Aime le Maudi ?

(NDLR : Merci à ma manman pour le titre du billet.)
Récemment, une infirmière dans une maison de retraite de l’Aveyron aurait étouffé un pensionnaire avec un oreiller. Ca m’a fait penser à Maudi. 
Inutile d’appeler le GIGN, le jour où je passerai au meurtre ce sera par des moyens beaucoup plus cool genre rayon de la mort ou suppression du compte Farmville de ma victime. 
Mais tout de même. 
Je situe Maudi. Maudi, lorsqu’il est pour la première fois entré dans ma classe, bramait un florilège d’expressions croquignoles à l’adresse de ses camarades, informant qui voulait bien l’entendre que toutes les mères sauf la sienne arrondiraient leur fin de mois autrement qu’en vendant leurs vieilles fringues sur ebay. Lorsque je lui ai gentiment demandé de se calmer – comme ça, mais en moins blonde – il m’a regardé avec un grand sourire sincère avant de me rétorquer « Ah mais moi je suis Maudi, je suis comme ça hein ! Je suis célèbre ! »

Il commençait très fort.

En effet, célèbre, Maudi l’est.
Maudi c’est l’un des trois croquemitaines du collège Criméa, l’un des membres de l’Antéchrist, que l’administration pas folle, tente de refiler à une équipe d’enseignants différente chaque année, histoire de ne pas creuser un peu plus le déficit de la sécu, rapport à d’interminables congés dépressions. Pour faire simple, dans une classe de vingt-huit élèves, Maudi il te fout le bordel intégral à lui tout seul. Maudi c’est le chieur mythologique et pour tout dire assez admirable. Il a de l’entraînement. Et il sait exactement comment exploiter les rouages de la prise en charge des élèves. Tout ce qui, dans des conditions normales, est mis en oeuvre pour la réussite et le confort des élèves, lui parvient à le pervertir pour le fun. Attention. Je ne dresse pas ici le portrait d’un monstre – Maudi ça n’est jamais qu’un gamin de treize ans de plus en plus banal – mais d’un vrai hackeur du dispositif éducatif.
Exemple, la « gradation des sanctions. » C’est l’une des pratiques les plus basiques qui soient. Quand un élève ou une classe te gonfle, il est très contre-productif de passer immédiatement à l’holocauste nucléaire. Si, par exemple, Shulk s’agite un peu trop, on va commencer par un froncement de sourcil, un rappel à l’ordre, puis, éventuellement, un mot dans le carnet. Si ça ne s’arrête pas par la suite, on passera aux punitions, puis aux retenues et ainsi de suite.
Le but de la manoeuvre est de ne pas bousiller nos munitions d’emblée. En effet, si un gamin se fait coller pour avoir toussé un peu trop fort, que nous restera-t-il à faire lorsqu’il aurai décidé d’accompagner ses fèves et son chianti du foie d’une de ses camarades (Dr Lecter mon amour) ? 
Maudi l’a compris. 
Ill a tout de suite commencé très vite. Et très fort. A savoir que lors de mon premier cour, il a saisi les boucles de Melia dans sa main droite, une paire de ciseaux dans la main gauche et sans mes réflexes de lynx, le joli dégradé de la gamine se serait retrouvé un peu destructuré. 
Du coup, comment réagir ? Maudi est quand même en Quatrième. Donc tu lui hurles dessus un bon coup, ça fait monter ta pression artérielle et, pendant ce temps-là, il se retourne vers son copain en grimaçant un sourire. Avant d’enlever ses chaussures pour les balances au fond de la salle, si possible en frôlant l’oreille de Leah, qui, logiquement, se mettra à taper du poing sur la table.
Tout ça en première heure hein.
Votre serviteur, en découvrant les listes d’élèves à la rentrée
Alors bien sûr, monsieur (tiens, mon bassin à requin ne fonctionne plus aussi bien qu’autrefois) me sortira qu’on peut exclure, mettre un môme qui n’a rien à faire là à distance en attendant qu’une structure plus compétente prenne le gamin en charge.
Et là – comment dire ? – je me gausse.
L’année dernière, l’équipe enseignante de Maudi s’est battue bec et ongle pour mettre sur pied un dossier d’accueil pour qu’il soit intégré dans un ITEP – une structure médico-pédagogique dans laquelle on place les élèves dont les troubles du comportement perturbent la sociabilisation et les apprentissages – l’année suivante.
Ben voilà. L’année suivante est arrivée, le dossier a été accepté mais il n’y a pas de place dans l’ITEP. Et s’il n’a pas été accepté à la rentrée, je dirais qu’il a aussi peu de chance d’y entrer qu’on a de voir notre nouveau ministre des sports porter une chemise rose. 
Et selon la loi, s’il est dans un collège, c’est pour y apprendre des trucs, pas pour passer ses journées en salle d’exclusion à compter les mouches ou tester son vocabulaire fleuri sur un surveillant innocent. Donc, Maudi on l’a, on le garde. On le garde avec vingt-sept autres élèves qui, lorsqu’il a la bonne idée de sécher, sont plutôt sympas mais qui, le reste du temps, se croient un peu beaucoup dans une annexe du cirque Pinder. Ce qu’on pourrait difficilement leur reprocher, en particulier les fois où leur petit camarade se lève de sa chaise en imitant la mouche avant d’aller piquer les stylo quatre-couleurs qui traineraient aux alentours. Et non, je ne l’ai pas poursuivi à travers la pièce, ambiance Benny Hill.
Bien sûr après, il viendra se rasseoir, prendre son cours en note et se taper un 12/20 au contrôle, ce qui est bien mais pas top.
Je suis à peu près sûr que Maudi sait ce qu’il fait. Souvent je me dis que son cas ne relève pas d’ITEP. Mais de quelque chose d’encore plus profond où nous ne pouvons – devons – pas aller. Trop privé.
Parce qu’on a contacté les parents, évidemment. Parce que la maman en a un peu marre de camper dans la cours du collège, ce qui est plus simple lorsque le principal ou la CPE la convoque, une fois par semaine. Maman surdiplômée qui a un boulot super épanouissant et léger comme tout, genre faire des ménages après un petit trajet touristique en RER. Maman appelée car Maudi a encore insulté. Frappé. Effectué un strip-tease en classe. Bref, nous a clairement expliqué que notre échelle de gradation des sanctions, on pouvait se la mettre quelque part, ce quelque part n’étant pas l’oreille.
Alors maman craque.
Maman craque et se rend compte de l’inanité de tout ça. Fini par se demander si tout ça n’est pas un verni. Et que si repasser à des méthodes qui ont fait leurs preuves malgré nos hurlements civilisés, ça n’est pas le seul moyen pour que son fils arrête d’être un danger. Je ne pense pas qu’elle en soit fière, maman. Mais elle a tout fait, tout essayé, fait le tour de tout, rempli elle aussi le dossier. 
Nous non plus nous ne sommes pas fiers.
Pas fiers, en salle des profs, d’échanger un petit regard complice « Il se tient à carreau un peu plus, le Maudi, maintenant » « Ah ben tu m’étonnes… » Complices parce qu’on n’en pouvait plus. Parce que c’était une montagne à porter, que maintenant ça n’est plus qu’une grosse colline. Mais à quel prix. On devient quoi, à pousser un soupir de soulagement, lorsque Maudi se pointe dans notre salle, oeil écarlate, et s’affale amorphe sur la table ? Le monstre serait vaincu ?
Mais Maudi n’est pas le monstre. C’est un gamin-vortex. Dans lequel tout tombe sans un bruit. Nos gentillesses, notre compréhension, nos cris, nos sanctions. Je crois qu’il n’y a pas de clé pour Maudi, juste des accidents qui vont encore le cabosser, et nous aussi. Maudi est une énigme, un labyrinthe sans solution, un enfant bleu sans minotaure. Je dis sans doute ça pour mettre des images, de jolis paradoxe sur le mioche que je dois supporter cinq heures par semaine. Mais plus que tout, Maudi est terriblement réel, aucune interprétation, aucun raisonnement ne changera ça. Et je dois – nous devons – nous en occuper au même titre que ses vingt-sept autres gamins. Qu’on néglige tellement souvent face à cet ogre d’attention.
Ma seule porte de sortie, c’est la sonnerie. Me dire que je vais rentrer, mettre entre parenthèses, zapper. Je me dis souvent que si, Maudi, je devais en plus m’en occuper le soir, le laver, le nourrir et le coucher, ma main droite risquerait fort de saisir un oreiller.
Le problème avec les monstres, c’est qu’ils en réveillent d’autres.

1 heure chrono

Dans la famille « rédigeons un billet qui demandera un effort intellectuel équivalent à préparer des raviolis en boîte », je vous inflige une scène quotidienne d’une de mes classe de Troisième cette année. Ce qui permettra aux miraculés n’ayant jamais touché l’Education Nationale de l’ongle de comprendre les cas de schizophrénie de plus en plus fréquents chez les enseignants.
Une heure de ma vie avec les 3e OK Coral (en fait cinquante-cinq minutes parce qu’une heure de cours au collège c’est cinquante-cinq minutes. Où la flemme ne va-t-elle pas se loger dans le fonctionnariat, je vous le demande) :

9h19 : Je suis en train de bosser dans ma classe selon le rythme qui me convient le mieux, c’est à dire en accrochant une affiche d’expo piquée dans un musée tout en terminant de corriger des évaluations et de repérer les tables d’élèves comportant des traces de stylo bic, le tout avec le volume de mes enceintes au minimum, car on bosse dans les classes à côté, et il serait mal venu qu’il circule dans les couloirs que, durant ses moments libres, le prof de français écoute Les Clash en notant des dictées.
9h20 : La sonnerie retentit et un réflexe pavlovien me fait simultanément refermer mon placard à bordel, ranger mon bureau et arrêter de sourire (à tester : jouer ce son à un dîner d’enseignants, ambiance garantie). 
9h21 : Mon coeur s’arrête. J’ai oublié de lancer le logiciel d’appel des élèves. Résigné, je le démarre, l’ordinateur râle d’une façon qui ferait sangloter Bill Gates.
9h22 : J’ouvre la porte de ma salle et me tient à côté du style « Entrez et laissez ici un peu de la joie que vous y apporterez ainsi que vos casquettes, portables et couteaux suisses ». J’en profite d’ailleurs pour chopper le couvre-chef d’un mioche qui n’a visiblement pas lu le règlement intérieur du bahut en trois ans. Hurlement de Lady Gaga que l’on traîne hors de chez elle en survêtement.
Peach qui vient d’arriver me regarde en rigolant et me tend son carnet de correspondance pour que je note qu’elle a oublié son cahier. Je suis partagé entre de l’admiration pour son honnêteté et de l’incrédulité. 
9h23 : Le reste de la classe arrive, entre et commence à s’asseoir. Je ferais bien l’appel mais l’ordi m’annonce environ trois heures trente-deux d’attente avant le démarrage de l’application. Je commence à compter les têtes tout en leur demandant de prendre leurs devoirs. 
« Ah bon, on avait des devoirs ? » de circonstance « Mais ouiiiii, il nous l’avait dit, regardez c’est là dans l’agenda ». Note à moi-même : penser à fournir à Peach une armure de plates à la sortie.
9h25 : Deuxième sonnerie. Je jubile en refermant la porte mais, au dernier dixième de seconde, Wario et Waluigi arrivent en courant, un sourire sarcastique sur les lèvres. Je leur adresse le même regard qu’Hortefeu à son employée angolaise et leur signale pour la énième fois que leur place est devant mon bureau, comme depuis le début de l’année, et pas au fond, dans le coin où c’est-y que je ne vois pas très bien ce qui se passe.
9h26 : On frappe à la porte. Daisy a préparé son plus beau regard mouillé et ses ciels brouillés pour m’expliquer qu’elle est en retard sans motif rapport à ses talons qui l’empêchent de marcher comme il faut et au débat ultra-sensible « BTS Beyoncé ou Rihanna, lequel choisir ? » entre ses deux meilleures copines. 
Mon coeur de pierre reste insensible à ses larmes à peines simulées et à son langage assez fleuri une fois que je l’envoie en permanence.
Devant les protestations d’autres élèves, j’en profite pour demander si certains veulent la suivre. Toad sort que oui en rigolant, je lui signale qu’au fait, son bureau n’est pas une annexe de MSN et qu’il va effacer le dialogue entamé hier sur le laminé. Je lui tends la chiffonnette et le produit d’entretien piqué aux agents à cet effet et l’observe se mettre à récurer en bougonnant, avec une satisfaction mêlé d’un certain sadisme.
9h32 : Six minutes pour se mettre au boulot, je pète tout mes scores. Je demande à Mario de rappeler à la classe de quoi nous avons parlé la veille, il me demande en quelle matière. Je me retiens très fort de lui répondre « en satin » et attend sa réponse dans un silence pesant, tout en ignorant les index désespérément pointés vers le ciel de Yoshi et Birdo.
9h33 : J’attends toujours, Mario transpire à grosses gouttes, Yoshi et Birdo frôlent l’asphyxie. Avant que l’un d’entre eux décède, je leur donne la parole.
9h35 : Je distribue le texte sur lequel nous allons travailler aujourd’hui (la suite de Boule de Suif), j’en profite pour récupérer mon produit d’entretien en signalant à Toad que le pshit-pshit n’a pas vocation à entrer en contact avec l’oeil de son voisin, et qu’en conséquence, il viendra en retenue.
Bramement de Lady Gaga que l’on force à reprendre du Anny Cordy.
9h42 : Tout le monde lit, mon ordinateur émet des sifflements alarmants, rapport aux 4% du logiciel qu’il est parvenu à ouvrir. 
9h46 : Koopa lève la main, je tremble dans mes tréfonds mais, d’une voix posée, je lui demande ce qu’il y a :
– Madame…
– Monsieur Koopa.
– C’est pas grave. Monsieur elle mange quoi Boule de Suif ?
– Du poulet, c’est écrit. Là. Tu vois. Lettres. Mot. Poulet. Si.
– Aaaah dégueu ! Le poulet c’est du porc !

9h47 : J’évacue Koopa chez la collègue de SVT tout en demandant à Mario d’arrêter de se balancer, ça m’énerve et il va se casser la gueule. Si au passage il voulait bien enlever son blouson en faux cuir, rapport aux quarante degrés ambiants dans la salle (la chaleur adolescente, la réponse à nos problèmes d’énergie), ça serait tout mimi.
9h48 : Mario se casse la gueule sur le lino et déchire son blouson. Eclat de rire général, il se relève honteux, je l’ai fait exprès d’abord, les profs c’est grave des tortionnaires.
9h50 : Tout le monde a fini de (faire semblant de) lire. Je propose une activité. Chacun jouera l’un des personnages de la nouvelle et devra écrire un monologue le décrivant au reste de la classe. Là je dois crier rapport aux signaux de détresses envoyés par mon unité centrale qui semble prête à décoller. J’écris la consigne au tableau et toutes les étapes.
9h51 : Diddy Kong me demande s’il faudra écrire. Je lui réponds que oui en souriant. Bowser se lève sans autorisation et va frapper Diddy Kong.
9h52 : Je pourris Bowser devant la classe, je l’honnis sur sept générations et je lui promets dans le futur le même destin qu’à une femme de ménage d’hôtel américain. Penaud, il m’explique qu’il voulait emprunter une feuille à son camarade. 
Après interrogation non, il n’a pas pensé à demander d’abord.
9h53 : Luigi demande s’il va falloir écrire. Je lui demande s’il est encore en Sixième. Il me dit qu’il ne voit pas le rapport. Je lui demande s’il a vu la cité de la peur. Il dit qu’il ne comprend pas. Je prends un Prozac, je lui dis que oui, il faudra écrire.
9h54 : Daisy entre dans la classe en vagissant qu’elle est trop vénère tu vois et que je la fais rentrer tout de suite en cours où elle va me latter.
J’émets un rire sarcastique en lui demandant pour qui elle se prend, elle répond qu’elle ne sait pas mais que ça va chier. J’envoie Donkey Kong – qui vient de me demander s’il fallait écrire – chercher un surveillant pour raccompagner Daisy en salle d’exclusion.
10h01 : Ayant réussi à calmer Daisy par un emploi subtil de la persuasion (« Ecoute moi bien (greluche), tu bouges ne serait-ce qu’un gravât du paquet de mascara qui te serre de cil et le principal, la principale adjointe, toi et moi, on se prend un petit thé en tête à tête à tête. Et je téléphone à SFR pour qu’il bloque les SMS que tu envoies à Séphora-Galantine »), je passe dans les rangs pour voir comment s’en sortent mes chères têtes blondes. Mario se balance sur sa chaise et me dit qu’il n’a pas compris qu’il fallait écrire. Je lui tape dessus avec Daisy.
10h06 : Donkey Kong revient au bord de la crise d’asthme et me dit qu’il n’a trouvé personne à qui confier Daisy qui se met à rigoler. Je l’envoie dans la salle vide à côté de la mienne où ça sent bizarre et où j’ai affiché tous les posters de David Lynch et Chantal Goya. Les « bips » de détresse de l’ordinateur masquent ses hurlements d’effroi.
10h10 : Peach me demande si son brouillon n’est pas trop trop super nul. Je corrige deux erreurs d’orthographe, une maladresse et réfrène mon envie de lui faire un câlin. Elle a une super influence sur Bowser qui, à côté d’elle, rédige sagement et me tend sa copie.
10h11 : Tout en parcourant la copie de Bowser, je confisque au passage le miroir de poche de Maskass. Hululements de Lady Gaga qui lirait un livre.
10h12 : Je demande gentiment à Bowser pourquoi toutes ses productions écrites sans exception comprennent le démembrement par des moyens tous plus créatifs les uns que les autres de bébés. Il me demande si c’est un compliment.
10h16 : Tout le monde ou presque a terminé son brouillon. Dans la salle d’à côté, ce qui reste de la santé mentale de Daisy est en conversation avec un Grand Ancien. 
10h18 : Pendant que neuf élèves sur vingt-huit notent leur devoir dans leur agenda, Boo me demande s’il peut lire son brouillon de six pages. Boo est arrivé en France l’année dernière, est super asocial et doit être encouragé par tous les moyens. Je dis oui en réussissant à ne pas soupirer.
10h20 : Sonnerie. Je tonne que le premier qui bouge le petit doigt avant que je donne la permission rejoindra Daisy dans les limbes de la démence. Mario lève le doigt et me demande ce que signifie limbes. Je ravale des sanglots spasmodiques et demande à Boo de finir sa phrase, il continuera demain.
11h32 : Je fais l’appel sur mon téléphone portable.

A l’ouest, rien de nouveau, à l’est pas trop non plus en fait…

J’aime bien la rentrée scolaire.
Entre autres parce que ça me permet de me fendre d’un article de blog où j’aime à présenter mes classes façon « Nouvelle Star » ou « Un dîner presque parfait » (c’est à dire calfeutré dans la salle de bain, en parlant fébrilement à voix basse, ambiance Anne Franck lors des chtites visites surprises de la Gestapo). 
Mais là moyen en fait.
Moyen parce que, pour reprendre presque exactement les mots d’une fédération de parents d’élèves, cette rentrée est tendue du string. Et pour une fois, je me sens directement concerné par l’actualité.
Je dois être un monstre d’égoïsme, mais la crise financière n’a pas encore impactée mon budget Chocapic, les primaires socialistes n’ont pas fait naître en moi un violent élan patriotique et l’arrivée de Johnny sur les planches ne m’émeut pas plus que ça. Du coup les infos me paraissent vachement abstraites. Un monde où des créatures liftées et des types en costume déroulent une histoire qui se passerait dans une galaxie lointaine, très lointaine. 
Le coup de la rentrée tendue du string par contre je pige. Et c’est un euphémisme. La rentrée est tellement méga-hyper-supra tendue du string que si tu le lachais – le string – tu le foutrais en orbite avec une facilité qui rendrait neurasthénique les ingénieurs de la NASA.
Monsieur au fond se demande ce que vient foutre cette histoire de string au milieu d’une énième plainte d’enseignant ? Monsieur veut des exemples concrets. Que monsieur se rassure, il va y avoir droit. Les issues de secours ont été condamnées depuis belle lurette, en cas de dépressurisation, tentez un pater et deux avé, sourions c’est parti.
Le collège de Criméa, quelque part en région parisienne, mais ce pourrait être n’importe où ailleurs. Dans ce collège, tout un tas de profs jeunes, beaux, munis de techniques pédagogiques dernier cri s’apprêtent à inculquer connaissance et curiosité à leurs ouailles.
Ouais. Sauf que.
Sauf que déjà les effectifs. Prenons au pif la classe de Quatrième. Une classe de Quatrième se compose au maximum de vingt-huit élèves. Ce qui veut dire que tu auras vingt-huit élèves dans ta classe. Vingt-sept au début de l’année parce que l’un d’entre eux a prolongé ses vacances de deux semaines, tu comprends, l’économie sur les billets d’avion passe tout de même avant des trucs mineurs style la rentrée scolaire où l’on te distribue tes manuels, où tu rencontres tes profs et où tu commences le programme par les bases.
Parfois aussi, tu as vingt-sept élèves pour cause d’absentéisme scolaire d’un de tes agneaux. Auquel cas tu vas attraper ta batte à clou et ton téléphone, avertir le principal, les parents, la CPE, les services sociaux et l’Agence tous risques pour, après moults rebondissements et menaces, ramener sur les bancs de l’école un ado haineux qui va prendre plaisir à pourrir ton cours parce que la Loi, il s’en cogne joyeusement et que si la Sixième et la Cinquième ne lui ont rien apporté, il ne voit pas en quoi la suite du compte à rebours devrait l’aider. En plus on lui avait promis une place dans un établissement spécialisé mais pas de bol, ce genre de bahut disposant d’une centaine de places pour six cents candidats, il y a peu de chance pour que son nom sorte à la loterie annuelle des admissions.
Luc Chatel travaille avec des architectes de pointe pour réaliser le collège de demain
Monsieur encore une intervention ? Oui monsieur ? Oui, à votre époque, cinquante élèves par classe et ça filait droit, alors pourquoi on se plaint avec vingt-huit ? Je rappelle à monsieur qu’à l’époque les locomotives marchaient très bien au charbon alors pourquoi s’enquiquiner avec le TGV ?
Je signale ensuite à monsieur que depuis quelque temps, on cherche aussi à développer les capacités d’oral des élèves, notamment en langue, et que faire parler vingt-huit élèves en cinquante-cinq minutes en plus de faire son cours, c’est un brin compliqué, rapport au temps vous voyez ? Avant de déclencher la trappe sous le siège de monsieur qui donne sur mon bassin à requins (James Bond, plus qu’une passion, un art de vivre), je conclue en expliquant qu’on cherche aussi à ce que la prunelle de vos yeux – vos gosses, pas votre Honda tunée – réussisse à sa façon, que personne ne reste sur le bord de la route. Et tout ça sans torgnoles, désormais interdites par une loi laxiste et bête. Donc oui, vingt-huit élèves par classe, ça fait beaucoup. Au revoir monsieur.
On pourrait, pour rire aussi, évoquer les rapports humains entre personnels du bahut. La plupart des adultes au Collège Criméa sont des gens matures, posés et intelligents (chef si vous me lisez, mon casier se trouve bâtiment B). Seulement ça ne suffit pas. Il n’aura pas échappé depuis quelques temps à notre perspicace lectorat que, dans un souci d’économie, notre bien-aimé ministre de l’Education supprime autant de postes qu’un visionnage de Top Model USA de neurones.
Ca commence à se faire sentir. Entre autre au niveau des surveillants qui, ne disposant pas encore du talent d’ubiquité, ces jean-foutres, ne peuvent pas à la fois surveiller le portail d’entrée des élèves, les couloirs que squattent deux-trois glandouilleurs, la permanence et la salle d’exclusion où sont envoyés les zozos qui mettent en danger la classe de part leur comportement. (et je ne parle pas d’un gentil petit bavardage, non, mais plutôt d’une utilisation créative du compas incluant l’oreille d’un voisin de table).
Du coup, les gamins en retard ne peuvent pas rentrer, les squatteurs de couloir squattent et les dangers publics doivent être gérés par le prof qui, entre deux tentatives de mutilation, essaye un tout petit peu de faire cours, quand même. 
Bonjour, je m’appelle Bayonetta, je suis une sorcière invincible de jeu vidéo. Dans l’enseignement, j’ai enfin trouvé un poste à la hauteur de mes talents.
Effet pervers du truc : l’amertume. Et ça c’est immonde. Le surveillant qui n’en peut plus de courir, le prof qui aimerait juste être prof et pas psychologue-agent de police-Dana Scully (« donc tu m’affirmes que ton carnet de correspondance a disparu entre ton cartable et mon bureau ? Hmmmm… »), le principal qui jongle avec six mille responsabilités et le CPE qui appelle huit parents à la minute craquent. Et exigent un responsable. La balle est lancée, chacun va se la renvoyer. Il n’est plus temps d’appeler le rectorat, d’écouter les syndicats qui eux aussi se tuent à la tâche, plus temps de constater le foutage de gueule intégral qu’est la gestion de l’Education Nationale depuis des années. Il faut gérer les situations. Boucler la journée, tenir la semaine. Cadrer les mômes qui, pas fous, sentent des adultes désarmés et veulent exercer leur ascendant. Certains adultes s’en sortiront plutôt pas mal. Individuellement. D’autres beaucoup moins. Pour l’immense majorité – j’en fais partie – ça fluctuera. Avec la fatigue, le stress, la répartie et un peu de chance. Et trop souvent on s’en voudra les uns les autres de ne pas faire ce qu’il faut.
En attendant les grèves, les appels, les mobilisations restent trop souvent lettre morte. Parce qu’ils savent, au rectorat, au Ministère, à l’inspection. Ils ont le temps. Nous pas. On gère de l’humain au jour le jour. On gère Lyre qui n’a plus sa maman, Renning qui relève d’une structure psychologique, Kurth qui ne parle pas français. On aimerait bien, les laisser en plan parfois, souvent. On ne peut pas. Ethique quand même.
Bien sûr qu’on passe de bons moments. Que souvent les cours se passent du feu de dieu. Mais bordel ça n’est pas sérieux. On demande des structures on nous fournit des bâtons et un kit « Martine construit sa cabane ». 
Depuis trop longtemps. On bosse en bricolos. Et je ne veux pas d’un coupable, d’une tête sur le billot. Je veux juste des adultes qui sifflent la fin du bordel, se réunissent le temps qu’il faut. Et qu’on ne reparte que lorsque chaque souci aura sa solution. 
Simple isn’it ?

Le masque


   

    Les Bien-Aimés, de Christophe Honoré, est un film assez raté. Pas suffisamment pour que les dix euros cinquante déboursés me restent en travers de la gorge – c’est déjà une fin en soi – mais assez pour que seules deux scènes se détachent au fond de mes synapses.

– La première, les personnages de Louis Garrel et Chiara Mastroianni font rentrer leurs élèves en cours. Ils se sont disputés un peu avant. Avant qu’elle ne referme la porte, il vient lui faire signe. Elle se lève, glaciale, le gifle. Il a grand sourire absurde. Un sourire qu’on dirait perdu sur la face de chameau contrarié de Garrel. « Putain tu m’as fait peur, j’ai cru que tu ne me parlais plus ! »
– La deuxième, Louis Garrel (encore) et Catherine Deneuve. Elle contemple Ludivine Saigner, le fantôme de sa jeunesse d’il y a loin si loin. Et sa voix doit en franchir, des années, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais plus. » C’est peut-être ça, vieillir.
Le reste est trop frileux, trop pensé pour s’imprimer.
Ou alors c’est moi. Que ces scènes remuent parce qu’elles résonnent contre ma vulnérabilité propre. Qui aime prendre ses aises, s’étendre à l’air libre, souvent. Ca tombe bien, les vacances s’y prêtent. 
Seulement voilà c’est fini.
Sur mon bureau il y a le masque. Pas encore achevé, et de loin. La décoration est encore parcellaire, imprécise. Le masque que j’enfilerai lundi prochain. Enfouir, enfuir les images gnan-gnan ou rococo de mon univers. 
Enseigner, c’est être mis au contact du réel, des réels. Ceux de centaines de mouflets qui ne parlent pas les mêmes images que toi. Souvent tu te dis que si tu parvenais à leur faire comprendre à quel point c’est beau, c’est beau dans ce bout de phrase, dans ce silence, ça débloquerait quelque chose. Tu mettrais le fameux « grain de sable dans la mécanique ». 
Non.
Ca, ça n’est pas de la pédagogie. C’est de l’égoïsme. Penser que l’on pourra partager quoi que ce soit avec les élèves. J’ai mis beaucoup de temps à le comprendre. Et je n’ai pas l’impression de faire preuve d’amertume en l’assumant. 
Enseigner c’est mettre à disposition. Montrer comment ça marche, comment c’est écrit, comment, parfois, ça peut faire pousser des ailes. Mais ne jamais sous-entendre que ça fera pousser des ailes à tout le monde. Que ça doit les faire pousser. C’est lancer toute sa passion corsetée par sa technique, sans jamais guetter l’émerveillement en face de soi. S’il arrive tant mieux. C’est un bonus. 
C’est dur.
Alors le masque. Le sérieux, l’organisation, l’écoute, les sarcasmes. Tout ceci, infiniment loin de moi. 
C’est la fin des vacances, j’ai terminé l’ascension des escaliers. En face de moi il y a le moi masqué professeur. Loin si loin. Et ma voix doit en franchir, des réalités, on l’entend, pour conclure « Je ne me reconnais pas. »
C’est peut-être ça, vieillir.

Où l’on traite du Mal Absolu

(… pour un prof en fin d’année, je le précise tout de suite).
Pour les trois qui restent, du coup, je tiens à faire cette révélation. Il y a pire pour un prof de français, que des élèves insupportables, pire que des parents qui remettent pour la douzième fois le rendez-vous qui devrait décider de l’avenir de leur fils de dix-sept ans, pire que la bouffe de la cantine, pire que X-Factor.
Cette chose, ce sont les profs de français. Si.
Reprenons nos esprits et suivez le guide. Hier, me voilà donc dans un établissement quelconque, chargé par le Saint Rectorat de la noble mission suivante : corriger l’examen du brevet de français. Déjà, ce qu’il y a de marrant avec cette occupation, c’est qu’on n’est jamais convoqué dans le même bahut d’une année à l’autre. Sympa, ça a un petit côté voyage organisé : « Après les murs tout gris du lycée Didier Barbelivien, les murs tout gris du collège Francis Lalanne ! Les murs tous roses du collège Elton John ! »
Je songe à proposer le recrutement d’un animateur et la mise en place d’un karaoké géant l’année prochaine histoire que le délire atteigne son paroxysme.
Nous voilà donc tous réunis dans une salle, super jouasses à l’idée de passer la journée devant des copies en ce début d’été, tu dois bien t’en douter. Au passage un truc amusant : pour savoir si tu te trouves un jour dans une assemblée de prof de lettres c’est facile. Regarde autour de toi. Si personne n’a l’air content, qu’il y a une majorité féminine et que les quelques mecs présents sont presque tous habillés comme des sacs, ben c’est le cas. C’est à ce moment-là qu’il est recommandé de gagner l’issue de secours la plus proche.
Entrent les coordinateurs. Les coordinateurs sont des gens qui, dans une vie antérieure, ont du tuer des bébés chats car on les a chargé de la mission de distribuer les corrigés des épreuves aux profs présents et de les mettre au boulot le plus vite possible. A côté de ça, le supplice de la roue, c’est une pinata-party avec tequila et orchestre folklorique. Ils s’avancent donc avec autant d’entrain que deux chrétiens vedettes principales d’un spectacle animalier romain et ouvrent la bouche. Et là, bing, ça commence.
PROF RALEUSE ULCEREE ET RONCHONNANTE S’INDIGNANT TERRIBLEMENT (PRURIT) : Maaaais qu’est-ce que c’est que ce corrigé, c’est absolument n’importe quoooooi, il est hors de question que je travaille dans ces conditions !
GROUPIE 1 (loyale) : Ah ben oui, c’est bien vrai alors.
GROUPIE 2 (sournoise) : De toutes façons qui pourrait accepter un corrigé qui NIE à ce point les efforts fournis par nos élèves ?
A ce moment là, j’avoue avoir perdu le fil de la conversation, suite à la crise de rire déclenché par cette dernière phrase. Lorsque je reviens à la réalité, une hippie des beaux quartiers sur le retour s’est assise au milieu de la salle, inaugurant ainsi le concept du sitting individuel et s’adresse à l’audience, genre Patti Smith au sommet de sa gloire.
« Vous savez, je suis la fille d’un grand stylisticien. Approuver ce corrigé imposé unilatéralement par une oligarchie enseignante serait revenir sur les préceptes qui fondent notre apostolat. » 
« Poil au doigt », complète l’inévitable rigolo de la bande, déclenchant bien entendu des rires de bon aloi : « ah ah ah, celui là alors, clic clic » (corpyright Binet, les Bidochons.)
Je rappelle à notre aimable assistance que cette scène dont on ne voudrait pas pour une émission de télé-réalité d’NRJ 12 se passe dans un groupe d’ENSEIGNANTS d’une moyenne d’âge d’environ quarante ans. J’aurais eu une classe qui se comportait comme ça, je me serais effondré en sanglots spasmodiques et libérateurs. Ou j’aurais sorti la sulfateuse. Oui. Plutôt la sulfateuse en fait.
Les quelques-uns qui espéraient naïvement pouvoir commencer à corriger moins d’une heure après le début des explications envisagent le suicide collectif lorsque, après avoir ramené le silence à coups de « Allons allons ! » « Oh là là ça suffit ! » et de « Si ça continue, je vais agiter le doigt en fronçant les sourcils », les coordinateurs commencent à nous lire, intégralement, le corrigé à haute voix.
Je dois avoir à cet instant momentanément perdu le tact et la délicatesse qui me caractérisent et avoir remarqué à haute voix qui se nous souhaitions avoir terminé cette correction avant la session du brevet 2012, il aurait été gentil tout plein d’activer un peu le mouvement et de nous mettre à bosser. Ben tout le monde s’en foutait. Super vexé, j’étais.
Après une interminable litanie qui aurait eu raison de toute personne disposant d’un cerveau encore fonctionnel, les coordinateurs nous conduisent dans des salles de classes, dans lesquels les profs s’installent aux doux commentaires de « Il fait chaud ! » « Pfff ça va être long ! » « Roooh, ça me prend la tête. »
Ben tu m’étonnes. Rester assis à des tables plusieurs heures à gratter sur des copies à petits carreaux, qui, je te le demande, pourrait bien endurer ça ?
Autant te dire qu’après ça, le fait de corriger (opération qui pourrait se rapprocher d’une lobotomie à la petite cuillère) m’a finalement semblée très supportable. Même si, pour le plaisir, je ne peux m’empêcher de citer une petite anecdote.
Le sujet de la rédaction du brevet était en gros le suivant : « Racontez comment un ami vous a incité, par ses arguments, à changer de comportement. »
Eh bien Pimprenelle nous pond trois pages dans lesquelles elle se raconte en détenue dans une prison mixte. Son compagnon de cellule, Robert, constatera son manque d’hygiène et de politesse, la frappera et l’humiliera plusieurs fois. Grâce à Robert, elle deviendra une ménagère soigneuse et responsable et, on peut le penser, une parfaite maman célibataire une fois sa peine finie et Robert reparti en cavale.
Gloups quand même.

"Gaulois, ce sont vos dernières bêtises !"

Quand je serai grand, j’écrirai un manuel à l’usage des enseignants. Ca s’appellera « Pétons joyeusement la tronche à la culpabilité. » Ca vendra et ça résumera parfaitement le propos. Je te rassure, même si tu n’es pas enseignant, tu peux comprendre. 
Comment dire ?
Quel que soit ton boulot, il y a des tabous. Pour certaines boîtes ce sera le retard sur objectif, pour d’autres le retard du matin, ou encore la divulgation de ce que font certains employés avec des mineurs. Mais j’aimerais ici me la jouer un peu en affirmant que le boulot de professeur est peut-être celui qui contient le plus d’interdits. Des interdits qui bétonnent les pratiques  (« Non, demander à ces chiards d’apprendre un tableau de conjugaison me vaudrait les foudres de ma caste. »), les rapports humains (« Jouer au shériff et déterminer qui de Céodore ou Ursula a frappé l’autre en premier ? Mais bien sûûr madame la principale ! ») et jusqu’à la pensée. 
Ben oui.
Il y a des trucs que même dans le dedans de toi-même, tu ne peux pas te dire sans immédiatement rougir de honte des orteils aux pointes. Et à ceux qui remueraient déjà des bras et du gras du bide en émettant des sons du genre « roooooh, mais n’importe quoi alors, vouslesenseignantsjamaiscontentdixhuitheuresvacancesprocèsgardezmongossejevaisaucoiffeur », je veux bien donner un exemple.
« Non mais qu’il est con, cet élève. »
Voilà. 
Ca tu ne peux pas le penser autrement que pour rire. Sinon shame on you. Attention hein. Quand je dis « con », je l’entends au sens premier du terme. Enorme déficit d’intelligence. Et je suis navré d’annoncer, comme ça, tout de go, mais les élèves sont des êtres humains comme les autres à deux ou trois bubons près, et que, sur le tas, il y en a forcément des cons. 
Prenons Bella par exemple (évidemment elle ne s’appelle pas Bella, j’aurais pu choisir tout autre pseudonyme. Stéphanie par exemple. Au hasard. Huhuhu).
Donc Bella, déjà, quand tu la vois avec ton regard de prof, tu jurerais le Cousin Machin qui aurait chouravé un Babyliss. Faut dire que Bella a parfaitement saisi l’importance de son capital capillaire et l’entretient tout le temps. En allant au collège. Dans la cours du collège. Dans ta classe. Et comme elle est à peu près tout le temps retournée, la seule chose que tu vois ce sont ses cheveux. Evidemment, la première fois où c’est arrivé, j’ai bêtement tenté de lui faire comprendre que même un amateur de la Famille Addams aimerait bien voir son visage de temps à autres :
MOI : Bella, navré de t’interrompre dans ton débat avec Leonora, « pourquoi nos daronnes elles veulent grave pas qu’on couche avec des mecs », mais si tu pouvais te retourner et me dire de quoi parle le cours, ce serait supra méga gentil.
AHAH ! Tu t’attendais à l’un de ces dialogues retranscrit de mes petits doigts musclés et qui t’aurait fait te gausser hein ? Tu vas en être pour tes frais. Parce qu’un détail amusant chez Bella c’est qu’elle ne te répond pas quand tu lui parles. Enfin si. Quand c’est pour faire l’appel. Ou lui rendre une copie. Mais une phrase de plus de quatre mots, elle refuse de répondre. Alors re-bêtement, je re-tente une prise de contact.
MOI : Bella. Tu vois la grosse veine là, qui palpite dangereusement sur mon front ? Pour m’éviter un AVC, ce serait mignon comme tout si tu te retournais.
BELLA : Ouaaaaaaimaaaaiscestboooooooncommentquimparletropc’prof !
Traduction littérale : Ouais, mais, c’est bon, comment qu’il me parle, ce prof ?
Traduction littéraire : En sus de couper court à une conversation des plus instructives, mon enseignant emploie des termes que je ne parviens pas à saisir. Je suis rage, je suis colère !
Là j’avoue, j’ai fait une bêtise. J’ai catalogué la gamine comme chieuse. Les chieuses je connais, je pratique, et à la limite j’aime bien. La chieuse aime prendre son prof en défaut, lui foutre la honte devant la classe avant de ricaner au nez de sa victime. La chieuse se doit d’être futée. Elle l’est toujours. Même si elle te comprend parfaitement, elle jouera les idiotes histoire de te forcer à t’occuper d’elle. Avant de t’envoyer bouler. La confrontation avec une chieuse est piquante et en envoyer une aux pelotes, c’est toujours quelques points de gagnés quant à ton autorité sur la classe. Les chieuses je vous aime. (mais je ne le dis pas trop fort, des fois que le grand méchant Ferry hante ces lignes)
Mais là on s’éloigne du sujet, parce que Bella n’en n’est pas une. Je t’explique comment cette épiphanie spirituelle (oui, j’aime les redondances, surtout cycliques) m’est venue. 
Un jour comme les autres en classe. Comme les autres sauf que Bella a du oublier son vermifuge et saute littéralement dans tous les sens, se lève, bref, fout le bordel. Donc engueulade devant toute la classe. Je n’ai pas l’engueulade sonore, mais plutôt colorée. Et en plein milieu de mon laïus, la voilà qui se déplace pour aller s’asseoir au fond de la classe et me tourner le dos. Plutôt que de me laisser aller à mes – légitimes – pulsions meurtrières, j’attends la fin du cours, et explique calmement au Cousin Machin qu’elle ira se délecter de poisson pané et de riz à la cantine une fois qu’elle m’aura présenté ses excuses.
Oh pinaise qu’est-ce que j’avais pas dit là.
La seule chose qu’elle est capable de me sortir est « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » La seule chose. Mais en boucle. Sans arrêt. En se mettant à tourner dans la classe de plus en plus vite en tapant sur les tables.
Je précise que tout ce temps là, j’étais à côté de la porte grande ouverte, hein. Je ne lui faisais pas spécialement obstacle, si elle avait voulu, elle aurait pu se barrer mais non. Elle continue « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » « Putain. »
Médusé.
Là j’avoue que mon premier réflexe a été de me jeter sur mon portable pour appeler l’unité psychiatrique la plus proche. Et puis après cinq minutes je commence à voir la situation sous un jour nouveau. Bella n’a pas pété les plombs. Elle n’est pas équipée pour.
Nous y voilà : elle est incapable de dire autre chose. Elle voudrait argumenter, expliquer pourquoi elle n’estime pas ces excuses justifiées, se montrer d’une admirable mauvaise foi. Pas de bol. Elle n’est pas assez intelligente pour ça. Alors Bella se retrouve coincée dans sa boucle. « Non je m’excuserai pas laissez-moi sortir. » Et d’un coup sa phrase prend un tout autre sens.
« Je ne peux rien vous dire d’autre, je ne peux pas communiquer avec vous. »
Je l’interromps dans sa litanie. « On s’arrête là, tu reviendras une fois calmée. » Elle s’enfuit en pleurant. En hurlant qu’elle a été « séquestrée ». Ca me réconforte de savoir qu’elle connaît un mot qu’on ne prononce sûrement pas dans Secret Story.
Oui. Bella est conne. Pas bête, parce que sa connerie est crasse. Transpire dans ses tentatives de méchanceté. Sa seule réponse lorsque l’on se moque d’elle est « Toi, j’vais t’défoncer. » Conne. Du coup je me demande. Qu’est-ce qu’on rate dans notre boulot, qu’est-ce qui cloche à ce point pour qu’à la fin de l’année, on n’ait même pas éraflé ce mur de connerie, ce rempart qui cache la tête du Cousin Machin ? Ce mur qui fera que quoi qu’il arrive dans le futur, Bella se fera toujours marcher dessus, se soumettra forcément à un Edward, ne déploiera jamais complètement ses ailes.
On a des élèves cons. A partir du moment où on arrêtera de nous demander de considérer chaque mouflets comme un Rimbaud mal aimé, un Purcell déraciné, un Lautréamont qu’on n’a pas su voir, peut-être qu’on y arrivera. Qu’on atteindra enfin cette éducation pour chacun qu’on nous somme de prodiguer.

La culture c’est comme la confiture

Lecteur, mon amour.
Dans je ne sais plus quel billet d’un blog aujourd’hui décédé, j’ai écrit avec un enthousiasme crétin à quel point le boulot d’enseignant était prenant parce que tu apprenais tout le temps de nouveaux trucs. Ca me réjouissait.
Ah ah.
Le niais. Le gros gros niais.
Un truc que j’ai appris, vendredi dernier, c’est conduire tes élèves au musée. Même si t’es pas enseignant, je te conseille de rester, je te parie que ta vie te semblera un rien plus mieux après.
Déjà, je me suis fait avoir. Lorsque mon troupeau m’a demandé, lors de l’heure de préparation de la visite, si on pouvait manger pendant la sortie, j’ai bêtement répondu ça :
« Oui, sauf dans le musée. »
Sache que, passé par le filtre des tympans d’ados, ça veut dire :
« Vous pouvez vous bâfrer tout le temps, sans arrêt, sans interruption, jusqu’à ce que la bouffe vous ressorte par la glotte. »
De fait, à peine on avait posé l’orteil hors du bahut que le ravissant concert des sachets plastiques éventrés débutait. Et vas-y que je laisse tomber des schtroumpfs en guimauve par terre, que je brame parce que Catiua a eu des sucettes aux rillettes tandis que les miennes sont au pâté, que Denam m’a piqué mon crocodile en gelée au bon parfum de phosphates… Tout ça pendant que je comptais avec angoisse 18 élèves au lieu de 19 dans mon cheptel, alors qu’on était même pas à 500 mètres du point de départ. Parce que tu vois, durant la milliseconde où je donnais une consigne à ma collègue – qui est officiellement une sainte – Lans était entré dans une boutique pour s’acheter la sixième bouteille de soda que sa mère lui avait refusé. 
Je te raconte pas les hurlements lorsque l’objet du délit a été confisqué. J’aurais pu lui apporter les yeux fraîchement énuclées de sa soeur, il m’en aurait moins voulu. Pis de toutes façons les profs c’est rien que des voleurs qui sont trop pauvres pour s’acheter des trucs (il faudra un jour que je prenne le temps d’expliquer que ça n’est pas bénévolement que je passe environ six heures par jour dans ce pays des Bisounours qu’est le Collège). 
Premier ouf, tout ce petit monde s’entasse dans le RER, tous dans le même wagon au même étage. Et là, en moins de temps qu’il n’en faut pour se rendre d’un Sofotel au commissariat le plus proche, l’endroit se transforme en salle de jeu que n’auraient pas renié les rebelles de cette belle époque qu’était la prohibition. Consoles de jeu, cartes, trucs en plastiques moches et indéfinis… le tout bien sûr pendant qu’on déballe le repas confectionné par le collège parce que bon, à onze heures et quart, faut se sustenter un minimum. Et bien sûr, regard de veaux en manque d’oxygène lorsque je leur rappelle qu’on laisse les endroits publics aussi propres qu’on les a trouvé en arrivant. (tu me diras, le mollard dans lequel j’ai manqué de m’étaler en arrivant a un peu contribué à décrédibiliser mon sermon). Parce que tu comprends, les « femmes de ménage » sont là pour ça, et elles n’ont qu’à bosser.
Je demande à Gildas le boulot de sa daronne, déjà ? 
« Ah mais monsieur, ma mère elle nettoie des bureaux, c’est pas pareil !
– Et pourrais-tu m’expliquer le pourquoi du comment, avant que je t’introduise cet emballage de chips au camembert dans un orifice totalement inapproprié d’après la Faculté ?
– Ben dans des bureaux, ce sont des gens biens ! »
Cherchant à préserver mes dernières bribes de santé mentale, je promène mon regard ailleurs n’importe où ailleurs. Tiens, sur Cerya.
Cerya, musulmane.
Cerya tellement musulmane qu’elle fait scrupuleusement son ramadan.
Cerya qui est en train de s’empiffrer d’un sandwich dans lequel mon oeil de sioux identifie sans possibilité de me tromper une large rondelle de saucisson. 
« Cerya ?
– Oui monsieur ?
– Tu sais avec quoi on fait le saucisson ?
– Le quoi ?
– Ce que tu as dans ton sandwich.
– Ben, c’est en viande. »
Pas le temps pour une attaque, le RER arrive à quai. Et v’la-t-y pas qu’on enfourne tout ce petit monde dans le métro. Pour le coup ils se tiennent à carreau, les mains plaqués sur les poches de leurs jeans Celio, des fois qu’on leur pique le sachet de Dragibus qui s’y planque. Il ne m’en faut pas beaucoup plus pour regagner confiance, et c’est d’un pas presque primesautier que je mène mon cheptel vers les portes du musée. Rappel rapide des consignes EVIDENTES que j’ai relayé aux parents. Minimum de silence, pas touche bien sûr, la base.
Ah ah. 
La base.
AHAHAHAHAHAHAHAH.
Tu vois dans la classe, on a Brantyn. Brantyn est chiant. Mais chiant. Le jour où il en a envie, il peut te foutre un cours en l’air. T’insulter, terroriser les plus faibles. C’est pas vraiment sa faute à Brantyn. Foyer monoparental, papa un peu (très) perdu. Des fois je me dis aussi qu’il y a autre chose, un truc qui mériterait qu’un toubib s’en inquiète, histoire que ça ne prenne pas racine dans sa tête. Mais rien à faire.
Seulement voilà. Décemment tu ne peux pas priver Brantyn de sortie juste parce qu’il te gonfle. Tu ne peux pas l’en priver parce que tu sais qu’il PEUT déconner à balle, qu’il y a même de grandes chances qu’il le fasse. La discrimination passe aussi par là, la bête hideuse. Et elle te regarde en souriant tranquillement en attendant que tu foules tes principes au pied. Rien à faire, on a amené Brantyn.
Et ça n’a pas loupé, bien sûr.
Brantyn commence à respirer très vite en voyant la semi-pénombre dans laquelle les pièces sont plongées. Dès le départ il ne comprend pas, il ne veut pas comprendre, ma voix déjà ne l’atteint plus. Et que ça court, que ça touche à tout, suivi par une théorie de trois crétins qui se disent que tiens, c’est toujours plus marrant que de compléter le mignon questionnaire rédigé à la sueur de plusieurs fronts. A tel point qu’après une heure de visite, je sens qu’on me tapote sur l’épaule. Me doutant que ce n’est pas pour jouer à « coucou qui c’est ? », je me retourne tout en me liquéfiant. 
Et là, le monsieur qui garde l’exposition me regarde avec des yeux qui me font attraper cinq ans à nouveau. Il me dit qu’on ne peut pas rester là, que c’est scandaleux, qu’on a pas le choix et qu’il faut sortir. Sous le regard satisfait bien entendu des visiteurs de la journée. Et donc, la tête basse, la voix qui se barre, je retourne vers mon groupe, je leur explique qu’on doit partir. 
Ovation. 
On est donc escortés à peine poliment dans la cour de l’endroit. Et au moment où je me dis que c’est terminé, que je vais pouvoir lâcher mes nerfs sur les mômes qui fouillent dans leurs sacs à la recherche de leur douzième repas, un ogre se dirige vers moi.
« Qui est le responsable du groupe ? »
Bah oui évidemment. Il faut de la chair fraiche, un responsable, peu importe lequel. Et comme je suis grand, je suis un adulte et que j’ai commencé, je sors un « moi » un brin tremblant. Je ne comprends pas très bien la suite, c’est dingue comme la honte bousille les tympans. A peine ressortent « Scandaleux… Inutile de revenir… Venez d’où ?… Banlieue… Ornithorynque » (je ne suis pas tout à fait sûr pour « Banlieue »).
Et nous revoilà donc à faire le chemin dans l’autre sens. Ecarlate. Allez. Calme. Zen. Pas leur faute. Manque d’information, manque d’éducation. Faut revoir les bases. Respire.
Et là, mon regard tombe sur Barbas.
Qui se gave d’une salade en boîte en plein dans les couloirs du métro.
Au retour, la hiérarchie se montre un brin rassurante. Mais bon faudrait appeler les parents quand même. Ben oui, moi…
(L’auteur de ce billet n’étant plus en état de continuer, nous vous proposons une retranscription de ces entretiens téléphoniques, dans lesquels il sera désigné par le pseudonyme Dalek Tout Rose (DTR), si vous ne comprenez pas la référence, tant mieux pour vous)


ESSAI 1
DTR : Allô monsieur papa de Brantyn ?
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Voilà, je vous appelle pour vous dire qu’au vu de comportement de votre fils, son avenir s’annonce plutôt à base d’activités telles que « Ramasse ma savonnette tout de suite » plutôt que « Ciel, mais que vais-je faire de mes dividendes de cette année ? »
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Votre fils s’est mal comporté.
PAPA DE BRANTYN : Qué ?
DTR : Euh, ça fait longtemps que je n’ai pas vu Physique ou Chimie, mon espagnol est un peu rouillé… 
PAPA DE BRANTYN : Qué ? 
DTR : J’espère très fort que Qué veut bien dire « Quoi », et pas « Au secours aidez-moi je suis coincé sous l’armoire normande… »
ESSAI 2
DTR : Allô madame maman d’Oz ?
MADAME DE CHEZ ORANGE : Bonjour, la maman d’Oz est actuellement en train de se refaire sa manucure, merci de vous reporter au temps de séchage des vernis pourpre pâle pour savoir quand rappeler. 
ESSAI 3
DTR : Allô madame maman d’Arcinos ?
MADAME MAMAN D’ARCINOS (sur fond de Zouk Machine) : Ouh la la, mais que se passe-t-il ?
DTR : Madame Roumanoff, cessez immédiatement cette imitation qui est dégradante pour les Noirs, les Blancs et l’humour en général.
MADAME MAMAN D’ARCINOS : Il a été vilain A’cinos ? Hooooou là là là laaaaaaa ! J’appelle toute la famille pou’ leu’ en pa’ler, hou là làààààààààà !
ESSAI 4
DTR : Allô monsieur papa de Delvin ?
MONSIEUR PAPA DE DELVIN : Oui ? Il a été intenable ? Ouais je sais il est chiant en ce moment. Ouais il est à côté de moi vous en faites pas. Ouais, t’es chiant ! Bon alors passons aux choses sérieuses.
DTR : Ouiiii ?
MONSIEUR PAPA DE DELVIN : Vous faites quoi pour le punir ? Non parce que franchement il arrête pas, faudrait aussi lui dire d’arrêter de nous crier dessus et de rentrer tard. Vous faites quelque chose et vous nous rappelez, hein ? Sans faute !
Vous savez quoi ? Je remets ça lundi prochain. 

"Bonjour, je m’appelle Hugo et je suis un littéraire"

Ami lecteur, il en va des épreuves de la vie comme des assiettes de brocolis mal cuits de chez tante Yvette : tu ne quitteras pas la table avant de les avoir terminées au bout du bout et t’être resservi. 
Cette pensée à haute teneur en philosophie et riche en omega 3 m’est venue alors que l’on m’a gentiment convoqué pour un deuxième round de travail avec mon Inspectrice préférée (si tu as raté le premier épisode, c’est par ici) et des collègues profs de français. Du moins croyais-je que je me trouvais en compagnie de mon Inspectrice de Lettres et de collègues profs de français jusqu’à ce que se produisent une succession de phénomènes qui me poussent depuis à feuilleter frénétiquement l’annuaire à la recherche des noms d’emprunts de Mulder et Scully.
Or donc, je me pointe à cette réunion de boulot à peu près aussi jouasse que Marine Le Pen au Paradis du Niqab. Pour les besoins de l’anecdote, lecteur, je me dois de t’expliquer pourquoi on m’arrache à mes classes chéries une fois par mois en ce moment. Pour tout dire il semblerait que lorsqu’ils arrivent au lycée, les anciens collégiens se trouvent un peu affolés par ce qu’on leur demande. C’est pas faute de demander aux Troisièmes de se sortir des les doigts du c…onduit auditif et de bosser un peu en fin d’année, mais rien à faire : ils glandouillent joyeusement et se retrouvent un peu tout paumés. Or donc, le but est de créer un document à leur remettre avant leur départ en Seconde afin de les aider à s’en sortir.
Sur le fond l’intention est louable, à condition que ledit document ne finisse pas dans le premier feu de joie venu le lendemain de la sortie scolaire (soit pour certains le 25 mai). Et puis aussi que le document en question ne finisse pas non plus sous forme d’un fascicule payant dans lequel on oubliera bêtement d’utiliser nos noms. Dans les faits, je me suis assez vite rendu compte qu’il y avait quelque chose de pourri au Royaume de la Pédagogie.
Alors déjà, Inspectrice chérie commence à disserter et se retrouve bientôt dans des sphères qui ne sont pas de ce monde, le tout pendant une bonne demi-heure. Une fois qu’on lui a fait remarquer que la montre tourne et qu’on n’a pas apporté nos sacs de couchage et nos chamallows pour une veillée pédagogique, la voilà qui nous suggère de faire lire aux futurs Secondes un livre issu de la liste du Goncourt des Lycéens (une distinction accordée par un comité de lycéens une fois par an). Seul mini-problème, on en a tous lu maximum trois ou quatre. L’évidence s’impose : on doit en lire d’autres. Bon con, je lève la main et énonce trois titres de livres choisis aléatoirement (meilleure méthode de choix de bouquin).
Et là, c’est le drame.
Je constate qu’un silence c’est fait. Inspectrice me regarde comme si elle avait avalé son vidéoprojecteur avant de me lancer, je cite « Mais vous allez lire TROIS livres ? »
Et de m’achever « Ah oui, vous, vous devez être un littéraire. »
Pour résumer mon état d’esprit à ce moment précis, le littéraire que je suis va recourir à l’anglais. Vous allez donc prendre vos doigts et chercher les expressions suivantes : « Duh » « No shit Sherlock ? » et tant qu’on y est « Thank you, Captain Obvious ». Fin de l’exégèse.
Pendant que je suis occupé à digérer… digérer quoi au fait ? L’insulte ? La remarque pleine d’étonnement et de compassion ? Le verdict ? d’Inspectrice, vlà-t-y pas qu’une collègue qui se l’est jouée Judas en riant à gorge déployée durant le trait d’esprit de la cheffe lance à la cantonade : « Bon, je propose qu’on barre ce livre-là dans la liste, le titre est vraiment trop nul ! »
Applaudissements, on raye Mille six cent ventres.
Et là, j’ai douze ans à nouveau. 
J’ai douze ans, je regarde mes camarades, je me dis que je suis fait comme eux et que pourtant, pour une raison qui m’échappe, il y a un truc qui déconne. Je dois avoir un orteil dans un monde parallèle, ou alors on m’a collé un scarabée sur le dos qui m’a traîné dans une réalité alternative.
Une réalité où les profs sont des profs. Pas un de ces littéraires fainéants qui se vautrent dans la luxure et les mots des autres. Sauf quand ils traitent de pédagogie. Que la formation scientifique, quand même, qu’est-ce qu’on serait plus top performant si on l’acquérait ! Une réalité où je suis accepté malgré mes tares rédhibitoires. 
« T’as le temps de lire et de bosser ? » on me balance à la gueule, anonyme, en fin de réunion. Je dévie même pas le coup, il me passe au travers, fantôme. 
Il n’y a pas d’échappatoire, pas plus dans le milieu de l’éducation qu’ailleurs. Le lecteur reste cet être suspect, l’oisif qui ose montrer en plein jour son vice honteux, qui se promène avec lui, parfois main dans la main. Qui l’embrasserait dans un jardin public ? Faut pas déconner quand même. Ce sera quoi au prochain coup l’adoption ? Moi les lecteurs ça me dérange pas tant qu’ils font ça chez eux. 
Bon, t’inquiète pas non plus, je ne suis pas prêt à me jeter sur les rails du RER, hein ! Seulement ça me sidère un peu. Inspectrice nous balance à tour de bras que l’on doit entraîner nos loupiots dans la culture humaniste. Mais où la trouver cette culture humaniste, ailleurs que dans les pages ? La compassion féroce de Voltaire, l’apprentissage sensuel et sensoriel de Shéhérazade, le manichéisme de Chrétien de Troyes ? Et tout le reste… Mais non. D’après les dernières réforment en vigueur, les professeurs doivent donner donner des compétences à leurs élèves. Des outils. Qu’après, les mômes se débrouillent seuls.
Sur le principe j’ai rien contre. Mais il me semblait à moi, le littéraire, que les outils ça servait à cultiver. A se cultiver. Et en fin de compte à partager avec l’autre, avec les autres, ce qu’on aura récolté.
C’t’assez humaniste pour vous, ça, cheffe ?

Enseignons un peu, Ravaillac’s style

Ami lecteur si tu aimes la joie, la gaudriole et autres fantaisies primesautières, écarte-toi. Adepte du zen, de la sérénité et de la plénitude, prends tes jambes à ton cou. Catholique fervent, porteur de compassion et de bienfaisance, fiche-moi le camp d’ici.
Ces deux trois importuns dégagés, je peux donc me tourner vers la masse grouillante de colère, haine et autres vices dégueulasses (hein que c’est bon ?)
En effet je suis rage, colère, haine et un peu mécontentement aussi. Pour tout dire je ressors d’une réunion de travail avec l’Inspectrice de Lettres.
Pour les quelques heureux épargnés par l’Educ Nat, je précise que l’Inspectrice, c’est un peu ta cheffe. Pas la cheffe « je te donne ton salaire à la fin du mois », mais plutôt la cheffe « je vais t’expliquer comment travailler, sombre loquedu ». Et pas question de se débiner, car la cheffe a l’oreille du Rectorat, l’entité qui a droit de vie et de mort sur toi. Donc te voilà assis sagement à ta place après t’être réjoui deux dixièmes de secondes de sécher les cours et avant de te rendre compte qu’en contrepartie, tu vas te faire humilier trois heures durant. Ce n’est pas la hargne d’un post-adolescent boutonneux qui s’exprime, juste un constat.
Un Inspecteur en général est adepte de l’enseignement PC. Si cette métaphore ne te parle pas, essaye de te rappeler combien de temps peut s’écouler avant que ton nouveau PC tout neuf ne devienne une ruine désopilante qui ferait pouffer les mânes de Cléopâtre (que le correcteur automatique me propose de remplacer par « cloporte »… What the hell ?)
Hors donc, l’enseignement PC… Je te donne un exemple, car je suis bon. Il y a une petite dizaine d’années, on nous a appris qu’il ne fallait plus dire « chapitres » ou de « leçons » pour parler de ce qu’on enseigne. Si tu faisais ça honte sur ta tête et celle de tes descendants jusqu’à la septième génération. A la place on avait un mot super-méga conceptuel : séquence. La séquence parce que ça s’inscrit dans le temps, tu voiiiis, ça a un côté musical, petits oiseaux et lendemains qui chantent.
Dans cette réunion (dont le sujet était : « comment négocier le virage entre le Collège et le Lycée un peu plus gracieusement que feu Ayrton Senna ? ») me voilà donc benoîtement en train d’intervenir en employant le mot Séquence. Et là, sourire gentiment condescendant, mais ferme quand même de Mme Cheffe qui t’explique que la Séquence, c’est troooooop années 2000, ça sent limite Avril Lavigne et Julie Zennatti. La Séquence est ringarde et finira jurée à la Nouvelle Star.
« – Mais alors, madame, demandé-je avec la délectation de celui qui va ricaner sadiquement dans un instant, quel terme utiliser ? Celui de chapitre par exemple ?
– Oh oui, chapitre c’est gracieux, c’est fluide, ça a un côté littéraire ! »
ricanement sadique.
Ricanement sadique mais un peu triste quand même. Etre prof, c’est ça aussi. Ne jamais avoir raison. N’espère pas être à la page, les nouvelles instructions officielles se chargeront de rendre caduque une séquence (pardon – un chapitre -) sur laquelle tu t’étais défoncé. N’espère pas non plus recevoir un peu de compassion des parents qui, eux, ne comprennent pas pourquoi « on n’apprend pas plus par coeur, comme avant »,  le « avant » en question étant un temps où eux-même n’étaient souvent même pas à l’état testiculaire, l’Avant de Marcel Pagnol, du combo blouse-ardoise, de « nos ancêtres les gaulois ».
N’espère pas obtenir de satisfaction auprès de tes collègues : car trop souvent tu culpabiliseras, presque toujours à tort, devant leurs méthodes à eux. 
Il reste quoi ? Ah oui les élèves.
Ca va te paraître bizarre, mais oui, les élèves. Sérieusement. Pour ça, il te faudra être un peu mythomane. Amnésique aussi. 
Se sentir fier et tout léger, lorsqu’enfin Georg, qui ne comprenait rien à la proposition subordonnée, réussit parfaitement son exercice (qu’il foirera le jour du devoir).
Lorsqu’après ta sortie scolaire, tous les garçons veulent devenir chevaliers (avant de rentrer chez eux et se rêver en Justin Bieber ou Lady Gaga)
Lorsque l’année suivante, ils entament leur premier trimestre par des 18/20 (même si leurs notes s’écrouleront pour ne plus se relever la semaine suivante).
C’est ça aussi, être prof. Se raconter, s’inventer une mythologie pour tenir le coup. Savoir se satisfaire seul de son boulot. Ou tout bêtement le faire de manière désintéressée. Par de client ou de supérieur à satisfaire.
Le faire pour soi.

What’s wrong with the universe ? (une grande poétesse du XXe siècle)

14h, classe 5e Dynamite
MOI : Et donc, vous écrirez un récit de chevalerie sur le modèle d’Yvain le chevalier au lion. Le héros doit être un chevalier. Oui Valeria ?
VALERIA : Ca peut être une héroïne ?
MOI (tentant sottement de ne pas briser l’élan créatif de mes chères têtes blondes) : Euh ouiii, par contre il faudra qu’elle se déguise… Ou alors…
VALERIA : Monsieur monsieur, elle peut être lesbienne et être chevalier pour séduire les princesses, dites dites monsieur ?
MOI : Je te prête mes DVD d’Utena quand tu veux. Euh pourquoi pas… Ce sera un hommage rigolo à Chrétien de Troyes et un chouette texte à lire à l’anniversaire de mamie Suzanne. 


***
16h, classe 3e Gaz lacrymogène
MOI : Luc, arrête de chuchoter des mots d’amour à l’oreille d’Humphrey, gardez ça pour la cour…
KAREN : Aaaaaah monsieur dégueulasse arrêtez de les insulter !
MOI : Karen j’ai un cours à boucler, mal à la tête et des genoux que le monde m’envie, je n’ai pas vraiment envie de me lancer dans ce genre de débat ois…
KAREN : Y a pas de débat, les homosexuels je suis CONTRE !
Et vas-y que je te frappe la table à s’en tuméfier le poing.
Celui qui trouve la morale à cette histoire gagne un kilo de fromage de son choix.