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Avertissement : Ceci est un billet hautement chargé en glucose, ayant le même genre d’effet que, lorsqu’un dimanche de déprime, vous vous matez une comédie romantique quelconque sous la couette histoire de ne pas sortir génocider le voisinage.

Ceci est l’un des moments les plus heureux de ma vie. Ceci est le moment où je me suis senti le plus moi de ma vie.

Retour en arrière (le premier qui me fait le petit bruit de Bref, je le ligote devant un lecteur CD bloqué sur Bambino bambino) : première année de classe prépa. Il s’est passé un truc bizarre cette année-là. L’espèce de bigorneau autiste que j’avais choisi d’incarner durant mes premières années s’est un peu ouvert aux autres. Sans doute parce qu’il s’est rendu compte que certaines relations humaines ne reposaient pas entièrement sur qui roulait le plus vite sur sa mobylette ou qui savait faire preuve de cette débilité cruelle qui ne se démode définitivement pas chez beaucoup de collégiens.

Ce sont des vacances scolaires, je ne sais plus trop lesquelles. J’ai découvert internet et phagocyté la ligne téléphonique parentale sans vergogne pour me faire des amis à coup d’attendrissants forums de discussions bourrés de pub (en parlant de trucs débiles qui ne se démodent pas) et de messageries instantanées. Suite auxdites discussions, un OVNI belge décide de faire le trajet jusqu’à la lointaine Bretagne pour me rencontrer. A l’époque, mes parents louent une immense baraque genre maison de médecin de campagne dans un bled paumé, même selon les critères du Finistère Nord. Autant dire que les folles nuits léonardes, c’est assez moyen au niveau de la gaudrioles. Je décide donc, dans un impressionnant élan d’inconséquence, d’organiser un genre de fête. Un genre. Parce que dans ma tête, une fête c’est assez flou. Je ne sais pas trop comment ça marche. J’en ai vu, bien sûr. J’ai été l’un des types au fond qui ne savait pas trop quoi faire de ses doigts quand il était invité. Donc dans ma tête, une fête était un truc où l’on réunit des gens qu’on aime bien. Point barre. Se sont donc trouvés réunis entre autres, mais pas seulement :

– Le fameux OVNI belge
– Un joueur de violon tombé de la lune
– La fille la plus extraordinaire de l’histoire de la création
– La soeur de la fille la plus extraordinaire de l’histoire de la création (qui ressemblait plutôt pas mal à l’idée que je me faisais d’une archiduchesse russe)
– Un judoka de deux mètres, seul être à peu près capable de me supporter à l’époque
– Une accordéoniste géographe ascendant surdouée
– Un type qui fait tout un tas d’études scientifiques compliquées, avec qui on pourrait partir en road-movie si on ne passait pas notre temps à se croiser (ce doit être parce qu’il a les yeux bleus)
– Une future présidente de la république, j’en ai l’intime conviction.
– Tout un tas d’autres personnes assez exceptionnelles.

Je me suis avisé à quelques heures de la fameuse fêteuh en question que la plupart de ces gens ne se connaissaient qu’assez peu voir pas du tout. Que de petits groupes allaient se former, que ça allait être un flop.

Ben en fait pas du tout. Il y a eu quelque chose. Genre effervescent. Où tous les membres de ce patchwork que je commençais à essayer de coudre se sont vus. Parlés souris. Et ça a ressemblé à n’importe quoi. Un fest-noz improvisé dans un salon. Un atelier cuisine avec ce qu’on trouvait dans les meubles. Le violonistes qui a pris six douches, une par heure. Mon futur partenaire de road-movie qui s’est allongé à même un sommier genre momie.

Et en plein milieu de ces agapes banales d’adolescents presque adultes, j’ai eu une pensée. Un truc à m’en faire péter la cervelle de prétention : « Je les ai reliés ensembles. Pour ce soir. »

Si j’étais un indien ou un héros de roman genre Seigneur des Anneaux j’aimerais bien que mon nom ce soit ça. Celui-qui-relie. Parce que ce soir là je me suis pas mal ressemblé.

Le type du magasin d’en face

Il y a des gens qui rendent la vie un peu plus jolie.

Je sais écrit comme ça, ça fait sujet de magazine de milieu d’après-midi sur une chaîne de la TNT. Mais il en est de certaines vérités comme du munster : même si elles ont une odeur douteuse, elles n’en restent pas moins super agréables. (je n’assumerai plus cette analogie d’ici demain matin)

Ce ne sont pas des rencontres qui changent votre existence toute entière ou qui vous font vous interroger sur le sens profond de la vie. Ces personnes là sont trop précieuses pour qu’on en parler. Mais ça n’en reste pas moins un carburant essentiel pour affronter les divers crocs-en-jambe que l’existence, cette radasse, aime à vous tendre ici et là.

Dans cette catégorie, il y a le type du magasin d’en face.

Le type du magasin d’en face a l’air gentil. C’est sa caractéristique principale pour qui ne le connaît pas davantage qu’un client lambda. En l’occurrence moi. Et la gentillesse, c’est un truc que je recherche avec autant d’ardeur que la cohérence dans un discours de campagne présidentielle. D’abord parce que c’est l’une des valeurs les plus ringardes qui soit, être gentil étant en passe de devenir la dernière insulte à la mode. Sans doute parce qu’elle ouvre la porte à ce que l’on a de plus vulnérable. Être gentil, c’est être des forts.

Le type du magasin d’en face parle doucement. Elles sont rares, les voix à ne pas heurter trop grave ni trop aigu. A descendre dans la poitrine et monter aux limites de la gorge. Du coup les mots simples, les mots commerçants, en deviennent importants. C’est très injuste. Ils sont si peu, ceux dont la voix veut dire : « je veux te parler ».

Le type du magasin d’en face restera à distance. C’est ce qu’il y a de mieux. Un truc d’adolescent, rires bêtes en option. C’est pour ça qu’il ne faut pas trop en savoir. L’autre jour, comme ça, bêtement, j’ai appris son prénom. J’en aurais exigé le remboursement de mes achats. Ca serait trop con d’apprendre qu’à ses temps perdus, il ne travaille pas pour une association caritative. Qu’il n’a jamais fait Burning Man (comme ça, de loin). Que, pour lui, Camus, ça évoque avant tout un collège. Qu’il aime le R’n’B ou qu’il sait roter l’alphabet.

Une fiction. Comme ça de loin. Un être comme Blanche Dubois les aimerait : « Je ne mens pas, je dis les choses telles qu’elles devraient être. » Alors quand la vie ne nous oblige pas à choisir entre mensonge et vérité, quand on peut garder la distance, j’aime bien penser à ces gens de loin. Qui sont tels qu’ils devraient être.

5:30

Ça n’a jamais manqué.

S’il reste encore quelques filoches de magie, si la réalité parfois s’estompe, c’est à cinq heures et demi.

Cinq heures et demi, c’est l’entredeux.

Non, Paris ne s’est pas encore éveillée, laissons-la dormir et faire mentir les chansons. Cinq heures et demi c’est l’heure qui n’a jamais trahi. Lorsque la nuit se retire, le merveilleux se filigrane.

L’air. L’air propre de ne pas avoir été aspiré, recraché. De ne pas s’être mêlé aux gaz d’échappements, à l’eau, aux voix humaines. Un air qui emplit parfaitement ; jusqu’au bout des doigts. C’est un secret entre le vent et quelques éveillés. Vous êtes les premiers. Les seuls au monde. J’ai voyagé au bout du globe, j’ai vu des choses dont vous n’avez pas idée et je m’offre. Je vous marque. Juste vous. Du sceau des éveillés.

Les sons. Qui résonnent presque timidement après le grand silence de la nuit. Des pas. Des moteurs. Leur plainte est plus sourde, moins entrecoupée. On s’arrête moins, dans ce matin petit. Des roulettes de valise aussi, à cinq heures et demi, il y a souvent des valises. Mais pas de voix. Pas tout de suite. Parce que ça briserait quelque chose. Le rêve d’un monde sans nous. Peut-être qu’en fait, la pluie continuerait de tomber, les trains de rouler, les pierres crisseraient pareil, les métros aussi. Unité. Il n’y aurait juste plus ce qui divise : la voix humaine.

La ville. La ville, humble, du coup. Elle n’a personne à impressionner, elle se retrouve là, comme une idiote. Alors du coup, les monuments cessent de se la raconter. Plus de toitures fantaisistes, de portes en fer qui claquent, de tocsins de bronze. Juste de grand tas de pierres un peu gauches qui se tiennent là, en silence. Qui attendent. Calmes. Et du coup, ce sont les feuilles qui s’agitent. Qui bruissent, pour une fois qu’elles peuvent causer. Les ombres s’étendent végétales. Il y a comme des sylphes qui sautent de branche en branche. La dryade s’est fait nocturne, plus belle encore pour qui parvient à en accrocher la prunelle.

Les hommes. Se reconnaissent. Ceux qui ont accompagné la nuit jusqu’au bout et se retrouvent seuls. Un peu gênés d’avoir été abandonnés comme ça, sans prévenir. Le noir ne protège plus, la lumière ils n’en veulent pas encore. Alors ils filent, se font silhouette.
Et puis ceux qui célèbrent le jour. A leur corps défendant. Pour des rites qui s’appellent : travail, voyage, obligations, imprévus. Qui marchent sur de l’ouate. Histoire de ne pas casser ce début de clarté. Chacun fait attention. Synergie, pour une fois.

Le merveilleux dure grand maximum jusqu’à six heures, l’heure humaine. Où l’on recouvre le monde, toile cirée. C’est pas tout ça mais il y a du travail. Des histoires à écrire, d’autres à bazarder. Mais c’est pas grave.

Il y a eu 5:30.

Naufrageuse

Élève

Un jour ce sera grave.

Tanith.

Un jour ce sera grave. Le livre de tes fantasmes noirs va s’écrire sur le vrai. Le collège sera ce labyrinthe que tu nous inventes, les élèves ces pervers malsains que tu sculptes.

Tanith tu mens. Depuis qu’on te connait.

Souvent je me dis que tu mens en espérant nous faire mentir. Les profs. Que tu n’en peux plus d’être la jeune fille fragile en qui on espère, qui devrait se reprendre. Mieux faire. Qui, simplement, peut.
Qu’est-ce qu’on a l’air de bien te connaître, hein, nous, adultes, qui te fréquentons une poignée d’heures par semaine ? Alors tu enrages, tu te révoltes. A défaut d’empoigner des armes, comme tu me l’as confié un jour – tremolos ma non troppo – tu empoignes la langue tu la tords en fouet ardent. Les victimes : pas de discrimination. A douze, trente ou cinquante ans, tu les embobines. Chacune convaincue d’être dépositaire d’un secret primordial, de la pièce de puzzle qui met fin à toutes les questions. Aux angoisses. Jusqu’à ce que ton énième décor de carton tombe. Tu as menti encore. Non ces marques ne sont pas des bleus, non le garçon de vingt ans qui attend n’est pas ton copain. Non, il n’y a pas de fight club dans les caves de ta cité. Au début ça te faisait marrer. De moins en moins, j’ai l’impression.

La drogue chaos : le mensonge.

Une histoire en entraîne une autre. Ne me contredis pas, s’il y a un truc que j’ai appris en touillant des mots, c’est bien ça. Et ça n’arrête pas. C’est terrifiant hein, le langage ? Pourquoi, crois-tu, cette lourde lanière de cuir sur les grimoires ? Les lettres : foutus symboles de sorcières. Alors à force tes mensonges, tu ne les contrôles plus bien.

Mais tu fascines.

Une conteuse ça fascine toujours. A ton âge, surtout les garçons. Et ça t’exaspères, leurs rires gras dans tes histoires et le long de ton physique. Adolescente. Tu aimerais t’en dépétrer. D’un autre côté, les voir s’écarquiller lorsque tu leur racontes une virée nocturne, un cousin toxico, mais quel trip ! Sentir le prof à côté gerber sa compassion frelatée… toujours le même délice. Le faux-semblant : ta langue maternelle. Comme les naufrageurs bretons, ta voix est un fanal, tu nous diriges sur les récifs de ton mal.

Je pourrais essayer de t’avertir en proverbe. La réalité couche dans le lit du mensonge. Un truc comme ça. Aucun intérêt. Encore une fois, la seule chose possible : être là, intervenir en dépit de notre dignité lorsque ça va trop loin, que ta berlue blesse ; que, dans le rire de tes admirateurs, il y a comme un frisson.

Et espérer te voir émerger de ton adolescence, ton apocalypse.

Paris et le bouseux

Paris,

Viens donc voir par là, on a quelques comptes à régler.

Sais-tu déjà à quel point je suis mal chaussé pour te parler ? La banlieue, t’as pas pire comme No Man’s Land. Pour tes habitants, tu restes un provincial cul-terreux, pour le reste de la France, t’es un de ces petits péteux de la capitale. Je le sais, j’ai connu les deux positions. Mais basta, on doit parler. Je veux dire vraiment. Tu permets que je te pronomme au féminin dis ? Cliché je sais. Mais c’est ta faute. Ville-sorcière.

On y est et tu ne peux plus reculer. Après cette crise que tu m’as piquée lorsque j’ai évoqué Londres. « Pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ? » Déjà parce que Londres ne me les brisait pas, elle. Toi, tu m’as exaspéré depuis le début. Fasciné, irrité, enjôlé, démoli.

On est seul, chez toi. C’est facile de s’en rendre compte. Il suffit un jour de choisir de descendre le boulevard Voltaire. L’asphalte qui mord aux chevilles, les regards qui croisent sans vous toucher, les voitures presque immatérielles. Il ne doit pas y avoir d’accidents, boulevard Voltaire. Ou alors c’est fait exprès. En temps normal, ça vous traverse sans vous toucher. Même les magasins ne sont pas vrais. Des devantures en carton, des décors de théâtre. On pourrait même continuer plus loin, errer sans fin. Faut vraiment s’enfoncer dans tes capillaires pour qu’enfin, des yeux acceptent ton regard. Le plus souvent, ce sera pour s’y mirer.
On est seul chez toi. Sans compte à rendre à personne. Tu te donnes entière et à millions de fois un. Ton armée.

 Je ne l’avais pas vu, le sergent-instructeur dans ton ombre. Sans doute parce qu’il est discret. Et qu’il sculpte les corps et les pensées sans aboiements. Il fait mieux. Il anesthésie. Dans les rues on ne bouscule pas. On ne sent plus la chair des autres. On n’avancerait pas sinon. On ne parle pas fort. On crée son espace sonore. On ne loge pas dans un taudis surévalué. On habite Paris. Ton engeance est survivante. On renonce beaucoup, pour t’occuper. Ça blesse les corps tendre de province. C’est comme ça. Sinon il ne resterait plus qu’à s’écrouler par terre en sanglots spasmodiques. A renoncer, à s’éjecter dans une proche banlieue pavillonnaire, lot de consolation.
Les épreuves n’en finissent jamais avec toi. L’émerveillement te hérisse. Tu attaques par la surenchère. Multiplication de merveilles, flèches de granit, gâteaux à la crème minérale, tunnels secrets, ponts des murmures. Musées à trésors, restaurants-spectacles. Comment veux-tu que la respiration reste coupée, les yeux écarquillés plus de six mois ? Si l’on n’est pas exceptionnel – j’en connais – l’innocence s’émousse et il faut vraiment de sacrés paradis artificiels pour ressusciter le goût.
C’est pour ça que j’ai alterné entre l’ermite et le flambeur. Que je me suis gavé de cette cours des miracles où tes minis-jardins jalonnés de ruines me faisaient hurler d’extase, mais moins que ces librairies cachées où le temps s’arrêtait. Avant de me retirer dans la mini-chambre moquette beige. Le temps que le vertige s’arrête, le temps de retrouver les sens, l’humain. J’ai fui la morgue, je fuis bien. Elle ne m’a jamais rattrapé.

Toi si.

Quand j’ai cru te quitter tu m’as fait le coup de la sirène. Tu as dû sentir que j’attendais du subtil, de l’intangible. Alors tu es passé au plus grossier : la nostalgie. Et ça a mordu. La nostalgie qui ne lâche plus prise, ville folle. Ca t’amuse hein ? D’aller te refléter jusque dans une collègue cheveu rageur, poignets enlacés, tatouage vigne vierge. Ou quand tu te la joues intello. C’est là qu’est l’intelligence, le rythme, c’est là que tu deviendrai digne, enfin. Au milieu de ces êtres improbables incroyables. Tu miroites le regret. Jusqu’à ce que je supplie, que mon plus cher désir ne soit plus que celui-là : céder. Pour qu’une fois exaucé, je recommence à te maudire.

La lutte d’une existence. Pour toi une respiration.

Mauvaises lectures

   Ils sont là. Cachés dans un coin de la bibliothèque. C’est moi qui les dissimule, ils ne s’en froissent pas. Pas susceptibles. Ils en ont vu d’autres, des bien pires. Ils sont trois, couvertures démolies, pages en vrac. Rien ne leur a été accordé, pas même la qualité des matériaux. Trois volumes d’une même histoire. Celle de ma Lecture. Oui, des fois on ne peut pas railler la majuscule.

J’ai acheté le premier, je m’en rappelle, au supermarché à côté du collège, là où les gens populaire – je n’étais pas un gens populaire – allaient sécher leurs après-midi de cours. Mes parents avaient fait la gueule, le corsage osé de la nana sur la couverture avait dû leur envoyer d’inquiétants signaux quant à la qualité de l’oeuvre. Ils n’ont pas dû comprendre pourquoi leur fils, alors dans sa période Arsène Lupin, repartait dans des délires de guerrières à gros lolos. Mes parents sont des gens biens, des fois ils acceptent de ne pas comprendre, il m’ont donc laissé acquérir Les liens d’Azur.
Les liens d’Azur fait partie d’un cycle écrit avant tout pour promouvoir les produits d’une licence médiéval fantastique. C’est dire si la qualité littéraire doit arriver assez bas dans le cahier des charges. Je l’ignorais – et n’en n’avait cure alors – et me suis plongé dans les aventures de la bombasse à gros seins.

Ce ne fut pas une révélation ou un coup de foudre. J’y ai trouvé ce que je cherchais. Des fracas d’épée, des boules de feu qui volaient dans tous les sens et par-dessus tout, la connivence. La connivence avec des personnages totalement improbables mais qui, dans un coin de mon cerveau, prenaient vie et parlaient avec leurs mots à eux. La guerrière, donc, son amoureux transi de magicien, la femme ménestrel lunatique, le dragon aigri… Mais il y avait un truc qui gênait. Un truc qui s’est révélé à moi lors de la lecture du second tome. Un délicieux méli-mélo ou les sorciers maléfiques pâlissaient vachement au regard des intrigues familiales dont était victime le héros du second volume. Et j’ai compris. Que les mots n’allaient pas. Que, quand au comble de la colère, la tante Dorath « informe » son neveu qu’il est un imbécile, ça ne marchait tout simplement pas.
Jusqu’ici, les mots n’étaient que des briques. Un peu Bernard Werber sur les bords, toutes les cochonneries stylistiques étaient bonnes si ça « racontait une histoire ».

Et puis il y a eu ces êtres de papier.

Giogi d’Eperon de Wyverne et ses parents méritaient mieux qu’une colère qui « informait », qu’une douleur qui « faisait mal ». Les mots se sont révoltés, se sont montrés un à un chacun son importance.


J’ai entamé le troisième volume en tremblant de rage. Que ces auteurs à la noix et leur traducteur payé en fayots trahissent comme ça leurs bébés. En empilant les noms, en lacérant les subordonnées, en tassant les adverbes. J’en aurais rayé des phrases, n’eût été la crainte de bousiller définitivement les pages jaunâtres. Mon instant Chloé Delaume sans l’être. Les mots n’ont pas cessé de raconter. Mais ils ont commencé à dire et ça c’était le miracle qui ne pouvait arriver que dans l’antre d’une sorcière nymphomane. J’ai appris à lire.

« La trilogie de la pierre du Trouveur » a voyagé en silence de cartons en bibliothèques. On n’abandonne pas ses vieux compagnons. Ou ses mentors.

Parce que oui. Le seul personnage qui traverse intégralement les trois volumes est une sorte de hobbit barde. Un peu conteuse un peu voleuse, elle raconte les mensonges auxquels elle croit le plus.

Elle s’appelle Olive Samovar.

Engagez-vous qu’ils disaient

   Je suis grave une groupie.

A vingt-neuf ans et des bananes ça commence à la foutre mal mais c’est comme ça. Je tombe régulièrement raide dingue de gens. Anonymes, amies, collègues, connaissances, blogueurs, commerçants, j’en passe et des plus honteux. Je trouve tellement d’extraordinaire dans ce bon vieux genre humain que je pourrais passer mes journées à sourire en allant d’une personne à l’autre tout en agitant les bras. Je ne vous raconte pas les trésors de maîtrise qu’il me faut pour garder mon apparence de type posé et ténébreux (ce serait fort urbain de cesser de vous marrer, là au fond). Ce doit être ma traduction du mot anglais « crush ». Comme je l’avais déjà évoqué dans un billet précédent, il est des gens qui rendent la réalité tellement plus riche que je n’ai d’autre ressource que de tomber dans une grande flaque d’admiration.

Eh ben des fois, ça craint.
Ca craint parce qu’à ces gens là, il n’y a pas grand-chose d’autre que je puisse offrir qu’un « oui », béat lorsqu’ils ont une demande.

Et lorsqu’on béate, on accepte parfois des trucs limites. Par exemple, juste par exemple, accompagner des élèves dont on souhaiterait que certains finissent au fin-fond d’un puits rempli de crocodiles et de jeunes UMP, à une conférence. Un mercredi soir. En car. A une heure du collège.

Oui je sais, c’est tout ma faute. Et finalement c’était assez rigolo. En bonus, ça m’a plutôt fait réfléchir. Le thème de la conférence suscitée – rien de sexuel – était la notion d’engagement. Notion explorée à travers les interventions de résistants, de représentants d’associations humanitaires ou caritatives, de militaires… Le fil des discours (trois heures tout de même) m’a permis quelques échappatoires dans mon petit monde. Parce que finalement, je crois que la notion d’engagement me met mal à l’aise.

Non pas que je méprise le fait de mettre ses intérêts personnels de côté pour servir une cause que l’on estime digne d’intérêt. Ces visages qui se succédaient sur scène avaient cela en commun qu’ils semblaient habités par un but, une vision. La tranquille certitude de savoir comment ils veulent voir le monde. Et c’est en cela que nous différons.

Je ne sais rien.

Le monde, la géopolitique, les conflits d’intérêts sont pour moi des concepts qui me dominent de plusieurs dizaines d’années lumières. Comme le dit l’Antigone de Bauchau mieux que moi « je ne suis pas fait pour les grands mots et les grandes pensées. » Nous vivons dans un monde terriblement complexe et que chaque tentative que je fais pour le comprendre me plonge dans un nouvel abîme de perplexité. Trop. Trop de paramètres à prendre en compte, de facteurs contradictoires, de lecture entre les lignes, d’anguilles sous roche. Alors prendre une direction précise sous l’égide d’une organisation qui a, elle, une vision bien précise des choses me semblerait malhonnête. Mes idéaux sont trop petits, trop instantanés pour être partagés. Agir au jour le jour je peux faire. Aider, donner un coup de main sur le moment, évidemment. Mais me lancer dans quelque chose de plus grand me paralyse. J’ai tenté deux expériences, l’une politique, l’autre syndicale, elles se sont vite terminées. Dans trop de réunion j’entendais des tentatives d’interpréter des textes et des idées afin qu’elle rentre à peu près dans la ligne des organisations. Des idées tellement dépiautées qu’elle finissaient par ne plus rien dire. Et si je soutiens tous les mois une association caritative, ce que la personne qui m’a démarché avait un regard et une voix magnifiques. En vérité, le seul engagement de longue durée et indéfectible que je me connaisse, c’est celui que mon personnage mort-vivant du jeu vidéo World of Warcraft a pour sa souveraine, la reine banshee Sylvanas Coursevent. J’en profite pour signaler qu’avoir une présidente avec un nom qui pète comme ça serait quand même grave la classe.

Pourquoi vous faire bâiller avec ça ? Pour la simple raison que je pense être très banal. En ces temps de pré-scrutin, on ne cesse de nous bassiner avec le désamour des français pour la politique, pour la démocratie, et j’en passe. Je vote. Mais avec des oeillères. Les enjeux et les conséquences à long terme de telle ou telle politique, je ne parviens pas à les envisager. Et il m’arrive de penser que si j’y arrivais, je me comporterai comme le personnage de Francine dans American Dad qui ressort de l’isoloir sans avoir voté en hurlant « vive la démocratie ! ».

D’autres, sûrement, on plus de courage ou de lucidité que ma petite personne. Et c’est sans doute l’un de mes échecs de ne parvenir à prendre parti que pour ce qui ne me concerne que directement, ce qui parle à mon ventre et à ma tête. Et, prof toujours, j’ose espérer donner à mes élèves les outils qui leurs permettront, eux, de voir un peu plus large. Et de me dépasser. Après tout, être nocher, il y a pire comme destin.

Pourquoi t’es prof ?

Tiens oui. Ca fait un moment que la question n’était pas ressortie. C’est donc à la bienveillance de l’un de mes chers lecteurs qui, en substance, m’a gentiment fait remarquer que si je n’aimais pas mon boulot, je n’avais qu’à en changer, que je dois ce billet. Dommage qu’il ou elle ait omis, sans doute épuisé par sa prose, de signer de son nom : comme le disait ce cher Desproges, c’est fou comme les gens courageux sont étourdis.

Mais enfin. Où ai-je écrit que ce job, je ne l’apprécie pas ?

Alors oui. Après lecture de certains billets, on peut deviner que je gagne ma vie à empêcher une horde de monstres adolescents de briser les porte de leur collège pour apporter ruine et désolation à la civilisation telle que nous la connaissons. Je signalerais seulement que ce blog est avant tout à vocation cathartique. La frustration, la colère et le ressentiment font plus de bruit que la satisfaction. Que l’on apprécie comme un bon bouquin, en silence dans son coin. Sans compter que le bonheur, c’est quand même très chiant à raconter. Les Rougon-Macquart à qui il n’arrive rien, ça donne Jalna. Mais en ces temps de fête et de galéjades, je vais déroger à la règle et répondre à cette question qui, je n’en doute pas, hanteuh vos jours et vos nuits :

Comment peut-on être enseignant ? (Ah, on me signale à l’oreillette que la famille Montesquieu souhaiterait un entretien à la fin de ce soliloque…)

   On peut être enseignant par nostalgie. Je pense que ce n’est pas un hasard si la majorité des profs se recrute au sein d’une population n’ayant pas posé de soucis à l’école. Mon parcours scolaire a été à l’image de celui de beaucoup d’autres élèves, ni pire ni meilleur. Il y avait les matières où je m’éclatais et celles (celle : les maths) où j’avais la nette impression que l’on me parlait en patagon et surtout, où l’on me demandait de répondre en patagon.
Mais au-delà des simples connaissances, l’école était pour moi un sanctuaire. Un lieu où le monde extérieur ne m’atteignait pas, où je découvrais des choses qui n’étaient pas moi, dont je n’avais jamais eu conscience auparavant. Des choses dont je n’avais pas toujours quoi que ce soit à faire dans l’immédiat mais qui rendaient le monde plus grand, tellement plus grand.

Ce simple souvenir est devenu mon moteur. Ma source numéro 1 de motivation. Le collège Criméa est une cour des miracles. On y trouve des gamins exceptionnels, drôles, intelligents, brutaux, brisés, déjà, par la vie, rétifs à tout effort. Pas un seul ne pose le même regard sur ces bâtiments moches qui les accueillent tous les jours. Pour beaucoup, ils sont source d’anxiété.
Je veux que ma classe soit un refuge. Un vaisseau où l’on décolle, où les règles changent. Chacun son rôle et l’on part vers les étoiles. On se dit que la vie n’est pas que   ça. Qu’il existe des histoires qu’on n’aurait jamais imaginé. Que le petit bout de mot que l’on croyait connaître dévoile des sens, des récit incroyables. Que ces bibles indigestes et indigentes, les bouquins, peuvent faire autre chose qu’hurler des formules cryptiques. Racontent un jour où de pauvres loquedus ont vaincu un vampire, où une fille a dansé toute nue sur son bureau, où des dames brunes ont aidé des dames blondes. Etre prof c’est vouloir construire un monde. Avec tout les matériaux possibles. Instructions officielles, affiches, paroles, devoirs, voyages.

Ca exige donc un sacré ego, le mystère des profs blogueurs s’en trouve par là-même résolu. Oser croire que l’on peut faire une différence, aussi minime soit-elle, dans les histoires de gamins avec qui on ne partage rien où presque, c’est d’une prétention pas possible. Même si c’est la mission que l’on peut lire dans notre – inexistant – contrat de travail.

   On peut être prof par admiration aussi. Pour ses parents – parthénogenèse du corps enseignant, évidemment. A les admirer, petit, rédiger marqueurs multicolores, les règles de grammaire, corriger les cahiers de leur belle écriture régulière.
Pour ses profs à soi. Celui qui expliquait Roxane qu’on ne pouvait qu’en tomber amoureux. Celle qui vous a tout expliqué sur une scène de théâtre. Celle, surtout, qui vous parlait sans afféterie aucune, pour qui le français c’était fluide, évident. Qui vous prenait par la voix et vous apprenait à vous exprimer oral ou écrit.

   On peut être prof par empathie. Parce que, d’un bahut à l’autre, il y a les regard des autres. Ceux qui ont choisi le même taf que vous. Avec qui vous allez partager, d’une façon où d’une autre. Les codes de la photocopieuse qui déconne encore. Les nouvelles du week-end. Ou une virée musée-resto qui finit en rires. A se dire que ces gens-là, on aurait pu les choisir, quelles que soit les circonstances. Que peu importe que Bryan vous ait encore claqué dans les doigts et ait déchiré sa copies avant de claquer la porte. Que même si on se sent submerger devant ces kilos de papiers à annoter. Quelque part, il y a de l’humain.

C’est pour ça, finalement, que je suis prof. Pour être un maillon. Un maillon qui gueule, qui en chie, qu’on sollicite un peu trop, ou pas selon son mode de conception. Mais qui participe à ce grand truc mal foutu qui s’appelle la société humaine. Et qui espère juste, en retenant les bons bouts de ficelle, que l’on s’arrimera plus solidement.

Et que d’autres conduiront leur vaisseau pour montrer des planètes lointaines, très lointaines, à ceux qui les suivent.

… Et je vous avais dit que le bonheur, c’est chiant !

Diva

Ce qu’il y a de bien, lorsque la trépidante vie à Education Nationale-land daigne te laisser quelques instants de répit, c’est que tu recommences à voir les gens. Je veux dire vraiment.

Et parfois, lorsque tes yeux s’ouvrent, tu rencontres un mythe. Un rêve de gosse.

Diva.

Deux syllabes. Seulement deux, c’est quand même dur quand tu as six ans. Que les parents ne te l’ont jamais expliqué, parce que tu es tombé dessus tout seul comme un grand en lisant Fantômette et en te disant que, bon sang, c’est trop bien de savoir déchiffrer toutes ces runes tout seul. Donc il y a le mot Diva. Que tu ne comprends pas très bien alors tu imagines. Et cette image-là te poursuivras lorsque, vingt-trois ans plus tard, tu expliqueras le terme à Catiua qui l’a entendue sur TF1 monsieur.Ta définition, toujours en premier.

Diva : personne de sexe féminin, pour qui la réalité est trop petite.

Faut croire que l’on a de sacrées intuitions à six ans. Une diva, j’en ai rencontrée une vingt-trois ans plus tard, quelques jours après avoir expliqué le terme à Catiua.

Diva m’a parlé en premier. C’est rare. On s’habitue à être monochrome. A faire le premier pas. C’est un réflexe acquis. Pas cette fois-là. Diva m’a pointé du doigt et m’a donné rendez-vous. Comme ça. Et peu importe que ledit rendez=vous ait été remis mille et une fois. Il est arrivé, tranquillement. Inexorablement. Bien sûr je ne savais pas encore qui j’allais rencontrer ce jour-là. Diva je la connaissais, une fois encore, cachée à travers des lignes qu’elle raconte à qui veut bien se laisser magnétiser. Alors il m’a fallu un moment pour comprendre. La voir.

Diva est grande.

Diva est si grande qu’elle rend boudeuses les perspectives de la ville. Magnanime pour les bâtiments, elle m’avait donné rendez-vous, bien sûr, entre un opéra et un phallus de pierre. A eux deux, ils ont à peu près réussi à soutenir la comparaison. Diva s’est arrêtée entre les deux. M’a souri. Et a décrété dans un langage humain qu’on allait prendre un verre.

Je fais rarement bonne impression au premier abord. Là, ça a été pire que tout. Parce que mes neurones grillaient à tenter de faire rentrer cette apparition dans ma réalité. De ses vêtements de princesse de l’espace à son maquillage de contrées lointaines si lointaines. Tout ça dans un grand éclat de rire. Mais j’ai embarqué quand même. Pendant une heure on a parlé. De tout, de rien. Des milliers de poussières dont discourent les humains en général et les amis en particulier. Et chaque mot, chaque anecdote, elle le déguisait d’une de ses excentricités. Même le café s’est pris au jeu et cette station à boissons toutes faites a décidé de ressembler à un boudoir version trash=branchée.

Et lorsque Diva s’est enveloppée dans ses draperies, qu’elle a quitté les lieux en laissant dans son sillage un parfum qui faisait crépiter les neurones, elle s’est retournée vers l’assemblée et a dit au revoir.
C’est là que quelque chose a changé.

Diva : personne de sexe féminin, pour qui la réalité est trop petite, mais qui ne s’en aigrira jamais.

Parfois on rencontre, par accident, des personnages mythiques, qu’on a attendu toute sa vie. Et une ou deux fois dans une vie, ils sont à la hauteur de leur légende.

Négatif

Ça se passe en ville. Intérieur nuit. On m’a invité, j’ai accepté, même si ça grattait aux entournures. Pour la birthday girl. Par curiosité. Et aussi, parce j’ai un soupçon. Quelque chose qui titille depuis plusieurs semaines. Assez pour traîner mes cernes de Noël jusqu’à cet intérieur bois-nuit.
Au comptoir bois, Jessica Rabbit. Elle rayonne, heureuse. Sourires, plaisanteries, visages. La sensation un peu grisante de ne pas avoir à être moi-même pour les heures à venir. La fête entame sa première gigue, je me présente à unreine pas encore décapitée.

« You had plenty money, 1922. »

Les voix s’élèvent en volutes d’alcool. Et je voyage dans le passé. Longtemps, très longtemps que je n’ai pas fait sa fête à la capitale. Paris sait recevoir, y a pas à dire, que vous soyez étudiant ou pianiste de jazz. Un empereur romain confirme, je ne m’étais même pas rendu compte qu’il était entré. On discute temps qu’il fait et conquêtes de l’Égypte. Pas facile avec la crise, tout fout le camp et Cléopâtre s’est fait la malle. Alors que je lui conseille de laisser tomber les colonnades pour un truc plus post-moderne, le portier introduit un visage de plus. L’attendu.

« You let other women make a fool of you 

Why don’t you do right, like some other men do? « 

Feu d’artifice sous mon crâne, même le filtre d’internet ne m’a pas trompé. Ce type est un masque. Le champagne aidant, je dirais même l’un de mes masques. Les pupilles par en-dessous, me revoient un regard. Celui que j’ai croisé deux ans durant, dans le miroir de chez Monsieur S. Iris par en-dessous, toujours. Épaules en arrière. Les lèvres se voudraient en sarcasme. Ça foire. Unique – notable – différence, il est beau. Mais il fait de cette beauté-là un principe d’exclusion. J’ai du le fixer avec un peu trop d’enthousiasme. Il me renvoie une oeillade vaguement dégoutée avant de faire signe à Lady Gaga et de saisir un verre à cocktail. Il en renverse sur sa veste, noire et mal coupée.

 » Get out of here and get me some money too« 

Il ne le sait pas, il s’en moque, il est, entre autres, une mue. Quelque chose que j’ai fui. Paris m’avait enserré. Je me suis rongé la patte et j’ai boité un peu plus à l’ouest, Tournesol avait raison. Entre le buffet de hors d’oeuvres et les patates, je l’observe à nouveau. Il a choisi sa cour, si on prend une photo (on prend une photo) il apparaîtra à son avantage. Plus que son alter hugo, une tranche de rosbif échouée sur l’épaule – la reine a déconné – riant gentiment d’une blague de Lynette Scavo. Qui s’est gourée dans la chute, ça n’était pas trois bonnes soeurs mais un singe en fait. Je pourrais passer une soirée qui construit. Qui fait du bien. Je pourrais me lever demain, des projets plein la tête, libre de la plus petite obsession. Mais merde, ce ne sera pas revenu au collège Criméa que je rencontrerai mon négatif. Sourire de celui qui s’apprête à pousser le Ming du salon. Je me pose à ses côtés.  Lui lance un vague compliment à peine décongelé. Il se jette dessus en affamé.

« You’re sittin’ there and wonderin’ what it’s all about

You ain’t got no money, they will put you out 

Why don’t you do right, like some other men do? 

Get out of here and get me some money too »

Il lui faut trois mots, je pense, pour me cerner. Me faire rentrer dans la catégorie nounouille de banlieue – ascendant province – qui fait de son mieux mais dont le handicap de base l’empêche de prétendre à davantage que chef d’atelier cotorep. C’est vrai. Je faisais ça. Bon sang quel vertige c’était. Définir le monde par cases, se prévaloir, au détour d’une phrase, d’une quelconque ascendance, on a l’aristocratie que l’on mérite. La nounouille de province voit celui qui, le temps d’une soirée, s’improvise son mentor, danser au rythme de  ses questions. La nounouille de province qui hoche la tête devant les perles de sagesse généreusement distribuées.
Le négatif, une jambe artistiquement croisée, évoque des projets à la chaîne. Son nom, une marque. Une assurance cynisme, contre la médiocrité actuelle. Je me retiens de lui sourire avec la tendresse que j’ai lorsque Morrigan, Troisième R, me montre les poèmes en rimes riches qu’elle écrit contre la société. Avec la tendresse que j’ai lorsque je relis le dossier de textes 2006 de mon ordinateur.
Il parle depuis trop longtemps. Je pense qu’il va se détourner et interpeler quelqu’un histoire de montrer, faut pas déconner, que son temps est précieux. Il se détourne, interpelle quelqu’un. Faut pas déconner, son temps est précieux.
Il y a ce moment, fin de soirée. J’ai un peu perdu le fil dla conversation, la faute à deux évadés d’Orange Mécanique qui disloquent Miss Piggy. Le négatif me fait l’honneur d’une accolade. Je crains un peu. Je m’attends à ce qu’une Delorean ou une cabine téléphonique m’écrase pour supprimer le paradoxe temporel.

Rien.

Juste deux corps. Je regrette un peu. A l’époque du numérique, les négatifs ne sont plus que joujoux de puristes ou de nostalgiques. Mon passé ne raconte plus grand-chose. Une distraction de soirée. Je relève la tête, et l’aperçoit s’appliquer à être odieux avec une escort-girl. C’est laborieux. Pendant ce temps, un peu, je vieillis.

« If you had prepared twenty years ago

You wouldn’t be a-wanderin’ from door to door 

Why don’t you do right, like some other men do? 

Get out of here and get me some money too. »