Mauvaises lectures 3 : Un livre dont VOUS êtes le héros

Grosse vente de nostalgie cette après-midi, entre les rayons de bouquins d’Emmaüs (oui, mes amis de la Rive Gauche, encore un élément à verser à mon écrasant dossier juste en-dessous de mes soirées pain de mie Herta / tarama) : parmi les trucs bidules tristes, abandonnés, je tombe là-dessus.

Si vous êtes cinquantenaire ou une fille, ça ne vous parle pas forcément. La couronne des rois, c’est un peu le chef-d’oeuvre des livres dont VOUS êtes le héros. Comme son nom l’indique, dans les livres dont VOUS êtes le héros, c’est nous qui vivons l’aventure, le narrateur s’adresse au LECTEUR majuscule. Concrètement, ça se lit – si on ne triche pas, tout le monde triche ou presque – avec le bouquin, un crayon et des dés. Au début de la lecture, il y a un rite. On griffonne une petite fiche qui résume quel genre de héros on devient, si l’on est capable de jeter des boules de feu ou de réussir sa tarte à la guimauve sans bousiller le four. Et là, c’est parti.

Les livres dont VOUS êtes le héros, explorent tout un tas d’univers déglingués : heroic fantasy, science-fiction, enquêtes policières ou événements historiques. Seul point commun : l’histoire est saucissonnée en petits paragraphes divergents. Et bien souvent, à la fin de l’un d’eux, on nous demande, en gras, si l’on veut entrer dans la petite pièce sombre, au 235, ou poursuivre la mystérieuse jeune femme, au 15. Les choix mèneront à des embranchements différents. A des combats, parfois, que l’on affronte à l’aide des dés – si on ne triche pas, tout le monde triche ou presque – et d’une sacrée dose d’imagination.

Les livres dont VOUS êtes le héros où comment se créer des souvenirs de lecture qui dépotent.

Mes premiers réveils à des heures indues, six heures du matin, parfois plus tôt, c’était pour lire l’un de ces bouquins empruntés en douce à des copains ou à la bibliothèque. Mes parents fronçaient un peu le sourcil devant les couvertures et les titres, pas toujours de bon goût. Terreur hors du temps ça claque, mais ça inquiète un peu des géniteurs prévenants. De six à huit-neuf heures, le souffle court, à explorer la citadelle interdite, la montagne de feu ou le labyrinthe de la mort. A tomber en panne à côté d’un manoir hanté, à se prendre pour Sherlock Holmes, à gouverner la cité d’Irsmun. Parce qu’il ne s’agissait pas que de trucider des monstres variés. On se retrouvait, au détour d’un paragraphe en gras dans les situations les plus incongrues, genre élire un gouvernement dont certains membres ne rêvent que de trucider le personnage principal, un ninja-orphelin-pacificiste-magicien-roi : VOUS, donc.

Chloé Delaume ne s’y est pas trompée, ce qui s’est passé, ces années durant, c’était une mini-révolution.

D’abord parce que ces merdouilles, super bien traduites en français, ont été les premières à proposer un rapport novateur, pertinent et audacieux à la lecture : le livre, objet sur lequel on a tout pouvoir ou presque. Entre ceux qui barbouillaient au stylo les pages du livre comme autant de signes de pistes (aaaah, ces labyrinthes figurés par des chaînes vicelardes : 345-6-67-98-135-22-345-6-67-98), les soigneux qui photocopiaient les fiches de personnages pour épargner les pages – mais massacraient la reliures – le esthètes qui calligraphiaient leurs caractéristiques, les tricheurs, les loyaux… Le livre, qui n’appartient enfin qu’à chacun de nous. Qui laisse au vestiaire son Sacré super gonflant.

Ensuite, parce que les pages se sont enfin ouvertes sur autre chose que du visuel. Parce que même sans la moindre imagination, on pouvait laisser son doigt entre les pages, au contact du papier, des fois qu’au paragraphe choisi quelque chose cloche et qu’il fasse d’urgence rebrousser chemin. Parce que l’odeur du papier, je sais pas pourquoi, était plus forte que celle de n’importe quel autre poche. Parce que les couvertures infâmes foutaient un coup de pied au cul du plus handicapé du rêve.

Et puis surtout parce que ces bouquins ont réussi là où trop d’autres échouent. Faire de la lecture le but ultime, l’enjeu suprême.
En fin de compte, les routes multiples, les aventures personnalisées, c’est du bluff, de l’esbroufe. Chaque livre dont VOUS êtes le héros suit un cours précis, et les paragraphes multiples ne sont que de charmantes petites variations. Rien de plus. Mais si l’on se prend au jeu, si l’on redoute l’anti-sésame « Votre aventure se termine ici. », c’est parce qu’alors, la lecture s’arrête. Qu’il n’y a plus rien à raconter, qu’on se retrouve dans le vide. Largué dans la page blanche d’après. Et que c’est insupportable, qu’il faut faire quelque chose ! Alors on se réincarne, depuis le début ou au 256, et on continue. Il faut aller au bout. Dés, crayons, et pages en main.

Les livres dont VOUS êtes le héros agonisent depuis un moment maintenant. Comme leur vie, ils ont la mort humble. Mais ça fait un peu chier. Un peu chier de se rendre compte des services rendus à la nation Lecture à presque trente balais, devant une étagère un peu crade, chez Emmaüs.

Merci

La reproduction interdite, Magritte

Chers gens,

Vous avez un pouvoir que vous ignorez : vous savez faire vieillir, vous le savez bien.

Vous êtes tous différents, vos chemins vous amèneront vers les destins les plus variés : infirmiers, percepteurs d’impôts, fabricants de hallebardes, résistants, trafiquants de chouquettes ou bibliothécaires. Vous êtes grands,petits, blonds, bruns, doux ou brutaux. Vous aimez l’opéra, Spiderman, la glace à la fraise ou la flute à bec. Vous avez cependant une poignée de points commun, gens : vous avez, à un moment de votre adolescence, passé plusieurs heures de votre vie dans un collège, honnêtement pas très joli, dans un village, honnêtement pas très peuplé.

Et vous avez, un jour, assisté à un spectacle où le pitoyable disputait au ridicule. Heureusement vous ne vous en rendiez pas compte. Vous avez aperçu avec un intérêt mitigé un jeune type précipité dans votre salle de classe et qui a dû, en quelques instants, devenir professeur. Votre professeur. La transition s’est passée là, à ce moment. Elle a été brutale, douloureuse même. Lorsque je me suis tourné vers vous après avoir écrit mon nom au tableau – écrire son nom au tableau, non mais où je me croyais, en mille neuf cent vingt deux ? – j’ai hésité entre me présenter ou éclater en sanglots. J’ai choisi la réponse a), ce fut mon dernier mot Jean-Pierre et le début des aventures. Des emmerdes. Du chemin. Le reste est une année scolaire, la résumer à grand renfort de nostalgie ne donnerait qu’une grande flaque un peu gênante, à éponger au plus vite.

Peu importe au fond. Ce qui importe aujourd’hui, c’est que vous entrez dans votre majorité. L’âge auquel on passe des diplômes aux acronymes divers, BAC étant le plus populaire, mais pas le seul. Où l’on se rebelle pour les meilleures raisons du monde, si possible lorsqu’elles sont superflues. Celui où l’on entame son parcours estudiantin à Toulouse, Bordeaux, Londres ou Saint-Pétersbourg. En tout cas pas ici. C’est ça le truc.

A votre âge, on n’est plus d’ici.

Et je ne sais pas pourquoi, mais ça me remplit d’une joie folle. Je m’en fous, au fond, d’avoir eu la moindre influence sur ce qui deviendra votre histoire.
Mais quand même. Quatre heures par semaine, toutes les semaines, dix mois durant. Je suis devenu votre professeur. Je le suis resté. Je n’ai jamais réglé ça. Malgré les kilomètres, les mutations et les cent élèves par ans, je le suis resté. Vous restez dans un coin de ma cervelle, et quel que soit le sujet que j’aborde, il passera toujours à l’aune de ce que j’ai tenté avec vous. Raté, souvent. Ça m’aurait grave botté de préparer un voyage à Nantes avec vous, ou de mettre en place une expo sur la Comté et ses Hobbits. Vous étiez mes mentors, vous ne méritiez pas ce traitement. J’ai eu vingt et quelques professeurs face à moi pendant un an. Aujourd’hui je vous vois devenir ces êtres humains, à qui je n’aurais jamais aucune autre leçon à donner. Je vieillis.

C’est vraiment pas grave. Si le résultat c’est vous.

Belle vie.

En boucle

La fin d’année pour un prof de collège, c’est un peu comme un déménagement. Tu as beau l’avoir préparé, taxé les cartons de tous tes voisins, préparé un carton par jour comme c’était indiqué dans Modes et Travaux, ça n’en finit pas de finir. Il y a toujours une merdouille qui traîne, un papier que tu as oublié de remplir.

Les gamins désertent les salles. On ne peut pas leur en vouloir, de toutes façons, notre armure de prof se détache, chaque jour une pièce en moins. On fait cours de moins en moins vigilant de jour en jour. Préoccupés par les derniers détails à régler avant ces deux moins de farniente (ahah).

Parmi les détails en question, il y a entre autres la correction du brevet des collèges, dont j’avais déjà parlé l’année dernière. Cette fois-ci, les choses se sont nettement mieux passées, les habituelles dames patronnesses ayant affiché devant le sujet – pourtant un affligeant – un silence poli et consterné (il faudra que je pense à remercier Frédo-l’embrouille, location de snipers 24 heures sur 24 pour toutes les occasions, mariages, fêtes et corrections de copies.)

Nous voilà donc tous plongés dans ce drôle d’exercice régressif. Des dizaines d’adultes collés devant les petits bureaux d’adolescents, à gratter des lignes et des lignes. Je tente de me fermer. D’être un bon prof, juste un prof. Pas de chance, l’armure finit de se détacher à la vingtième copie. Je me retourne, je souris bêtement.

Ce n’est pas une salle comme les autres. Dedans, y sont réunis deux groupes de gens, et ça me fait jubiler. Juste moi.

Dedans, il y a les profs de français du Collège Criméa, où j’officie depuis deux ans maintenant. Et les profs de français du Collège Babel, où j’ai été nommé ma première année, lorsque, tremblant, je criais tout bas que non, que c’est un malentendu, qu’il y  sûrement quelque chose qui coince dans les grandes tables du destin, que je n’ai rien à faire là. Des gens qui sont sortis de l’anonymat, à qui je me suis raccroché un peu naufragé. A qui je me raccroche encore aujourd’hui. Ils ont presque, ou tous, les yeux baissés. Ils sont adultes, ils savent se cacher, mieux que les élèves. Et pourtant, pourtant je vois.

Je vois celui qui a discrètement retiré ses godasses histoire d’être plus à l’aise. Je ne lui ai jamais beaucoup parlé, sauf une fois, c’était sur un banc de RER, une attente trop longue. C’était une de ces personnes devant qui je crèverais de jalousie si je n’avais l’admiration si euphorique, qui ose se faire globe-trotter lorsque l’envie le mord. On ne dirait pas, avec sa tête d’ancien premier de la classe.

J’entends le bourdonnement de celle qui ne peut s’empêcher de commenter. Pour elle, pour les autres, je ne sais pas. On est voisins elle et moi, elle s’est amourachée des langues mortes. Pas facile de faire sortir les mots de leurs tombes. A Criméa on n’aime que la vie, l’immédiat.

Voisins… A Babel c’était l’aventurier un peu froissé à ma droite. Au lycée, les élèves lui dédieraient des poèmes en soupirant. Là où il bosse, il n’inspire qu’une adoration qui manque encore de vocabulaire. Parce qu’il marie ce boulot-là avec un autre, parce que c’est vous savez, comment dire, un Artiste. Genre un vrai, qui n’est même pas ridicule avec la majuscule.

Derrière, lui un regard qui se pose sur moi. Pas la moindre trace d’agressivité ou d’agacement, un simple constat. Je n’ai pas terminé, faudrait que je continue, quand même. Je ne réfléchis pas, j’obéis. Parce qu’elle est Prof. La Prof. L’archétype quoi. Celle devant laquelle on se retrouve tous tellement ados, que ça en devient agaçant. Son grand savoir bienveillant et son humour ne nous donnent qu’une envie. L’écouter, les prunelles grandes ouvertes. Encore, encore, encore.

Je me retourne. Sourire à mon compagnon d’armes, juste à côté. On est un peu ça, cette année, cette année qui n’a pas toujours été rigolote. Sans qu’il y ait de mots, sans qu’on se parle plus que ça, finalement, on a décidé d’être pour l’autre le rappel que, même dans les moments où l’on calcule l’aérodynamisme d’un élève en contemplant une fenêtre avec envie, il y autre chose. De la culture, des milliers de pages à lire et des blagues méchantes.

Eux et tous les autres dans cette petite salle. On est revenu en arrière. Petite troupe face à un monde qu’on se préparait à affronter sans le savoir.

Et il me tombe dessus, sans prévenir, saugrenue. Un sentiment de connivence, de complicité. Qui se répétera dans un an, dans deux qui sait. Les premiers de mes camarades, les derniers. Profs et élèves. En boucle. Mais pas prisonniers.

Meufs et politiques

La sphère politique tremble, la sphère politique se pâme. Vite, ouvrez la fenêtre et délacez son corsage ! Des sels ! Des sels pour la sphère politique !

Ouais. La sphère politique est quand même une sacrée chochotte.

Ce qui a causé un tel émoi à la sphère politique est un Tweet, un de ces messages en 140 caractères que toute personne dotée de doigts se doit de pianoter en quasi-permanence, de ma fleuriste au Président de la République. (oui, je continue à tout expliquer, c’est mon côté pédago, faudra vous y faire). Et c’est justement de ce dernier qu’on va causer un brin.

Comme vous l’avez appris si vous ne résidez pas dans une caverne dans un coin reculé du Larzac, Valérie Trierweiler, l’actuelle première dame de France, aurait envoyé un tweet de soutien au rival politique de Ségolène Royal, l’ex de son mec, tweet lisible par tout un chacun bien entendu. Donc émoi, grande agitation des bras, moue scandalisée des uns, gouttes de sueur pour les autres.

Tout ça m’agaçait sourdement mais ce qui a déverrouillé les vannes de mon flot verbal qui, va s’abattre, telles les vagues furieuses sur la ville d’Ys – ceci était notre intermède culturel – c’est un autre tweet, de Nadine Morano, cette fois.
Nadine Morano est à l’UMP ce que les meurtriers psychopathes sont aux joueurs de jeux vidéos. Lorsque, une fois sur dix milliards, un déséquilibré troque la manette pour un fusil à pompe, ça jette une image déplorable sur une communauté qui n’en n’a pas vraiment besoin. Ben Morano et l’UMP c’est pareil. Et voilà donc que cette brave dame, forte de son gros bon sens qu’elle revendique face aux hypocrisies de l’intelligentsia parisienne, brâme que « si Hollande n’arrive pas à tenir la barre chez lui, je ne vois pas comment il peut tenir la barre de la France. »

Ahem.

J’ignore ce qui me révulse le plus dans cette grosse provocation. La bêtise dégoulinante qu’elle suinte, les valeurs rancies qu’elle véhicule, ou l’image révoltante qu’elle expose de la fonction présidentielle.

Le rôle d’un Président de la République serait donc de « tenir la France ». On appréciera le choix du verbe, qui suggère l’immobilisme total. Surtout ne pas laisser la Nation libre de ses choix. Non. La France, ce gros pays d’irresponsable, laissant les anarchistes et les hippies courir partout a besoin d’être tenue. Genre en laisse quoi ? A moins qu’on entende le terme « tenir » comme dans « tenir un foyer ». Et là, difficile de ne pas voir le spectre de temps révolus où l’on voyait le pays comme la maison et le Président comme l’Homme dont on attend qu’il s’affale dans le fauteuil, son journal à la main.

Donc, Valérie Trierweiler a publié un tweet, sans doute pas très sympa. Ni très malin. Comme il en est publié des milliers par secondes. Seulement voilà. Mme Trierweiler est première dame de France. Titre que j’écris en minuscules car il n’a de statut que pour les journalistes et Stéphane Bern. Titre que j’écris en minuscule du fait du sexisme insupportable dont il est emprunt. Première dame de France. Sympa pour la seconde, la troisième et la trente-cinq-mille-cinq-centième. Et puis, j’attends avec impatience l’arrivée au pouvoir d’une femme – ou d’un homosexuel – pour entendre un reporter bafouiller « le premier homme de France » « le premier monsieur » « le comp… le mar… M. le mari de la présidente. » Ce sera imprononçable parce que ça n’a pas à exister. Il ne peut y avoir qu’une première dame. Une femme qui, lorsque son mari a choisi de briguer la plus haute fonction de l’état, est priée de mettre en arrière tout ce qu’elle a accompli jusque là et de se faire généreusement éclabousser d’un titre honorifique dans lequel elle n’a sans doute joué aucun rôle et qui la suivra partout. Peu importe que les liens du mariage l’ait enserrée, compagne comme femme seront corsetées à cette appellation. Première dame.

Tu l’as pas choisi cocotte ? Tant pis pour toi, ton mari passe avant. Et ta vie privée va s’en prendre plein la tronche, tu deviens toi aussi un personnage public, tant pis pour la boutique de tricot que tu as ouverte à la force du poignet, pour l’entreprise que tu as montée toute seule ou les chantiers archéologiques que tu as à découvrir. Les Français ont besoin de toi. De ton conjoint.

Les Français ont besoin du couple royal.

Plus de deux-cent-vingt ans après, on ne s’en est pas remis. Les têtes de Louis XVI et Marie-Antoinette roulent encore avec des gloussements moqueurs. On a besoin d’un couple solaire à admirer, qui vit comme nous mais mieux et plus fort. Et quand elle envoie un tweet méchant, elle le fait mieux et plus fort que nous, alors chacun a le droit de s’exprimer dessus. (Ceci était notre intermède théorie politique. Ouais, ça fait beaucoup avec l’intermède culturel, mais on a parlé Morano dans ce billet, il faut compenser).

Valérie Trierweiler a publié un tweet pas très sympa, ni très malin. C’est son droit le plus strict. Comme elle peut sortir acheter du pain en vieux jogging, se mettre les doigts dans le nez au restaurant et roter en pleine rue. Elle est la meuf actuelle de celui qui a décidé de devenir Président. Pas l’extension. Elle ne représente personne d’autre qu’elle même et sa feuille de chou, lorsqu’elle écrit dedans. Valérie Trierweiler, que je ne connais pas et qui m’indiffère au plus haut point, a un droit imprescriptible à la liberté, celle de ceux qui n’occupent ni ne briguent une fonction d’Etat.

Ragnarok sur ton IPhone

J’écris depuis mon téléphone assis sur un revêtement plastique noir « qui sent les pieds » d’après la fée Viviane. Auberge de jeunesse donc. Parce qu’on a décidé que traîner soixante-dix chiards à quelques centaines de kilomètres du collège Crimea, c’était grave une bonne idée.

Et en fait ça l’est. Et c’est important mais pas assez pour que je le tapote sur mon clavier de téléphone.

L’essentiel, c’est que nous revenons, là 23h26 on revient d’un spectacle. C’est une histoire sans parole et pleine de gestes et de corps en mouvement. Les personnages n’ont pas de nom. Je reconnais Loki le Trompeur, costume XVIIIe rapiécé, Thor blond et barbu, un géant et une sylphe. Les trois mecs se la disputent, tentent de la saisir. Elle se dérobe, elle est le vent.

C’est un spectacle important.

Important, essentiel, parce qu’à côté de moi il y a Capricorne. Capricorne est dans ce que d’autres que moi appelle l’Apocalypse d’adolescence. Cet âge génial, malsain et dangereux où le l’ado touche à des drogues d’adulte. Pouvoir, subtilité, séduction. Capricorne touche à la séduction. Sans arrêt. Garçons filles profs inconnus. Son centre de gravité n’est que souvenir.

Il est près de moi et pour la première fois je le vois les yeux absorbés sur la scène. Il en oublie de constater l’effet qu’il a sur les autres. Il rit. De bon cœur. Arrières pensées zappées, soufflées par la sylphe. Sous mon regard je le vois se recentrer.

Il y a un moment de grâce.

Sans avertissement, il me demande « C’est chiant d’être grand ? » Je ne sais pas pourquoi je réponds « pardon ». Il me montre mes genoux repliés derrière le banc de bois. « Ca ne doit pas être confortable. »

Ni lui ni moi n’avons saisi l’importance du moment. Il m’a posé la seule vraie question d’ado. Et je lui ai donné la réponse. C’est chiant d’être grand oui. Et au nom des adultes je ne peux que m’en excuser. Et me plonger dans la scène où tournent tournent tournent Loki, le géant et Thor, mutés en un improbable attelage par la sylphe par le rire qui toujours triomphe.

Une madeleine au barbecue

Si tu as moins de trente-cinq ans et que tu possèdes un ordinateur depuis plus d’une dizaine d’années, tu es forcément au courant.

Si ça n’est pas le cas mais que tu vis avec quelqu’un de la catégorie sus-citée, tu es au courant.

Que c’est sorti.

Ce billet n’a pas vocation à parler du jeu en lui-même, ou d’agonir Blizzard, son éditeur, d’injures (oh oh Blizzard, qui sort quelques jeux pas top, avec une politique commerciale gerbante et qui fait que nous nous roulons aux pieds de tes autels, la bave aux lèvres, en hurlant encore).

Non, ce billet part d’un constat simple. Il paraît que Diablo III est le jeu le plus rapidement vendu de tous les temps, il doit donc concerner pas mal de monde. Des tas d’aventuriers pour un paquet d’heures qui ont bravé des légions baveuses pour aller trucider le fils illégitime d’Hellboy et d’un porc-épique.
Alors, aventurier… C’est quoi pour toi, Diablo ?

Diablo I : Une voix dans la tête

Je l’ai acheté en prépa. En prépa j’ai dépensé un fric monstre dans des conneries, pour la première fois, les vannes financières ouvertes. Donc Diablo, acheté dans une frénésie vidéoludique.
Je descends, seul le soir, couloirs sombres sur couloirs sombres. Je suis une archère qui n’a peur de rien, mais le souffle court, un peu. Alors, tout seul dans le noir, je me raconte des histoires. Pourquoi, comment elle est arrivée là, celle dont je n’entends que deux trois phrases et les cris d’agonies quand je meurs, je ne suis pas doué, je meurs beaucoup. Ce que je ne sais pas encore c’est que trois mois plus tard, je commencerai à écrire des histoires. Mais chut. Pour le moment, les mots résonnent dans ma tête, à tel point que la descente vers le plus profond des enfers se fait moins sombre.

Diablo premier du nom, c’est aussi mon entrée dans la vie sociale. Il y en a un, puis plusieurs, qui me repèrent. Enrôlé dans une petite armée geek – le mot qui n’existait pas encore – je charrie ma tour d’ordinateur de quelques kilos entre le Finistère et les Côtes d’Armor pour aller affronter le mal pixelé à plusieurs.

Diablo II : Les liens

Les autres se sont dispersés, ici et là, on ne combat plus vraiment, les ombres s’avancent à nouveau, j’emprunte les lames d’un assassin pour couper en tranche multitudes de créatures dégueulasses, à peine plus détaillées que dans le volet précédent. Et là, je reçois l’aide de la meilleure alliée du monde, une amazone aux javelots foudroyants.
Dans une autre réalité, je l’appelle ma soeur.
Encore une fois, la tour de métal voyage, d’une chambre à l’autre, on dépiaute les circuits imprimés pour comprendre pourquoi ça ne fonctionne pas, le tout dans le plus grand silence, ne pas alerter les autorités parentales qu’à un âge à peine limite, leur fifille embroche zombies et démons sur fond d’hémoglobine.

Et les histoires muettes que j’ai tissées dans les catacombes du premier opus, je peux les dérouler, elle les comprend, elle ne me trouvera pas bizarre. Au contraire on parle plus, toujours plus, les temples maudits se retrouvent tout cons et perdent leurs dents pour prendre l’air d’un parc d’attraction. Frère et soeur de sang, ajoutez-y une bonne poignée de frère et soeur d’armes, ça forge un alliage sur lequel les années n’ont pas de prise.

Diablo III : Les adieux

Le vieux diable cornu tire sa révérence, moi aussi. Pour la première fois, mon héros était un homme. Comme la première des héroïnes, ses flèches fendaient l’air, comme la seconde, ses poches renfermaient multitude de pièges mortels. La magie, doucement, s’évanouit, tant de mots depuis les histoires de l’Archère Rouge, tant de visages depuis l’Assassin. Les ruines de la vieille Tristram sont pleines de fantômes, et j’ai parcouru tant d’univers, tant de 0 et de 1 pour en arriver là.
Parfois les héros déposent doucement leurs armes sur le pas de la porte. Quand le danger ne menace plus et que la fête bat son plein.

Plan d’ensemble, sur fond de soleil couchant. Trois silhouettes, deux elles, un lui qui deviennent l’horizon. Truc musical à la guitare.

Tant de mondes à découvrir, en et hors de l’écran.

Au revoir Tristram. Merci pour la musique.

Et pour les Diablo de tous les autres.

Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le « récit initiatique », c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire « la grande aventure de toute une vie ».

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

« Que lis-tu ?
– Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique). »

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – « Death Note« .

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

« Merci beaucoup. Je te le rends très vite. »

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

Lettre ouverte aux candidats à l’élection présidentielle

Messieurs,

C’est bon ? Vous tenez le coup ? Non franchement, je m’inquiète. Lorsque je vous aperçois à la télévision ou à la une des kiosques, le cheveu terne, les mains tremblantes, des boutiques de valises sous les yeux. Quand je comptabilise les lazzis que vous subissez jour après jour, par discours et presse interposés. Toutes les fois où j’entends le boucher, la boulangère ou Mme Pouy baver sur vos choix de cravates et de compagne. Et encore, je ne me suis pas penché sur les kilomètres que vous avalez, les kilos de fromage fermier que vous vous devez d’engloutir lors des visites au marché de Bourg-les-Estivantes (charmante petite station balnéaire). Vos bilans médicaux doivent affoler des collèges de toubib. Et malgré tout vous continuez. À haranguer les foules, à lancer vos dernières forces dans la bataille.

Vous savez quoi ? Je me demande souvent si tout cela en vaut bien la peine.

Non, ne haussez pas les épaules. Soufflez donc entre deux plateaux télé et posez-vous la question. Finalement, qu’allez-vous donc retirer de toute cette mascarade ?
Votre but c’est entendu, est d’accéder au poste de Président de la République. Peut-être parce que vos relations de travail vous ont mis dans la tête que vous étiez l’homme de la situation. Ou que, après cinq ans passés à exercer la fonction, vous vous dites que, de toutes façons, vous n’êtes bon à rien d’autre. Allons ! Relevez la tête ! Savez-vous ce que cela signifie ?

D’abord, imaginons que vous poursuiviez cette course délirante pour le prestige. Illusion ! Les dernières années nous ont montrées à quel point ce boulot est surfait. Essayez de vous mettre à la hauteur, voiture de circonstance et montre de prix au poignet, et vous vous attirerez la rancoeur des moins bien lotis que vous, tandis que vos copains, ceux qui ont vraiment réussi, vous regarderont avec le sourire de la condescendance. Vous pensez que c’est avec votre petit salaire et votre logement de fonction has been que vous allez les impressionner ? Allons… D’autant plus que vous, vous ne pourrez même pas vous offrir le moindre petit caprice, la plus petite excentricité sans qu’un journaleux ne vienne vous l’agiter sous le nez.

Ou peut-etre vous sous-estimé-je. Vous avez le désir, vrai et profond, de créer pour la France un avenir nouveau. De tracer pour elle le chemin de la prospérité et du progrès. Mais enfin, messieurs, la naïveté a ses limites. Comment voulez-vous arriver à quoi que ce soit avec ce régime de nounouilles qu’est la démocratie ? Au meilleur des cas vous avez le Parlement de votre côté, vos idées auront donc une chance d’aboutir après des mois de tergiversations, au pire vous devrez cohabiter avec un ahuri dont la seule vision vous donnera des ulcères et qui, gonflé de sa propre importance, ne cessera de remettre en cause le moindre vos projets.

Il existe une dernière possibilité, la plus crédible au vu des circonstances. Cette fonction n’est que le marchepied de votre plan machiavélique destiné à conquérir le monde. L’ampleur de la tâche vous a un peu flanqué la trouille et vous avez décidé de commencer par un pays pépère. Grave erreur. Un futur seigneur noir de la planète doit voir grand. Laissez tomber la voix des urnes et lancez-vous dans quelque chose d’un peu sérieux. Sabotez les chaînes de production de jouets pour faire des dernières poupées à la mode, votre garde personnelle de robots tueurs. Réquisitionnez les usines françaises et lancez la construction d’une vaste station spatiale dotée d’un Rayon de la Mort. Au passage ces syndicalistes ronchons fermeront leur gueule, le travail nécessaire à ce projet mobilisant pas mal d’ouvriers. Dans tous les cas, l’élection présidentielle, ça fait petit bras. Voyez grand !

Et puis pensez à ce que ce ridicule marathon vous fait manquer. Les huit challengers défaits, heureux qu’ils sont, vont pouvoir retourner vers des activités autrement plus passionnantes que la rédaction de tracts qui étoufferont les usines de recyclage sans même avoir été lus. Eux ne manqueront pas les avant-premières cannoises – franchement il y a du beau monde – ou la fin des aventures des donzelles de Wisteria Lane.
Et votre famille ? A-t-elle méritée cela ? Pensez à la dévotion de vos épouses, pâlissant lorsque la batterie de leur Iphone lâche en plein milieu d’un meeting, et qu’elles n’auront d’autre passe-temps que de compter la moyenne de vos erreurs de français par discours (46). Je ne parle pas de vos enfants qui grandiront sans vous, voir même, qui captureront leur premier Pokemon sans que vous soyiez là pour les féliciter. Et un enfant qui capture un Pokemon tout seul, c’est triste.

Il vous reste encore quelques jours. Quelques jours pour renoncer à ce boulot glauque et, en valeur relative, affreusement mal payé. Ce boulot qui ne vous apportera que tracas et calvitie, pour lequel vous ne serez jamais reconnu à votre juste valeur. Vous valez tellement, tellement mieux. Vous méritez plus que baby-sitter de soixante millions d’hargneux.

Respectueusement.

Un électeur.

La fois où j’ai été gendarme

… Ce n’est un secret pour personne, le boulot de prof ne fait plus rêver. Ou, pour reprendre une expression à la mode : « il y a une crise de la vocation ». On ne compte plus les forums hyper glauques d’enseignants dépressifs, cherchant à quitter l’univers de l’Education Nationale. Forums dans lesquels de pauvres âmes esseulées se lamentent devant le peu de débouchés que leur offre leur formation.

Que nenni, ami en phase de reconversion !

Après la matinée que je viens de passer, je suis désormais en mesure de t’annoncer que tu disposes au moins d’une solution alternative : la gendarmerie !

Si.

Déjà, le gendarme est fonctionnaire. Ainsi, tu ne seras pas dépaysé de ton environnement de feignasse. Mais il y a plus. Et je t’explique.

Tôt ce matin, je me suis rendu à la gendarmerie de mon charmant patelin, animé d’un élan aussi citoyen qu’inconscient, dans le but de remplir une procuration de vote. (Le 22 avril correspondant à l’avènement des amateurs de Twilight dans tous les calendriers bataves, on n’est jamais trop prudent).
Je rentre donc dans la petite cabine où-c’est-y-que-tu-dois-t’identifier-dès-fois-que-tu-sois-un-affreux-terroriste-qui-c’est-bien-connu-s’en-prennent-toujours-aux-gendarmeries-de-quartier. Une voix un brin essoufflée me demande de décliner mon nom, mes intention et la biographie de Sabine Paturel. Je m’exécute et entre dans une pièce qui ferait hurler d’effroi Valérie Damidot, ambiance néon-carrelage. L’endroit grouille de monde, petits et grands, et je commence à me demander si cette légende urbaine d’élection vacancieuse, élection merdouilleuse ne serait pas un tout petit peu fondée.  Je suis accueilli par un gendarme qui correspond assez bien à l’idée que je me ferais de la profession dans un film pour adultes. En transpirant beaucoup, il me tend le papelard par lequel je m’engage à laisser quelqu’un de plus responsable que moi aller désigner notre prochain guide suprême.

Je frappe discrètement un civil dans les rotules et pique sa place sur deux centimètres carrés de comptoir en contreplaqué. Après quelques instants je rends mon document au pandore.

« Ouais c’est pour quoi ?
– Ben… Pour la procuration.
– Je sais, vous voulez savoir quoi ?
– Rien. Je vous le rends, c’est tout. »

Les yeux exorbités, le type parcourt la procuration avec le temps nécessaire à un fonctionnaire d’Etat pour lire dix lignes écrit gros. Après un quart d’heure il appuie sur un gros bouton rouge, des ballons tombent du plafond et l’on me porte en triomphe en bramant que je serais visiblement le premier visiteur à ne pas s’être gouré dans le remplissage du formulaire depuis des lunes.
Après avoir débouché le champagne, le porno-flic m’emprunte ma pièce d’identité pour la photocopier.

Et là, c’est le drame.

Le scanner se met à chauffer, tout en émettant des effets de lumières qu’on ne renierait pas chez Michou tandis qu’un sifflement étrange remplit la pièce. Drame, cris pleurs, et arrivée à toute berzingue du technicien qui s’affaire afin de récupérer le carré plastique qui prouve que je suis moi et pas un tapir.

Pendant ce temps, j’observe mes concitoyens et constate que :

1. La moyenne d’âge de mon bled avoisine les 60 ans.

2. Le secret de l’isoloir est définitivement mort, tout le monde affirme haut et fort pour qui il va voter (et là je me pète quelques molaires).

3. Que bordel, c’est pas faute de le répéter mais il faut LIRE LES CONSIGNES ! Ce que je hurle sur des chiards de plus en plus blasé n’est pas que le délire d’un prof sadique : les futurs électeurs sont incapables d’analyser jusqu’au bout un énoncé qui leur demande d’inscrire leur nom / leur adresse / la date du PREMIER tour du scrutin / l’adresse de leur mandataire. Chaque procuration nécessite au moins quatre formulaires, bonjour le développement durable.

A un moment, entre dans les lieux aussi surchauffés que pendant une soirée au Macumba, une petite dame. Littéralement. Quatre-vingts ans, un mètre quarante environ. Elle n’atteint pas le guichet et tente désespérément de remplir sa fiche sans y voir grand chose.
Echec critique à mon jet d’indifférence et de trou-du-culisme. Je me tourne vers le factotum et lui demande si cela pose un problème que j’aide la dame à écrire. Il se jette à mes pieds en hurlant que non, non, au contraire, qu’il m’aime d’amour et veut me faire des enfants. Après avoir poliment décliné, je me mets à l’ouvrage et récolte le délicieux merci que l’on a lorsqu’on a vécu plusieurs époques. Je me retourne… sur une file de dix glandus qui agitent timidement leurs procuration vierge.

Récupérer ma carte d’identité m’a pris une heure.

Une heure durant laquelle j’ai rempli de petits bristols « qui sont trop compliqués avec toutes leurs contraintes » (punaise ne viens pas en B 206 le lundi de la rentrée, c’est contrôle de grammaire). Je me suis retenu très fort de demander à ces braves gens s’il fallait leur rappeler comment mettre le bulletin adéquat dans l’enveloppe bleu le jour J mais la perspective de 48 heures de garde à vue m’a un brin refroidi.

Alors que le scanner est violé à la pince monseigneur, le téléphone sonne et le X-gendarme, submergé dans ses papiers, se tourne vers moi.
« Excuse-moi, tu prends ça s’il te plaît ? »
L’occasion est trop belle, je ne lui laisse pas le temps de réaliser sa bourde et je décroche pour expliquer à Ginette Sommier que oui, il faut passer à la gendarmerie pour remplir sa procuration de vote.

Je me retourne vers le visage un peu honteux du défenseur des citoyens.

« Pardon. T’étais tellement efficace, je t’ai pris pour un des collègues. »

Alors là j’ai gentiment récupéré ma carte, j’ai tourné les talons et téléphoné au consulat du Costa Rica pour me renseigner sur leurs conditions d’immigration.

Terrain de jeu

Ce week-end, c’était week-end de préparation de voyage scolaire. A savoir, repérage des lieux, mise en place d’activités, rédaction d’un livret d’exploration des compétences assimilées. Alors.

Alors

Alors dans le coffre, on a mis les mots du dessus. Avec « pédagogiques » « élève » et aussi « pesant ». Alors on a fermé le coffre et on a un peu jeté la clé avec celle du perce-oreille. Alors, tous les six, on s’est dit qu’on dirait. Qu’on ferait comme si. Et on est allé dans une ville avec des châteaux et des chimères. La route s’est transformée, un peu, s’est faite moins bitume, un peu aussi. Au coin du cerveau j’ai rangé nos noms à nous six, on est tous redevenu une tribu. Moi qui ait les romans initiatiques de bandes de jeunes en horreur, je trépignai comme le premier Goonies venu, quand on est allé faire coucou aux grands animaux de bois et de métal. Quand on a rempli de notre attention et de nos sourires la grande coque de bateau renversée, remplie de vieux instruments torturés. Quand on a arpenté des vieux pavés brinquebalants en cherchant une tortue cachée en pleine vue. La ville s’est prêtée au jeu, elle a bien voulu nous prêter ses ruelles pour qu’on se ballade. Mais pas trop fort.

Pendant quelques heures, j’ai oublié d’avoir trente ans, et même pas honte. Mes jambes qui ont oublié ce que c’est de marcher n’ont même pas soupiré une seule fois, ou alors c’était d’aise. On était comme seuls au milieu des gens, et, pendant ce temps volé, ça ne nous a pas dérangé. Des mélodies, j’en avais cinq a capella, un alto frêle et rigolard, un groove enfumé, deux barytons dans l’aigu et bien sûr, la ligne de basse. Ca a suffit pendant une trentaine d’heure pour vivre un sacré concert en rires crescendo.

Et puis il y a eu le moment secret, tous étendus dans l’obscurité, dans des lits qui font couic-couic. On dormait tous on dormait mal. Un pied dans l’éveil, le reste chez Morphée, j’ai écouté toutes les respirations, comme il y a longtemps, comme quand après un fest-noz, on posait nos carcasses épuisées. Le bruit du sommeil.

On s’est comme qui dirait un peu enfui. Des fois ça reconstruit.