Merci

La reproduction interdite, Magritte

Chers gens,

Vous avez un pouvoir que vous ignorez : vous savez faire vieillir, vous le savez bien.

Vous êtes tous différents, vos chemins vous amèneront vers les destins les plus variés : infirmiers, percepteurs d’impôts, fabricants de hallebardes, résistants, trafiquants de chouquettes ou bibliothécaires. Vous êtes grands,petits, blonds, bruns, doux ou brutaux. Vous aimez l’opéra, Spiderman, la glace à la fraise ou la flute à bec. Vous avez cependant une poignée de points commun, gens : vous avez, à un moment de votre adolescence, passé plusieurs heures de votre vie dans un collège, honnêtement pas très joli, dans un village, honnêtement pas très peuplé.

Et vous avez, un jour, assisté à un spectacle où le pitoyable disputait au ridicule. Heureusement vous ne vous en rendiez pas compte. Vous avez aperçu avec un intérêt mitigé un jeune type précipité dans votre salle de classe et qui a dû, en quelques instants, devenir professeur. Votre professeur. La transition s’est passée là, à ce moment. Elle a été brutale, douloureuse même. Lorsque je me suis tourné vers vous après avoir écrit mon nom au tableau – écrire son nom au tableau, non mais où je me croyais, en mille neuf cent vingt deux ? – j’ai hésité entre me présenter ou éclater en sanglots. J’ai choisi la réponse a), ce fut mon dernier mot Jean-Pierre et le début des aventures. Des emmerdes. Du chemin. Le reste est une année scolaire, la résumer à grand renfort de nostalgie ne donnerait qu’une grande flaque un peu gênante, à éponger au plus vite.

Peu importe au fond. Ce qui importe aujourd’hui, c’est que vous entrez dans votre majorité. L’âge auquel on passe des diplômes aux acronymes divers, BAC étant le plus populaire, mais pas le seul. Où l’on se rebelle pour les meilleures raisons du monde, si possible lorsqu’elles sont superflues. Celui où l’on entame son parcours estudiantin à Toulouse, Bordeaux, Londres ou Saint-Pétersbourg. En tout cas pas ici. C’est ça le truc.

A votre âge, on n’est plus d’ici.

Et je ne sais pas pourquoi, mais ça me remplit d’une joie folle. Je m’en fous, au fond, d’avoir eu la moindre influence sur ce qui deviendra votre histoire.
Mais quand même. Quatre heures par semaine, toutes les semaines, dix mois durant. Je suis devenu votre professeur. Je le suis resté. Je n’ai jamais réglé ça. Malgré les kilomètres, les mutations et les cent élèves par ans, je le suis resté. Vous restez dans un coin de ma cervelle, et quel que soit le sujet que j’aborde, il passera toujours à l’aune de ce que j’ai tenté avec vous. Raté, souvent. Ça m’aurait grave botté de préparer un voyage à Nantes avec vous, ou de mettre en place une expo sur la Comté et ses Hobbits. Vous étiez mes mentors, vous ne méritiez pas ce traitement. J’ai eu vingt et quelques professeurs face à moi pendant un an. Aujourd’hui je vous vois devenir ces êtres humains, à qui je n’aurais jamais aucune autre leçon à donner. Je vieillis.

C’est vraiment pas grave. Si le résultat c’est vous.

Belle vie.

En boucle

La fin d’année pour un prof de collège, c’est un peu comme un déménagement. Tu as beau l’avoir préparé, taxé les cartons de tous tes voisins, préparé un carton par jour comme c’était indiqué dans Modes et Travaux, ça n’en finit pas de finir. Il y a toujours une merdouille qui traîne, un papier que tu as oublié de remplir.

Les gamins désertent les salles. On ne peut pas leur en vouloir, de toutes façons, notre armure de prof se détache, chaque jour une pièce en moins. On fait cours de moins en moins vigilant de jour en jour. Préoccupés par les derniers détails à régler avant ces deux moins de farniente (ahah).

Parmi les détails en question, il y a entre autres la correction du brevet des collèges, dont j’avais déjà parlé l’année dernière. Cette fois-ci, les choses se sont nettement mieux passées, les habituelles dames patronnesses ayant affiché devant le sujet – pourtant un affligeant – un silence poli et consterné (il faudra que je pense à remercier Frédo-l’embrouille, location de snipers 24 heures sur 24 pour toutes les occasions, mariages, fêtes et corrections de copies.)

Nous voilà donc tous plongés dans ce drôle d’exercice régressif. Des dizaines d’adultes collés devant les petits bureaux d’adolescents, à gratter des lignes et des lignes. Je tente de me fermer. D’être un bon prof, juste un prof. Pas de chance, l’armure finit de se détacher à la vingtième copie. Je me retourne, je souris bêtement.

Ce n’est pas une salle comme les autres. Dedans, y sont réunis deux groupes de gens, et ça me fait jubiler. Juste moi.

Dedans, il y a les profs de français du Collège Criméa, où j’officie depuis deux ans maintenant. Et les profs de français du Collège Babel, où j’ai été nommé ma première année, lorsque, tremblant, je criais tout bas que non, que c’est un malentendu, qu’il y  sûrement quelque chose qui coince dans les grandes tables du destin, que je n’ai rien à faire là. Des gens qui sont sortis de l’anonymat, à qui je me suis raccroché un peu naufragé. A qui je me raccroche encore aujourd’hui. Ils ont presque, ou tous, les yeux baissés. Ils sont adultes, ils savent se cacher, mieux que les élèves. Et pourtant, pourtant je vois.

Je vois celui qui a discrètement retiré ses godasses histoire d’être plus à l’aise. Je ne lui ai jamais beaucoup parlé, sauf une fois, c’était sur un banc de RER, une attente trop longue. C’était une de ces personnes devant qui je crèverais de jalousie si je n’avais l’admiration si euphorique, qui ose se faire globe-trotter lorsque l’envie le mord. On ne dirait pas, avec sa tête d’ancien premier de la classe.

J’entends le bourdonnement de celle qui ne peut s’empêcher de commenter. Pour elle, pour les autres, je ne sais pas. On est voisins elle et moi, elle s’est amourachée des langues mortes. Pas facile de faire sortir les mots de leurs tombes. A Criméa on n’aime que la vie, l’immédiat.

Voisins… A Babel c’était l’aventurier un peu froissé à ma droite. Au lycée, les élèves lui dédieraient des poèmes en soupirant. Là où il bosse, il n’inspire qu’une adoration qui manque encore de vocabulaire. Parce qu’il marie ce boulot-là avec un autre, parce que c’est vous savez, comment dire, un Artiste. Genre un vrai, qui n’est même pas ridicule avec la majuscule.

Derrière, lui un regard qui se pose sur moi. Pas la moindre trace d’agressivité ou d’agacement, un simple constat. Je n’ai pas terminé, faudrait que je continue, quand même. Je ne réfléchis pas, j’obéis. Parce qu’elle est Prof. La Prof. L’archétype quoi. Celle devant laquelle on se retrouve tous tellement ados, que ça en devient agaçant. Son grand savoir bienveillant et son humour ne nous donnent qu’une envie. L’écouter, les prunelles grandes ouvertes. Encore, encore, encore.

Je me retourne. Sourire à mon compagnon d’armes, juste à côté. On est un peu ça, cette année, cette année qui n’a pas toujours été rigolote. Sans qu’il y ait de mots, sans qu’on se parle plus que ça, finalement, on a décidé d’être pour l’autre le rappel que, même dans les moments où l’on calcule l’aérodynamisme d’un élève en contemplant une fenêtre avec envie, il y autre chose. De la culture, des milliers de pages à lire et des blagues méchantes.

Eux et tous les autres dans cette petite salle. On est revenu en arrière. Petite troupe face à un monde qu’on se préparait à affronter sans le savoir.

Et il me tombe dessus, sans prévenir, saugrenue. Un sentiment de connivence, de complicité. Qui se répétera dans un an, dans deux qui sait. Les premiers de mes camarades, les derniers. Profs et élèves. En boucle. Mais pas prisonniers.

Ragnarok sur ton IPhone

J’écris depuis mon téléphone assis sur un revêtement plastique noir « qui sent les pieds » d’après la fée Viviane. Auberge de jeunesse donc. Parce qu’on a décidé que traîner soixante-dix chiards à quelques centaines de kilomètres du collège Crimea, c’était grave une bonne idée.

Et en fait ça l’est. Et c’est important mais pas assez pour que je le tapote sur mon clavier de téléphone.

L’essentiel, c’est que nous revenons, là 23h26 on revient d’un spectacle. C’est une histoire sans parole et pleine de gestes et de corps en mouvement. Les personnages n’ont pas de nom. Je reconnais Loki le Trompeur, costume XVIIIe rapiécé, Thor blond et barbu, un géant et une sylphe. Les trois mecs se la disputent, tentent de la saisir. Elle se dérobe, elle est le vent.

C’est un spectacle important.

Important, essentiel, parce qu’à côté de moi il y a Capricorne. Capricorne est dans ce que d’autres que moi appelle l’Apocalypse d’adolescence. Cet âge génial, malsain et dangereux où le l’ado touche à des drogues d’adulte. Pouvoir, subtilité, séduction. Capricorne touche à la séduction. Sans arrêt. Garçons filles profs inconnus. Son centre de gravité n’est que souvenir.

Il est près de moi et pour la première fois je le vois les yeux absorbés sur la scène. Il en oublie de constater l’effet qu’il a sur les autres. Il rit. De bon cœur. Arrières pensées zappées, soufflées par la sylphe. Sous mon regard je le vois se recentrer.

Il y a un moment de grâce.

Sans avertissement, il me demande « C’est chiant d’être grand ? » Je ne sais pas pourquoi je réponds « pardon ». Il me montre mes genoux repliés derrière le banc de bois. « Ca ne doit pas être confortable. »

Ni lui ni moi n’avons saisi l’importance du moment. Il m’a posé la seule vraie question d’ado. Et je lui ai donné la réponse. C’est chiant d’être grand oui. Et au nom des adultes je ne peux que m’en excuser. Et me plonger dans la scène où tournent tournent tournent Loki, le géant et Thor, mutés en un improbable attelage par la sylphe par le rire qui toujours triomphe.

Les pièces en N

Je suis un être humain, je suis faible. Parfois moi aussi, je joue à Tetris. Et je ne sais combien de fois je me suis posé la question : la vie ne serait-elle pas plus belle sans cette pièce-là ?

Oui, je sais, ça ressemble plus à un Z, un 2 ou un panneau signalétique pour canard qu’à un N. Foutez-moi la paix, pour moi c’est une pièce en N.
La pièce en N je ne peux pas. Je ne sais jamais où la foutre, elle atterrit toujours n’importe où, elle est le morceau de chaos dans ce qui, autrement serait un ensemble bien ordonnée.

Des pièces en N, j’en ai dans mes classes.

Je ne parle pas des élèves bavards, insolents ou feignasses, hein ! Ces trois cas-là, ça ce gère. Les pièces en N, c’est plus compliqué. Cette année, dans la classe dont je suis professeur principal, j’en ai deux.

N, premier du nom, je le fréquente depuis deux ans. N premier du nom est une énigme. Avec une collègue, on se demande si son comportement n’a pas un nom étiqueté dans des les grands manuels du Trouble, Asperger ou un truc du genre.

N premier du nom est un requin. Comme ces grands poissons, il ne peut pas rester immobile. Sinon, peut-être, il mourrait. Alors il bouge, remue. Se lève, n’importe quand n’importe comment. Et s’il ne peut pas se lever, il attrape le gamin de devant, fait valdinguer une trousse. Il crie peu. Mais ses mouvements menacent le fragile équilibre d’une classe. Quel que soit le moment, leçon, sortie ou contrôle. Il faut savoir fermer les yeux, le laisser sacrifier aux démons qui lui remontent dans les mollets et l’arrachent au plateau des chaises en métal-bois. « Pourquoi lui et pas nous ? » qu’ils me demandent les autres. Pourquoi lui et pas eux ? Parce que, peut-être, qu’N premier du nom finira par être diagnostiqué, alors ce sera traitement, d’autant plus lourd qu’il sera tardif – il est trop tard pour agir – alors N premier du nom ne sera plus jamais pour eux. Pour l’instant on gère au quotidien.

Au quotidien comme aujourd’hui. Dans la 4e Greil, les germani… Oh et puis merde, les meilleurs élèves, scolairement parlant, sont partis en voyage. Du coup on se retrouve avec des effectifs allégés, mais pas forcément motivés pour bosser. J’ai envie qu’ils se fassent plaisir. Une moitié de la classe, trois voyages, eux zéro. Je leur apporte une jolie couverture incomplète. Je leur explique : une histoire, n’importe laquelle, mais un truc soigné, un truc dans lequel ils mettent tout ce qu’ils ont appris cette année.
N, premier du nom, n’y arrivera pas je m’en doute. Il ne comprend que les consignes simples et précises. Se projeter, analyser, il ne peut pas.

N, premier du nom se jette sur sa feuille comme Nadine Morano sur une faute de goût. Il noirci deux pages, de son écriture en piquets plantés de traviole. Une histoire d’esprits malins, une pauvre histoire d’esprits malins. Il ne s’est jamais concentré si longtemps. Il me la rapportera, à la fin de l’heure suivante. « Tu avais permanence ? » « Non. » N, premier du nom est une énigme. A faire mentir Asperger ou tout autre syndrôme dans les grands manuels du Trouble.

N the Second aussi me rend sa feuille vite, très vite.

N the Second me fout très mal à l’aise. Autant je peux trouver N, premier du nom, touchant. Pas N the Second. Son machisme puéril et ordinaire, sa coprolalie histoire de faire rire les copains, son mépris d’à peu près tout le reste du monde. Les sanctions lui pleuvent dru sur le manteau. Colles six heures par semaine en moyenne, forcément quand tu insultes. Une semaine d’expulsion, forcément quand tu tabasses. Des décibels de conversations avec les parents, des bouffées de rage quand il fait s’écrouler les plus merveilleux des enseignants.

N the Second qui t’explose dans les mains au moindre truc. « N the Second attend, ne sors pas tout de suite. » « ‘tain mais nique ta race toi, t’es qui pour me dire de pas partir ? » (je devais lui donner un papier pour une réunion). N the Second qu’a pas l’air si stupide et c’est finalement ça qui me fait enrager.

Donc tout à l’heure, N the Second se lance, lui aussi, dans son histoire. Sans quitter la feuille des yeux hors d’haleine il me dit que ça parlera d’une japonaise, de la Seconde Guerre Mondiale. Il en sait plus que moi sur cette période. Il parle parle parle. Que Sur la route, c’est vachement bien comme film, il l’a vu, il a tout compris, il a adoré.
Il me tend sa copie. C’est terrifiant. Les lettres partent dans tous les sens, mais les phrases aussi. On dirait que les propositions rentrent les unes dans les autres.
« Alors commença voyez-vous au meeting que je vois de mes yeux qu’il est impressionnant et terrifiant le chef de ce groupe l’histoire de ma vie la plus sombre aux pupilles dilatées sombres étaient les yeux de l’homme. »

Il me regarde, il attend quelque chose. Je me lance : « A mon avis ton histoire va être géniale. Mais il va falloir qu’on travaille ensemble pour la rendre compréhensible par tout le monde. »

Ses yeux lancent des éclairs. Il attrape les pages noircies, les froissent, les jette à l’autre bout de la pièce. « Vous m’avez coupé », il balbutie, « vous m’avez coupé dans mon élan. »

Alors je comprends. Je comprends que dans la tête de N, the Second, ça parle comme ça aussi vite aussi de travers, aussi confus. Avec une autre classe, on travaille sur nos représentations personnelles de l’Enfer. Pour moi, ce doit être ça l’Enfer. Le Chaos originel, les mots lancés à toute vitesse, venant éclater les uns contre les autres. Je comprends pourquoi une partie de moi devient violente devant N, the Second.

Alors j’agis.

Je vais lentement chercher la boule de papier et je la déplie. Je le fixe. Je vide mon esprit de toute pensée, sauf une, celle que je voise, lentement, distinctement.

« Je t’ai dit que c’était bien. »

Il reprend sa feuille. Commence à la recopier avec quelques ajouts. Il écluse la mer avec un verre Duralex. Au moins il n’a pas cassé le verre.
La sonnerie. Les élèves vident les lieux. Me laissent perplexe, je ne sais plus ou poser les pièces de mon Tetris. Elles vont sans doute arriver en haut du cadre et la ce sera le game over, le jeu terminé.

Mais au moins, les pièces n’ont pas disparu.

 

Jerôme Bosch, L’Enfer

Texte et questions (Velvet Room mix)

Je tiens à préciser que ce billet parle du monde merveilleux de l’Education Nationale (« Aaaaah » fait en choeur, l’audience exaltée) mais que l’intro est un peu tordue. C’est comme ça.

Or donc, mon petit coeur de faux geek tressaute à l’heure qu’il est, du fait de la sortie prochaine d’un remake de Persona 2, Eternal Punishment, qui est l’un de mes jeux préférés de l’univers (avec Chrono Cross et Legend of Kyrandia : the Hand of Fate), dont j’avais déjà parlé. L’un de mes jeux préférés de l’univers donc, entre autres grâce au concept des Personae. Dans l’histoire, les héros se batte non avec de grosses épées surdimensionnées mais grâce à leurs émotions. Chacun dispose d’une Persona, une sorte de figure sortie de l’imaginaire collectif – Artemis, un Ogre, César ou le Yéti – qui représente sa façon d’affronter les problèmes dans la vie de tous les jours. Sauf que cette facette de la personnalité apparaît concrètement et va démolir la che-tron des mauvais plaisants.
Quelques rares élus disposent du don de changer de Persona à volonté, de s’adapter suivant les difficultés mises sur sa route. Et ce concept me fait grave sautiller de joie en émettant des « hi hi hi ! » de contentement, lorsque je suis seul, bien entendu.

Parce qu’en fait – oui, l’intro est finie – je vois difficilement meilleure métaphore de mon boulot. Un prof est l’un de ces élus qui passe son temps à s’effacer derrière des Personae, des masques. Je me dis souvent que ces élèves qui passent leur temps à vouloir en apprendre davantage sur leurs enseignants (mention spéciale à Pahn, fondateur du groupe facebook pas du tout glauque « espionnage de prof » qui tente de localiser mon appart sur Google Earth en techno o_O) seraient ‘achement déçus devant la vérité. Devant eux nous sommes des personnages, qui passons d’un tempérament à l’autre en permanence.

Il faut savoir s’adapter : devenir le mentor, ferme et sûr de lui quand on les sent un peu paumé ; être la figure chaleureuse et presque paternelle quand ils ont besoin d’encouragement ; passer sergent-major dès que les consignes sont un brin compliquées histoire que ça ne parte pas dans tous les sens ; se faire diplômé en sarcasme pour désamorcer une agressivité mal venue de la part de Culgan.
Alors bien sûr ça ne se fait pas comme ça. Devenir autre en une respiration, ça tire, mine de rien. La plupart du temps, la satisfaction compense.

Mais pas trop en ce moment.

Le mois de mai au collège Criméa est moyennement joli. Les élèves partent dans tous les sens au propre comme au figuré, entre voyage scolaires, ponts – style Tancarville – de jours fériés, séchage de certaines matières parce que bon m’sieur, l’année elle est finie, il fait grave beau !
Pas évident d’adopter la bonne Persona quand la moitié d’une classe a décidé de se laisser flotter lentement vers le brevet tandis que l’autre décrète votre salle terrain de jeu. Ou bien lorsque chaque élève de 4e Greil se pointe avec sa petite douleur, sa petite histoire qui l’a empêché de finir la rédaction, ou d’avancer le seul projet de l’année qui ne souffre aucun retard.

Alors du coup, l’invocation se fait plus rude, on fait la gueule à l’idée de devoir arborer ce sourire qu’on ne ressent pas, et de mettre en barrière cette politesse devant cet anonyme qui t’a traité d’enculé après que tu aies osé le sommer d’arrêter son déversoir à pseudo-hip hop dont la diarrhée inonde le couleur du bâtiment F.
On adopte des comportements qu’on désapprouve en temps normal.

Pour moi le combo texte-questions.

J’ai haï, je hais, je haïrais (ceci était ma minute Cabrel) le travail texte-questions.  Pour ceux qui auraient réussi à se l’extraire de la mémoire, laissez-moi vous la rafraîchir : il s’agit de plaquer sur un bout de texte innocent, des questions variées, de présenter le tout aux élèves avec une formule du type « vous avez un quart d’heure pour répondre, après on corrige. »

En général c’est efficace et ça tient la classe dans un calme relatif.

Mais je déteste ça.

Amener les élèves à se poser des questions sur une oeuvre qu’on étudie : bien sûr, pourquoi pas ? Se servir d’une mini-nouvelle rigolote pour illustrer un point de grammaire un peu chaud, évidemment.

Mais pourquoi cette obsession des manuels scolaires à vouloir construire une culture littéraire à partie de bouts d’ADN d’un roman ou d’une pièce ? Tout ceci en les amenant par des questions débiles à constater l’évident. « Qui sont les personnages présents dans ce texte ? » « Quel est le sujet de leur conversation ? » « Qu’est-ce que cela nous apprend sur eux ? » « A quel temps sont les verbes ? » « Pourquoi ? »
On m’objectera à fort juste titre que beaucoup de ces mômes n’entendront plus jamais parler de Louis Aragon, Mme de Sévigné ou Ernest Hemingway passées ces études. Quand bien même. Demandez à un élève le nom des auteurs qu’il a étudié l’année passée. Ensuite, demandez-lui s’il se rappelle des livres qu’on lui a demandé de lire en entier… La seconde réponse sera sans doute nettement plus précise que la première.
Je préfère mille fois qu’un élève se souvienne du dilemme de Rodrigue et de la colère peinée de Chimène que de « la meuf qu’écrivait des lettres là, qu’on a vu une fois. »

Le souci, bien sûr, c’est qu’une oeuvre entière, ça demande de la préparation. Faut entrer dedans, y déposer des signes de pistes, y organiser des jeux, la mettre en lien avec d’autres bouquins, contacter peut-être des auteurs, des intervenants. Faut avoir envie. Envie de revêtir sa Persona de Stakhanov. Mais des fois ça tire trop. On abandonne, on imprime une feuille et quelques phrases se terminant sur un point d’interrogation. On se dit que quoi qu’il arrive, ils arriveront presque tous à l’avoir, leur foutu brevet.

Dont la moitié de la note porte sur un texte et des questions.

Ouaip. faut que je retrouve mes masques moi…

Mauvaises lectures, tome 2

(Le tome 1 est par ici)

Au nombre des trucs inavouables qui m’ont adoubé lecteur, il y a ce bouquin-là. Paumé entre deux déménagements (les premières années d’enseignant, aussi nommées années-escargot, où tu portes ta maison sur ton dos).

Myst, je ne sais pas si vous connaissez, à la base c’est un jeu vidéo. Le genre de ceux qui me font m’enfuir à toutes jambes. On se ballade dans un environnement sublime, absolument seul, à tenter de résoudre des énigmes exigeant du bon sens et de la logique, deux talents dont les fées penchées sur mon berceau n’ont pas jugées bon de me doter.

Mais bon. Ti’ana.

Je suis tombé amoureux de l’apostrophe dans le prénom. A seize ans, ça me paraissait le comble de la révolte, on a les Che Guevara que l’on peut. Et donc j’ai acquis l’apostrophe, et le livre autour. Ti’ana donc, au départ simplement Anna. Recluse dans le désert avec son père, spéléologue par passion et profession qui, à la mort de celui-ci, décide de se perdre dans des cavernes immenses pour découvrir une civilisation sublimement avancée lovée au coeur de la terre.

Parents, laissez-les lire n’importe quoi.

Ti’ana forcément la plus belle jeune fille du monde, a accompagné dans mes lectures le Père Goriot. Rastignac et l’exploratrice même combat. Elle se débattait parmi les stalactites, lui dans les salons de la bourgeoisie. J’ai exulté devant les descriptions des grandes portes de pierre du lac souterrain, elles m’ont menées aux verres poussiéreux de la pension Vauquer.
Et la cruauté nulle du prince Veovis résonnait à l’unisson de la médiocrité de celle des filles de Goriot. Le royaume de D’ni m’a protégé de la haine que tout lycéen normalement constitué devrait éprouver pour Balzac. Et Ti’ana m’a montré que finalement, le « récit initiatique », c’était juste de la tétrapilosectomie pour dire « la grande aventure de toute une vie ».

Ti’ana et tant d’autres de ses comparses m’ont préservés du rejet que je vois dans les yeux de trop de mes élèves. Le livre ce grimoire absurde et abscons, les classiques, ces trucs que l’on vous force à ingérer à longueur de pages d’agenda. Merde. Glissons dans la pile, un sur deux, des mangas, des adaptations de jeux vidéos écrites avec les coudes. Ce n’est pas qu’un souhait, c’est un miracle qui se répète.

Qui s’est très exactement répété en avril 2012 dans un bus plein d’élèves du Collège Criméa. Je ne suis plus le héros – je suis prof – mais le témoin.

Indifférent au bordel ambiant et aux yeux doux que lui fait Mia, Rhys a le nez plongé dans des pages. Je passe devant lui durant ma patrouille si-vous-vomissez-vomissez-dans-le-sac-et-pas-dans-les-cheveux-du-voisin-de-devant et il me regarde de cet air repérable à vingt mètres des élèves qui veulent dire quelque chose mais qui ne savent pas comment. J’ouvre donc le contact.

« Que lis-tu ?
– Mon livre préféré, je l’ai lu… (geste emphatique). »

Et il me tend le rectangle broché comme on tendrait un nourrisson. Je reçois l’objet, il est recouvert d’une sorte de tissu rêche et la couverture arbore un logo argenté – décoloré par endroits – « Death Note« .

Je me prépare à faire l’adulte, à lui remercier mais non, tu sais, le boulot, les bulletins, le dentiste. Ti’ana surgit de derrière ma mémoire et me prend au collet.

« Merci beaucoup. Je te le rends très vite. »

Chez moi.
Le bouquin est lu en une petite heure. Une mélasse indigeste de sous-Colombo et de traduction abominable. Mais les yeux de l’héroïne ont la même couleur que ceux d’Anna. J’écris un mot de remerciements que je joins au bouquin. Rhys le lit l’air un peu déçu. Comme si j’avais dit que la Sagrada Familia était une chouette cahute. Normal, mes mots ne pouvaient pas se montrer à la hauteur de ce qu’il a ressenti. Et je n’ai pas à lui dire que j’ai été exactement à sa place un jour.

A balbutier d’exaltation devant les horreurs grammaticales de Myst, le livre de Ti’ana, à pleurer discrètement le jour où il a été porté disparu.

Qu’il est rassurant de les savoirs si nombreux, ces personnages de papier, guides de nos lectures.

Come to the dark side…

J’ai découvert le secret de l’autorité.

Ben ça craint.

J’en ai déjà parlé pas mal de fois, l’autorité est à l’enseignant ce que la Rollex est à tout vrai homme : la preuve du succès. Autorité, fantasme de chaque prof se rêvant en train d’ouvrir la bouche, tandis que les élèves, les yeux écarquillés, boivent à la source du savoir pour ensuite se lancer dans des projets de gue-din sous l’oeil bienveillant de leur mentor.

Ça c’est dans l’idéal. Parce que bon, au fur et à mesure que l’année s’avance, le rêve devient surtout de pouvoir ouvrir la bouche sans être interrompu par Lauren qui a oublié son cahier donc ça sert à rien qu’elle travaille, par Gremio qui est grave vénère celui qui lui a pris son stylo il se dénonce ou il va lui péter la gueule ou par les pleurs spasmodiques de Coraline parce que Geoffroy refuse ses avances et ses petits coeurs Hello Kitty. Si on rajoute à ça que le mois de Mai ressemble, au niveau des jours fériés, à de la dentelle de Calais ce qui force à accélérer le rythme dans un contexte qui n’y est pas franchement propice, et on obtient ce que l’on appelle dans des termes techniques de l’enseignement, un sacré bordel.

Or donc, c’est dans cette délicieuse ambiance que j’entame hier mon cours de 3e. Déjà assez peu jouasse à l’idée de les voir – ils me gonflent sévère en ce moment par leur désengagement chronique et leur haussement de sourcil méprisant devant tout cours plus original que « lisez le texte, répondez aux questions » – je me rends compte que :

1. L’ordinateur mis à disposition dans ma salle a rendu l’âme. Je le soupçonne d’être mon aîné, c’est donc pas vraiment de sa faute. Ceci dit, pour faire l’appel et présenter mes diaporamas interactifs sur la déportation de Primo Levi et mes vidéos sur la Shoa (le programme de 3e, joie et gaudriole), c’est assez peu pratique.

2. Une main malveillante a nettoyé mon tableau blanc avec un produit pas vraiment adapté : du coup l’encre de mes marqueurs ne s’efface plus correctement. En une heure, j’obtiens à la place d’une surface vierge un tableau vaguement impressionniste.

3. Je suis donc condamné à faire cours avec de vieux polycopiés tout pourris, chose que la classe, gâtée par leur équipe pédagogique 2.0 méprise cordialement.

C’est dans ce contexte pour le moins tendu que Culgan décide de faire le crétin. Culgan n’est pas particulièrement insolent ou désagréable. Mais il est la preuve vivante des limites du collège unique. Quelle que soit l’activité proposée, on le sent en décrochage. Il n’en n’a rien à carrer, de la proposition complétive ou de la situation d’énonciation. Le meilleur moment de sa scolarité a été son stage en entreprise. Le reste du temps, il glandouille, dort sur sa table ou bavarde.
Il trompe donc son ennui par des gestes débiles et irréfléchis. Aujourd’hui, comme je lui ai reproché un peu vivement son 34e oubli de matériel, il se lève et va suspendre sa veste à mon portemanteau. Geste qui, d’ordinaire, lui aurait valu une bonne vanne bien cinglante, un grand rire de toute la classe et on se serait remis au boulot jusqu’à sa prochaine connerie, juste avant la sonnerie (Culgan est réglé comme un coucou suisse).

Pas aujourd’hui.

Je suis prof, pas animateur. J’en veux à la Terre entière, infoutue de mettre à ma disposition un matériel de boulot correct et cette blague de gosse de huit ans achève la fusion du réacteur. Je m’avance vers lui de la démarche du bourreau. Ce qui me reste de recul meurt de savoir quelle tête je fais cet instant. En tout cas un grand silence tombe sur la classe.

« Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Je ne hurle jamais. Ma voix est trop fluette pour ça, je ne suis pas convaincant. En plus je deviens tout rouge et je bute sur les mots. Bref le truc pas spécialement impressionnant. Pas aujourd’hui. Mes cris font trembler les murs et pourtant pas de montée dans les aigus, pas de chaleur. J’aurais même presque froid. Culgan a l’habitude de mes sorties, il esquive, anguille, avec une débilité.

« Ben quoi, vous l’utilisez pas, aujourd’hui, votre portemanteau je…
– Qu’est-ce que ça veut dire ? Tu as le droit de faire ça ?
– Je dois faire sécher ma veste
– Tu as le droit de faire ça ?
– Il y a Seed qui a
– Tu as le droit de faire ça oui ou non ? »

Je ne lâche pas, la question est on ne peut plus fermée. Il comprend que je vais continuer, il baisse la tête et lâche entre ses dents.

« Non.
– Tu es là pour travailler oui ou non ?
– Mais ça m’intéresse pas !
– Oui ou non ?
– Pourquoi on fait ça, ça…
– Oui ou non ?
– … oui. »

Il s’assoit correctement et, pour la première fois depuis des lunes se tait. Totalement. Plus un mot, plus un son. J’ai l’impression d’avoir stoppé un satellite sur orbite. Pas la moindre sensation de fatigue. Au contraire, ma voix semble gagner en puissance. Alors je pousse ma chance.

« Tu prends ton stylo tu écris. »

Il obtempère. Intérieurement ça jubile. C’était juste ça en fait. Ne pas les lâcher. Les mettre face à leurs conneries, leur faire peur. Les enfermer dans une question. Leur faire

violence.

Dans ma cervelle les circuits se rallument. Je baisse les yeux. Devant moi ça n’est pas la carcasse d’un dragon vaincu mais un gamin. Un mètre quatre-vingt cinq de gamin. Le regard rivé à sa table. La lèvre, un pli au coin, il retient quelque chose, et j’ai trop peur que ce soit lacrymal. Putain la honte.

Dans un silence de mort, je récupère une liasse de feuilles que je distribue pour me redonner une contenance. Je me dis que ça pourrait être ça. Tous les jours. Entendre une mouche voler et faire cours comme je l’entends.

Tout seul.

Le papier entre leurs doigts. Moi je suis en CE1, dans ma tête j’entends la voix de Luke Skywalker qu’il me dit qu’il ne viendra jamais du côté obscur. C’est jamais les mânes de Victor Hugo qui sont convoquées, dans les situations critiques. On a les directeurs de conscience que l’on mérite.

Je respire. Ma voix reprend sa tessiture habituelle.

« Et maintenant on va voir pourquoi Primo Levi est un débile schizophrène. »

Lorelei tente un demi-gloussement. Je lui renvoie un sourire. Culgan relève la tête, la 3e respire. Moi aussi. C’est pas cette fois-ci que je tournerai Seigneur Noir des Sith.