Vésuve

Je suis parti pour l’Italie. Je ne suis pas allé en Italie. Ca m’emmerde.
Du coup la réalité va prendre cher.

Vésuve.

Voyage, troisième jour. On décide de montrer le Mal à nos élèves. C’est au programme, mais jamais étudié. Le Bien prend trop de place. Foutez du Bien n’importe où, les artistes, écrivains et mathématiciens deviennent complètement gagas et dissertent à n’en plus finir. Le Mal, ça serre les cordes vocales. Du coup, autant profiter d’un voyage scolaire. Pour l’occasion, on affrète le bus le plus pourri de l’univers. Les essieux prient pour une mort rapide, il n’aura pas peur de l’ascension. Les gamins s’entassent dedans avec le rire de la trouille.
Une fois à l’intérieur, je tends la main et j’attrape le cornet du téléphone en cuivre qui hoquète. On me demande si je suis bien sûr de ce que nous faisons, je réponds non et je raccroche. Les chauffeurs enfilent leur lunettes de conduite et actionnent la manivelle. Ca pue l’essence et aussi un peu le souffre, le machin délirant s’ébroue et se lance dans la montée.

Les appareils photos crépitent. Dans les 010000111100101101 se fixent les premiers arbres de la montagne. Tordus. Au sommet, il y a comme quelque chose qui tire sur les cimes. Leurs feuilles bruissent en messages codés. Toujours les mêmes avertissements. Qu’humains, nous ignorons. Et pendant que lace le sentier, les premières statues se profilent. Le mégaphone braille son commentaire touristique. Explique la malédiction qui figea les habitants. Barra leur visage en menace pour les prochains visiteurs. Le silence tombe lentement sur les cinq fois dix collégiens. Pour beaucoup c’est la première fois qu’ils se trouvent face à une telle hostilité. Que la nature refuse de se plier et leur montre sa dégueulasse tronche de Méduse. Devant nous, les arbres se font plus denses, ils représentent la dernière muraille entre le monde et le Mal. Je m’en veux presque de les ignorer. Du coup même le bus en a les chocottes et laisse tomber son pot d’échappement à grand bruit. Du coup on s’arrête. Les chauffeurs parlent dans leurs mots de chauffeurs, tout en consonnes, on comprend qu’il faut continuer à pied. De toutes façons on n’est plus très loin. Je demande aux élèves de compter.

Ils avaient raison les chauffeurs. Après dix-sept pas seulement on y arrive. Le cratère qui a bouffé deux villes d’humains, trop humains. Qui a préservé l’Art, en sale blague. On regarde au fond. Dans le chaudron.

Le Mal dort, mais que d’un oeil. Le fond ne l’est pas vraiment. Ca tourne, lentement, trop lentement. Du rouge, des cris, du violet, des hoquets, du noir, des soupirs. C’est en fusion, c’est un vortex. Ca hypnotise. A un moment même, je retiens un chiard par la manche. Il se penche trop, je lui crie dessus, il veut perdre ses pouvoirs magiques ? On ne sait jamais, dès fois on en a des pouvoirs magiques, et si je le ramène à ses parents sans les siens, bonjour l’engueulade. Alors lentement il se redresse et il regarde le Mal droit dans les yeux.

Et après, il sort son carnet de voyage pour y griffonner deux mots.

Les pieds dans le vide, les fesses sur le rebord, je me pose les mêmes questions que tous ceux qui ont visité le Mal. Peut-être les mêmes questions que ceux qui, une fois par siècle, plonge pour le vaincre une fois pour toute et n’en ressortent jamais. Ensuite, les gens d’ici racontent, on entent le volcan rire des semaines durant. Et après c’est l’automne.

Les chauffeurs nous appellent de l’abri des frondaisons. Par terre il y avait une trompette abandonnée, avec un peu d’imagination, c’était facile de remplacer le pot d’échappement. Donc il faut partir. C’est l’heure.

En plus, du Vésuve, il n’y avait rien d’autre à dire.

Snowed to the call

Il est 20h22. Quand j’aurais fini d’expliquer (pourquoi toujours expliquer ?), je lancerai la musique. Ça et ça. J’écrirai pendant. Pas avant pas après. Et sans réfléchir parce que sinon ça me paraîtra trop ridicule, je publierai. Je pensais que ça pourrait vous intéresser.

Je n’ai pas l’ombre d’une idée, ça fait un peu peur.

Aujourd’hui je rouille.

Aujourd’hui, après tout, j’abandonne. Je dépose les armes qui me restent et je retourne au début. Ce n’est pas que je n’en puisse plus. De la force j’en ai à revendre. Du courage aussi. Mais je t’ai perdu. Le trop tard m’a rattrapé et bientôt te mordra les talons.

L’arbre de tôle est toujours là. Entre les planches des cabanes Eventrées. Les pillards sont passés. Les pauvres. Ils ne pouvaient soupçonner le vide qu’ils y trouveraient, certains y ont laissé leurs âmes. Ce n’est pas faute de les avoir averti. Mais je n’avais que mes mots de vieille folle. Temps morceaux accidents rituel couloirs dédales sacrifices ça fait des noms. Des formules magiques à la rigueur. Pas des phrases.

Je me penche une dernière fois sur la faille. Nos cris mêlés ont raisonné vingt ans. Aujourd’hui ils s’émoussent c’est ça qui me fait abandonner. J’ai trop exploré ça a usé la magie. Et même si dans chaque époque il reste un bout de moi, ça ne te ramènera pas ici. Au mieux tu grimperas sommet d’une pyramide. Avec les chapeaux ronds ridicules tu sais. Tu essuieras quelques gouttes au front et tu sentiras. J’étais là. Hier, il y a cinq cent trente sept ans. La belle affaire. On ne construit pas des machines qui ramènent à la déchirure des amants. Et crier tout seul n’écorchera plus que la chair. Pas le sablier.

Alors je me blottis. Se blottir c’est renoncer peut-être. Fermer la porte. Jeter la clé. Je suis singulière depuis si longtemps, jamais ne me suis écoutée. J’ai vécu plus fort et mieux que tout le reste de l’humanité. Je t’ai voué tout cela. Voué au néant.

Ne reste plus que la pluie. Elle commence. Elle pervertit. Mes pores s’ouvrent et la mutation opère. Les chairs se bronzent, s’orangent, rougissent. C’est l’automne, je rouille. De magie il n’y a

Ombre

Définition : Fanfiction. Une fanfiction est une oeuvre écrite se passant dans un univers fictionnel déjà existant. Si.

Avertissement : L’univers ici traité est celui de Batman. Si vous ne connaissez pas Batman, peut-être serez-vous un peu perdu. D’un autre côté ça n’est pas bien grave.

Elle recule davantage. Autant que le plâtre imbécile des murs le lui permet. Devant elle les visages ne comprennent pas.

« Allons, professeur… »

Les paumes se tendent. Entre les doigts, un petit pot de grès. Dedans, le plus mignon, le plus délicat des rosiers. Juste un bébé.

« – Non. Non s’il vous plaît. Laissez-moi. Je ne veux pas.
– Professeur Isley, expliquez-nous. Les plantes. Vous vous en sortez si bien. Vous vous rappelez le ficus de ma femme ? En deux semaines, vous l’avez fait repartir. »

Elle ferme les yeux. A en saigner des paupières. Si les oreilles pouvaient en faire autant. La voix continue. Apaisante. Rationnelle. Impitoyable.

« – Vous vous souvenez de ce qu’on a dit ? Quand vous sortirez… Ça serait chouette non ? Un petit commerce. Vous, des plantes, les clients… Vous aviez même une idée de nom.
Marmonnements.
– Pardon ?
– « Au lierre empoisonné. »
– Oui. Même qu’on avait dit qu’il faudrait peut-être changer la fin. Alors pourquoi ? Pourquoi d’un coup ? Qu’est-ce qui vous empêche de retourner à l’atelier d’horticulture ? »

L’atelier. Oui. C’est beau là-bas. Lumineux. Avec les arbres qui doucement bruissent. La filtrée du soleil, la lumière n’est pas cruelle là-bas. Pas de néons. L’odeur du terreau sous le tuyau d’arrosage.

Et l’ombre.

Elle presse ses joues, tente de retenir le hurlement. Encore, encore on la dira folle. Folle cette pauvre Pamela Isley ça un professeur laissez-moi rire non mais moi je la connais toute petite déjà elle avait un grain un grain c’est le cas de le dire dirons délire déréliction.

Mais l’ombre l’ombre l’ombre !

***

« – Voilà. Vous y comprenez quelque chose ?
– Rien du tout. Et c’est la contagion qui m’inquiète. Tous les ateliers sont touchés à présent. »

Les médecins marchent côte à côte, échangeant aussi naturellement que dans un salon. Il faut être médecin pour faire ça.

« – Même ceux à l’extérieur de notre établissement ?
– Oui. Vous vous souvenez, ce patient un peu (geste des mains. Deux pinces en l’air)
– Ah. Cobblepot.
– Voilà. Ils acceptaient de le loger à la poissonnerie, sa réinsertion était presque terminée. Ils l’ont retrouvés un beau matin, aussi perturbé qu’à son arrivée à Arkham. Incurable, on a du le remettre en isolement. »

Hululement. La sonnerie appelle, avec elle, un hurlement à briser les vitres blindées. Les deux hommes échangent un regard, sueur sous blouse blanche. Un troupeau de gardiens déboule.

« Vite. Dépêchez-vous. La salle de jeux ! On a besoin de vous ! »

***

Elle est inconsolable. Qu’il était beau, grand et pâle avec son costume un peu froissé. Des yeux fiévreux. Il lui souriait, lui disait de belles choses. Elle se rappelait un peu le avant les médicament et le mot qu’il ne faut pas dire (la DÉ-PRÉ-SSION, Harleen tu as une DÉ-PRÉ-SSION). L’autre jour elle avait ri. Quand il lui avait barbouillé le visage de craie blanche. Elle raconte tout. Parce que peut-être que comme ça, Monsieur J. ira mieux.

« On jouait aux cartes. Il m’apprenait un tour. Un tour facile hein, facile parce que lui il en connaît et de plus compliqués. Mais moi je dois commencer facile. Et puis on l’a vu. On l’a vu à deux, alors je suis pas folle. Enfin si vous pouvez dire que je suis folle. Folle hein, je me vexerai pas. Parce que dépressive, maniaque ou psychotique, c’est beaucoup de syllabes pour pas grand-chose. Mais là j’étais pas folle. On était là bien tranquillement avec nos cartes.
Et là il l’a attrapé. Il l’a tordu dans tous les sens, il l’a jeté. Docteur j’ai peur. Docteur chassez-le ! Chassez l’ombre. S’il vous plaît. »

***

J’existe.

Il y a longtemps qu’ils avaient arrêté de me nourrir. C’était il y a longtemps, avant tous ces gens-là. Alors je n’ai pas eu le choix vous comprenez. Se retirer dans la fiction, c’était un dernier recours. Un sursaut de l’esprit qui asphyxiait. Sous les coups, les électrochocs et l’humiliation. Devenir une ombre. Une sombre bête de la nuit. Et parfois, entraîner dans mon univers de pauvres loques qui n’ont rien demandé. De toutes façons, que pouvaient-elles espérer dans ce monde, hein ? Dans le mien elle seront célèbres. Haïes. Mais célèbres.

Je suis le Chevalier Noir. Mes synapses s’appellent Gotham City.

Naufrageuse

Élève

Un jour ce sera grave.

Tanith.

Un jour ce sera grave. Le livre de tes fantasmes noirs va s’écrire sur le vrai. Le collège sera ce labyrinthe que tu nous inventes, les élèves ces pervers malsains que tu sculptes.

Tanith tu mens. Depuis qu’on te connait.

Souvent je me dis que tu mens en espérant nous faire mentir. Les profs. Que tu n’en peux plus d’être la jeune fille fragile en qui on espère, qui devrait se reprendre. Mieux faire. Qui, simplement, peut.
Qu’est-ce qu’on a l’air de bien te connaître, hein, nous, adultes, qui te fréquentons une poignée d’heures par semaine ? Alors tu enrages, tu te révoltes. A défaut d’empoigner des armes, comme tu me l’as confié un jour – tremolos ma non troppo – tu empoignes la langue tu la tords en fouet ardent. Les victimes : pas de discrimination. A douze, trente ou cinquante ans, tu les embobines. Chacune convaincue d’être dépositaire d’un secret primordial, de la pièce de puzzle qui met fin à toutes les questions. Aux angoisses. Jusqu’à ce que ton énième décor de carton tombe. Tu as menti encore. Non ces marques ne sont pas des bleus, non le garçon de vingt ans qui attend n’est pas ton copain. Non, il n’y a pas de fight club dans les caves de ta cité. Au début ça te faisait marrer. De moins en moins, j’ai l’impression.

La drogue chaos : le mensonge.

Une histoire en entraîne une autre. Ne me contredis pas, s’il y a un truc que j’ai appris en touillant des mots, c’est bien ça. Et ça n’arrête pas. C’est terrifiant hein, le langage ? Pourquoi, crois-tu, cette lourde lanière de cuir sur les grimoires ? Les lettres : foutus symboles de sorcières. Alors à force tes mensonges, tu ne les contrôles plus bien.

Mais tu fascines.

Une conteuse ça fascine toujours. A ton âge, surtout les garçons. Et ça t’exaspères, leurs rires gras dans tes histoires et le long de ton physique. Adolescente. Tu aimerais t’en dépétrer. D’un autre côté, les voir s’écarquiller lorsque tu leur racontes une virée nocturne, un cousin toxico, mais quel trip ! Sentir le prof à côté gerber sa compassion frelatée… toujours le même délice. Le faux-semblant : ta langue maternelle. Comme les naufrageurs bretons, ta voix est un fanal, tu nous diriges sur les récifs de ton mal.

Je pourrais essayer de t’avertir en proverbe. La réalité couche dans le lit du mensonge. Un truc comme ça. Aucun intérêt. Encore une fois, la seule chose possible : être là, intervenir en dépit de notre dignité lorsque ça va trop loin, que ta berlue blesse ; que, dans le rire de tes admirateurs, il y a comme un frisson.

Et espérer te voir émerger de ton adolescence, ton apocalypse.

Mauvaises lectures

   Ils sont là. Cachés dans un coin de la bibliothèque. C’est moi qui les dissimule, ils ne s’en froissent pas. Pas susceptibles. Ils en ont vu d’autres, des bien pires. Ils sont trois, couvertures démolies, pages en vrac. Rien ne leur a été accordé, pas même la qualité des matériaux. Trois volumes d’une même histoire. Celle de ma Lecture. Oui, des fois on ne peut pas railler la majuscule.

J’ai acheté le premier, je m’en rappelle, au supermarché à côté du collège, là où les gens populaire – je n’étais pas un gens populaire – allaient sécher leurs après-midi de cours. Mes parents avaient fait la gueule, le corsage osé de la nana sur la couverture avait dû leur envoyer d’inquiétants signaux quant à la qualité de l’oeuvre. Ils n’ont pas dû comprendre pourquoi leur fils, alors dans sa période Arsène Lupin, repartait dans des délires de guerrières à gros lolos. Mes parents sont des gens biens, des fois ils acceptent de ne pas comprendre, il m’ont donc laissé acquérir Les liens d’Azur.
Les liens d’Azur fait partie d’un cycle écrit avant tout pour promouvoir les produits d’une licence médiéval fantastique. C’est dire si la qualité littéraire doit arriver assez bas dans le cahier des charges. Je l’ignorais – et n’en n’avait cure alors – et me suis plongé dans les aventures de la bombasse à gros seins.

Ce ne fut pas une révélation ou un coup de foudre. J’y ai trouvé ce que je cherchais. Des fracas d’épée, des boules de feu qui volaient dans tous les sens et par-dessus tout, la connivence. La connivence avec des personnages totalement improbables mais qui, dans un coin de mon cerveau, prenaient vie et parlaient avec leurs mots à eux. La guerrière, donc, son amoureux transi de magicien, la femme ménestrel lunatique, le dragon aigri… Mais il y avait un truc qui gênait. Un truc qui s’est révélé à moi lors de la lecture du second tome. Un délicieux méli-mélo ou les sorciers maléfiques pâlissaient vachement au regard des intrigues familiales dont était victime le héros du second volume. Et j’ai compris. Que les mots n’allaient pas. Que, quand au comble de la colère, la tante Dorath « informe » son neveu qu’il est un imbécile, ça ne marchait tout simplement pas.
Jusqu’ici, les mots n’étaient que des briques. Un peu Bernard Werber sur les bords, toutes les cochonneries stylistiques étaient bonnes si ça « racontait une histoire ».

Et puis il y a eu ces êtres de papier.

Giogi d’Eperon de Wyverne et ses parents méritaient mieux qu’une colère qui « informait », qu’une douleur qui « faisait mal ». Les mots se sont révoltés, se sont montrés un à un chacun son importance.


J’ai entamé le troisième volume en tremblant de rage. Que ces auteurs à la noix et leur traducteur payé en fayots trahissent comme ça leurs bébés. En empilant les noms, en lacérant les subordonnées, en tassant les adverbes. J’en aurais rayé des phrases, n’eût été la crainte de bousiller définitivement les pages jaunâtres. Mon instant Chloé Delaume sans l’être. Les mots n’ont pas cessé de raconter. Mais ils ont commencé à dire et ça c’était le miracle qui ne pouvait arriver que dans l’antre d’une sorcière nymphomane. J’ai appris à lire.

« La trilogie de la pierre du Trouveur » a voyagé en silence de cartons en bibliothèques. On n’abandonne pas ses vieux compagnons. Ou ses mentors.

Parce que oui. Le seul personnage qui traverse intégralement les trois volumes est une sorte de hobbit barde. Un peu conteuse un peu voleuse, elle raconte les mensonges auxquels elle croit le plus.

Elle s’appelle Olive Samovar.

0,3%

(Parce que cet article) (oui, il faut cliquer)

Pour mon dernier jour, j’ai choisi promenade sur plage de sable fin. Les galets c’est trop dangereux disent les investisseurs. Je me suis assis sur la ligne, pile là où la mer s’arrête. Pendant que le reflux me ruine le pantalon – le pantalon est à moi – j’essaye très très très très fort de regretter. Des fois je me dis que c’est encore ce qui pourrait me sauver, nous sauver.

Je persiste à croire que c’était une bonne idée. C’est une bonne idée. On ne rééquilibrera le tout qu’en permettant à ceux qui ont les ressources de les répartir là où il faut, les ressources. La Belgique a compris. La Suisse. Le Luxembourg. Normal, pays plus petits. A mesure que les fonds de pension grignotaient la terre, la mère ressource, l’argent irriguait. Vie plus simple, vie tout court. Libérée des mots de plus de trois syllabes. Géopolitique. Investissements. Economie. C’est l’équation qui simplifie tout. Laissez la prospérité vous envahir. Premier slogan suite à la campagne. Grand succès cette campagne, elle a même effacé la mort de la chanteuse islandaise. Des fois je me dis, c’est cette campagne-là qui a du inspirer la suivante. Après l’espace, le temps.

Toujours la même règle, 0,3% à la fois, pas plus. On s’est découvert chacun des gisements de richesses insoupçonnés. On en contenait, des 0,3%. A partager. Pour la compagnie F., la société B., ou même l’association H. bien sûr. Les voix de la raison se sont aussitôt mises à clamer ce que l’on savait déjà. Que c’était un piège, qu’on touchait à des mots poussiéreux : intégrité, sacré, intime.

J’ai bouffé mon crédit je ne le regrette pas. Demain je ne m’appartiens plus. Mais quel passé ! Que de monstres de métal lancés sur les routes, de blondes, de brunes, de rousses, de blonds ! De mètres carrés revendus sur un coup de tête.

Je suis le gagnant. Qu’est-ce qu’il me resterait aujourd’hui, sinon la déchéance. Ils ne se rendent pas compte – se moquent – que c’est ce que je leur ai vendu, à coup de 0,3%. Quelle importance ?

J’ai bien vécu.

Portrait, essai

Ca fait longtemps que je n’ai pas tenté. Si j’étais édité par Albin Michel, je dirais que c’est pour le côté rétro. Je suis moi, je dirais juste que c’est un cadeau à mon adolescence.
« Elle se découpe dans le flou ambiant. Scalpel. Les matériaux de constructions sont rares et chers. Ont été utilisés avec parcimonie. Sur le canevas des os – découpés à grands traits – la peau a été tendue, grand-peine, aux pommettes. Elle n’en n’a cure, l’utilise avec le mépris de l’économie propre à une certaine noblesse. Peut-être, sans doute, est-ce pourquoi le front déjà patine. Accumule l’endurance. Tandis que les yeux acier jaugent. Interrogent. Mais rarement tranchent. Le métal reste au fourreau ; tranquille assurance du maître pour qui chaque dégaine appelle la faiblesse. Qu’importe : c’est en ces lieux que réside la puissance. 
Sous un nez curieusement atone – barrière à l’extérieur – les lèvres s’étirent trop souvent pour qu’on n’y voit pas une grimace au hiératisme qu’elles appellent. Ce sont des lèvres qui devraient ne s’ouvrir que pour énoncer des sentences. Elles ont pris leur liberté. Etreignent la vérité de la voix. Qui n’est ni minérale ni aérienne. Le timbre provient du plus profond du corps – enraciné – et parcourt la trachée sur toute la longueur pour s’épanouir. Un peu sourd forcément. Le voyage le fatigue. L’apaise. Et le déploie, refrain que tous connaissent. Et écoutent, en étrange recueillement. Il y a une ancienne magie en ces vibrations. Celle des premiers chants. 

Un visage de capitaine qui repose sur un corps profilé pour affronter les tempêtes. Comme si, des yeux, quelques paillettes d’acier s’étaient déposés, avaient renforcé un roseau. Les gestes ont gagné en assurance ce qu’ils ont perdu en souplesse. Les mouvements s’écrivent en preste précision. Ménagent leurs effets. Il faut les lire, si on veut s’y conformer. On les lit, on s’y conforme. Parce qu’on a la certitude qu’ils mèneront à bon port. C’est un corps qui occupe l’espace mais refuse de s’y imposer. Qui existe sans irriter. L’antithèse du peuple flou. 

Un déchirant contraire. »

A l’eau-forte

J’ai beaucoup d’affection pour les gens beaux.
Cette révélation m’est tombée dessus, la sotte, lors d’une étude de texte avec mes 3e X-men (faudra que je vous parle de mes 3e X-men, qui m’ont fait retrouvé la foi en l’humanité en général et l’enseignement en particulier). On dépiautait un célèbre extrait d’Eugénie Grandet (faut cliquer sur « Eugénie Grandet » une fois dans le site). Sous mes yeux émerveillés, débat acharné pour déterminer si la drôlesse est une déesse ou un laideron. Et puis Morrigan prend la parole. Morrigan ne parlait jamais l’année dernière. Elle était la chose d’une sotte de première qui la ridiculisait à la moindre syllabe voisée. Cette année, Morrigan s’exprime. Chaque question, chaque remarque est un bijou travaillé qu’elle offre timidement.
« Le problème n’est pas sa beauté, le problème c’est qu’à force de fuir, elle n’existe pas. »
Hormis le fait qu’une élève de Troisième soit capable de s’exprimer sans référence à la téléréalité ou sans traiter la génitrice d’un camarade de pourvoyeuse de services de très très grande proximité, c’est qu’elle a mis en mots un truc autour duquel je tournais depuis longtemps.
J’ai besoin de gens beaux, via rétine, cornée, fantasmes ou peau, parce qu’ils cessent de me faire douter. Les gens beaux, mes gens beaux, font advenir la réalité. Ils occupent l’espace, et le monde, autour d’eux, s’impose en évidence. Etre en leur présence, c’est cesser, un moment, de lutter, pour bâtir des certitudes sur des fondations de sable. Ca vaut bien des sacrifices.
Exemple le soir même. Je subis le clip désolant de la non moins désolante dernière guimauve musicale de Mika. Fanny Ardant s’y est retrouvée mêlée dans j’ignore quelles circonstances. Un peu après le début, un plan très rapide la montre en train d’étendre les bras, parodie d’envol. Le geste est posé, évident. Il existe et me boxe dans les cordes. On ne devrait jamais étendre les bras autrement.
Cela explique sans doute l’effroyable proportion d’acteurs au physique dérangeant. Indépendamment de tout pif en biais, de regard torve ou de cheveux gras, ils ont cette grâce suprêmement injuste : ils savent faire advenir un moment. Ils le rendent vrai, donc mémorable. Il y a tant de déchet dans la mémoire, un ruban de milliards de pulsations qui ne mérite même pas qu’on en parle. Et qu’une personne soit capable d’en arracher un brin, de sauver un fragment du temps en l’habitant me paraît l’une des grandes affaires de l’histoire humaine.
Je ne fréquente pas les autres pour ce trait particulier. Mais je serais hypocrite en disant qu’il ne rajoute pas un sacré plus à nos relations. Passer une soirée près de chez les morts en compagnie d’un couple magnifique brûle suffisamment la rétine pour avoir sous la paupière de quoi tenir pendant un bon moment. Se baigner aux rayons du sourire de certains collègues est un énergisant puissant. (oui, certains profs sont à tomber par terre, une chance que j’ai toujours une connerie sous le coude pour le masquer…)
Après, quand on est capable de convaincre l’un de ces êtres-là de partager votre vie… mais passons.
Et puis les gens beaux ont cet effet souverain de me réconcilier avec moi-même. Mon histoire commune avec le corps que j’habite est pour le moins cahotante, nous vivons aujourd’hui sur la base d’un motus vivendi fort bancal. Mais il y a des moments où je me rends compte. Que je peux tisser certains brins de cette grâce-là. Qu’il y a un geste, un mot, un rire. Qui résonne à l’unisson parfait de cette réalité. Que je sors du flou, de l’à peu près, mon domaine. 
J’avais prévu une suite, une série de contre-arguments, pour tempérer la naïveté confondante de cette éloge. Je me tairais. Il y a des êtres à l’eau-forte qui maintiennent en place ce que l’on nomme réalité. C’est suffisamment gigantesque pour que l’on se taise.

Actualiser

La saison 6 du Dr Who se conclue sur une énième Apocalypse : une femme dépiaute le temps à la scie sauteuse.

Du coup tout se déverse, tout arrive en même temps. Sourire devant les gamins du parc coursés par des ptérodactyles tandis que Winston Churchill, César de Londres, arrive au Congrès sur son Mammouth. 
Je souris puis je pense à un article dont m’a parlé Guillaume, plus tôt ce matin. Des tradeurs laissés libres de discuter entre eux de leur profession. D’après eux, leur boulot c’est avant tout d’actualiser une liste de valeurs boursières. Tout le temps sans arrêt. Comme je m’apprête à actualiser mon statut Facebook, à le mettre plus en phase avec le présent. Le présent que mes gnards arrivent à conjuguer. Mais seulement le présent. Parce que quand on leur faire lire un axe temporel, quelque chose coince au niveau du cervelet. Le présent que se disputent les sondeurs de pensées. Pour qui votez-vous ? Combien gagnez-vous ? Que mangez-vous ? Là. Là maintenant tout de suite. 
Mon dernier tirage de Tarot n’a révélé que de l’immobile, les cartes restent muettes. Tristes. Peut-être ont-elles compris. Passées de mode, le futur n’a jamais été aussi dépassé. Pourquoi se préoccuper de ce qui n’est pas. Palpable, saisissable, profitable. 
Cataclysme avant l’heure voulue par Hollywood ? Peut-être que c’est vrai après tout. Peut-être River Song a-t-elle vraiment refusé d’accomplir l’inévitable. Et le temps hémorragise. Saigne dans le présent, notre unique préoccupation, nos racines ne sont plus que décorum. Que faites-vous, là, maintenant, tout de suite twittent les oiseaux, vous êtes à deux-cent mètres de chez vous géovocalisent-ils en coeur. On porte tous nos cache-oeils-masques de ce qui ne s’appelle pas tout de suite. 
Le temps qui se désintègre. Dans nos poings refermés dessus, serrés. Trop serrés.

New York, 2 mai 2011, 20h30

Le loueur de costume me tend le sac. C’est un sachet de plastique blanc. L’une des anses, déjà, se déchire. Je devrais le reposer sur le comptoir. Lui dire que je peux porter la veste et le treillis à la main. Que ces sacs sont l’une des causes majeures de la pollution des égouts. J’ouvre la bouche, mais je me rends compte que je ne trouve pas mon portefeuille. Je tâte mes poches. Bosse dure dans la gauche. Normalement je ne le mets jamais dans la gauche. Je paye, je prends le sac, je sors de la boutique.

La température au dehors est décevante. J’ espérais humide. Suffocante peut-être. Effet de serre. Je n’ai le droit qu’à un mois de mai.
Trois cent mètres à droite. La ruelle. Aussi calme qu’au matin quand je l’ai visitée. C’est elle qui m’a donnée l’idée. Non, bien sûr. C’est elle qui a déclenchée l’idée qui dormait rampante dans un coin du cortex. J’enjambe les poubelles qui la barrent. Un couvercle bascule ; fracas. Rien d’autre. Je déchire le sachet qui s’envole au diable. Je dépose ma tenue au sol. Je me déshabille.
En chaussettes, à cloche pied, une jambe de pantalon retirée. Le sacré me tombe sur la tête. Ce que j’accomplis envahis le moindre neurone propage l’allégresse en influx nerveux. Ne pouvant faire mieux, je sautille et glousse. Le pantalon cède enfin, je l’abandonne, je l’ai déjà oublié. N’existe que le treillis et son odeur de renfermé – de sueur. De déjà porté. Les porteurs d’avant me colleront à la peau. Tant mieux.
La veste est plus propre. Plus grande aussi. Ca n’est pas grave. Au moins elle démange. Plus que le sweat-shirt vert, par terre dans la flaque. Je l’ai porté. Il a été moi mais plus jamais.
Il y a un soleil dans mes poumons. Cette fois pas de couvercle qui tombe lorsque je sors de l’allée. Les trottoirs défilent, les voitures m’admirent. Preuve elles s’arrêtent lorsque je traverse. Pas une seule pour me renverser. Il y a des piétons, déjà. Des filles aussi. Et vous voulez que je vous dise un secret ? Ils tournent la tête. Mais je ne me laisse pas avoir, je continue à courir. C’est important. Il faut remonter le courant humain. Toujours plus dense, toujours plus inerte, près de la source. 
Mais je suis si puissant. Si évident. Ils le sentent tous. Ils se retournent de plus en plus. GI. Sur toutes les lèvres maintenant.
J’y suis. Au début de tout. Au point d’origine. J’étends le bras. La foule se tait. La foule sait. Je leur tourne le dos. Mais ils devinent. Les muscles du visage qui s’affaissent, les pupilles passent cristaux liquide. A un moment, même, je me dis que certains voient l’étiquette qui dépasse de la veste. Qui dit que tout ça doit être ramené demain, faut pas déconner non plus. Mais de demain, il n’y aura pas. 
Le sanglot me sort de la gorge. Résonne en onde de choc s’étend. Les corps frémissent les entraillent se tordent. Ce que j’impose est trop douloureux. Alors je me retourne. Mes lèvres s’étirent sourire courageux.
Il n’en peuvent plus.
Quatre paires de mains s’emparent de mon enveloppe. Me soulèvent et déjà je me dissous. La joie anéantit la peau. Je ne suis ils ne sont que liesse. Quand la liesse retombera je ne serai plus. Qu’importe.
Imposture.
Et extase extase extase !