Lever de rideau

L’enseignement est plein de petits moments magiques : le remplissage des bulletins, les voyages scolaires, la double portion de frites à la cantine ou la chasse à cours des élèves dans les couloirs (juste après les frites, c’est hardcore).

Et puis il y a les moments magiques qui se répètent ad nauseam. Parmi eux le lever de rideau, le début du spectacle, les bandes annonces au ciné : j’ai nommé l’entrée en classe.

Parce que, ami lecteur, apprend que les élèves ont inventé un truc génial : la compression du temps. Durant les deux quarts d’heure qu’on leur octroie pour se défouler, faire pipi ou bavasser un coup, ils parviennent à vivre des aventures dont on n’a pas idée. Parfois, même les cinq minutes allouées pour se rendre d’une salle à l’autre suffise. Et ne voilà-t-y pas qu’arrive en beuglant un troupeau de vingt-sept créatures, vingt-sept histoires différentes que Vanille a piqué son portable à Hope et que ça va chier grave monsieur oui bonjour pardon, qu’Allegro il a découché de chez lui mais en fait que jusqu’à 16h30 parce qu’il voulait pas rater Plus belle la vie et puis monsieur on nous a donné des préservatifs pendant la réunion sur la hihihisexualité.

Autant vous dire que dans ce bordel ambiant, l’idée même d’expliquer à des gnards la notion de texte argumentatif relève de la douce rêverie ou du premier programme électoral venu. Intervient donc ce que des pédagogues de tout poil ont appelé… *roulements de tambours* (oui, on était un peu short sur le budget effets sonores de ce billet, mais on se rattrape sur la longueur des parenthèses, ce qui n’est pas tout à fait la même chose mais bon, il faut parfois savoir se contenter de ce que l’on a, et il serait peut-être temps de retrouver le fil de mon discours, parce que cette incise commence à prendre ses aises)

LA PRISE EN MAIN.

Oui. Oui je sais c’est décevant.

La prise en main est donc le charmant petit exercice consistant à rappeler à nos chères têtes blondes que, au fait, le boss c’est un peu nous, et que leurs histoires, ils vont devoir se les garder pour plus tard ou les envoyer aux scénaristes de Plus Belle la Vie. Et bien entendu, il n’existe pas une seule méthode. Ni même une méthode par enseignant. Ni même une méthode par classe. Parce que l’état de nos troupeaux change en fonction de trop de facteurs pour permettre une quelconque routines. Facteurs comportant entre autres, mais pas seulement : le moment de la journée, le moment de l’année, le cours précédent, le cours suivant, le fait qu’il y ait un devoir noté ou pas, le fait qu’on ait donné des devoirs, la programmation télévisuelle de la veille, l’âge du capitaine et le menu du jour.

A toutes fins utiles, petit florilège d’entrées possibles en classe :

– Méthode numéro 1 : l’entrée sereine (elle n’a aucun intérêt)
Il arrive de temps en temps que les élèves réalisent que le truc en bois devant eux est une porte de salle de classe, nous disent bonjour et s’installent tranquillement tandis que, après un discret froncement de sourcils, les deux trois étourdis jettent leurs chewing-gum à la poubelle. On a alors quelques instants pour échanger une plaisanterie avec la classe avant de se mettre au boulot. Ca arrive environ une fois sur dix.

– Méthode numéro 2 : le test d’endurance
C’est l’une des plus classiques. Mon établissement étant l’annexe d’un de ces camps de travail dans lesquels on s’éclatait dans les années 40, les gnards doivent attendre qu’on leur en donne la consigne avant de s’asseoir. Donc en cas de bavardage prolongé, il suffit de patienter tandis que, avec un sourire ironique, on s’effondre dans son splendide fauteuil à roulettes plastique-tissus qui gratte (on évite de se casser la gueule quand même). La résistance physique de la majorité des ados rendant des points à ceux d’une limace asthmatique, les derniers bavards sont rapidement réduit au silence par une majorité désireuse de poser son derrière.

– Méthode numéro 3 : l’appât (ma petite préférée)
Le succès de cette méthode-là réside dans l’exposition judicieuse d’un objet incongru (sculpture, carnets de brouillons d’auteur, crochet de boucher) laissé bien en évidence sur le bureau. En général la curiosité est assez forte pour imposer le calme.

– Méthode numéro 4 : je travaille chez AB Production
Elle nécessite de bien tendre l’oreille dans le couloir. Si jamais les mômes continuent à piailler une fois en classe, les couvrir d’un regard type ogre à la diète et demander le plus fort possible si, non, vraiment Brenda sort bien avec Anthony alors qu’il avait dit oui à Rama. Pour citer l’une de mes ouailles, un prof qui se mêle de leurs affaire « c’est juste trop grave pas possible. » Grave.

Méthode numéro 5 : le chantage
Oui c’est vil, oui c’est bas et ça peut vous valoir les foudres de votre marmaille mais c’est parfois tellement bon de s’exclamer à haute et intelligible voix : « Oooh, c’est vraiment dommage avec une telle ambiance, je ne pourrais pas vous passer l’extrait de film que j’avais prévu aujourd’hui. »
Ca marche toujours. Toujours. L’extrait de film en question durera, bien entendu, six secondes trois dixièmes, mais ils n’ont pas à le savoir.

Mais l’entrée en classe, c’est aussi et surtout un moment privilégié d’échange entre les élèves et les enseignants, un instant d’entre deux. Une respiration durant laquelle Alastor vous demande (et c’est entièrement véridique) :

« – Au fait monsieur, j’ai tapé votre nom sur Internet.
– Ah vraiment ? Pour quelle raison ?
– Eh bien pour vérifier vos diplômes et vérifier que vous êtes bien qualifié. »

Là, tout est dans la rapidité de la répartie. 0,7 seconde, c’est encore acceptable.

« Tu aurais dû me poser directement la question, Alastor. Pour tout te dire, j’ai été condamné à cinq ans de prison pour meurtre. Comme je ne voulais pas effectuer cette peine, j’ai fui en Colombie pour mettre en place un cartel de drogue. Quand j’en ai eu assez, j’ai détourné un avion et je suis rentré en France où j’ai passé mon CAPES. Tu as eu ta réponse ? »

Tiens ça me fait penser que j’ai eu le silence assez vite, ce jour-là.

Un peu d’ailleurs

Pour les innombrables paires d’yeux qui se dessécheraient, privées de la source de collyre de ma pensée (‘tain mais frappez-moi quand je tente une métaphore, quoi), sachez que j’ai écrit sur le blog d’un sémillant et insupportable jeune homme par ici.

Ceux qui arriveront de là-bas trouveront que ça manque d’arsenic ici, ceux qui iront là-bas en partant d’ici trouveront que ça en déborde : bref personne ne sera content. Je dirais presque que c’est le but.

Aveline

Je sais. Je sais Aveline. Parler à des personnages de jeux vidéo quand on a vingt-neuf ans, c’est un peu triste. Ca tombe bien je suis un peu triste.

Peut-être que tu ne rappelles pas, après tout la console est éteinte. Dans ton jeu, il y a ce moment où l’on poursuit un fils de prélat, un genre de Jean Sarkozy Junior. Il a capturé une jeunette au vu et au su de tous, pour lui faire subir les sévices que l’on imagine, au fond d’une caverne malodorante. Lorsqu’on parvient à lui, il tente de nous convaincre, toi, moi et deux autres bonshommes de pixels que ce n’est pas sa faute. Que c’est un démon. Un lutin un esprit. Et c’est la seule fois dans cette histoire que ça n’est pas vrai. Pas de mauvais génie derrière ses doigts tendus. Sa faute, juste.

Il y a plein de choix possibles dans cette discussion. Mais où que l’on se tourne, quoi que l’on sélectionne (la croix, sélectionner c’est le bouton croix), ça finit toujours pareil. Faut agir. Faut rendre justice, là maintenant, sinon il recommencera. Toujours. Alors ça révolte, mais faut finir le boulot. Et quand tout est fini, il y a, toute petite, tellement triste, ta voix : « Il y a des gens qui sont… cassés. »

Aujourd’hui au collège il y a eu comme ça comme un adversaire qu’on – on impersonnel – a vaincu. Dégagé. Bon vent, chez nous tu n’existes plus. Avant on avait tout essayé. On avait sélectionné (avec la croix, sélectionner c’est le bouton croix) toutes les conversations possibles, tous les choix. Même lorsqu’on a la diplomatie au niveau 8. En deux ans, on a épuisé toutes les possibilités de notre jeu à nous. Il nous avait tout renvoyé à la figure. Foutu le chaos. Souvent par ennui, parfois par méchanceté. L’équilibre fragile, il foutait un coup de pied dedans. Rien n’était possible.
Alors sur le moment on est soulagé. Justice est rendue, on a sauvé la jeunette.

Mais juste après Aveline, je t’ai entendu. « Il y a des gens qui sont cassés. »

Aveline s’il te plaît dis-moi que ce n’est pas vrai. Que c’était juste une phrase comme ça, par dépit. Qu’on n’a juste pas trouvé les mots, les moyens. Qu’on s’est planté. Qu’on était pas équipé pour ça. Aveline dis-moi que les gens cassés ça n’existe pas.

Ou bien que ça se répare.

Service après ventre

Dans la famille « demain, je pars élever des chèvres dans le Larzac », je voudrais, tiens, par exemple aujourd’hui.

Aujourd’hui où, lorsque je me casses à organiser une visite virtuelle des rues de Tokyo via Internet, histoire d’illustrer le cours sur Stupeur et Tremblements, mes charmantes têtes blondes :

– soupirent.
– émettent des bruits ressemblant à s’y méprendre au bramement d’un chameau shooté aux émétiques.
– m’interrompent pour te demander si tu as corrigé le devoir qu’ils ont fini il y a douze secondes.

Aujourd’hui où je confisque : six règles, huits compas, trois élastiques et deux paires de ciseaux, rapport à la guerre des gangs qui se déroule sans merci dans les rangs de la 4e Greil. Privé de leur arsenal, les mouflets se lancent dans une escalade verbale qui ferait sangloter de joie tout thérapeute un peu versé dans l’histoire d’Oedipe.

Bref, un jour où, en rentrant, au lieu de me lancer dans la composition d’une leçon autour des noms rigolos dans les romans du XIXe siècle (la mère Caca de Zola en tête), je m’affale connement devant la télé et je sieste vaguement devant Hercule Poirot (raaah le charisme de David Suchet) et Top Model USA où je glousse béatement pendant que des débiles mentales légères se font humilier par une maîtresse SM refoulée.

J’émerge lorsque le son du TARDIS me signale un nouveau mail (mes alertes sonores sont, à mon image, sobres et tendances). Tiens, étrange. Mail en provenance de la boîte réservée aux élèves quand ils m’envoient leurs exposés en Power Point tout bardés de jaune fluo avant de les présenter au reste de la classe, ébahie devant un tel concentré de technologie. Le mail en question provient de la maman de Guillo. Guillo, gamin sans histoire qui semble juste avoir quelques difficultés à colmater la trappe qui lui sert de bouche. J’ouvre l’épître en espérant secrètement que l’on va m’annoncer que le chiard a eu un genre d’épiphanie spirituelle et s’est voué tout entier au silence absolu.

En fait je lis ça (et c’est du véridique) :

« Monsieur le professeur,

C’était pour vous dire que Guillo se comporte très très mal à la maison en ce moment, on ne peut rien lui dire et il est très désagréable avec nous. Il y a quelques jours, j’ai appelé le collège pour le dire à une surveillante mais elle a rien fait, parce que soi-disant, il se comporte bien en cours et il a des bonnes notes. Mais ça je m’en fiche. Je n’arrête pas de dire à Guillo qu’il doit écouter ses parents mais il ne veut rien entendre, merci de vous occuper de la situation et de prendre rendez-vous pour lui avec le psychologue de l’école.

Mme Maman de Guillo. »

Alors je vous rassure, j’ai eu le temps d’appeler les secours, les gars sont parvenus à me réanimer après deux trois tentatives. Super sympas les mecs.
Après m’être recousu le thorax, j’ai donc attrapé ma plus belle plume et j’ai soigneusement chatouillé ma voisine qui continue à faire crouler mes murs à force de techno insipide. Ensuite j’ai répondu au mail en question. (et c’est un peu moins du véridique)

« Madame,

Suite à votre réclamation quant au produit de référence Guillo-X-003, je me permets de vous signaler qu’après vérifications, nous avons constaté que cet objet n’a pas été acquis dans notre lieu d’activité, le collège Criméa.

Vous nous confiez régulièrement votre article afin que nous opérions diverses opérations de maintenance qui lui permettrons de s’adapter aux situations suivantes : études supérieures / études techniques / brevet des collèges / combats de rue. Le programme : « vie à la maison » ne fait pas partie de nos attributions, comme vous pouvez le constater dans nos conditions générales de vente. Je peux comprendre votre désarroi, d’autant plus que vous êtes arrivés à expiration de votre garantie (la loi française ne permettant pas, par une négligence coupable et bête, l’avortement sur un sujet de quatorze ans).
Nous vous invitons cependant à vous référer aux termes suivants via des sources d’informations super fiables genre le forum doctissimo : « maman », « adolescence », « âge bête », « acné », « hormones », « c’est chiant mais il faut s’en occuper. »

Concernant le psychologue du collège, vous m’en voyez navré, mais il est un brin occupé avec des broutilles du genre des élèves en passe de se faire expulser de France, d’autres frappés par leurs parents ou encore des feignasses dysphasiques ou dyspraxiques.

En vous souhaitant très fort de ne pas tomber dans un trou sans fond.

Moi. »

Après j’ai chanté très fort La sécurité de l’emploi des Fatals Picards.

Espace, temps et éducation nationale

Vu que ma relation avec Claudette progresse à un rythme qui me laisse espérer un rapide divorce à l’amiable, j’aimerais ressortir ma batte à clous du placard où elle s’étiole, la pauvrette, pour m’attaquer à l’un de ces délicieux mythes que l’on nous ressort à longueur de journaux télévisés, de blogs bien pensants et autres : celui de l’emploi stable.

Parce que les profs c’est rien que des feignasses qui, quelles que soient les énormités qu’ils racontent, feront toute leur carrière dans le même bahut. Que même ils ont un mug avec leur nom en salle des profs.

Et là je me gausse. Et je me lance dans un flashback.

Ah oui non pas tout de suite. Précision d’abord. Ce billet n’a pas pour vocation de me faire plaindre. Du point de vue de mon travail, je me considère comme un privilégié, et de loin. Il s’agit juste du reflet d’une situation devenue commune, que je souhaite présenter aux regards de certains esprits qui, me chuchote-t-on, parlent parfois un peu vite.

Sur ce reprenons, je deviens pénible avec mes interludes.

*bruit de harpe, écran flou* Flashback

Nous sommes en 2007, je viens d’avoir mon CAPES. On me laisse les vacances scolaires pour digérer la nouvelle. Et deux semaines avant la rentrée, on m’annonce, comme ça, par courrier, que je suis affecté au fin-fond de l’Académie de Nantes, que je connais à peu près aussi bien que la liste des participants de Secret Story. J’ai donc intérêt à me grouiller, à poser mon préavis auprès du proprio (méga-jouasse, vous vous en doutez), à trouver un cabanon dans mon patelin de rattachement et plus vite que ça s’il vous plaît.

Donc le coeur lourd, nous emballons nos petits effets personnels et parvenons à nous installer dans un logement de fonction assez improbable (d’anciennes salles de cours, avec tout ce que ça suppose d’acoustique et d’isolation).
Dix mois plus tard rebelote. Mon stage a été validé, je suis maintenant un vrai prof, merci bonsoir. Il est temps pour moi de passer sous les fourches caudines de la MUTATION.

Rien à voir avec Fukushima ou le professeur Xavier. Dans le langage de l’Éduc Nat. (ouais, je dis Éduc Nat, how cool is that ?) la Mutation est un super jeu de plateau, dans lequel les joueurs (le rectorat) déplacent des petits pions en plastique moche (les enseignants) sur la carte de France. La logique est la suivante : les enseignants formulent une demande pour une académie (grosso-modo une région) particulière, puis un poste particulier dans cette académie. Bien sûr, si tu veux accéder à la super académie là-bas dans le sud histoire de préparer tes cours sur la plage, ben tu vas te retrouver en concurrence avec d’autres loquedus. Et pour nous départager, il y a le système des points.

Comme dans tout bon jeu, tu gagnes des points de différentes façons, toutes aussi fascinantes les unes que les autres : à l’ancienneté (méthode dite « à la pitié), si tu enseignes dans une zone musclée reconnue par le gouvernement en tant que telle (bizarrement il y en a de moins en moins), si, dans l’académie que tu vises, tu laisses une épouse éplorée et quelques gosses (là c’est le méga-jackpot, et je ne me laisserai pas glisser sur la pente bien tentante d’une légère discrimination)…
Donc si tu enseignes dans une ZEP où le gilet pare-balle est obligatoire et ce depuis quinze ans, que tu souhaites rejoindre Ludivine, ta chère et tendre, et tes huits gamins,  et qu’en plus tu t’es fait arracher le bras par un cocktail Molotov, tu peux avoir quelque espoir.

Bien entendu, on m’a vite fait comprendre qu’en tant que padawan de ce beau métier, j’avais le droit à la région parisienne et c’est tout.

Me voilà donc affecté. On pourra me dire que c’est déjà bien d’avoir un boulot pas délocalisé en Moldavie et que je n’ai qu’à fermer la bouche à moi. Juste avant, je voudrais juste préciser que j’ai commencer mon apostolat en tant que TZR.

C’est quoi un TZR ? Un Titulaire de Zone de Remplacement. En gros, on accepte de te considérer comme un vrai prof – honneur suprême – mais tu n’enseignes pas dans un établissement précis : tu es susceptible d’être affecté dans un, deux, trois, voir quatre établissements différents à la fois, parfois distants d’une cinquantaine de kilomètres. Soit pour toute l’année, soit pour deux semaines, ça dépend. Et pour rajouter au fun de la situation, on t’annonce généralement le nom de tes établissements… le jour de la rentrée ! Donc inutile de te casser à préparer des cours de Troisième si tu te retrouves en début d’année à enseigner à des étudiants en IUT.

J’ai donc été le meilleur ami des RER et bus divers trois ans durant. Au bout de trois ans, Hosanna, alléluia. Les hautes autorités du rectorat daignent me donner un poste fixe dans au collège Criméa. En gros j’y reste aussi longtemps que je veux.

Enfin presque. Car il y a toujours de chouettes petites clauses dans ce boulot.

Tu n’es pas sans savoir, lecteur avisé, que l’on fait des économies sur tout, en ce moment. Y compris, et surtout, dans le Ministère qui m’emploie. Donc, les recteurs d’académie se prennent un peu pour des survivants de Gallifrey et économisent en nous piquant du temps. En gros les principaux de collège disposent d’un certain nombre d’heures à répartir entre les matières et les classes. Et quand il n’y a plus assez dans un certain enseignement, eh ben le poste saute. Et là, la personne qui est instamment priée de partir est la dernière arrivée. Dans mon cas, votre serviteur. Bref, même en poste fixe, je suis sur un siège un zeste éjectable.

Membres du rectorat en pleine distribution d’heures de cours

Je signalerai juste qu’à part provoquer quelques ulcères supplémentaires chez les profs qui le méritent bien, je ne suis pas sûr que ce système de turnover perpétuel soit des plus indiqués pour les élèves. Des élèves qui voient leurs enseignants se réhabituer chaque année aux codes de leur bahut. Des enseignants qu’ils sauront partis l’année prochaine alors « votre projet de voyage, il ne se fera pas, monsieur. » Des enseignants jetables. Kleenex. Qu’on efface avec l’année passée.
Des équipes pédagogiques qui peinent à mettre en place autre chose que des activités éphémères, quand on connaît l’importance de repères stables, de rituels persistants dans l’univers adolescent.

Donc non. L’immobilisme dans notre profession, s’il a jamais existé, est une tare depuis longtemps révolue, qui a même entraînée avec elle la stabilité.

Vous en faites pas. On a encore les vacances.

Amour, gloire et brevet

Et c’est sur le titre le plus inspiré depuis le début de l’année 2012 que nous ouvrons l’un de ces fascinants chapitre « je lève mon petit poing rageur vers les Parques de l’Education Nationale et les insulte en serbo-croate. »

Ah la la. Qu’elle va être fun cette semaine.

Voyez-vous, en ce moment, je ne devrais pas être en train de vous causer dans l’écran. Je devrais être en tête-à-tête avec une enveloppe en papier Kraft, que nous appellerons Claudette (pardon à toutes les Claudette).

Claudette recèle en effet 24 copies plutôt mastoc. Les 24 brevets blancs (pour rire donc) qu’ont passés des élèves de 3e du collège Criméa. Là ou ça rigole moins – ou alors genre hystérie collective à l’asile d’Arkham – c’est le temps qu’il va me falloir pour corriger tout ça. Questions + dictée + rédaction = adieu la suite de la rétrospective des films d’Alain Resnais (ceci était ma minute snobinard péteux). Et tout ça pour rien.

Parce que le brevet, ça ne sert à rien.

Après cette phrase digne d’un micro-trottoir du 20h de TF1, je m’en vais préciser un peu le fond de ma pensée, parce que je n’envisage pas encore d’usurper la place de presque feu PPDA.

Cette réflexion m’est tombée dessus, la sotte lorsque, faisant preuve une fois de plus de sa finesse d’esprit légendaire, Oz me brame en plein cours : « T’façon j’m’en fous, si j’viens pas au brevet y s’passe quoi ? » (Oui la syntaxe ozienne est un délice.)
Ce à quoi le bon sens, le désespoir et aussi l’honnêteté m’ont poussé à cette réponse aussi ferme que vraie. « Eh ben tu ne seras pas là. »
Je ne pouvais pas dire mieux. Parce que c’est en effet tout ce qui arrivera.

Reprenons.

Le brevet est, à la base, l’examen qui sanctionne la fin de ce long séjour au royaume de la gaudriole, j’ai nommé le collège. Dans une volonté admirable d’équité, on a divisé cette épreuve en deux parties distinctes, quoi que complémentaires : le contrôle continu et l’examen final. Si vous avez déjà posé les orteils dans une fac, ça doit vous parler. A savoir que, pour un élève lambda, le contrôle continu permet déjà d’avoir 80% des points nécessaires à l’obtention du sésame. L’examen final n’est donc qu’une formalité.

De plus, ce sésame n’en n’est pas un. Car il est tout à fait (et de plus en plus) possible de se retrouver les fesses sur une chaise de lycée, général ou professionnel, sans s’être présenté audit brevet. Parce que commissions rogatoires, parce que dossiers acceptés, parce que parents harcelant les proviseurs divers et variés. Donc en fin de compte, qu’on ait le brevet ou pas, ça ne sert à rien.

Donc je résume.

Un élève peut passer en classe supérieur avec 0 de moyenne générale (j’ai vu le cas se produire. Enfin. 0,84 mais là, le chipotage devient carrément tragique). Arrivé en Troisième, il sera éjecté quoiqu’il arrive vers une orientation quelconque ou, s’il bosse un minimum, pourra atteindre le fameux Lycée général.
Bref, c’est un fait : on peut traverser le collège les mains dans les poches. Mais là, j’enfonce des portes tellement ouvertes que ce sont des trous.

Alors on ment.

Pour préserver ce mythe fondateur et essentiel du rite du passage. Ce fantasme qu’il existe, au bout d’un moment, une épreuve obligatoire, qui sanctionne.
On évoque le brevet avec solennité. Le sempiternel « On ne rigole plus maintenant ! Dans (années + x) c’est le brevet ! » toujours aussi inefficace. Les annales – qui méritent bien leur nom – brandies ces heures de cours où on n’a rien envie de faire avec les Troisième.

Et puis le grand Barnum des brevets blancs. Deux par année de Troisième. Tous les ans.

Le même rituel qu’au « Vrai Brevet ». Les tables étiquetés, les copies à calligraphier de codes mystiques, la numérotation des pages, les questions I.2.d, notées sur 0,25 point. Les salles de cours transformées en temple de la concentration et nous, profs, devenons surveillants aux semelles en ouate. Un froncement de sourcils pour un soupir, une réprimande pour un mot.

Les élèves sont gentils, la plupart du temps. Ils jouent le jeu. Même si, j’en suis à peu près certain, ils savent.

Le vieux rituel sénile n’a plus qu’une étincelle. Celle du temps. Visser le cul de centaines d’ados à leur chaise et les forcer à se concentrer près de deux heures. Sans pipi. Parce que ça les travaille, le pipi, les Troisièmes, quand on leur parle du brevet. « Monsieur, et si on a besoin d’aller au toilettes ? »
Regard de dompteur qui va faire entrer sur scène et sans barreaux un fauve mangeur d’hommes mal dressé : « Vous vous retenez. »
Soupirs d’effrois.

Alors on protestera et on aura raison. Que le brevet est une initiation à des examens postérieurs, bac, concours d’entrées en écoles et autres… Mais c’est une vision d’adulte. Le brevet, comme tant d’autres marronniers du collège devrait être repensé. Pour s’adapter aux orientations des élèves. Ou à ce fameux système de compétences que l’on cherche à nous faire avaler à tout crin et que je démonterai dans un billet ultérieur. Mais cesser d’en faire cette épreuve artificielle qui déroule sempiternellement les mêmes questions le long des mêmes parcelles de textes.

Le brevet me renvoie à la face tout ce que je déteste dans mon boulot. Un savoir saupoudré, des connaissances détachées d’un tout dans lequel elles ont vraiment un sens, sur lesquels on évalue un public complètement aveugle aux enjeux mais conscient de l’inanité de ce qu’ils font. Comment alors, en vouloir à Oz pour cette répartie ? (alors que j’ai douze mille autres excellentes raisons pour lui en vouloir)

C’est ça qui me gonfle, dans mon tête-à-tête avec Claudette. Je voudrais un sanctuaire. J’ai un carton.

Naufrageuse

Élève

Un jour ce sera grave.

Tanith.

Un jour ce sera grave. Le livre de tes fantasmes noirs va s’écrire sur le vrai. Le collège sera ce labyrinthe que tu nous inventes, les élèves ces pervers malsains que tu sculptes.

Tanith tu mens. Depuis qu’on te connait.

Souvent je me dis que tu mens en espérant nous faire mentir. Les profs. Que tu n’en peux plus d’être la jeune fille fragile en qui on espère, qui devrait se reprendre. Mieux faire. Qui, simplement, peut.
Qu’est-ce qu’on a l’air de bien te connaître, hein, nous, adultes, qui te fréquentons une poignée d’heures par semaine ? Alors tu enrages, tu te révoltes. A défaut d’empoigner des armes, comme tu me l’as confié un jour – tremolos ma non troppo – tu empoignes la langue tu la tords en fouet ardent. Les victimes : pas de discrimination. A douze, trente ou cinquante ans, tu les embobines. Chacune convaincue d’être dépositaire d’un secret primordial, de la pièce de puzzle qui met fin à toutes les questions. Aux angoisses. Jusqu’à ce que ton énième décor de carton tombe. Tu as menti encore. Non ces marques ne sont pas des bleus, non le garçon de vingt ans qui attend n’est pas ton copain. Non, il n’y a pas de fight club dans les caves de ta cité. Au début ça te faisait marrer. De moins en moins, j’ai l’impression.

La drogue chaos : le mensonge.

Une histoire en entraîne une autre. Ne me contredis pas, s’il y a un truc que j’ai appris en touillant des mots, c’est bien ça. Et ça n’arrête pas. C’est terrifiant hein, le langage ? Pourquoi, crois-tu, cette lourde lanière de cuir sur les grimoires ? Les lettres : foutus symboles de sorcières. Alors à force tes mensonges, tu ne les contrôles plus bien.

Mais tu fascines.

Une conteuse ça fascine toujours. A ton âge, surtout les garçons. Et ça t’exaspères, leurs rires gras dans tes histoires et le long de ton physique. Adolescente. Tu aimerais t’en dépétrer. D’un autre côté, les voir s’écarquiller lorsque tu leur racontes une virée nocturne, un cousin toxico, mais quel trip ! Sentir le prof à côté gerber sa compassion frelatée… toujours le même délice. Le faux-semblant : ta langue maternelle. Comme les naufrageurs bretons, ta voix est un fanal, tu nous diriges sur les récifs de ton mal.

Je pourrais essayer de t’avertir en proverbe. La réalité couche dans le lit du mensonge. Un truc comme ça. Aucun intérêt. Encore une fois, la seule chose possible : être là, intervenir en dépit de notre dignité lorsque ça va trop loin, que ta berlue blesse ; que, dans le rire de tes admirateurs, il y a comme un frisson.

Et espérer te voir émerger de ton adolescence, ton apocalypse.

Engagez-vous qu’ils disaient

   Je suis grave une groupie.

A vingt-neuf ans et des bananes ça commence à la foutre mal mais c’est comme ça. Je tombe régulièrement raide dingue de gens. Anonymes, amies, collègues, connaissances, blogueurs, commerçants, j’en passe et des plus honteux. Je trouve tellement d’extraordinaire dans ce bon vieux genre humain que je pourrais passer mes journées à sourire en allant d’une personne à l’autre tout en agitant les bras. Je ne vous raconte pas les trésors de maîtrise qu’il me faut pour garder mon apparence de type posé et ténébreux (ce serait fort urbain de cesser de vous marrer, là au fond). Ce doit être ma traduction du mot anglais « crush ». Comme je l’avais déjà évoqué dans un billet précédent, il est des gens qui rendent la réalité tellement plus riche que je n’ai d’autre ressource que de tomber dans une grande flaque d’admiration.

Eh ben des fois, ça craint.
Ca craint parce qu’à ces gens là, il n’y a pas grand-chose d’autre que je puisse offrir qu’un « oui », béat lorsqu’ils ont une demande.

Et lorsqu’on béate, on accepte parfois des trucs limites. Par exemple, juste par exemple, accompagner des élèves dont on souhaiterait que certains finissent au fin-fond d’un puits rempli de crocodiles et de jeunes UMP, à une conférence. Un mercredi soir. En car. A une heure du collège.

Oui je sais, c’est tout ma faute. Et finalement c’était assez rigolo. En bonus, ça m’a plutôt fait réfléchir. Le thème de la conférence suscitée – rien de sexuel – était la notion d’engagement. Notion explorée à travers les interventions de résistants, de représentants d’associations humanitaires ou caritatives, de militaires… Le fil des discours (trois heures tout de même) m’a permis quelques échappatoires dans mon petit monde. Parce que finalement, je crois que la notion d’engagement me met mal à l’aise.

Non pas que je méprise le fait de mettre ses intérêts personnels de côté pour servir une cause que l’on estime digne d’intérêt. Ces visages qui se succédaient sur scène avaient cela en commun qu’ils semblaient habités par un but, une vision. La tranquille certitude de savoir comment ils veulent voir le monde. Et c’est en cela que nous différons.

Je ne sais rien.

Le monde, la géopolitique, les conflits d’intérêts sont pour moi des concepts qui me dominent de plusieurs dizaines d’années lumières. Comme le dit l’Antigone de Bauchau mieux que moi « je ne suis pas fait pour les grands mots et les grandes pensées. » Nous vivons dans un monde terriblement complexe et que chaque tentative que je fais pour le comprendre me plonge dans un nouvel abîme de perplexité. Trop. Trop de paramètres à prendre en compte, de facteurs contradictoires, de lecture entre les lignes, d’anguilles sous roche. Alors prendre une direction précise sous l’égide d’une organisation qui a, elle, une vision bien précise des choses me semblerait malhonnête. Mes idéaux sont trop petits, trop instantanés pour être partagés. Agir au jour le jour je peux faire. Aider, donner un coup de main sur le moment, évidemment. Mais me lancer dans quelque chose de plus grand me paralyse. J’ai tenté deux expériences, l’une politique, l’autre syndicale, elles se sont vite terminées. Dans trop de réunion j’entendais des tentatives d’interpréter des textes et des idées afin qu’elle rentre à peu près dans la ligne des organisations. Des idées tellement dépiautées qu’elle finissaient par ne plus rien dire. Et si je soutiens tous les mois une association caritative, ce que la personne qui m’a démarché avait un regard et une voix magnifiques. En vérité, le seul engagement de longue durée et indéfectible que je me connaisse, c’est celui que mon personnage mort-vivant du jeu vidéo World of Warcraft a pour sa souveraine, la reine banshee Sylvanas Coursevent. J’en profite pour signaler qu’avoir une présidente avec un nom qui pète comme ça serait quand même grave la classe.

Pourquoi vous faire bâiller avec ça ? Pour la simple raison que je pense être très banal. En ces temps de pré-scrutin, on ne cesse de nous bassiner avec le désamour des français pour la politique, pour la démocratie, et j’en passe. Je vote. Mais avec des oeillères. Les enjeux et les conséquences à long terme de telle ou telle politique, je ne parviens pas à les envisager. Et il m’arrive de penser que si j’y arrivais, je me comporterai comme le personnage de Francine dans American Dad qui ressort de l’isoloir sans avoir voté en hurlant « vive la démocratie ! ».

D’autres, sûrement, on plus de courage ou de lucidité que ma petite personne. Et c’est sans doute l’un de mes échecs de ne parvenir à prendre parti que pour ce qui ne me concerne que directement, ce qui parle à mon ventre et à ma tête. Et, prof toujours, j’ose espérer donner à mes élèves les outils qui leurs permettront, eux, de voir un peu plus large. Et de me dépasser. Après tout, être nocher, il y a pire comme destin.

Pourquoi t’es prof ?

Tiens oui. Ca fait un moment que la question n’était pas ressortie. C’est donc à la bienveillance de l’un de mes chers lecteurs qui, en substance, m’a gentiment fait remarquer que si je n’aimais pas mon boulot, je n’avais qu’à en changer, que je dois ce billet. Dommage qu’il ou elle ait omis, sans doute épuisé par sa prose, de signer de son nom : comme le disait ce cher Desproges, c’est fou comme les gens courageux sont étourdis.

Mais enfin. Où ai-je écrit que ce job, je ne l’apprécie pas ?

Alors oui. Après lecture de certains billets, on peut deviner que je gagne ma vie à empêcher une horde de monstres adolescents de briser les porte de leur collège pour apporter ruine et désolation à la civilisation telle que nous la connaissons. Je signalerais seulement que ce blog est avant tout à vocation cathartique. La frustration, la colère et le ressentiment font plus de bruit que la satisfaction. Que l’on apprécie comme un bon bouquin, en silence dans son coin. Sans compter que le bonheur, c’est quand même très chiant à raconter. Les Rougon-Macquart à qui il n’arrive rien, ça donne Jalna. Mais en ces temps de fête et de galéjades, je vais déroger à la règle et répondre à cette question qui, je n’en doute pas, hanteuh vos jours et vos nuits :

Comment peut-on être enseignant ? (Ah, on me signale à l’oreillette que la famille Montesquieu souhaiterait un entretien à la fin de ce soliloque…)

   On peut être enseignant par nostalgie. Je pense que ce n’est pas un hasard si la majorité des profs se recrute au sein d’une population n’ayant pas posé de soucis à l’école. Mon parcours scolaire a été à l’image de celui de beaucoup d’autres élèves, ni pire ni meilleur. Il y avait les matières où je m’éclatais et celles (celle : les maths) où j’avais la nette impression que l’on me parlait en patagon et surtout, où l’on me demandait de répondre en patagon.
Mais au-delà des simples connaissances, l’école était pour moi un sanctuaire. Un lieu où le monde extérieur ne m’atteignait pas, où je découvrais des choses qui n’étaient pas moi, dont je n’avais jamais eu conscience auparavant. Des choses dont je n’avais pas toujours quoi que ce soit à faire dans l’immédiat mais qui rendaient le monde plus grand, tellement plus grand.

Ce simple souvenir est devenu mon moteur. Ma source numéro 1 de motivation. Le collège Criméa est une cour des miracles. On y trouve des gamins exceptionnels, drôles, intelligents, brutaux, brisés, déjà, par la vie, rétifs à tout effort. Pas un seul ne pose le même regard sur ces bâtiments moches qui les accueillent tous les jours. Pour beaucoup, ils sont source d’anxiété.
Je veux que ma classe soit un refuge. Un vaisseau où l’on décolle, où les règles changent. Chacun son rôle et l’on part vers les étoiles. On se dit que la vie n’est pas que   ça. Qu’il existe des histoires qu’on n’aurait jamais imaginé. Que le petit bout de mot que l’on croyait connaître dévoile des sens, des récit incroyables. Que ces bibles indigestes et indigentes, les bouquins, peuvent faire autre chose qu’hurler des formules cryptiques. Racontent un jour où de pauvres loquedus ont vaincu un vampire, où une fille a dansé toute nue sur son bureau, où des dames brunes ont aidé des dames blondes. Etre prof c’est vouloir construire un monde. Avec tout les matériaux possibles. Instructions officielles, affiches, paroles, devoirs, voyages.

Ca exige donc un sacré ego, le mystère des profs blogueurs s’en trouve par là-même résolu. Oser croire que l’on peut faire une différence, aussi minime soit-elle, dans les histoires de gamins avec qui on ne partage rien où presque, c’est d’une prétention pas possible. Même si c’est la mission que l’on peut lire dans notre – inexistant – contrat de travail.

   On peut être prof par admiration aussi. Pour ses parents – parthénogenèse du corps enseignant, évidemment. A les admirer, petit, rédiger marqueurs multicolores, les règles de grammaire, corriger les cahiers de leur belle écriture régulière.
Pour ses profs à soi. Celui qui expliquait Roxane qu’on ne pouvait qu’en tomber amoureux. Celle qui vous a tout expliqué sur une scène de théâtre. Celle, surtout, qui vous parlait sans afféterie aucune, pour qui le français c’était fluide, évident. Qui vous prenait par la voix et vous apprenait à vous exprimer oral ou écrit.

   On peut être prof par empathie. Parce que, d’un bahut à l’autre, il y a les regard des autres. Ceux qui ont choisi le même taf que vous. Avec qui vous allez partager, d’une façon où d’une autre. Les codes de la photocopieuse qui déconne encore. Les nouvelles du week-end. Ou une virée musée-resto qui finit en rires. A se dire que ces gens-là, on aurait pu les choisir, quelles que soit les circonstances. Que peu importe que Bryan vous ait encore claqué dans les doigts et ait déchiré sa copies avant de claquer la porte. Que même si on se sent submerger devant ces kilos de papiers à annoter. Quelque part, il y a de l’humain.

C’est pour ça, finalement, que je suis prof. Pour être un maillon. Un maillon qui gueule, qui en chie, qu’on sollicite un peu trop, ou pas selon son mode de conception. Mais qui participe à ce grand truc mal foutu qui s’appelle la société humaine. Et qui espère juste, en retenant les bons bouts de ficelle, que l’on s’arrimera plus solidement.

Et que d’autres conduiront leur vaisseau pour montrer des planètes lointaines, très lointaines, à ceux qui les suivent.

… Et je vous avais dit que le bonheur, c’est chiant !

And then you’ll be dead and I’ll be still alive

Ce fut rude.

Ce fut rude mais ça y est, le vainqueur de Killer « Vegeta » Hugo contre le Mois « Prozac » Décembre s’achève. Et c’est le second qui termine soigneusement démembré et soigneusement enterré sous un échangeur d’autoroute.

Décembre fut donc riche en expérience de toutes sortes, que je me ferai un plaisir de vous raconter sitôt que j’aurais davantage l’air d’un être humain que d’une dégueulasserie lovecraftienne. Mais rien que pour toi, public mon amour, voici le classement des dix meilleurs moments boulot de ce charmant mois de décembre.

10. Le conseil de classe du premier trimestre

Présider un conseil de classe, c’est être le porte parole de Standard and Poor’s. Tout le monde te hait mais boit tes paroles. Et change de couleur au fil de ton discours. En particulier les parents délégués qui découvrent l’envers du décors dans lequel évoluent leurs chérubins. « Mais quand vous dite que Denam s’est levé en plein cours pour aller frapper un camarade vous voulez dire que…. » « … que, pour frapper un camarade, en plein cours, Denam s’est levé… » « Quand vous dites que cette élève doit cesser de manquer de respect à ses enseignants cela signifie… » « Qu’elle ne devrait pas supposer que son professeur d’anglais se livre à des activités nocturnes qui ont été prohibées dans une trentaine de pays et le brâmer pendant le contrôle. On peut passer au bulletin suivant ? »

9. L’étude de Dracula avec la 4e Chieurs

 « – Ben Sherri, qu’est-ce que tu as à la main ?
– C’est à cause de votre exposé monsieur.
– Celui sur Van Helsing ?
– Oui. J’ai voulu tailler un pieu pour illustrer et j’ai glissé… »

La relève de Buffy n’est pas encore arrivée…

8. L’étude de Dracula avec la 4e Chieurs, bis

« – Monsieur, j’ai commencé Entretien avec un Vampire, j’suis dégoûtée !
– Et pourquoi donc ?
– J’ai essayé de relire Twilight, derrière, j’ai pas pu ! C’est trop chiant en fait ! »

On me retrouva en train de danser la carioca dans le couloir.

7. La sortie à Paris avec les 3e hellénistes latinistes (ceux qui ne dépassent jamais les 8 décibels et commencent à lire Descartes)

« Vous avez été super pendant cette sortie ! Il nous reste un peu de temps pour vous féliciter, on vous laisse choisir la prochaine activité. »

Deux minutes plus tard, nous voilà au Jardin des Tuileries, sur l’air de jeu des enfants. Gambit hurle des « Youpiiiiiiiii ! » sous le regard perplexe de mamans de mioches de cinq ans.

6. Le début de la leçon sur l’écriture de soi

Nous travaillons sur le thème des clichés associés à tel ou tel peuple. J’ai donc choisi de bosser sur

ça (faut cliquer)

et ça (faut cliquer aussi).

Cours le plus calme depuis le début de l’année. La clé de la pédagogie est la versatilité.

5. La rencontre parent-professeurs d’après le conseil de classe évoqué en 10

Papa désemparé : « Oui je sais qu’il insulte sa prof. Vous savez il le fait chez nous aussi… Au moins ça montre qu’il se sent bien dans sa classe… Euh… Monsieur ? Vous avez un peu d’écume, là… Vous fumez par les oreilles, aussi. »

Maman capable de parler trois minutes sans respirer : « Oui, je sais qu’elle ne travaille pas. Je lui ai supprimé l’ordinateur, pour commencer. Ensuite les sorties… la télé… son appareil à dialyse… sa ration d’oxygène… et puis en désespoir de cause son PORTABLE ! Non mais qu’est-ce que vous voulez que je fasse de plus ? »

4. La grève avec option « occupation des locaux »

8h20 : arrivée sur les lieux. Café et croissants apportés par les collègues.
8h25 : retour de la cours de récréation dans laquelle on a bien manifesté trois minutes… brrr froid, oh, du café et la collègue de SVT a apporté des brownies !
9h30 : Rédaction des pancartes pour la manif de l’après-midi. J’ai du en refaire une, j’avais mis des traces de pain au chocolat dessus.
10h20 : rencontre avec la presse, la journaliste me fais signe d’effacer les miettes de cookies que j’ai au coin des lèvres.
11h30 : on va manger au premier service la cantine. Puis retour pour le thé d’après manger et les bonbons qui vont avec.

On ne dira jamais assez combien nous mettons notre santé au service de la lutte sociale.

3. Sortie à Paris en soirée dans une école militaire

FALBALA (brune, mais tellement blonde au fond) : Monsieur, pourquoi ils ont des uniformes, les gens ?

MOI : Peut-être parce que nous sommes dans une école MILITAIRE, Falbala ?

FALBALA : Hi hi, je suis bête, je croyais que c’était les agents qui mettent les contraventions. Monsieur ? Faut pas pleurer monsieur, ils ne m’ont pas fait peur !

2. Forum des métiers, on accompagne les élèves un SAMEDI MATIN

FALBALA : Monsieur…

MOI : Falbala si ta question est « Pourquoi les gens me parlent-ils de mon futur professionnel », je t’invite à regarder attentivement la pancarte à l’entrée indiquant « Forum des métiers ».

FALBALA : Tiens, je n’y avais pas pensé… Non, mais je voulais aussi vous remercier de nous accompagner un samedi matin. Vous savez on ne vous le dit pas assez, que vous nous apprenez plein de choses. Monsieur ? Vous pleurez souvent non ?

1. La sonnerie de fin des cours

Le son universel et libérateur…

A bientôt, pour de nouvelles zaventures !