Man vs Cross

Dans la famille : « Trouvons, nous, les parasites de l’Education Nationale, aussi connues sous le nom de profs de collège, un moyen de nous libérer de nos maigres heures de cours », je voudrais le cross.
Le cross. Cette tradition antédiluvienne mise en place par une secte fanatique de professeurs de sport (maintenant on dit Education Physique et Sportive sinon c’est direction le lac pour un crawl les pieds plombés), consiste à faire courir un tas d’adolescents maussades durant en gros deux kilomètres pour finalement en applaudir quatre ou cinq et en lyncher le même nombre, sur fond de remise de médailles métal-plastique.
Le cross est aussi l’une des dernières tentatives pour faire bouger une génération de loquedus nourris au kebab, qui préfèrent se faire virer après avoir balancé un caillou dans la salle des profs, plutôt que de courir plus de deux cent mètres pour semer l’enseignant qui les course, Chabal style (oui, ceci est une histoire vécue). Bien entendu, une telle entreprise nécessite la logistique adéquate, tant matérielle qu’humaine. C’est ainsi qu’en ce superbe 15 novembre, j’ai été arraché à la tiédeur de ma salle – tiédeur entretenue par les exhalaisons adolescentes – pour accompagner un troupeau de chiards super jouasses de se retrouver en survêt au petit matin.

8h29 : Madame SVT parvient à m’arracher au chambranle de la porte du collège en me tapant sur les doigts à coups de barre de fer. M. Mathématiques m’explique que si je répète ne serait-ce qu’une fois que je ne veux pas y aller, il révélera mes tendances à me déguiser en Milady, lors de nos soirées jeu « Les Mousquetaires du Roy ».
8h30 : Je salue la classe dont je suis prof principal d’un ton rogue avec dans les yeux ce petit rien qui signifie « le premier qui l’ouvre de plus de deux millimètres, j’en fais un long ruban de bolduc. » Ils enregistrent et la ferment pendant au moins trois minutes, temps nécessaire pour faire l’appel et me réjouir de l’absence de Sephora-Galantine, qui n’a pas du trouver de vernis raccord avec son survêtement bleu des mers du sud. Ca ou alors ses poumons ravagés par la nicotine ont demandé grâce.

8h37 : Dans une ambiance très 24 heures chrono, Mme Espagnol et moi-même tentons de coller sur le pull des participants des dossards réalisés spécialement pour l’occasion, à grand renfort de scotch vert. L’opération est rendue laborieuse par les deux degrés ambiants et la mauvaise volonté manifeste des gamins, qui ont peur que l’ont abîme leurs fringues Nikè.

8h45 : Départ de notre petit groupe. Denam entonne « on est les champions, on est les champions ». En Mac Gyver des temps modernes, j’improvise un bâillon à l’aide de mon restant de scotch. Catiua est hystérique – l’EPS est sa LV1 – et me montre ses nouvelles baskets à ressorts roses. Je lui glisse un Lexomil.

8h55 : Les automobilistes perdent encore au jeu « jet de bagnoles sur cible mouvantes » et le troupeau arrive entier sur les lieux du drame : le Stade (musique d’ambiance, violon et grandes orgues).

9h10 : Nous voilà à notre emplacement de classe. J’apprends avec délices que les petits Sixième vont courir avant nos classe. Ce qui nous condamne à un petit délai.
Deux heures.
Deux heures d’attente par un climat que ne renierait pas un ours polaire à canaliser une bande de gnards furax d’être là – sauf Catiua mais là elle bave gentiment en gagatant – et qui en plus ne peuvent pas s’asseoir.
Je réprime héroïquement mon envie de m’enfuir en hurlant « Ciao les nazes » et me retourne pour affronter mon acnéique destinée.

9h27 : Mme Espagnol et moi avons déjà stoppé trois bagarres et deux tentatives d’évasion. Le tout avec Olivya sur les semelles. Olivya aime deux choses : les profs et se plaindre. Nous tentons donc de nous en débarrasser en subissant ses considérations sur le temps, la vie, l’amour, le tuba-basse et Justin Bieber. Mon tube de Lexomil est vide, je comprends la détresse des accrocs.

9h35 : Rhys sort de sa sérénité habituelle. Il est comme ça Rhys. Il vit dans un monde qui a l’air super cool et n’en sort que pour collectionner des 18/20. D’un ton détaché, il me fait remarquer que la menace de torture pourrait inciter les élèves à avancer plus vite. Au mot torture, Denam cesse d’étrangler Xelos et demande des précisions. Je saisis la perche et commence à disserter sur l’Inquisition Espagnole, les sacrifices aztèques, les méthodes de la Gestapo et Plus belle la vie. Je n’ai jamais vu mon auditoire aussi captif. J’envisage une reconversion professionnelle.

10h00 : Je répète pour la septième fois à Carmine que non, il n’existe pas de BTS Torquemada.

10h25 : Ayant épuisé tous mes sujets de conversations, je parviens à convaincre mes élèves de s’échauffer. Encore la tête pleine d’images et de hurlements merveilleux, ils s’exécutent gentiment. Je pars discuter avec quelques collègues de nos prochains plans pour dégommer le Ministère de l’Education Nationale.
10h55 : Ouf, on a de l’avance, la course peut commencer. Les garçons s’élancent sur la piste, soutenus par les voix mélodieuses de filles. Tout en tentant d’endiguer mon hémorragie des tympans, j’essaye moi aussi de motiver les derniers du groupe qui ont décidé que de toute façon ça ne les concernait pas et marchent ostensiblement à grands coups de « Courez bande de feignasses dégénérées ! »

11h10 : Je passe aux choses sérieuses en m’apercevant que Warren menace de camper sur place. Je m’approche de lui et lui explique gentiment que plus son temps de parcours est long, plus longtemps nous resterons ici. Il franchit le mur du son et achève sa course en temps et en heure.

12h00 : Tout le monde a fini de courir, on en arrive à la remise des prix qui ressemble peu ou prou à la décision du public romain de gracier ou d’exécuter les gladiateurs. A mon grand regret, aucune mise à mort. Ma classe arrive deuxième, ils exigent que l’on recompte les voix. Je leur rappelle qu’il s’agit d’un bête classement mathématique. Ils se rendent compte qu’ils ne peuvent pas se justifier, bugguent à peu près tous et rentrent au bahut dans un calme relatif.

13h30 : Après un trop court interlude en tête à tête avec une assiette de spaghettis bolognaise brûlants, on prend les même et on recommence. Une nouvelle classe à conduire. Joie, il s’agit de mes 3e X-men.

13h40 : Je me prépare à scotcher les dossards. Les trois quarts de la classe sortent de leurs poches des épingles à nourrice et fixent eux-même le papelard sur leurs fringues avec une précision géométrique. Je pleure un bon coup.

13h45 : J’explique à Gambit que taper Malicia est grossier, macho et violent. Il se confond en excuses.

13h45, 30 sec : J’explique à Malicia que frapper Gambit n’est pas forcément une victoire du féminisme. Tornade me demande si, à mon avis, le féminisme n’est pas un concept un brin périmé.

13h55 : Alors que les arguments font rage, le petit groupe s’installe. Le soleil perce entre les nuages, on passe de l’ère glaciaire aux premiers hommes.

14h37 : Alors que l’ennui pointe, Wolverine propose au reste de la classe d’apprendre le mime. Ils commencent à pratiquer et mettent spontanément en place de petites saynettes, tandis que Jean Grey établit un parallèle entre les prénoms égyptiens et moyen-âgeux.

14h58 : Les filles font atelier coiffure. Elles m’expliquent qu’elles souhaitent imiter la coiffure de Laura Ingalls. Je m’étrangle. Elles aiment La Petite Maison dans la Prairie, c’est rassurant monsieur, de voir une famille à ce point heureuse. Je m’étrangle, mais pas pareil.

15h00 : Je comate les yeux ouverts. Magneto tente de faire des statistiques en prenant en compte le nombre d’élèves présents et leur vitesse relative.

15h20 : Il y a presque un soupir d’agacement quand les ateliers théâtre / débat / coiffure sont interrompus pour que la course ait lieu. Jean Grey bat tous les records, tandis que j’interdis catégoriquement à Cyclope et Magneto d’aller casser la figure aux concurrents adverses et non, je ne me lancerai pas dans une conversation sur le thème de la concurrence déloyale.

16h30 : Fin des courses, remise des prix. Les X-men sont troisièmes. Ils hochent la tête, ça leur va.

17h00 : Je tente de retrouver forme humaine pour gagner le RER. Demain cours. Idée à retenir : la question de l’utopie dans La Petite Maison dans la Prairie.

Matt, à deux sous

Si, par une aberration quelconque, vous mettez les pieds en ces lieux – commencez par vous les essuyez, d’ailleurs – vous allez vous dire qu’au vu du titre, les choses commencent bien. Mon dernier billet adressé à un Matt médiatique était plutôt sympathique.

Ben non.

Autant vous prévenir tout de suite, vous n’êtes que la figure de proue qui me démange le sabre d’abordage. Tant pis, il n’y aura pas de liste précise des pertes aujourd’hui, c’est vous qui allez prendre la première volée de plomb.

Vous m’ulcérez. Mais alors bien.

Maintenant que c’est dit, développons. Oui, je partage ce point avec les méchants de James Bond, j’adore dévoiler mes intentions et mes plans diaboliques pendant que vous avez les mains attachées au scotch Britt à moins de cinq mètres de votre arme chargée. Votre arme, cher Matthieu Delormeau, étant la bêtise crasse. Et vous voyez, je crois que je m’en tartinerais copieusement le nombril avec le couteau à beurre de l’indifférence, si ça n’influait pas sur une partie non-négligeable de ma vie, à savoir mon boulot.
Oui, parce qu’autant commencer par les bonnes nouvelles, laissez-moi vous dire que vous pétez tous les scores d’audimat chez les 11-15 ans, toutes catégories sociales confondues, le long du chapelet de vos émissions. Emissions qui reviennent comme un leitmotiv à de trop nombreux cours. Tiens, l’autre jour en compagnie de ce bon vieux Baudelaire, parce qu’apparemment, vous voyez, faut pas être insatisfait ou mélancolique, ils l’ont dit sur NRJ12. Je passerai sur les tentatives d’explication de l’étymologie de « vendetta » (sérieusement ? Un type qui se prend ce mot comme pseudonyme ? Même moi je n’y ai pas cru, et pourtant j’ai longtemps été certain que Carla Bruni était une chanteuse de gauche), ou même l’évocation de l’adjectif « travesti » (on parlait du bal de Venise) qui a donné lieu à un débat animé sur un transformiste artiste de cabaret. Tout ça dans des magazines télé que vous présentez. Oh, non, pardon. Dans des « documentaires », dixit mes gnards.
C’est donc mû par une curiosité malsaine et quelques pulsions meurtrières que j’ai saisi ma zappette pour me plonger dans la région télévisuelle dont vous êtes le représentant.
Ouais. Une région qui aurait plus de points communs avec le Mordor que la Bretagne.

Je ne suis pas bégueule. Je me marre devant des conneries télévisuelles comme tout un chacun, même si j’ai plus de livres chez moi que recommandés par les émissions de déco de maison. Mais alors là, j’ai éteint mon poste avec une légère nausée.
Parce que c’est quoi, en fin de compte, vos émissions ? La synthèse de tout ce que je hais chez mes élèves, tout ce qui me pousse à me conduire moins en prof et plus en catcheur professionnel :

– Le format : qui exploite le « mal d’une génération » d’après certains sociologues, à savoir le déficit d’attention. Sur une heure de magazine, on traite de trois ou quatre sujets, non pas l’un après l’autre, mais en même temps. Pas besoin de zapper, on s’en charge pour vous ! Pas besoin de concentration. Et puis qui voudrait se concentrer, hein ? On regarde ça pour se vider la tête, pour se marrer…

– La narration : j’aurais aussi pu écrire ce billet à l’adresse du type qui narre les trois quarts de ce que vous présenter. La tonalité criarde, le ton saccadé. La voix qui tombe à la fin de chaque phrase, toujours de la même façon. Expressivité zéro, même les sons se formatent, mélopée à l’oreille, on laisse béer le cerveau.

– Le sujet : le gros morceau quand même. Vous passez visiblement votre temps à vous pencher sur des gens « exceptionnels » : Albert, contrôleur des impôts qui, dans ses temps libres, n’aime rien tant que s’habiller en schtroumpfette. Lavinia qui sera la nouvelle Lady Gaga, elle l’a décidé et ses parents sont grave à fond derrière elle, dans leur F2 de Sartrouville. Poponnette, Cyril dans le civil, danseuse de cabaret et militaire.
Je me suis toujours méfié de l’exemplarité. Je ne suis pas persuadé que présenter des modèles gonflés à la testostérone ou aux oestrogènes soit formateur. Mais ce que vous présentez renvoie les questions de machisme ou de complexes au rang de gentils gamineries.
Voilà ce qu’on entend au fil de cette narration à se bouffer les dents : « Surtout ne changez rien. N’évoluez pas, tout est bien. Tout est sujet à célébrité. Tout est possibilité de paillette, surtout si ça a l’air d’être n’importe quoi. Et vous le savez, la célébrité est tout. »
Du coup, comment s’étonner que Séphora-Galantine lève un doigt – et pas l’index – quand on tente de lui expliquer que oui, savoir qui était Bram Stoker est important ? Comment convaincre Lilian que, non, quitter l’école à 12 ans pour ouvrir sa chaîne youtube de lipdub, c’est exclu ? Par quelle pirouette logique espérer faire croire à Caïn qu’il faut passer plus de trois minutes le nez dans ses devoirs par soir.
Vous ne glorifiez pas le quotidien mais ce que le quotidien a de plus stupide. Vous prêchez à longueur de plages horaires que l’individu n’a pas à s’adapter au monde, mais que c’est plutôt au monde de comprendre pourquoi bramer Big Bisous dans la rue déguisé en banane est un choix de carrière aussi respectable que dentiste, plombier ou pilote de F1.

– Le foutage de gueule : et les pauvres loquedus – pour peu qu’ils croient vraiment à ce qu’ils dégoisent à l’écran – qui vous servent de chair cathodique ? Vous vous en préoccupez ? Bien sûr que vous vous en préoccupez. Que vous savez pertinemment par quelles moqueries ils seront accueilli par le public, vautré dans le canapé acheté en destockage. « Ah ben heureusement que je ne suis pas comme ça. » va-t-on se rengorger en montant le sang. Et que l’on se repaît de la médiocrité ou tout simplement des errances d’autrui. On se sent tellement moins minable devant un plus minable que soi. Dont on commente les faits et gestes ad nauseam.

Vous êtes le visage réjoui de tout ça. Cette synthèse de travers que je combats sans relâche : la moquerie, bête et méchante, l’incapacité à se concentrer plus de dix minutes, le refus de croire que tout ne vient pas comme ça, le culte de la célébrité – jetable – comme valeur suprême. L’immédiateté.

Vous gagnez sans doute. Ce sont ces valeurs-là qui triomphent un peu partout. Permettez-moi, permettez-nous, de ne pas baisser les bras, de vous montrer que prendre des gnards par leur intelligence plutôt que par leurs instincts, ça fait des individus. Et pas un public. Pas de bol, des individus, ça pense plus, on en viendrait à ne plus entendre la petite musique monotone de votre narration.

Bonne journée, M. Matthieu Delormeau.

Autorité, j’écris ton nom

Bon, il semblerait, d’après certains échos, que la vision que je donne de notre sacro-sainte fonction d’enseignant soit un brin déprimante et, pour traduire ce que je lis parfois, donne un petit peu envie aux nouveaux arrivants d’aller faire du saut à l’élastique sans élastique au sommet du London Eye (on a le suicide snob ou on ne l’a pas). Je tiens à préciser aux quelques personnes qui ont pris de leur temps pour m’écrire que rien n’est plus ennuyeux que le bonheur, la joie et la gaudriole. Je craindrais que des billets rédigés sous le signe de l’euphorie soient aussi intéressant à lire que le dernier Mar… non. Non il FAUT savoir résister à ces facilités. 
Or donc, cette partie du blog est avant tout cathartique. J’aime mon travail. Nous sommes un vieux couple italien, on a l’engueulade sonore et la réconciliation passionnée.
Enfin, par respect pour notre Ministère, bientôt, cet endroit sera lieu de douceur, plein de licornes qui font caca des arc-en-ciel.
Mais pas tout de suite.
Parce que ça me tourne dans la tête depuis un moment. De titiller un peu un énième tabou de ce beau métier d’enseignant : le problème de l’autorité.
L’Autorité avec une majuscule, devrais-je dire. Elle est le fer de lance du mythe professoral. La couronne de lauriers du mentor, qu’il se doit de revêtir chaque fois qu’il passe la porte du collège. L’autorité qui fait que, quelle que soit la classe que l’on a face à soi, on sait s’imposer, se faire respecter. Qui nous permet de ne jamais voir nos classes changées en boxif. L’alpha et l’omega du prof. Et surtout, surtout, ne jamais poser la question qui tue :
« Oui mais si je n’ai pas d’autorité ? »
Alors histoire de rigoler un peu en cet hilarant mois de novembre, posons-là, cette question, ouvrons-lui les tripes et dansons sur ses entrailles fumantes. Ce billet aura donc pour vocation de rigoler de façon paillarde, (oh oh oh), et, dans le cas où quelques derniers profs auraient survécus à mes publications déprimantes à leur apporter les quelques expériences d’un des leurs qui – et je le dis en relevant bien le menton – a commencé avec zéro autorité. Zéro pointé.

I. Où l’on se rend compte que l’Autorité est un concept à la con.

Ca, j’y crois dur comme fer. En gros, quand vous entamez votre carrière, que vous passez par la case départ et que vous touchez en gros 1500 euros net, la question de l’autorité se résume en trois points :
– Il faut en avoir. (sans rire ?)
– Si tu n’en n’as pas, tu es un mauvais prof (là en effet, tu ne ris plus du tout)
– Ca s’apprend (ben oui mais comment ?)
Je passerai sur le premier point, n’ayant pas Lapalisse comme second prénom pour m’attaquer au deuxième. Bien sûr, tes collègues ou formateurs n’évoqueront jamais le problème en ces termes. Mais nombre de réactions et de sous-entendus (voir d’entendus tout court) permettent de se rendre compte que, plus que la qualité des cours, plus que la relation avec les élèves, c’est cette qualité là qui te vaut reconnaissance et considération. Parce que c’est la plus visible de toute. Entrer dans une classe où tout le monde t’obéit au doigt et à l’oeil en impose. Sinon, combien de fois, jeune collègue, n’entendras-tu pas « Ah non mais Rosalyne elle se laisse totalement déborder par ses élèves. » « Faut qu’il arrête de tout laisser passer. » « C’est Sarajevo, son cours. »
Le pire, ai-je presque envie de dire, c’est que ces remarques ne sont pas (toujours) destinées à blesser. Ce sont des constats. Mais, pour un membre de l’audience rencontrant des soucis à se faire obéir par Ordo qui marmonne des « pute » dès que l’on a le dos tourné, les commentaires des autres profs sonnent comme autant de sentences. Moi aussi je suis comme Rosalyne. Moi aussi je laisse trop passer. C’est pas Sarajevo chez moi mais c’est sa banlieue.
Dès lors, parler de ces soucis là devient un sacré défi pour l’ego. Parce que oui, il nous semble honteux de ne pas pouvoir instaurer le silence à une bande de mouflets pas encore en âge de se raser, surtout pour les garçons.
Et puis, l’autorité, c’est un peu comme la grâce janséniste. Certains l’ont d’emblée, d’autre pas. J’ai beaucoup d’admiration (et d’étoiles dans les yeux) pour ceux de mes semblables que la simple présence concentre. Ceux dont la voix impose le silence, dont les gestes hypnotisent. Ceux qui sont limpides dans leurs explications, toujours juste dans leurs sanctions. Je ne doute pas qu’ils aient travaillé dessus. Mais il est indéniable que, pour une raison X ou Y, on peut démarrer avantagé dans ce domaine. 
Et là, quand même, je souligne le démarrer. Parce que l’autorité s’apprend. Dans la douleur, le sang, les larmes certes, mais elle s’apprend.
Et je le démontre.

II. Coucou madame l’Inspectrice ! Voici mon suicide professionnel de la semaine !

Quatre ans. 
C’est le temps qu’il a fallu pour réussir à établir un rapport respectueux avec les gnards à qui j’enseigne. Quatre ans à entrer dans la salle de classe la boule au ventre, quatre ans à prendre les petites incivilités et de gros bavardages en pleine poire, quatre ans à se demander, quand le cours se passait bien, si ça n’était pas par hasard, quatre ans à rentrer chez moi en n’ayant qu’une idée en tête : oublier.
Je ne suis pas quelqu’un de particulièrement impressionnant. J’ai beaucoup de tics nerveux, ma voix ne peut pas monter fort haut dans les décibels à moins de se transformer en miaulements, je bafouille.
Mes premiers cours, ne nous voilons pas la face, ne ressemblaient pas à grand-chose. Et puis surtout, je prenais la moindre vétille à coeur.
Pour conclure, je n’ai pas enregistré très vite que les élèves sont des Terminators. Ils vous scannent, relève les faiblesses, attaquent. Si vous leur donnez une prise.
Et le syndrome « non non, je n’ai aucun problème avec ma classe, ah ah ah », je l’ai subi en pleine poire. Ce qui m’exaspère. Le silence, la peur d’être jugé m’ont facilement fait perdre deux ans. J’ai appris lentement à m’imposer, parce que c’est devenu une question de survie.
Je ne sais pas si ce que j’écris là servira à autre chose qu’à distraire une poignée d’ahuris (ne le prenez pas mal, j’adore le mot ahuri et ne l’utilise qu’avec affection), mais je vous livre mes bouées de sauvetage pêle-mêle :
1. Ouvrir ta gueule tu devras : je répète ce que j’ai dit plus haut. Parler aux collègues est VITAL quand on rencontre des difficultés et tant pis pour son orgueil. Si ça peut t’éviter une année de géhenne, c’est un maigre prix à payer, et l’orgueil se regonfle facilement. Il faut repérer le ou les collègues qui te semblent un brin plus souriants, ouverts à l’écoute. Et vite. Parce que ça brouille les radars, le mal-être, et la gomme balancée dans ton dos. Tout le monde semble vous vouloir du mal. Alors oui. On parle. Tout. De. Suite.
2. Toujours ce que tu annonces tu feras : un prof est un sadique, un admirateur de Pol Pot et de la Ligue des Quatre. Tout le monde le sait, le brame et nous le reproche. Alors profites-en. Intransigeance. Si tu annonces un devoir, il y aura devoir, même si la moitié de la classe n’a pas révisé. Si, après qu’Agatha t’ait traité de gros thon, tu lui mets une heure de colle, mets-la. Et non, sa maman à l’hôpital n’est pas un joker valable, tant que ça n’est pas confirmé par le prof principal et l’assistante sociale.
Zéro si le devoir n’est pas rendu à temps ? Eh bien zéro il y aura. Insultes ? Pourissage en règle devant le principal ou les parents, et sèche-moi ces larmes d’alligator.
Baliser le terrain. Toujours. Et faire comprendre qu’on ne s’arrange pas avec les règles qui, de toutes façons, sont là pour la réussite des chiards.
3. Aveugle comme la justice, tu ne seras pas : des règles, certes, mais justes. On a beau dire, les gamins savent, au fond, ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas. Etablir des règles strictes vaut le respect. Etablir des règles injustes ou intenables pour eux déclenchera une révolution. Il faut savoir trouver le juste milieu, qui varie en fonction du bahut, de la classe, de l’équipe… Une alchimie qui fait que chaque année, il faut tout remettre en question.
4. Ton boulot tu feras : il n’y a pas à tortiller, tu dois bosser. Les gamins sont soumis à une charge de boulot constante, tu leur dois la même chose. Rendre les copies à temps, avoir un cours ou un déroulé clair comme de l’eau de roche. La moindre hésitation, le moindre flottement est sujet à bavardages, perte d’attention ou poignardage au compas (si tu joues en mode difficile collector). 
Faire son boulot, c’est aussi les faire bosser. Si tu es seul à faire ton cours, à te démener, tes ouailles passeront en roue libre et là, c’est le drame.
5. Ta tension artérielle tu baisseras : pousser une gueulante, c’est comme les médocs. C’est efficace mais on s’y accoutume très vite. A moins d’avoir un coffre d’acier et de savoir se montrer hargneux en permanence (j’ai des – une – collègue qui en est capable et… disons que ça n’est pas à portée de tout le monde), mieux vaut éviter de hausser la voix dès que les choses se compliquent. Ca ne défoule pas, au contraire, et souvent, ça ne change rien. 
Faut trouver d’autres moyens, d’activités différentes aux sanctions, aux exclusions… Mais crier non. Ca te fait du mal, crois-moi.
Ce sont les cinq points que je qualifierai de certains. Pour le reste – et c’est là la séance déprime de cette note – la solution clé en main n’existe pas. Hélas. Parce qu’on enseigne avec son individualité face à des dizaines d’individualités. S’adapter, changer. Le défi de toute une carrière.

III. Où quand même, il ne faut pas oublier…

que tu ne te résumes pas à ça. A tes problèmes avec les gosses. Tu es aussi le prof qui gère tellement en poésie que Baudelaire, ça passe tout seul en classe. Que le théorème de Thalès, c’est une oeuvre d’art entre tes mots. Que les volcans grondent si fort dans ta salle de classe. Que tes diaporamas feraient pleurer Spielberg.
Que tu as réussi un concours qui est – de moins en moins – aisé à obtenir. Qu’à moins d’être un jean-foutre tu mérites d’être là, c’est juste une question de temps avant que tout le monde s’en rende compte.
Et puis au-delà de ton bahut quoi ! Ne te réduis pas, jamais à ce sentiment d’humiliation qui grandit comme une jolie moisissure quand un gamin te rit au nez quand tu le pries d’arrêter de se prendre pour le regretté (?) Michael Jackson et de gagner sa place autrement qu’en Moonwalk. Ta vie est quand même bien plus que ça. 
Bon, il suffit avec mes conseils de grand ancien, alors maintenant tu te bouges les fesses et tu arrêtes de pigner ! Si le lamentable auteur du Weekly Dalek peut le faire, c’est la te-hon si vous n’en n’êtes pas capable !
Sur ce je vous laisse, j’ai un cours interactif sur Dracula à préparer, et ces prothèses de canine ne se forgeront pas toutes seules. 
Je vous avais dit que mon truc perso, c’est l’originalité ?

Quatrième

Ami lecteur, si tu as un jour des enfants et que tu les scolarises pendant leur Quatrième, tu es un bourreau tel qu’à côté de toi, l’Inquisition Espagnole, les Khmers Rouges et le Club Dorothée, c’était du pipi de chaton. 
L’élève de Quatrième est un mythe. Un truc improbable, qui terrorise des générations de psychanalystes, qui rend fou ses géniteurs et qui rend les enseignants dépressifs. C’est à cet âge-là que se situe le noyau dur de l’adolescence. On est pile entre le gaminou qui ne comprend pas tout ce qui lui arrive et l’adolescent, prêt à s’opposer à n’importe qui et n’importe quoi parce qu’il est en colère. Que c’est cool. Que la vie est un gouffreuh sans fin. On parsème bien entendu le tout d’une généreuse dose d’hormones pour le goût et on saupoudre de fond de teint pour les gamines.
Une classe de Quatrième, c’est un régiment que Sauron n’aurait pas dédaigné pour aller taquiner son vieux pote Gandalf.
Exemple totalement fictif d’une composition de classe de Quatrième, qu’on appellera la Quatrième Mauve à Paillette. 

– Les deux ou trois ahuris qui, de la Sixième à la Troisième, resteront de toute façon polis, gentils, respectueux et travailleurs. Je vous aime les ahuris.
– Celui dont le corps grandit plus vite que la tête : ça te donne une sorte de grand échalas à la voix qui fait le grand huit, qui va ricaner en piquant son stylo quatre couleurs au copain (un jour je démontrerais aussi pourquoi le crayon quatre couleurs devrait être interdit par la convention de Genève).
– Celle qui découvre le maquillage : repérable par les nuages de fond de teint qui l’entourent et sa ressemblance avec Lady Gaga qui se serait apprêtée dans le noir, bourrée avec des moufles. Pour lui faire une blague, soutirez-lui discrètement son miroir de poche. Fou-rires (et geignements) garantis.
– Celui qui est très très content d’étudier la reproduction en SVT : son cartable est une mine de, au choix : magazines playboy piqués au grand frère (ou achetés par les parents -_-) / dessins lui garantissant un grand avenir dans la BD pour adultes / liste de site Internet qui feraient rougir Larry Flint. Il ricane pas mal aussi, lorsqu’on étudie les « dames toutes nues » de l’Antiquité. Par contre, qu’une fille lui adresse la parole et il se sauve en courant.
– Celle qui se rebelle (version TF1 et NRJ12) : t’façon elle s’en fout genre. L’école c’est trop un truc qui sert à rien. C’pas comme ça qu’elle arrivera à un casting hein. T’façon les profs non mais c’est genre des gros losers de la laïfe quoi. lol Se remarque souvent à son cerveau qui lui coule par l’oreille.
– Celui qui se rebelle (version Canal + / France Cul) : la vie n’est que désespoir, l’école, ce carcan, nous brime. Mais ce qu’elle nous retire vaut-il la peine d’être vécu ? Je devrais me lancer dans la rédaction d’un roman traitant de ce sujet. Mais pas ce soir, je dois terminer Final Fantasy XVI.
– Celle qui est devenue adulte : elle n’a rien demandé mais c’est arrivé comme ça. Du coup elle se demande un peu ce qu’elle fait là. En général, comme elle est adulte, elle comprend rapidement. Se marre de l’ironie de la vie. Elle a tendance à faire diminuer ta consommation de Prozac, surtout en conjonction avec les deux ou trois ahuris.
– Celui qui découvre qu’il a un corps : et qu’il convient d’en prendre soin, mais selon ses critères à lui. Critères qui incluent souvent une dose de gel suffisante pour colmater les fissures de la Grande Muraille, T-Shirt XS avec des imprimés dorés si possible et attitude relax (se balancer sur sa chaise et finir par se péter la figure sous les cris réjouis des autres).
– Celle qui lit des mangas (variante : celle qui a lu Twilight) : elle porte des tenues qu’on n’oserait pas dans un cosplay, remplit ses marges d’ados sexys (prononcez : anorexiques). Ses crayons se terminent tous en pompons, elle se fait des couettes et dissimule dans son sac une méthode Assimil de japonais. Parlez-lui de Kaori Yuki, ses yeux s’allumeront et, pour vous, elle lira Guerre et Paix dans le texte.
– Celui qui déteste tout le monde : Il vous transpercera du regard quand vous lui direz bonjour, balancera sa chaise par terre si vous lui faites une remarque désobligeante, hurlera pour s’expliquer. Soit il en joue soit il souffre vraiment. Petit côté roulette russe quand on lui adresse la parole.
– Celle qui découvre la culture geek : et qui va commencer à parler un langage totalement incompréhensible à base de meme, de leet, de Star Trek et autres trucs. Elle se marrera en vous rendant une rédaction en klingon en disant qu’elle vous aime bien parce que vous regardez The Big Bang Theory, elle l’a vu en piratant votre profil Facebook.

– Celui à qui on a greffé un téléphone portable : c’est son deuxième – seul – cerveau (copyright Cougar Town). Il lui est très difficile de s’en séparer durant les cinquante-cinq minutes qui composent un cours. Non mais. Cinquante-cinq minutes quoi. Sans savoir qui est la bonnasse qu’a croisé Bilal dans le RER, chez qui on va en soirée ou toute autre information vitale.

On pourrait continuer pendant des heures. Et tout ce petit monde, tout à la découverte de ses passions et de ses pulsions, papote joyeusement, en se demandant vaguement ce que font ces hurluberlus qui agitent leurs bras en tout sens et en écrivant des trucs sur des supports. Bref, la Quatrième c’est l’âge où l’on découvre qu’on peut utiliser son cerveau pour tout un tas d’autres trucs que la culture et l’apprentissage – ce qui n’est pas un mal en soi – et que l’humain n’est pas fait pour travailler : la preuve, ça le fatigue. 
Du coup on cravache, en s’époumonant sur tous les tons qu’il serait quand même un tout petit peu bon que, pour profiter de leurs nouvelles découvertes, ce serait bien qu’ils se bougent un tout petit peu.
La Quatrième… Le chaos originel et cthulhien. 
Enfin… Par honnêteté, on doit à l’Histoire de dire que c’est quand même une Quatrième qui m’a donné l’envie d’enseigner. Première classe, sacrifiée à mon incompétence de débutant. Le même genre que ceux décrits plus haut. Peut-être un peu moins bruyants, un tout petit peu plus réceptifs au fait que oui, cet adulte raconte parfois des trucs qui ne méritent pas l’opprobre. Une classe coup de coeur, avec qui aujourd’hui, je conquerrais le monde et au-delà.
Je vous laisse, j’ai mon fléau d’arme à rémouler, le vendredi après-midi fut épique.

Les liaisons qui craignent vachement

Toute ressemblance avec un récent échange de mails serait absolument pas fortuite.


De : Madame Proserpine
A : Monsieur P-en-vacances

Sujet : Information

Monsieur,

Cunéphore ne rendra pas par mail la fiche de lecture qu’elle avait à faire à la rentrer, son ordinatteur il a planter lol. 

Cdlt.
De : Monsieur-P-en-vacances
A : Madame Proserpine

Sujet : Je me suis un peu étranglé avec mon jus orange-raisin-mandarine

Madame,

Même si elle me l’avait rendue, je n’aurais pas noté la fiche de lecture de votre fille. Je lui avais laissé un délai supplémentaire pour me le remettre, à savoir les trois premiers jours de vacances étant donné qu’elle n’a rien glandé du trimestre. On reprend après-demain, faudrait voir à pas trop pousser mémé dans l’escalier.

Euh… Xdrrz ? 

PS : Palme de l’excuse la plus faible de ces dix dernières années. 



De : Madame Proserpine et toutes les Erynies
A : Cette feignasse de prof

Sujet : X(

Olol déjà je trouve lourd que vous faisiez travaillé ma fille pendant les vacances. En plus s’était long a faire. Faut que les profs comprenne que nos enfants on autre chose a faire.

Bav



De : Monsieur P et sa batte à clous
A : Une future victime de voie de faits

Sujet : Are you frickin’ kidding me ? (j’ai la colère polyglotte)

Eu égard au fait que Cunéphore avait trois semaines pour lire une nouvelle de cinq pages et rédiger un avis circonstancié de quinze lignes, il ne me semble pas avoir abusé plus que cela. 

Moi je ne vous bave pas dessus, je suis un garçon bien élevé



De : Madame je chouine pour ma fille
A : Un disciple de Staline

Sujet : Crô méchant !

S’est pas sa faute si sa l’intéresse pas. 😦 En plus Mautpassan, je lisais déja sa quand j’étais a sa place, vous n’évoluer pas beaucoup. En plus elle avez pas noté ses devoir vous comprendrez donc que c’est pas sa faute. XD



De : Monsieur Hyde, videur de la psychée de Monsieur P à ses heures
A : Madame Proserpine, mère aimante, épouse dévouée

Sujet : Regrets éternels

Je m’excuse que ce bon vieux Guy n’écrive plus grand chose de nos jours. J’avais bien proposé Marc Lévy ou Guillaume Musso pour le brevet mais bizarrement ça n’est pas passé. 
Je m’excuse aussi de ne pas avoir vérifié quotidiennement l’agenda de Cunéphore – élève de Troisième je le rappelle – pour m’assurer qu’elle note davantage ses devoirs que le classement des plus beaux mecs de la classe.
Pardon enfin de vous les briser menu menu avec mes mails d’excuses et de justifications creux, qui viennent me rappeler que la rentrée se rapproche aussi inexorablement que la future saison de Secret Story.



De : Madame Proserpine
A : Monsieur P

Sujet : aucun

Ah ben vous vouyer quand vous voulé !

Cdlt

Mme Proserpine


J’ai testé pour vous : la rencontre parents-professeurs

Ah oui tiens, je l’avais oubliée, celle-là.
Ne le niez pas, je sais que beaucoup parmi vous ont été des enfants, voir même des élèves. Pas de quoi s’en faire, ça arrive à des gens très bien. Vous rappelez-vous, cher public ? Ce moment privilégié de communication, entre vos géniteurs et vos enseignants ? Cet instant où papa et maman franchissaient eux aussi l’enceinte sacrée, et venaient boire à la source les concerts de louanges ou les flash-mobs de récriminations à votre endroit ? 
Personnellement, l’expérience s’est soldée, durant mon adolescence en de longues soirées passées à me ronger les ongles, mes parents refusant tout net que j’assiste à ces conciliabules. Or donc, une fois entrée dans les ordres, c’est avec une grande impatience que j’ai attendu ce moment. Et que je le partage avec vous car je suis bon. Si.
Déjà ce qu’il faut savoir, c’est qu’une rencontre parents-professeurs se prépare en amont. Exemple, trois semaines avant la réunion.
MOI : Avant toute chose, prenez vos carnets de correspondance. Denam, pour la sixième fois en trois minutes assieds-toi et cesse d’enrouler cette bande de scotch autour de la tête de ton voisin.
ALASTOR : Non ! Non c’est dégueulasse ! A peine on est rentré, vous nous punissez, j’m’en fous j’me casse.
(Silence gêné)
MOI : Ahem, donc, vous prenez votre carnet de correspondance et vous collez le papier que Philomène va vous distribuer dans la partie « correspondance avec la famille ».
JENNIFAYRE : C’est pour quoi monsieur ?
MOI : Ben lis le papier. Et en passant rebouche ce flacon de dissolvant.
JENNIFAYRE : Méééééh la flemme ! Et puis le dissolvant, vous voulez quand même pas que je laisse mon vernis comme ça, nan ?
OLGA (qui pendant ce temps a lu le papier en fronçant ses énormes sourcils d’un air soupçonneux) : QUOI ? Vous recevez nos parents pour leur donner notre relevé de notes ?
MOI : Je constate avec une émotion fort dommageable pour mon myocarde que l’une de mes Quatrièmes sait lire (ou, pour parler en langage rectorat-ien : « Sait extraire les informations essentielles d’un écrit en adaptant sa lecture au type de texte proposé »).
DENAM : Hein ? Vous l’envoyez pas par courrier ? Pourquoi ?
MOI : Parce qu’il est important que, dès le début de l’année, nous puissions voir vos parents afin de déterminer si les conditions nécessaires à un apprentissage dans de bonnes conditions sont réunies, tant dans l’établissement scolaire que dans le cadre de la sphère privée. (et aussi pour que vous ne fracturiez pas la boîte aux lettres pour chouraver votre bulletin, petits coquinous…)
DENAM (rangeant la pince monseigneur de son grand frère dans son sac d’un geste rageur) : De toutes façons, mes parents ils ne viendront pas parce que je leur montrerai pas le mot.
MOI (souriant de mes quarante-sept crocs) : Entendons-nous bien. Concernant tous les parents qui ne viendront pas à cette réunion, je me réserve le droit de les appeler en soirée, disons trois minutes après le début de « Joséphine, Ange Gardien », et de les tenir au téléphone durant vingt minutes afin de m’étonner de leur absence à ce rendez-vous.
Nous terminerons ce flash-back sur mon éclat de rire démoniaque avec un arrière-plan d’éclairs s’abattant sur les cités de la ville.


Trois semaines plus tard…

Je me rends compte avec une joie mêlée d’envies de suicide que la réunion tombe un vendredi soir. Non mais le jour du week-end, quoi ! Alors que je finis en avance encore en plus ! En représailles, je colle Olga qui l’avait ouverte une fois de trop l’heure juste avant – pas de raison que je sois le seul à en chier – et explique à mes collègues comment contourner le pare-feu qui nous empêche de partager nos états d’âmes sur un grand réseau social.
16h10. Je ramasse mon matériel et commence à twitter pour demander à mes innombrables amis virtuels (7) comment occuper l’heure qui me reste avant cette réunion lorsque l’on frappe à la porte. J’ouvre et hausse un sourcil à la Colin Firth en découvrant Lovisa et sa maman qui me demande, à bout de souffle, si elles ne sont pas trop en retard. Soit j’ai trouvé une explication au stakhanovisme de la gamine, soit un quartier de la ville est à l’heure britannique. Je fais rentrer les visiteuse et arrange en catastrophe un coin entretien (oui bon, d’accord, je colle ensemble deux tables d’élèves et je fous quatre chaises autour).
Je me retourne vers mon bureau pour y prendre la pile de bulletin d’élèves.
Oups.
Suggestion de ce que j’aurais pu faire en attendant les parents : ranger mon bureau. Les documents dont j’ai besoin sont planqués sous une structure qui n’est pas sans rappeler un dolmen, à base de copies d’élèves, de machins divers confisqués (téléphones portables, agendas, toupies et tampax), de bouquins et de restes humains démembrés. 
En adressant un sourire à peine crispé à mon audience, je commence à déblatérer au sujet de l’ambiance de classe, des nouveaux points du règlement intérieur et du temps qu’il fait. Je fais appel à mes pouvoirs Jedis et plonge la main au hasard quelque part dans la pile. Miracle, j’en ressors mon bras entier et les documents convoités.
Je passe le quart d’heure qui suit à affirmer que oui, 18,8/20 me semble être une moyenne correcte pour un début d’année. Non, ne pas avoir terminé le travail donné pour dans un mois ne me semble pas être les prémisses d’une plongée dans la délinquance juvénile. Oui Lovisa parle parfois sans lever le doigt en classe, en général pour dire bonjour et au revoir à ses professeurs… Non madame, je ne vous appellerai pas toutes les heures pour vous tenir au courant de ses évolutions… Au revoir madame. AU REVOIR j’ai dit.
Punaise, il n’est pas encore 17 heures, je suis déjà sur les rotules. Et je pressens déjà ce qui va arriver.
17 heures personne.
17 heures 04 personne.
17h heures 16 personne.
A 17 heures 26, huit parents se matérialisent comme par enchantement devant ma salle. Sourires cordiaux qu’on n’aurait pas trouvé déplacés à OK Corral pour déterminer qui va passer le premier. La mère de Denam ? Pourquoi pas ?
Entrée de la maman de Denam donc. Ainsi que de sa grande soeur… De sa deuxième grande soeur… De sa grand-mère… Et de la soeur de celle-ci.
J’entasse ce petit monde autour de la salle et commence mon laïus. Que j’interromps au bout de deux phrases. La soeur n°1 traduit à la mère qui, à son tour transmet aux grands-mères. Grand-mère n°1 commente, Grand-mère n°2 s’indigne et la soeur n°2 envoie un texto. Etant donné que ce que j’avais dit se résumait à « Bonjour. Très heureux de vous rencontrer. »je subodore des prolongations dans l’affaire. 
17h40 : alors que j’entame un « Je vais maintenant vous donner le bulletin de Denam » et que je me fais à nouveau stopper par la traductrice attitrée de la famille, la porte menace de sortir de ses gonds sous la pression de ceux qui attendent dehors. Je maudis mes talents de persuasion et conclut par un vague « je n’ai pas grand-chose à dire pour le moment (ce qui est faux), il faut que Denam travaille davantage (ce qui est un hyperbole dans l’Histoire des euphémismes). En tremblant, je rouvre ma porte.
Gloups, douze chiards et leurs parents. Alors que j’envisage rapidement de dérouler un tapis de sol et de passer la nuit au bahut, le père de Théophraste me propose de recevoir tous les parents ensemble et de ne garder ensuite que ceux qui le souhaitent. Je réfrène une furieuse envie de lui rouler une pelle. 
Me revoilà donc à ma place habituelle de prof, à déblatérer devant un public. 
Mais un public ouvrant de grands yeux, parfois interrogateurs, parfois pensifs, souvent super intéressés (ou alors – ce que je soupçonne – ils imitent très bien). 
Enhardi par mon succès, je m’apprête à poursuivre, lorsque résonne dans la salle la voix grêle d’Alastor, qui signale qu’il trouve le montant des voyages scolaires bien trop élevés. Je reviens à la réalité, me frotte les yeux et aperçoit le gamin assis à côté d’un truc qu’on pourrait confondre avec un être humain, s’il bougeait et respirait. 
Visiblement Alastor est venu accompagné d’une marionnette grandeur nature de sa maman.
Je prends le mioche à parti, lui répond, le provoque un peu, espérant tirer un son de sa génitrice. Que dalle. Et lui continue à jouer les adultes n’importe comment, récriminant contre les repas à la cantine, la couleur des tableaux noirs et le manque d’ergonomie des craies. 
Tant qu’on est dans les récriminations, la maman de Jennifayre exige de savoir pourquoi sa fille, malade, n’a pu sortir pour aller à l’infirmerie du fait de ses « problèmes de filles ». Je hausse les épaules et conjecture que la formulation employée ce jour-là (« Laisse-moi me casser, grosse truie, je coule sur ton lino de merde ») n’était peut-être pas des plus appropriés. 
Ca continue avec le papa d’Oedipe-Rodrigue qui se renseigne quant aux possibilités pour son garçon de caler un cours d’initiation au turc entre son option allemand et son atelier de macramé. Le dimanche à 16 heures peut-être ? Je jette un coup d’oeil à Oedipe-Rodrigue, estime que sa dernière nuit de plus de six heures doit remonter à une grasse-matinée intra utérine et refuse de donner mon accord. 
Je jette un coup d’oeil à ma montre. 19h15. Je passe au plan B et décrète qu’exceptionnellement, TF1 a décalé toute sa grille des programmes d’une heure. La salle se vide comme DSK devant… non… non désolé je ne peux pas.
Les quelques géniteurs restant récupèrent les bulletins. Avant de partir, la maman de Rhys s’approche tout près de moi. Elle ne doit jamais parler au-dessus de 26 décibels. Comme son garçon.
« Rhys aime bien venir en français. Vous prenez un peu de temps pour tous les écouter. »
Je souris. Je ferme la porte et je sors du bahut. Derrière-moi, toutes les lumières s’éteignent sur un air au piano.

Je n’aime pas les élèves

Chers élèves, 
Je ne vous aime pas.
(Un instant je vais péter la gueule d’un moi-même d’il y a quelques années, quelques kilos en moins, quelques cheveux en plus, et qui me hurle après.)
Or donc, je ne vous aime pas.
Et ne croyez pas qu’il s’agit d’une passade, d’un pétage de plombs dû à l’arrivée des vacances de la Toussaint, à votre comportement pas tip top cool lorsque je me suis pointé devant vous les cordes vocales en vrac. Ca remonte à bien longtemps avant ça. A vue de pif, je dirais à peu près au milieu de mon année de stage, il y a cinq ans. Et pourtant, Cthulhu sait que vous étiez mimis tout plein, dans ce bahut. Mais ça ne change rien. 
Pourquoi venir vous casser le fondement avec ça, me demanderez-vous ? Ce à quoi je répondrais que c’est rien que votre faute, d’abord, c’est vous qui avez commencé. « Vous nous aimez pas ! » Braillez-vous lorsque je refuse d’organiser un déjeuner sur l’herbe plutôt que d’étudier les gâgâteries d’Aragon sur sa femme. « Vous aimez l’autre classe plus que nous ! » vous exclamez-vous lorsque j’affiche cinq exposés de ladite autre classe et quatre des vôtres. Et tout à l’heure, « Si vous croyez qu’on va vous aimer après ça. » avez-vous vagi lorsque j’ai estimé que oui, trois semaine c’était suffisant pour lire une nouvelle de Maupassant (cinq pages) et rédiger un avis circonstancié (quinze lignes) dessus. Je patauge dans des déclarations sentimentales, l’orteil posé hors de ce havre de paix et d’effluves adolescentes qu’est ma salle de cours. « J’aime trop pas ce prof ! » « J’adore aller à son cours ! » « Alors elle je la hais ! »
Quelle profondeur ont-elles, vos carences affectives, pour que vous nous les balanciez à la gueule comme ça, sans arrêt, sans prévenir ? Je vous conseille d’arrêter. Ca ne sert à rien, en tout cas me concernant.
Parce que je ne vous aime pas.
J’ai pour cela de nombreuses et excellentes raisons. La première étant : pourquoi vous aimerais-je ? Quelle raison aurais-je d’éprouver à votre endroit la moindre affection ? Vous êtes les mêmes ados qui, dans ma jeunesse, me paraissait être ce groupe de créatures aux yeux vides dont la présence me grattait. Vous êtes le troupeau veule qui, chaque matin, se presse dans les couloirs, dont les « bonjour » se concluent si souvent par un sourire ironique à l’adresse du voisin. Ah ah. Il y a cru. Trop con. 
Vous êtes cette masse, aussi captive que je suis captif, dont je dois, au chapelet des heures, arracher des individus. Parce que bon sang, vous aimez ça le groupe. Vous fondre dans la masse, vous laisser porter par les heures, qu’elles coulent vite, vite, vers la grille de sortie. Je vous comprends, à votre place, souvent, je ferais pareil. Mais mon boulot consiste à vous rendre un peu acteurs, à cesser de vous voir béer, absorbant avec la bouche quelques bribes de savoir quand celle-ci n’est pas trop occupé à dégoiser ces incontinences insupportables. Auxquelles votre monde se limite si souvent.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Se contentent de mâcher un cours magistral et qui, dès qu’il s’agit de passer à l’action, font la moue, hausse les épaules ou se croient en pause. 
Vous êtes ces corps de chair qui pue, qui rient trop fort, qui se prennent pour le nombril du monde. 
Je n’ai aucune raison de vous aimer.
Je n’ai aucune raison de vous haïr.
Vous êtes ces adolescents en train de muter, de vivre des expériences dont la violence me laisse pantois.
Vous êtes ces élèves qui comprennent, hochent la tête, prennent en note et la ferment. Qui vont tenter de faire leur une pensée qui n’a rien à voir avec leurs schémas mentaux et pourtant, faire leur ces mots et ces phrases aberrants.
Vous êtes cette masse, ces esprits agglomérés, prisonniers les uns des autres. Qui adoptent un comportement médian, qui ne convient ni aux uns ni autres mais qui vous assure votre statut, votre développement de futurs adultes. Qui doivent changer d’état d’esprit jusqu’à sept fois par jour, traînant une masse de savoir compacte, dont trop ne sauront jamais que faire. Normal alors, de se réfugier vers son copain ou son portable. Ca c’est du compréhensible. Du rassurant.
Pourquoi vous détesterais-je ? Je n’ai pas choisi de vous fréquenter, et la réciproque est vraie. On nous force à cohabiter ensemble plusieurs heures par semaines pour des raisons que beaucoup, d’un côté comme de l’autre, ne s’expliqueront jamais complètement. Qu’une majorité voit comme une sorte de guerre dans laquelle la sanction est une munition, la moquerie un détachement de sapeurs, le retard en classe un groupe d’éclaireurs.
Ma mission – celle que je me suis fixée, pas celle qui figure sur mon (inexistant) contrat de travail – est de parvenir non seulement à vous inculquer quelques élément de culture, des outils que vous parviendrez à utiliser pour vous forger une pensée, pour refuser que l’on agisse pour vous,  pour choisir en connaissance de cause, en vous fermant le moins de portes possibles.
Et il m’arrive d’être heureux. Satisfait. Lorsque je m’aperçois que certaines de nos paroles, activités, font bouger les petits rouages en haut. Que vous me pousser à approfondir, argumenter mes paroles. Lorsque vous contestez par des arguments réfléchis.
Ou même que je sens parmi vous de futurs individus qu’il ne me serait pas désagréable de fréquenter. 
Chers élèves, je ne vous aime pas. Si j’essayais de le faire, alors j’ouvrirais mes yeux sur votre lâcheté, votre petitesse, votre veulerie, votre saleté, votre bêtise. J’ai l’amour stupidement intransigeant. Je ne veux pas cesser d’avoir pour vous toutes les indulgences. 
Je veux continuer à être prêt à tout pour vous, à me battre contre vous, pour vous, pour tisser un brin de plus à la ficelle qui vous retiendra peut-être au bonheur, à la réussite. A votre vie.
Je ne vous aime pas. Je vous respecte trop pour ça.

J’ai dépassé les limites (de plus de 9000)

Attention billet oxymorique, mêlant éducation nationale et bonne humeur.
   Si quelques requins concepteurs d’émission de télé-réalité croisent en ces parages, je leur fournis un concept de programme tout cuit car je suis bon et, à une semaine des premières vacances scolaires – oui oui, déjà, je sais – mon cerveau peine à aligner deux pensées cohérentes : jouez-la Loft Collège, Secret Lycée, Masterprépa. Chaque établissement scolaire est un petit monde en soi, avec ses règles, ses tabous, ses secrets. Depuis que j’évolue dans cette vallée de larmes qu’est la vie active, j’ai souvent été ébahi par nombre de règles tacites et respectées par tous les membres de la communauté, auquel nous souscrivons tous les jours. Quelques exemples en vrac :
– On va en général éviter de souffler sur les braises d’un conflit s’étant déroulé lors du cours précédent. Saluer les gamins par un « Alors comme ça vous vous êtes tous ramassés au dernier devoir d’anglais ? » est la meilleure façon d’être étiqueté commère / balance / membre de la Gestapo par les chiards et d’effacer toute trace d’estime qu’ils pourraient avoir pour vous.
– On ne s’attarde pas trop sur les excellents résultats de Leliana à l’interro que vous rendez. Parce que vous ne voulez pas enfoncer ceux qui peinent encore à rédiger une phrase dans un français correct, et aussi parce que Leliana ne va pas forcément apprécier d’être identifiée comme la fayotte de service, aussi perverse qu’une femme de ménage d’hôtel américain et qu’un homme politique réunis.
– Chaque classe est une communauté fermée. Qui comprend profs, élèves, parents. Les chiards de 4eW ne partageront pas leurs prises de tête avec Mme Cullen auprès les copains de 3eS. Et leurs délires à base de colle et de nouilles chinoises – je laisse le lien entre ces deux éléments à l’imagination de mes charmants lecteurs – resteront confidentiels. 
Bien sûr, il existe des moments où ces règles sont enfreintes. Dernier exemple en date la semaine dernière. Avec Logan. Logan est l’un de ces élèves pour lesquels j’ai énormément d’affection. Le même genre d’affection qu’on éprouve pour un petit chevreau perdu dans la jungle. Non pas que, physiquement, il rappelle de près ou de loin un bébé animal – il fera un assez bon rugbyman dans quelques années, je pense, s’il arrive à comprendre les règles – mais parce que j’ai la bizarre sensation que le collège est le dernier endroit où il ne se fera pas manger tout cru. Pour faire simple, Logan n’est pas très malin. Plein d’affection quand on le valorise. De bonne volonté quand il essaye de répondre à ces hiéroglyphes que les profs, ces sadiques, impriment à longueur de journée, sur leurs feuilles.
Et puis bon, les parents de Logan ont décrété que la chair de leur chair était rien qu’un branleur – ce qui n’est pas faux – et qu’une bonne engueulade palierait à ses lacunes, tant au niveau du comportement que du boulot, ce qui est profondément débile.
Du coup, Logan se frustre très facilement quand il n’y arrive pas. Quand il faut conjuguer un verbe, retravailler un texte, émettre des idées organisées. Ou quand il se galère sur un exercice et que le prof est pendant ce temps occupé à faire un truc super frivole du genre comprendre la soudaine et  inexplicable obsession de Maudi pour les compas qu’il va se mettre à planter partout, partout incluant le dos de ses voisins de devant.
Logan ne se contient plus. Et interpelle, de sa future grosse voix :
« HEY, 
Silence de mort.
Maudi en oublie ses velléités de lanceur de couteau, Choupette cesse de tirer la langue tout en conjuguant un verbe super compliqué (chanter, présent, première personne), Jarvis est stoppé net dans son énième demande de copie double à Felicia. 
Ca n’est pas le côté déplacé de l’interjection. Pensez-vous, ils en ont vu d’autre. Mais un mur est tombé, un tabou éclate. Les ondes de choc résonnent sous les crânes. Un prof sait. Connaît un surnom, le truc qu’on psalmodie en secret dans les couloirs en rigolant sur son passage. Parce que jamais il ne l’entendra.
Si j’avais le temps je me marrais devant ces loulous, qui ressuscitent sans le connaître l’immense, le gigantesque pouvoir magique des noms.
Réagir. Là, maintenant, tout de suite. Instant roulette russe, il y a quelque chose à gagner dans cette classe de monstrounets, écrasés par leur difficultés. Si mes mots sont les bons, j’ai une toute petite chance d’en raccrocher quelques-uns. Dont Logan.
Je prends une inspiration et une feuille de sanction. Et avant que les premières protestations n’éclatent, je coupe court.
« Vegeta ? Vous n’auriez pas pu trouver plus sympa ? »
Silence éberlué. Logan roule des yeux effarés, il ne comprend pas. « Non non non. C’est pas… C’est pas seulement parce que vous êtes méchant, c’est aussi parce que vous êtes dégarni ! »
Rugissements de rires. Auquel je prends part en signalant par écrit que Logan ira en retenue pour comportement inadmissible. Inacceptable. Inapproprié. Mais c’est arrivé. Je connais leur secret me concernant, je suis un prince sayien qui, quand il s’énerve, terrifie du haut de sa petite voix aigre. 
Soit
Au moins je suis un prince.
Et si c’est à ça qu’ils veulent jouer, alors jouons. Dans les limites, les marges. Gérons des exigences démesurées, réparons des gamins déjà cassés, répétons sans fin des litanies destinées à être oubliées, soyons ébahis par leurs progrès, désespérés par leur nullité.
Soyons ces créature mythologiques qui les fascinent et les terrorisent. 
Soyons profs. 
Et quelques jours plus tard, à mon trousseau…

A l’eau-forte

J’ai beaucoup d’affection pour les gens beaux.
Cette révélation m’est tombée dessus, la sotte, lors d’une étude de texte avec mes 3e X-men (faudra que je vous parle de mes 3e X-men, qui m’ont fait retrouvé la foi en l’humanité en général et l’enseignement en particulier). On dépiautait un célèbre extrait d’Eugénie Grandet (faut cliquer sur « Eugénie Grandet » une fois dans le site). Sous mes yeux émerveillés, débat acharné pour déterminer si la drôlesse est une déesse ou un laideron. Et puis Morrigan prend la parole. Morrigan ne parlait jamais l’année dernière. Elle était la chose d’une sotte de première qui la ridiculisait à la moindre syllabe voisée. Cette année, Morrigan s’exprime. Chaque question, chaque remarque est un bijou travaillé qu’elle offre timidement.
« Le problème n’est pas sa beauté, le problème c’est qu’à force de fuir, elle n’existe pas. »
Hormis le fait qu’une élève de Troisième soit capable de s’exprimer sans référence à la téléréalité ou sans traiter la génitrice d’un camarade de pourvoyeuse de services de très très grande proximité, c’est qu’elle a mis en mots un truc autour duquel je tournais depuis longtemps.
J’ai besoin de gens beaux, via rétine, cornée, fantasmes ou peau, parce qu’ils cessent de me faire douter. Les gens beaux, mes gens beaux, font advenir la réalité. Ils occupent l’espace, et le monde, autour d’eux, s’impose en évidence. Etre en leur présence, c’est cesser, un moment, de lutter, pour bâtir des certitudes sur des fondations de sable. Ca vaut bien des sacrifices.
Exemple le soir même. Je subis le clip désolant de la non moins désolante dernière guimauve musicale de Mika. Fanny Ardant s’y est retrouvée mêlée dans j’ignore quelles circonstances. Un peu après le début, un plan très rapide la montre en train d’étendre les bras, parodie d’envol. Le geste est posé, évident. Il existe et me boxe dans les cordes. On ne devrait jamais étendre les bras autrement.
Cela explique sans doute l’effroyable proportion d’acteurs au physique dérangeant. Indépendamment de tout pif en biais, de regard torve ou de cheveux gras, ils ont cette grâce suprêmement injuste : ils savent faire advenir un moment. Ils le rendent vrai, donc mémorable. Il y a tant de déchet dans la mémoire, un ruban de milliards de pulsations qui ne mérite même pas qu’on en parle. Et qu’une personne soit capable d’en arracher un brin, de sauver un fragment du temps en l’habitant me paraît l’une des grandes affaires de l’histoire humaine.
Je ne fréquente pas les autres pour ce trait particulier. Mais je serais hypocrite en disant qu’il ne rajoute pas un sacré plus à nos relations. Passer une soirée près de chez les morts en compagnie d’un couple magnifique brûle suffisamment la rétine pour avoir sous la paupière de quoi tenir pendant un bon moment. Se baigner aux rayons du sourire de certains collègues est un énergisant puissant. (oui, certains profs sont à tomber par terre, une chance que j’ai toujours une connerie sous le coude pour le masquer…)
Après, quand on est capable de convaincre l’un de ces êtres-là de partager votre vie… mais passons.
Et puis les gens beaux ont cet effet souverain de me réconcilier avec moi-même. Mon histoire commune avec le corps que j’habite est pour le moins cahotante, nous vivons aujourd’hui sur la base d’un motus vivendi fort bancal. Mais il y a des moments où je me rends compte. Que je peux tisser certains brins de cette grâce-là. Qu’il y a un geste, un mot, un rire. Qui résonne à l’unisson parfait de cette réalité. Que je sors du flou, de l’à peu près, mon domaine. 
J’avais prévu une suite, une série de contre-arguments, pour tempérer la naïveté confondante de cette éloge. Je me tairais. Il y a des êtres à l’eau-forte qui maintiennent en place ce que l’on nomme réalité. C’est suffisamment gigantesque pour que l’on se taise.