Quatrième

Ami lecteur, si tu as un jour des enfants et que tu les scolarises pendant leur Quatrième, tu es un bourreau tel qu’à côté de toi, l’Inquisition Espagnole, les Khmers Rouges et le Club Dorothée, c’était du pipi de chaton. 
L’élève de Quatrième est un mythe. Un truc improbable, qui terrorise des générations de psychanalystes, qui rend fou ses géniteurs et qui rend les enseignants dépressifs. C’est à cet âge-là que se situe le noyau dur de l’adolescence. On est pile entre le gaminou qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive et l’adolescent, prêt à s’opposer à n’importe qui et n’importe quoi parce qu’il est en colère. Que c’est cool. Que la vie est un gouffreuh sans fin. On parsème bien entendu le tout d’une généreuse dose d’hormones pour le goût et on saupoudre de fond de teint pour les gamines.
Une classe de Quatrième, c’est un régiment que Sauron n’aurait pas dédaigné pour aller taquiner son vieux pote Gandalf.
Exemple totalement fictif d’une composition de classe de Quatrième, qu’on appellera la Quatrième Mauve à Paillette. 

– Les deux ou trois ahuris qui, de la Sixième à la Troisième, resteront de toute façon polis, gentils, respectueux et travailleurs. Je vous aime les ahuris.
– Celui dont le corps grandit plus vite que la tête : ça te donne une sorte de grand échalas à la voix qui fait le grand huit, qui va ricaner en piquant son stylo quatre couleurs au copain (un jour je démontrerais aussi pourquoi le crayon quatre couleurs devrait être interdit par la convention de Genève).
– Celle qui découvre le maquillage : repérable par les nuages de fond de teint qui l’entourent et sa ressemblance avec Lady Gaga qui se serait apprêtée dans le noir, bourrée avec des moufles. Pour lui faire une blague, soutirez-lui discrètement son miroir de poche. Fou-rires (et geignements) garantis.
– Celui qui est très très content d’étudier la reproduction en SVT : son cartable est une mine de, au choix : magazines playboy piqués au grand frère (ou achetés par les parents -_-) / dessins lui garantissant un grand avenir dans la BD pour adultes / liste de site Internet qui feraient rougir Larry Flint. Il ricane pas mal aussi, lorsqu’on étudie les « dames toutes nues » de l’Antiquité. Par contre, qu’une fille lui adresse la parole et il se sauve en courant.
– Celle qui se rebelle (version TF1 et NRJ12) : t’façon elle s’en fout genre. L’école c’est trop un truc qui sert à rien. C’pas comme ça qu’elle arrivera à un casting hein. T’façon les profs non mais c’est genre des gros losers de la laïfe quoi. lol Se remarque souvent à son cerveau qui lui coule par l’oreille.
– Celui qui se rebelle (version Canal + / France Cul) : la vie n’est que désespoir, l’école, ce carcan, nous brime. Mais ce qu’elle nous retire vaut-il la peine d’être vécu ? Je devrais me lancer dans la rédaction d’un roman traitant de ce sujet. Mais pas ce soir, je dois terminer Final Fantasy XVI.
– Celle qui est devenue adulte : elle n’a rien demandé mais c’est arrivé comme ça. Du coup elle se demande un peu ce qu’elle fait là. En général, comme elle est adulte, elle comprend rapidement. Se marre de l’ironie de la vie. Elle a tendance à faire diminuer ta consommation de Prozac, surtout en conjonction avec les deux ou trois ahuris.
– Celui qui découvre qu’il a un corps : et qu’il convient d’en prendre soin, mais selon ses critères à lui. Critères qui incluent souvent une dose de gel suffisante pour colmater les fissures de la Grande Muraille, T-Shirt XS avec des imprimés dorés si possible et attitude relax (se balancer sur sa chaise et finir par se péter la figure sous les cris réjouis des autres).
– Celle qui lit des mangas (variante : celle qui a lu Twilight) : elle porte des tenues qu’on n’oserait pas dans un cosplay, remplit ses marges d’ados sexys (prononcez : anorexiques). Ses crayons se terminent tous en pompons, elle se fait des couettes et dissimule dans son sac une méthode Assimil de japonais. Parlez-lui de Kaori Yuki, ses yeux s’allumeront et, pour vous, elle lira Guerre et Paix dans le texte.
– Celui qui déteste tout le monde : Il vous transpercera du regard quand vous lui direz bonjour, balancera sa chaise par terre si vous lui faites une remarque désobligeante, hurlera pour s’expliquer. Soit il en joue soit il souffre vraiment. Petit côté roulette russe quand on lui adresse la parole.
– Celle qui découvre la culture geek : et qui va commencer à parler un langage totalement incompréhensible à base de meme, de leet, de Star Trek et autres trucs. Elle se marrera en vous rendant une rédaction en klingon en disant qu’elle vous aime bien parce que vous regardez The Big Bang Theory, elle l’a vu en piratant votre profil Facebook.

– Celui à qui on a greffé un téléphone portable : c’est son deuxième – seul – cerveau (copyright Cougar Town). Il lui est très difficile de s’en séparer durant les cinquante-cinq minutes qui composent un cours. Non mais. Cinquante-cinq minutes quoi. Sans savoir qui est la bonnasse qu’a croisé Bilal dans le RER, chez qui on va en soirée ou toute autre information vitale.

On pourrait continuer pendant des heures. Et tout ce petit monde, tout à la découverte de ses passions et de ses pulsions, papote joyeusement, en se demandant vaguement ce que font ces hurluberlus qui agitent leurs bras en tout sens et en écrivant des trucs sur des supports. Bref, la Quatrième c’est l’âge où l’on découvre qu’on peut utiliser son cerveau pour tout un tas d’autres trucs que la culture et l’apprentissage – ce qui n’est pas un mal en soi – et que l’humain n’est pas fait pour travailler : la preuve, ça le fatigue. 
Du coup on cravache, en s’époumonant sur tous les tons qu’il serait quand même un tout petit peu bon que, pour profiter de leurs nouvelles découvertes, ce serait bien qu’ils se bougent un tout petit peu.
La Quatrième… Le chaos originel et cthulhien. 
Enfin… Par honnêteté, on doit à l’Histoire de dire que c’est quand même une Quatrième qui m’a donné l’envie d’enseigner. Première classe, sacrifiée à mon incompétence de débutant. Le même genre que ceux décrits plus haut. Peut-être un peu moins bruyants, un tout petit peu plus réceptifs au fait que oui, cet adulte raconte parfois des trucs qui ne méritent pas l’opprobre. Une classe coup de coeur, avec qui aujourd’hui, je conquerrais le monde et au-delà.
Je vous laisse, j’ai mon fléau d’arme à rémouler, le vendredi après-midi fut épique.

A l’eau-forte

J’ai beaucoup d’affection pour les gens beaux.
Cette révélation m’est tombée dessus, la sotte, lors d’une étude de texte avec mes 3e X-men (faudra que je vous parle de mes 3e X-men, qui m’ont fait retrouvé la foi en l’humanité en général et l’enseignement en particulier). On dépiautait un célèbre extrait d’Eugénie Grandet (faut cliquer sur « Eugénie Grandet » une fois dans le site). Sous mes yeux émerveillés, débat acharné pour déterminer si la drôlesse est une déesse ou un laideron. Et puis Morrigan prend la parole. Morrigan ne parlait jamais l’année dernière. Elle était la chose d’une sotte de première qui la ridiculisait à la moindre syllabe voisée. Cette année, Morrigan s’exprime. Chaque question, chaque remarque est un bijou travaillé qu’elle offre timidement.
« Le problème n’est pas sa beauté, le problème c’est qu’à force de fuir, elle n’existe pas. »
Hormis le fait qu’une élève de Troisième soit capable de s’exprimer sans référence à la téléréalité ou sans traiter la génitrice d’un camarade de pourvoyeuse de services de très très grande proximité, c’est qu’elle a mis en mots un truc autour duquel je tournais depuis longtemps.
J’ai besoin de gens beaux, via rétine, cornée, fantasmes ou peau, parce qu’ils cessent de me faire douter. Les gens beaux, mes gens beaux, font advenir la réalité. Ils occupent l’espace, et le monde, autour d’eux, s’impose en évidence. Etre en leur présence, c’est cesser, un moment, de lutter, pour bâtir des certitudes sur des fondations de sable. Ca vaut bien des sacrifices.
Exemple le soir même. Je subis le clip désolant de la non moins désolante dernière guimauve musicale de Mika. Fanny Ardant s’y est retrouvée mêlée dans j’ignore quelles circonstances. Un peu après le début, un plan très rapide la montre en train d’étendre les bras, parodie d’envol. Le geste est posé, évident. Il existe et me boxe dans les cordes. On ne devrait jamais étendre les bras autrement.
Cela explique sans doute l’effroyable proportion d’acteurs au physique dérangeant. Indépendamment de tout pif en biais, de regard torve ou de cheveux gras, ils ont cette grâce suprêmement injuste : ils savent faire advenir un moment. Ils le rendent vrai, donc mémorable. Il y a tant de déchet dans la mémoire, un ruban de milliards de pulsations qui ne mérite même pas qu’on en parle. Et qu’une personne soit capable d’en arracher un brin, de sauver un fragment du temps en l’habitant me paraît l’une des grandes affaires de l’histoire humaine.
Je ne fréquente pas les autres pour ce trait particulier. Mais je serais hypocrite en disant qu’il ne rajoute pas un sacré plus à nos relations. Passer une soirée près de chez les morts en compagnie d’un couple magnifique brûle suffisamment la rétine pour avoir sous la paupière de quoi tenir pendant un bon moment. Se baigner aux rayons du sourire de certains collègues est un énergisant puissant. (oui, certains profs sont à tomber par terre, une chance que j’ai toujours une connerie sous le coude pour le masquer…)
Après, quand on est capable de convaincre l’un de ces êtres-là de partager votre vie… mais passons.
Et puis les gens beaux ont cet effet souverain de me réconcilier avec moi-même. Mon histoire commune avec le corps que j’habite est pour le moins cahotante, nous vivons aujourd’hui sur la base d’un motus vivendi fort bancal. Mais il y a des moments où je me rends compte. Que je peux tisser certains brins de cette grâce-là. Qu’il y a un geste, un mot, un rire. Qui résonne à l’unisson parfait de cette réalité. Que je sors du flou, de l’à peu près, mon domaine. 
J’avais prévu une suite, une série de contre-arguments, pour tempérer la naïveté confondante de cette éloge. Je me tairais. Il y a des êtres à l’eau-forte qui maintiennent en place ce que l’on nomme réalité. C’est suffisamment gigantesque pour que l’on se taise.

Du K au C

Ca n’a échappé à personne, je joue à des jeux vidéos. Ne fuyez pas, ça va vous intéresser aussi.
Dans quelques années, je ferai la fortune de nombre de psychanalystes, qui se pencheront sur ce besoin compulsif de diriger de petits personnages dans des buts divers et variés, sauver la princesse, le monde, retrouver une civilisation perdue ou un homme politique intègre. 
Pour le moment je ne me l’explique pas. C’est un fait et c’est comme ça. Un fait un peu honteux quand même. Les joueurs de jeux vidéos, même s’ils tendent désormais à constituer une majorité, ne s’affichent pas en tant que tel. C’est un passe-temps un zeste immature sur lequel on ne s’étendra pas trop longtemps sous peine de se voir attribuer la vignette « geek », « nerd », « no life » ou toute autre expression anglaise rappelant de façon troublante le bruit d’un lavabo qu’on débouche. 
Les producteurs de loisirs vidéoludiques ne se posent pas cette question. Et ils n’ont aucune raison de le faire. Leur commerce est florissant, leur marge de manoeuvre de plus en plus importante, ils sont l’uns des marchés les plus dynamiques et inventifs qui soient.
Seulement voilà, il y a toujours des originaux.
Ces originaux, ce sont les membres de la société Atlus, dont je n’évoquerai pas ici le travail parce que ça n’est pas l’endroit. Mais le fait est que leur fond de commerce est l’inhabituel et le bizarre, dans l’univers des pixels. Mythologies et religions passées à une drôle de moulinette, théories freudiennes et jungiennes bizarrement adaptées dans un monde de mysticisme et de violence… Leurs champs d’expérimentation sont multiples.
Et puis il y a eu ça (attention les yeux, pour les non-initiés, c’est violent).
Non, ça n’est pas ce que vous croyez.
Catherine est un jeu de réflexion, un peu comme Tetris. Je vous jure que c’est vrai. Annoncé à grand renfort d’imagerie olé olé, ce jeu – qui renferme autant de scènes osées que j’ai de chances de voter Sarkozy en 2012 – est une curiosité totale.
Dans Catherine, vous incarnez un trentenaire un peu branleur, Vincent. Vincent c’est l’archétype de… eh bé du trentenaire d’aujourd’hui en fait.
Vincent n’est ni un héros en costume moulant ni une créature androgyne mystérieuse. Vincent est un programmateur dans une société d’informatique, dont les journées consistent à bosser, se retrouver le soir avec les copains du coin pour picoler, et dormir.
Ah et Vincent a une copine aussi. Katherine, la donzelle à droite sur l’image qui vous a brûlé la rétine. Et Katherine aimerait bien se marier, avoir des enfants, vivre dans un charmant petit appartement, tout ça. Vincent hésite, surtout depuis qu’il a rencontré Catherine, jolie blondinette peu farouche (à gauche donc), qui lui fait un gringue d’enfer.
Et c’est l’essentiel de l’histoire.
Ouais, ici, la sauvegarde du monde ou le plus gros score ne va pas vraiment faire partie de vos priorités. Votre but est plutôt de guider Vincent dans les méandres de ses problèmes de pauvre type. 
Problèmes qui le poursuivent la nuit.
Les phases durant lesquelles on joue vraiment se passent durant les cauchemars du héros. Vincent se rêve dans une tenue fort seyante, au pied d’un mur composé de blocs géants. Sous lui, le sol se dérobe, sa seule issue étant de constituer un improbable escalier à l’aide de ces blocs. 
Et c’est l’essentiel du jeu.
Catherine est une sorte de métaphore mal foutue – ça reste du jeu vidéo et donc à but avant tout addictif et lucractif – mais dont quelques éclairs redoutables jaillissent. 
Les conversations laborieuses entre Katherine et Vincent, ce couple qui peine à s’aimer, les délires de Catherine – fantasme en dentelle qui vient titiller Vincent, le forçant à boire sa honte jusqu’à la lie – le rêve partagé par tous ces hommes changés en moutons… le tout sous l’oeil ironique d’une présentatrice de télévision qui ne perd jamais une occasion de rappeler en toutes lettres que tout cela n’est qu’un jeu, une émission que l’on oubliera sitôt le bouton tourné.
Et puis, bien sûr, les différents chemins qui permettent à Vincent de quitter le cauchemar. Opter pour Katherine et une vie d’adulte avec tout ce qu’elle a de médiocre, de merveilleux. S’enfuir sur la route du fantasme, plaisir avant tout. Ou accepter de ne pas être prêt à faire un choix. 
Mais au-delà de ça, Catherine, c’est avant tout un jeu sur les codes de cette génération de joueurs. Ceux qui sont maintenant trop vieux pour passer des nuits devant un écran, la manette entre les mains et le feu aux joues. Ceux qui ont dépassé la quête initiatique des princes et des princesses. Les nouveaux adultes, les « actifs », les « grands »… Un hommage nostalgique et rassurant d’Atlus aux premiers gamers : vous avez grandi, vous devenez vieux et un peu cons, mais on ne vous oublie pas. Promis on ne vous jugera pas, la manette entre les mains et le feu aux joues.

The world is my lesbian wedding !

… saluons donc le retour de notre grand jeu concours « trouve la citation et plus vite que ça, feignasse ».
Or donc, circule depuis quelques jours sur Internet en général et les réseaux sociaux en particulier une image d’assez bon goût et plutôt rigolote.
Mon premier mouvement a été, après le rire jovial de circonstance – oh oh oh, mais où vont-ils chercher tout ça ? – de partager, aux côtés des photomontages de moi en train de parler littérature avec Thomas Dekker ou de mes statuts « le prochain qui m’envoie une invitation F*rmville, je lui enfourne son navet virtuel quelque part. »
Et vous n’allez pas me croire, mais j’ai eu comme une hésitation. Non pas à cause de ma haine immodérée pour le footcheball, mais tout simplement parce que le mariage gay, je n’y avais jamais vraiment pensé. Alors certes, c’est peut-être pousser la réflexion un peu loin pour une bête image mais tout de même. Au vu des échéances électorales qui se pressent à notre porte, tout cela mérite peut-être que l’on en parle.
Où l’on remarque que la légalisation du mariage homosexuel est un sujet aussi casse-gueule qu’une visite de DSK à un congrès de Biba. 

Le premier souci vient de tout ce que le mariage évoque. Cette noble institution traîne derrière elle une imagerie impressionnante. Je prendrai très égocentriquement mon exemple. Lorsque je pense mariage homosexuel, les premiers millièmes de seconde, je visualise un mec en robe de mariée. Alors oui, honte sur moi, les intérieurs de mes synapses sont pourris, mon cervelet s’appelle Eric Zemmour. 
Mais tout de même.
Tout de même on nous représente perpétuellement le mariage avec ses afféteries diverses et hollywoodiennes, demoiselles d’honneur, bouquet, église et tout ce qui s’ensuit. Et c’est justement sur ce côté, gnangnan mais incontournable que jouent les homophobes de tout poils à grand renfort de « caricature », « sacrilège » (ça c’est rien que la faute au mariage qui n’arrive pas à décider s’il est un sacrement religieux où une union civile. Il faudrait deux termes différents pour l’un et l’autre), « ridicule », j’en passe et des plus colorés. Que dans les faits, les robes de mariées tendent à être remplacées par des tailleurs et que l’on cesse de jeter du riz parce que Berthe en a reçu dans son oeil de verre ne change rien. Le mariage c’est blanc, souriant, lors d’une journée ensoleillée.
Si l’on tente de se rabattre sur le légal, l’officiel, alors le mariage devient dans l’imaginaire collectif une cérémonie grise et grinçante. Et à ceux qui tentent d’expliquer le contraire, on leur faire comprendre qu’ils sont byzantins, et que le combo PACS + fête entre potes est tout aussi efficace.   
Par ailleurs, à plus ou moins long terme, le mariage est synonyme de chiards à venir. On commence peu à peu à sortir de cette idée, mais elle reste en filigrane. Et là, on ramène sur le tapis le débat de l’adoption – que j’estime nettement plus important, mais ne dérivons pas – ce qui rend la question encore plus sujette à polémique. 
Enfin, on aura aussi les acharnés du code civil qui pointent du doigt deux lignes indiquant que le code du mariage fait référence au terme de « père » et « mère ». Je ne leur ai pas fait l’honneur d’aller vérifier et me contenterai de rappeler que depuis Moïse, nous avons quelque peu évolué et qu’il est nettement plus simple maintenant de modifier la législation qui, dans ma vision bisounours des choses, a pour vocation à s’adapter aux peuples qu’elle guide et non l’inverse.
Où l’Etat se retrouve un peu enquiquiné. Quand même. 

Bien sûr la ligne de défense la plus raisonnable pour les défenseurs du mariage gay est d’évoquer l’égalité des droits : devoir recourir à des biais bancals pour s’unir à la personne que l’on aime est irrecevable dans un état de droit.
Alors le camp des pro-mariage gay lève ses petits poings rageurs vers les fenêtres de l’Elysée et exige des réponse. Demande justice.
Demande justice ?
Quand la confusion s’installe, il est toujours bon de bien écouter les mots prononcés. Et au fil des reportages, des manifestes et des langues qui s’agitent, revient toujours la même demande : « on veut ce que tout le monde a. »
Ha !
Nous y voilà. Le mariage est l’union de deux personnes. Qui vivront ensemble sans que personne ne se pose de questions. Et là, nous touchons du doigt un point essentiel.
Un couple homo. Vivant ensemble depuis plus longtemps que beaucoup de couples hétéros. Le quotidien s’est installé, partage nos vies, tout simplement.
Ou presque.
Parce qu’il reste toujours cette interrogation. A l’arrière du crâne. Quand je lui prends la main en sortant du ciné, que ils s’embrassent dans un lieu public sur un coup de tête. « Qu’en pensent les autres ? » Oh bien sûr c’est fugace. Une fois de plus, quelques millièmes de seconde. Mais des millièmes qui persistent, ne s’effacent jamais.
Légaliser le mariage homosexuel, ce serait peut-être espérer que la loi peut atteindre le fond du crâne. Effacer ces fragments d’instant. En est-elle capable, la loi ? Et je comprendrais, homme de pouvoir, que cette question soit embarrassante, au point d’hésiter à légiférer dessus. 
(bon, même si je pense qu’actuellement, le gouvernement n’a juste pas super envie de permettre aux pédés de se marier, point barre)
On en revient toujours à ce terme galvaudé : le droit à l’indifférence. Auquel les homosexuels devraient avoir accès. Autant que les femmes, les noirs, les beurs, les handicapés…
… et les seigneurs du temps !
Où l’on conclut inutilement

Je pourrais difficilement être contre la légalisation du mariage gay. Parce que ce qu’il sous-tend, c’est avant tout l’espoir d’un changement des mentalités. Alors bien sûr, vouloir s’attaquer aux opinions par la loi a un côté ridicule, mais avons-nous le choix des armes ?
Ma plus grande crainte – comme pour toutes les démarches militantes – est de voir cette demande créer une crispation du camp adverse et donc, arriver à l’inverse du résultat escompté. 
C’est une exigence qui n’aura de sens que si elle s’inscrit dans quelque chose de plus vaste. Une lutte au quotidien, nettement moins sexy médiatiquement que ce genre d’actions (qui restent essentielles je le répète) contre des insultes, des ricanements, ou des regards un brin insistants. 
Plus qu’à changer le monde, finalement.

Bref. J’ai pas trop aimé Bref.

(NDLR : Les passages en italique sont au style direct.)
Bref.
Il y avait une nouvelle série au Grand Journal de Canal +. Avant j’aimais bien le Grand Journal, ça me faisait rire. HA HA HA. Maintenant ça me fait moins rire. Hfffff. Et puis un pote m’a parlé de Bref. Tu vas voir c’est génial ! Mes contacts Facebook ont liké Bref. SuperRondoudou aime ça. Ma corres pérvuvienne connaissait. Même ma grand-mère suivait. Je me suis dit que je n’allais pas faire comme tout le monde et que je ne regarderais pas.

Je suis faible j’ai regardé.
J’ai allumé la télé, Guillaume a dit que vu mes goûts, j’accrocherais pas forcément. T’adores ne pas aimer ce que tout le monde aime. Je suis un adulte je suis sûr de moi, j’ai pas coupé court. Maaaieuh, même pas vrai d’abord. Il a voulu débattre. Cite-moi un truc grand public que t’aimes. J’ai voulu lui dire que j’adore Star Wars. Je me suis rappelé que j’appelle Star Wars la Guerre des Etoiles, que je hais les trois derniers, je l’ai fermé, j’ai regardé Bref.
C’était un épisode qui parlait des trucs qu’on a tous fait. Je me suis dit Putain on dirait une liste Facebook mise en scène. Plutôt me cogner le front contre le lavabo que de rigoler à ça. Ca a parlé de bouffer le papier des sandwichs j’ai rigolé. Je suis allé me cogner le front contre le lavabo. Aaargh puTAIN ! Guillaume m’a regardé en rigolant, il m’a demandé ce que j’en pensais. Je suis un adulte, je suis sûr de moi, j’assume mes avis. Veufffffffmmmm ? 


Je suis allé voir sur Internet. Ils avaient trente-cinq mille fans, six cents conventions prévues, deux-cent cinquante copycat sur Youtube.

Je me suis dit que j’étais vraiment un pisse-froid. Je me suis demandé ce qui me déplaisait dans ce truc. Enfin comme ça vite fait. Hugo il est deux heures, éteins s’il te plaît
Finalement je me suis dit que le truc, c’est un peu comme du Anna Gavalda. C’est super actuel, ça fait pas mal, ça te fait te sentir plein de connivence avec le narrateur et avec plein de gens. Michel vient voir, lui aussi il a des ennuis au bureau. Sauf qu’en plus c’est brancho-trashouille. SuperRondoudou a écrit : ololol le type de Bref se masturbe devant son écran.
Je me suis dit que la connivence j’ai trop rien contre. Après je me suis dit qu’une idée, ça suffit pas à faire un bon truc. Je me suis rappelé les Nuls j’ai ri. HA HA HA.
J’ai pensé qu’il y aurait des trucs valables à la télé à la même heure les gens gâtifieraient pas tellement sur Bref. Et maintenaaaaaaant…. Anne Roumanoff !

J’ai regardé un épisode de Bref. J’ai ri une fois. HAHA. J’ai ri deux fois. HAHA. Le coup suivant encore deux fois. Et le coup d’après aussi. Dans mon classement c’est bien mais pas top. Je regarderai encore ce soir. Parce qu’après il y a Charlotte Lebon. Que j’aime bien, comme peu de monde.
Bref. J’ai pas trop aimé Bref.

Le syndrome de l’anguille

Je vais me plaindre.
Je préfère préciser, il y en a que ça défrise, moi le premier. Mais blog, catharsis, tout ça.
Ca m’est venu dans une de ces magnifiques soirées où, la bave aux lèvres, on reprend brusquement conscience après deux heures de blanc, une copie vaguement annoté sur les genoux et face à vous, Tyra Banks qui explique des trucs sans doute vachement profonds sur la beauté intérieure d’une top model.
Ma maladie a un totem.
Je parle de maladie au sens premier du terme. Ce truc qui m’empoisonne la vie depuis quelques temps, qui me fait spectateur du reste du monde et que je n’arrive pas à définir. Que j’ai du mal-à-dire. Le jour où je pourrai ça sera fini. En attendant je lui ai trouvé un totem.
L’anguille.
Attention que les défenseurs de la poiscaille n’aillent pas en tirer des conclusions hâtives. Je n’ai rien contre les anguilles. C’est juste que je m’imagine refermant mes doigts dessus. Ca serait froid, visqueux, ça se tortillerait dans tous les sens. Finalement ça se barrerait au fond de l’eau en vous laissant les doigts vide. C’est ça le syndrome de l’anguille. Et il s’écrit partout.
– Il s’écrit dans une « affaire qui passionne des millions de français. » Où personne ne jure quand un homme et une femme sautillent autour de la question suivante : « Vous avez foutu quoi, combien de temps, entre la douche et le lit deux places ? »
– Ca s’écrit dans le démenti d’un élève « si j’ai mon matériel mais pas là. » « Où alors ? » « Ailleurs. »
– Ca s’écrit dans les sourires contrits de possesseurs de mètres carrés « on vient de signer avec quelqu’un. Oui entre le moment où vous avez passé le pallier et la fin de la visite. »
– Ca s’écrit dans les « je vous appelle depuis une semaine. Ah vous n’avez pas entendu le téléphone. » adressés aux garagistes.
Les anguilles. Fondues sous leurs écailles. Pour esquiver, éviter le réel. Tordre la question en cul-de-sac, elle n’appellera plus de réponse, fuir la confrontation, s’asseoir sur une fesse pour en bondir à la moindre contradiction. C’est laid. C’est une insulte à la danse, qui rit avec l’espace, qui l’occupe fluide. C’est exister quand ça arrange.
J’aimerais être anguille dès fois souvent. Je n’y arrive pas je dois être jaloux. J’aurais pu pourtant. A huit ans les courbes de croissance me prédisaient sylphide, voué à l’air et aux sommets. L’oracle a foiré, mon élément c’est la terre, le gnome le troll et tout ces trucs pas gracieux-gracieux.
Du coup mes panards s’ancrent dans la réalité. Je me prends les questions pleine face tout en frontal. Impossible d’esquiver du coup on encaisse maladroit. Et tout autour les anguilles qui violent les trois dimensions j’ai commis une faute morale je ne l’ai pas fait pour l’argent. 
On voudrait le poser à plat cet espace d’anguilles leur sortir le réel la réponse des tripes. Mais même si des griffes de trolls parvenaient à retenir les écailles, même si on leur lisait les intestins en fin de compte la page serait blanche.
Les anguilles néantisent la parole. Blanchissent les mots. Pompéisent le langage. 
Quand la langue est la seule chose qui tienne ensemble les morceaux de votre réalité, c’est un affront.
Les anguilles. Me bouffent.

Mes amis imaginaires : chapitre 2, Saule l’Automne

   Je n’ai pas de mémoire. 
C’est peut-être de la paresse intellectuelle, un trouble qui bouffera mes années restantes ou une modeste inattention. Mais le fait est que j’oublie. Dans le désordre si possible. S’accrochent à mes neurones des fragments sans intérêt (la voiture que mes parents possédaient à la naissance de ma soeur était immatriculée 1003 VJ 29), l’essentiel disparaît / est recouvert / sombre.
C’est humiliant. Je culpabilise aussi. Beaucoup. Quelle sécheresse, ce qui me tient de coeur, pour ne pas même archiver ce qui me fait. Quel bordel. 
Des fois je suis sauvé.
Sauvé par cette jeune grand-mère hydrocéphale. Notamment. 
Saule l’Automne est un personnage issu du jeu de cartes à collectionner Magic l’Assemblée. Pour ceux qui n’ont vu dans la phrase suivante que des hiéroglyphes, Magic est une sorte de gigantesque collection de cartes Panini, sauf qu’en plus, lesdites cartes servent à jouer. Le jeu prend place dans un univers médiéval-fantastique très foutraque et Saule l’Automne en représente l’un des habitants.
Je n’ai aucune mémoire.
Sauf que, dans les quelques centaines de cartes qui composent ma collection, je vous invite à en choisir une, n’importe laquelle. Pour chacune, depuis Saule l’Automne, je pourrai vous signaler le moment de son achat ou de son échange – oui, les récrés au collège avaient un petit côté Bourse de Paris slash Souk de Casablanca – depuis la première d’entre elles, en Cinquième, au fin fond du Finistère.
Et à chacune où presque est rattachée un souvenir. Une sensation. 
Je n’ai aucune mémoire et ça ne date pas d’hier. Et donc il y a longtemps, quelque chose a bougé à l’arrière du cerveau. Les bouts de carton glacé sont devenus des ancres. A image à odeurs à texture. A plaisir à douleur à soif à faim. Disque dur fragmenté, chaque éclat coincé dans une carte. Premiers émois d’adoconcert en Allemagne dans une église protestante en briques rouges, préparation du bac L (putain je ne pige toujours pas l’explication de texte) ou retour chez les parents après Paris.
Des fois ça m’arrive. Tout seul évidemment. En tailleur sur le faux parquet, devant les deux boîtes de Jack Daniels. Qui contiennent les héros, les histoires, la magie d’un monde fantasy mercantile. Mais aussi ma mémoire. Un accès immédiat et direct vers toutes les lignes de fuite de mon passé. 
Alors des fois, conservateur acharné, j’agrandis ma collection. Août 2011, mois en rêverie, très vite effacé. Mais il suffit d’une soirée enchantée pour qu’il accède au souvenir.
Saule l’Automne a lancé un sort, en 1995. Le flot de la mémoire s’est solidifié est devenu physique. La sorcière n’avait pas grand matériel à sa disposition, elle a fait avec ce qu’elle a pu. Un jeu de cartes.  
Et depuis. Le musée de la mémoire. Absurde. Inévitable.
« Dans le reflet, elle vit la carapace du monde se dissoudre, révélant sous elle la vérité scintillante. »

Mes amis imaginaires : chapitre 1, GLaDOS

   … ou l’inauguration d’une section toujours plus geek, toujours plus absurde, toujours plus à même de fuir les quelques rares courageux qui viennent encore rendre visite à ces pages.
C’est ici que je lance un coucou enthousiaste à ces vivants sans entrailles – sans entrailles mon oeil – ces personnages inventés par d’autres, qui transitent quelques jours, mois, années par les couloirs de mon imaginaire. 
Et je n’entame pas cette rubrique par l’être le plus touchant, le plus important ou le plus réussi. Je commence par qui je veux. D’abord.
Fiche signalétique

Nom : GLaDOS (Genetic Lifeform and Disk Operating System)
Occupation : Intelligence artificielle, Coach aux méthodes un brin extrême, chef de choeur d’un orchestre improbable.
Issue de : Portal, Portal 2 (jeux vidéo)
Signes particuliers : Pénible. Très. 
Le jeu Portal pourrait être le successeur de Tetris. A savoir que vous entamez une partie, pour voir, vous regardez l’horloge et là, paf, trois heures de votre vie ont été aspirées dans le néant. En gros, vous parcourez des pièces remplies d’obstacles. Vous avez à votre disposition un appareil qui est capable de créer des portails, de deux types : des bleus et des oranges. Toute personne ou objet entrant par le portail bleu ressortira par le orange et vice-versa. C’est bête à pleurer, efficace et bourré d’imagination. Les développeurs auraient pu se contenter de ça. Seulement non. Ils ont décidé – suite à une intoxication au monoxyde de carbone, je pense – d’y inclure un scénario. 
A partir de ce point, les quelques rares qui souhaitent y jouer, allez vous-en, je gâche l’histoire. Eh oui, c’est triste mais c’est comme ça.

Le scénario tient sur un timbre-poste plié en douze. Chell, l’héroïne, est destinée à devenir un cobaye testant la machine à portails sous la supervision de GLaDOS. Et seulement elle (au vu de sa voix de synthèse et de son caractère de merde, on optera pour le genre féminin). Le centre de tests est un désert humain. Et il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que le super-ordinateur y est pour quelque chose.
GLaDOS pourrait être la petite copine de HAL, le monstre de 2001. Avec cette donnée supplémentaire : on a fourni à GLaDOS ce qu’elle appelle un « module de sarcasme », dont elle ne se prive pas de faire usage. Face à cet ennemi omniscient, omnipotent, qui la fait évoluer dans une sorte de supplice kafkaïen, Chell opte pour la meilleure réaction possible : le mutisme. Jamais au grand jamais elle n’ouvrira la bouche pour répondre à GLaDOS, toute entière à sa tâche : quitter le centre de tests.
L’ordinateur sera donc le seul être doué de parole ou presque dans les deux jeux. On sent très vite que ce privilège lui est insupportable. Tout est bon pour faire réagir Chell. De la douceur à la moquerie en passant par la condescendance, GLaDOS est partout. Elle observe les mouvements du joueur, commentant ad nauseam ses moindres erreurs. 
Ca n’est jamais agressif. On ne fait pas perdre ses moyens à une intelligence artificielle, surtout lorsqu’elle a décidé de vous faire craquer. Et c’est de cette torture verbale constante que naît l’hilarité. Plus encore dans le deuxième volet du jeu où, après avoir réussi à désactiver une première fois GLaDOS, Chell est à nouveau soumise à ses épreuves tandis que la voix métallique commente tranquillement que, des deux ennemies, ce n’est pas elle la meurtrière. Pas encore. Et en attendant le moment où l’avatar du joueur décèdera d’une chute malencontreuse ou des suites d’un piège mal placé, la démiurge explore avec gourmandise les ressources de la vexation, du langage et des procédés de style : 
« Vous savez, lorsque j’ai parlé de débris qui trainaient dans le centre tout à l’heure, c’était une métaphore. Je vous identifiais implicitement au débris. Comme je n’étais pas sûre que vous connaissiez le fonctionnement d’une métaphore, j’ai préféré vous l’expliquer. Bien sûr je vous ai à présent vraiment traitée de débris. Ca fait deux fois. »

Le tout énoncé d’une voix monocorde et métallique qui annule toute possibilité de second degré. GLaDOS est hargneuse, pénible, revancharde, elle n’a même pas de corps, mais elle possède une indéniable qualité : elle est la seule à parler. Dans cet environnement inhumain de verre et de métal, elle est ce qui ce rapproche le plus d’une présence. Elle devient tout aussi indispensable qu’haïssable. On attend ses interventions comme autant de récompenses quand bien même elle affirme que « Vous avez la grâce d’un aigle. D’un aigle qui piloterait un dirigeable. »
Peu importe que l’histoire soit par la suite étendue, ou que Chell soit poussée à une alliance improbable avec sa tortionnaire (qui sera un temps emprisonnée dans une batterie-patate, si si) : on est déjà captif volontaire de cette instance désincarnée, dont on jurerait parfois, l’espace d’une picoseconde, que ses insultes renferment une petite part de plaisir.

Le masque


   

    Les Bien-Aimés, de Christophe Honoré, est un film assez raté. Pas suffisamment pour que les dix euros cinquante déboursés me restent en travers de la gorge – c’est déjà une fin en soi – mais assez pour que seules deux scènes se détachent au fond de mes synapses.

– La première, les personnages de Louis Garrel et Chiara Mastroianni font rentrer leurs élèves en cours. Ils se sont disputés un peu avant. Avant qu’elle ne referme la porte, il vient lui faire signe. Elle se lève, glaciale, le gifle. Il a grand sourire absurde. Un sourire qu’on dirait perdu sur la face de chameau contrarié de Garrel. « Putain tu m’as fait peur, j’ai cru que tu ne me parlais plus ! »
– La deuxième, Louis Garrel (encore) et Catherine Deneuve. Elle contemple Ludivine Saigner, le fantôme de sa jeunesse d’il y a loin si loin. Et sa voix doit en franchir, des années, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais plus. » C’est peut-être ça, vieillir.
Le reste est trop frileux, trop pensé pour s’imprimer.
Ou alors c’est moi. Que ces scènes remuent parce qu’elles résonnent contre ma vulnérabilité propre. Qui aime prendre ses aises, s’étendre à l’air libre, souvent. Ca tombe bien, les vacances s’y prêtent. 
Seulement voilà c’est fini.
Sur mon bureau il y a le masque. Pas encore achevé, et de loin. La décoration est encore parcellaire, imprécise. Le masque que j’enfilerai lundi prochain. Enfouir, enfuir les images gnan-gnan ou rococo de mon univers. 
Enseigner, c’est être mis au contact du réel, des réels. Ceux de centaines de mouflets qui ne parlent pas les mêmes images que toi. Souvent tu te dis que si tu parvenais à leur faire comprendre à quel point c’est beau, c’est beau dans ce bout de phrase, dans ce silence, ça débloquerait quelque chose. Tu mettrais le fameux « grain de sable dans la mécanique ». 
Non.
Ca, ça n’est pas de la pédagogie. C’est de l’égoïsme. Penser que l’on pourra partager quoi que ce soit avec les élèves. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre. Et je n’ai pas l’impression de faire preuve d’amertume en l’assumant. 
Enseigner c’est mettre à disposition. Montrer comment ça marche, comment c’est écrit, comment, parfois, ça peut faire pousser des ailes. Mais ne jamais sous-entendre que ça fera pousser des ailes à tout le monde. Que ça doit les faire pousser. C’est lancer toute sa passion corsetée par sa technique, sans jamais guetter l’émerveillement en face de soi. S’il arrive tant mieux. C’est un bonus. 
C’est dur.
Alors le masque. Le sérieux, l’organisation, l’écoute, les sarcasmes. Tout ceci, infiniment loin de moi. 
C’est la fin des vacances, j’ai terminé l’ascension des escaliers. En face de moi il y a le moi masqué professeur. Loin si loin. Et ma voix doit en franchir, des réalités, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais pas. »
C’est peut-être ça, vieillir.

Archivage effectué, don possible

Ca me déchire – entrailles perforées à coup d’ongles rien que ça. Et j’emmerde copieusement ceux qui prennent déjà leur souffle pour me demander ce que foutent mes intérieurs devant la misère du reste du monde. Ils ne foutent rien, c’est mon cerveau qui fait le boulot dans ces moments-là. 
Mais pas pour Londres.
Parce que Londres s’est greffé en moi. Je n’y avais pas encore posé l’orteil que déjà elle me courait sous les veines. Façon grandiloquente.
Londres. Une ville qu’on fréquente d’abord dans des pages invite forcément au délire. Londres aux rues noires de la crasse du mystère. Londres à laquelle tout le monde peut accéder, bien sûr, par un placard au fond d’un petit appartement sis Baker Street. Ou bien, si l’on est trop pressé, non-fumeur, anti-héroïnomane, on peut toujours y tomber à travers une station de métro. Et tant d’autres passages. Londres la ville qui colonise un coin de vos synapses, son brouillard y flottera quoi qu’il arrive.
Londres qui tient vaillamment la comparaison avec votre paysage de fiction lorsque vous la découvrez enfin. Patelin patchwork post-moderne et passéiste. Londres où mêmes les allitérations sont encore d’actualité. Et déjà dépassées. Où les rues succèdent aux pubs qui succèdent aux palais qui succèdent aux théâtres qui succèdent aux maisons qui succèdent aux métros qui succèdent aux rues qui succèdent aux pubs qui succèdent aux palais qui succèdent aux théâtres qui succèdent aux maisons qui succèdent aux métros. On peine à y distinguer quoi que ce soit, on peut tout y voir. 
Londres tellement foutraque et démesuré que la seule façon de s’en sortir est de fabriquer son propre Londres. Même les noms vous égarent, au coin de leurs histoires : Shepherd’s Bush, Black Friars, Seven Sisters… Londres où ce doit être difficile, sûrement, de vivre tous les jours. On doit s’y oublier. 
Je ne connais pas Londres, je ne connais que ma Londres, j’aime ma Londres. Sa dimension voisine bien sûr avec notre réalité. Alors quand on déchire, tord, émiette la vraie Londres, pour des raisons que je ne connais pas et dont je ne peux que me foutre parce que je n’ai aucun pouvoir dessus, les chocs se font sentir jusque dans ma réalité à moi. 
J’ai archivé, rangé, préservé et banni ma Londres. Le temps qu’il faudra. Si seulement il suffisait de la superposer à Londres France 3, Londres Le Monde, Londres France Info pour effacer ces hurlements de moins en moins cohérents, j’y introduirais mes rues, mes impasses, mes odeurs de sandwicheries dégueulasses, mes habitants mi-agacés mi-souriant. Je la peuplerai des excentricités d’Holmes, déchiffrés tard sous les draps, des aventures de Richard et Porte, parcourus il y a si longtemps avant d’aller en cours, des phalanges de David Tennant entre mes doigts lors de cette soirée, des bouquins écornés achetés à la va-vite lors d’un voyage de classe.
C’est tout ce que je peux apporter à la réalité. Voudrait apporter à la réalité. Londres crie, ça vrille les tympans.