’ai jamais retenu à quelle heure elle passait vraiment). Une chauve-souris ça vit deux ans, elle est passée une dizaine de vacances d’été.

C’était le sud Matt. Où on jouait à la famille et où, du coup, on le devenait vraiment. Où ça avait beau gueuler des fois, c’était infiniment moins froid, râpeux et dur que le vrai monde. On n’a pas pu le garder, bien sûr. Le temps a fini par siffler la fin de la récré. Indulgent, le sud aura duré une cinquantaine d’années.

Tu as un sud, toi, Matt ?

Hugo

Cher Matt – Bon anniversaire

(NB : Matt Smith est l’un des interprètes de la série Dr Who dont je vous rebats sempiternellement les oreilles)
Cher Matt Smith.
Après-demain, vendredi 28 octobre 2011, tu auras 29 ans. Ca fait beaucoup de chiffres. Je suis nul en chiffres, mais ceux-là je les retiens parce qu’ils me concernent autant que toi. Après-demain, vendredi 28 octobre 2011, j’aurais 29 ans. Je me demande Matt. Je me demande si toi aussi tu vois ça comme un âge soldé. Tu sais. 29 pour par dire 30. Pour qu’on le prenne sur le portant et qu’on passe en caisse, même si on n’est pas vraiment sûr de le porter. Ca ne coûtait que 29 ans.
Comme je t’ai posé une question, je suppose que tu en as le droit à une. Pourquoi c’est à toi que j’écris, d’autant plus que tes chances de lire ce billets sont on ne peut plus minces.
J’aurais pu dérouler mes tourments existentiels à un ami. A un parent. A quelqu’un de mon âge. Mais ça ne marcherait pas. Tu es la personne la plus proche de moi – un samedi par semaine dans mon salon, ça compte – à savoir ce que ça fait, d’être du 28 octobre. C’est une date bizarre hein ? Pas franche du collier. Milieu de cet automne qui se déroule sans qu’on aperçoive encore le bout du nez de l’hiver.  No man’s land saisonnier, Perséphone fait la gueule. Aux Etats-Unis, ils le peuplent avec Halloween. Ca a vite glissé de ce côté-ci de la Manche. Du coup on ne fait rien le 28 octobre, à part se préparer à fleurir les tombes, si l’on est tellement méticuleux que ça en frise la névrose. Une date floue. On n’en sort jamais.
Matt, sur ta page wikipedia, on raconte pas mal de trucs. Que tu es né à Northampton, ville célèbre en particulier pour son industrie de bottes et de chaussures. Je suis né à Pau, ville célèbre pour le Jurançon et le château d’Henri IV. Un point pour moi.
Il paraît que tu étais bien parti pour devenir joueur de foot professionnel. En d’autres circonstances, j’aurais peut-être saisit ton nom d’une oreille devant le Canal Football Club – Guillaume regarde le Canal Football Club le dimanche, c’est le signal que le week-end est terminé et que je dois commencer à angoisser – je me serais dit que c’est un nom super banal et j’aurais zappé.
De mon côté, j’étais mal parti pour dépasser d’une demi-tête dans l’univers du judo. J’ai commencé en CP, j’aimais bien. J’étais nul mais j’aimais bien. Pas assez agressif. Mon souvenir des combats, c’est une sorte de brouillard, mon adversaire a trop de bras, de jambes. Matt c’est comme vouloir danser avec un arbre, ça attrape ça écorche, c’est ridicule. J’aimais bien. Mon corps moins, il a décidé de stopper après une fracture au sternum. Toi tu t’es pété le dos paraît-il. Des excuses, toujours des excuses, pas vrai ?
Du coup tu te lances dans le deuxième domaine où tu es doué, le théâtre. Du coup, j’arrête le deuxième truc dans lequel je souffre horriblement, le piano. Tu avais un prof pour te soutenir, j’avais mes parents. T’as du bol que ça t’ait plu, le théâtre. Je pourrais être jaloux et bougonner que j’aurais eu tes opportunités, je ne serais pas le cul vissé sur ma chaise à t’écrire ce billet. Mais on sait tous les deux qu’à  presque 29 ans, ça ne serait pas sérieux. Le piano il n’y avait rien à faire. Je pense que j’aurais pu tripler la misérable – à tous les sens du terme – demi-heure que mes parents exigeaient de moi chaque jour, ça n’aurait rien changé. Je n’entendais pas la musique. Alors je devais apprendre des pages entières de code fa la ré do la mi fa la ré do mi ré si do la mi fa la ré do la mi ré mi ré fa mi ré la ré. Et à peine une mémorisée, pas le temps d’y prendre un quelconque plaisir. J’avais rempli l’objectif colonel, on passait à un déchiffrage suivant, si possible plus complexe. Toi le théâtre moi le piano, c’est peut-être là qu’on n’a plus eu en commun que nos âges.
Tes études et tes premières pièces. Mes études ma classe prépa. Je ferais bien le pari que tu t’es éclaté dans tes premiers « vrais » moments sur scène. En tout cas j’ai adoré ma classe prépa. J’ai arrêté de voir la vie comme un truc dont tout le monde avait le mode d’emploi sauf moi, je me suis essayé à l’amitié – avec des succès variables – j’ai rencontré la fille la plus merveilleuse de toute la création (un milliard de points pour moi), j’ai failli croire que le milieu universitaire était ma voie.
Tu as découvert le petit et le grand écran, j’ai découvert Paris. Avec tout ce que ça implique de vertige, de stress, d’horreur, d’exultation. J’ai vécu en ermite là-bas. Je me dis que c’était finalement une solitude choisie, consentie. Ermite au milieu des gens. C’est là que j’ai vraiment commencé à aligner des mots. A me dire que ça, ça n’était pas des lignes de code fa do sol la mi do. Le reste est aussi inepte, intime et merveilleux que toute autre expérience humaine, je te prie de le croire.
Ah si, je suis passé par le théâtre aussi. Un peu. Me suis barré par trouille, le reste des points pour toi.
Vies actives. Autre point commun : on évolue actuellement dans deux milieux absurdes et déraisonnables. Toi dans les cerveaux clapotants des scénaristes de Dr Who, moi dans les méandres de l’Education Nationale. Je ne sais pas lequel des deux joue le rôle le plus barré.
Mais on en est arrivé là, frère du flou. 28 octobre 1982. Tu as vu ? Il y a un peu de symétrie à chaque bout.
Bon anniversaire, Matt.
Hugo