Shelf Life

Dans la famille « cessons un peu de nous torturer le neurone et rions un bon coup », je demande aujourd’hui Shelf Life.

Shelf Life, est une série de mini-sketchs (la saison une est achevée, la deux est en cours) réalisée par la génération trentenaire qui fait l’objet de tout un tas d’études sociologiques en France et qui, apparemment au Etats-Unis, se prend beaucoup moins la tête.

Shelf Life, ce serait Toy Story qui aurait fauté avec Daria, Beavis et Butthead. L’idée de départ est d’une simplicité grotesque : quatre figurines sont exposés sur le présentoir d’un pré-ado hargneux et légèrement pervers. Hero-Man, le super-héros garant de toutes les valeurs américaines qui font un peu grincer des dents ; Hero-Lass, sa soeur qui semble avoir hérité du cerveau familial ; Bug Boy, croisement improbable entre une tortue ninja et un metrosexuel ; Samouraï Snake, créature reptilienne qui remplit le rôle toujours efficace de comique silencieux. Contrairement à Buzz l’Eclair et ses copains, leur condition de jouets plastiques ne leur convient pas particulièrement (Hero-Lass se verrait assez bien commentatrice de films pornos). Les voilà donc à déverser leur bile sur leur tyran de propriétaire et le reste du groupe.

Si les premiers épisodes ont ce côté maladroit de série semi-professionnelle qui se cherche, à grand renfort de gros mots et de blagues de prout (les meilleures), la deuxième partie de la série tape un peu plus juste. Les bons mots deviennent plus grinçants, entre critique du complexe de supériorité américain et de la connerie universelle.

Shelf Life c’est fait avec des bouts de cartons et de sacrés acteurs charismatiques (les plus geeks d’entre vous reconnaîtront peut-être les voix de l’immense Tara Platt et du à peine plus petit Yuri Lowenthal, doubleurs de – bons – jeux vidéos), ça ne se prend pas au sérieux et c’est de plus en plus souvent bien trouvé. En plus ça dure rarement plus de deux minutes trente.

Seul défaut rédhibitoire : c’est pour le moment en anglais (mais ça on y travaille). Pour ceux que ça ne terrifie pas, grimpez sur l’étagère : il y a du potentiel.

Une femme avec personne dedans

Chère Chloé Delaume,

C’est terminé. C’est bizarre, j’en ai eu la certitude dès la page quatre. Et laissez-moi vous dire que, vu la taille de votre bouquin sur liseuse, la page quatre c’est très très tôt. J’ai lu Une femme avec personne dedans d’une traite. Tout était clair.

Entendons-nous bien. Je n’ai pas uniquement traversé ce que vous avez voulu appelé une histoire d’amour. Des bouts de moi y sont encore agglutinés. Mais j’ai reconnu vos mécaniques, vos habitudes. Dans les grandes lignes je sais comment ça fonctionne dans vos mots. Et donc je vais partir.

Pas sans remerciements bien sûr. Ce que vous avez écrit a pulvérisé ma résignation. Celle qui se moquait de mes tentatives d’écriture. Je me suis inventé une nécessité. Grâce à vos textes dans lesquels, parfois on se fait chier sévère parfois on jubile. Même si ce que j’aligne est lourdaud, même si c’est dénué de toute espèce d’intérêt, je dois continuer à écrire. A gâcher du papier, des octets, de la bande passante.

Et continuer à lire bien sûr. Oh je reviendrai ne vous inquiétez pas (bien sûr que non vous ne vous inquiétez pas, vous ne me lisez pas. Je suis con, de temps en temps.) Mais là je continue à fuir. Le familier. C’est pareil pour tout. Enfin presque tout. Bouquins, écrans, toiles j’en passe. Dès que ça a acquis, à mes yeux, du sens, dès que ma tête cesse de tourner, dès que ça s’explique. Il faut que je parte. Que je m’extraie de mes certitudes.

Merci. De m’avoir pointé que l’écriture est vachement intransitive.

Au revoir.

Un peu d’ailleurs

Pour les innombrables paires d’yeux qui se dessécheraient, privées de la source de collyre de ma pensée (‘tain mais frappez-moi quand je tente une métaphore, quoi), sachez que j’ai écrit sur le blog d’un sémillant et insupportable jeune homme par ici.

Ceux qui arriveront de là-bas trouveront que ça manque d’arsenic ici, ceux qui iront là-bas en partant d’ici trouveront que ça en déborde : bref personne ne sera content. Je dirais presque que c’est le but.

Mauvaises lectures

   Ils sont là. Cachés dans un coin de la bibliothèque. C’est moi qui les dissimule, ils ne s’en froissent pas. Pas susceptibles. Ils en ont vu d’autres, des bien pires. Ils sont trois, couvertures démolies, pages en vrac. Rien ne leur a été accordé, pas même la qualité des matériaux. Trois volumes d’une même histoire. Celle de ma Lecture. Oui, des fois on ne peut pas railler la majuscule.

J’ai acheté le premier, je m’en rappelle, au supermarché à côté du collège, là où les gens populaire – je n’étais pas un gens populaire – allaient sécher leurs après-midi de cours. Mes parents avaient fait la gueule, le corsage osé de la nana sur la couverture avait dû leur envoyer d’inquiétants signaux quant à la qualité de l’oeuvre. Ils n’ont pas dû comprendre pourquoi leur fils, alors dans sa période Arsène Lupin, repartait dans des délires de guerrières à gros lolos. Mes parents sont des gens biens, des fois ils acceptent de ne pas comprendre, il m’ont donc laissé acquérir Les liens d’Azur.
Les liens d’Azur fait partie d’un cycle écrit avant tout pour promouvoir les produits d’une licence médiéval fantastique. C’est dire si la qualité littéraire doit arriver assez bas dans le cahier des charges. Je l’ignorais – et n’en n’avait cure alors – et me suis plongé dans les aventures de la bombasse à gros seins.

Ce ne fut pas une révélation ou un coup de foudre. J’y ai trouvé ce que je cherchais. Des fracas d’épée, des boules de feu qui volaient dans tous les sens et par-dessus tout, la connivence. La connivence avec des personnages totalement improbables mais qui, dans un coin de mon cerveau, prenaient vie et parlaient avec leurs mots à eux. La guerrière, donc, son amoureux transi de magicien, la femme ménestrel lunatique, le dragon aigri… Mais il y avait un truc qui gênait. Un truc qui s’est révélé à moi lors de la lecture du second tome. Un délicieux méli-mélo ou les sorciers maléfiques pâlissaient vachement au regard des intrigues familiales dont était victime le héros du second volume. Et j’ai compris. Que les mots n’allaient pas. Que, quand au comble de la colère, la tante Dorath « informe » son neveu qu’il est un imbécile, ça ne marchait tout simplement pas.
Jusqu’ici, les mots n’étaient que des briques. Un peu Bernard Werber sur les bords, toutes les cochonneries stylistiques étaient bonnes si ça « racontait une histoire ».

Et puis il y a eu ces êtres de papier.

Giogi d’Eperon de Wyverne et ses parents méritaient mieux qu’une colère qui « informait », qu’une douleur qui « faisait mal ». Les mots se sont révoltés, se sont montrés un à un chacun son importance.


J’ai entamé le troisième volume en tremblant de rage. Que ces auteurs à la noix et leur traducteur payé en fayots trahissent comme ça leurs bébés. En empilant les noms, en lacérant les subordonnées, en tassant les adverbes. J’en aurais rayé des phrases, n’eût été la crainte de bousiller définitivement les pages jaunâtres. Mon instant Chloé Delaume sans l’être. Les mots n’ont pas cessé de raconter. Mais ils ont commencé à dire et ça c’était le miracle qui ne pouvait arriver que dans l’antre d’une sorcière nymphomane. J’ai appris à lire.

« La trilogie de la pierre du Trouveur » a voyagé en silence de cartons en bibliothèques. On n’abandonne pas ses vieux compagnons. Ou ses mentors.

Parce que oui. Le seul personnage qui traverse intégralement les trois volumes est une sorte de hobbit barde. Un peu conteuse un peu voleuse, elle raconte les mensonges auxquels elle croit le plus.

Elle s’appelle Olive Samovar.

Björk, Biophilia

   Björk. 
Casse-gueule d’en écrire davantage. Parce que poncifs, parce que monument, parce que trop. Björk est l’une des rares artistes à mettre en scène un truc passablement emmerdant : les projets artistiques. J’ai souvent eu ce fantasme d’un film mettant en scène non pas la genèse, mais l’écriture en tant que telle d’un roman. Ca durerait des dizaines d’heures, ce serait une torture d’ennui. L’écrivain à raturer l’écran, fouiller dans les diverses merdouilles qui encombrent son bureau, glandouiller en matant le plafond avant d’aller se faire un sandwich. Et ainsi de suite.
On pourrait faire de même avec la musique. Sauf si la musicienne s’appelle Björk. Parce qu’il y a une raison très précise pour laquelle Björk a été la première artiste que j’ai écouté de moi-même (Homogenic, en classe de Seconde… Il m’a fallu du temps) : cette raison s’appelle le rituel. 
Que ce soit à travers sa voix, son image ou ses albums, elle va s’emparer de chaque élément et le mettre en scène, nous le présenter et nous démontrer à quel point cette note-ci est primordiale, cette pochette-là ne peut être omise pour une bonne compréhension du morceau. C’est super intimidant. A tel point que nombreux sont les admirateurs de la chanteuse à ne jamais avoir écouté l’un de ses albums en entier. Ca n’est pas la pire façon de l’apprécier. Sorcière Björk, je n’en doute pas. Femme d’affaire aussi, le moindre de ses titres donne lieu à divers singles remixés de façon plus ou moins heureuse. Nul doute que Biophilia connaîtra un destin similaire. Je n’évoquerai pas le côté interactif de cette oeuvre, ce qui, au passage me semble une preuve de son succès. Les applications de Biophilia disponible par téléchargement approfondissent l’expérience sans la corseter à la technologie. Parce que comme toujours avec Björk, c’est de musique qu’il est question.
Vivisection.
En musique mais vivisection quand même. Chaque instrument, chaque effet, chaque son est posé sur la table, le vivant dépiauté au néon. Björk nous montre ce que chaque vibration a dans le ventre, l’amplifie, l’étouffe, la déforme. Simplicité presque anxiogène. Il y a un monde, un écosystème dans le la, le ré, le do. On repense avec effroi à d’autres albums – les siens, d’autres – à ce gâchis de notes à peine effleurées quand il y a temps à explorer. Un peu trop d’ailleurs. Les morceaux constituent autant de couloirs, de labyrinthes que l’on ne quittera pas avant de les avoir explorés dans les moindres recoins. Survol de Biophilia interdit, on n’y trouverait pas le moindre intérêt, on éreinterait cette bouillie indigeste et indigente. A l’auditeur aussi de se soumettre au rituel, de se pencher sur le chaudron de la sorcière, la table de la chirurgienne. Et malgré les vapeurs, en dépit du scalpel, la musique reste singulièrement vivante. S’adresse à nos tympans-entrailles-souvenirs. Agace ou fascine. 
On pourrait, et on aurait raison, reprocher à Björk d’oublier l’ensemble, à trop jouer avec la moindre note de musique. Elle n’en n’aurait cure, les thèmes de Biophilia en sont la preuve. La musicienne a voulu créer un album-monde, ses compositions tenant lieu de ciel, de terre, de molécules et de protéines. Les paroles se fondent en son primordial, oui, elle se voit démiurge en toute simplicité. Le spectacle de la création n’a pas à être beau ou esthétique, mais tout simplement exaltant. Il l’est.

Qu’est-ce qu’il a que tu n’as pas toi ?

   Je vais dire du bien des Américains.
Je préfère prévenir, ça en choque certains.
Or donc, s’il est un truc qu’il faut incontestablement reconnaître aux Américains en général et aux habitants des Etats-Unis en particulier, c’est la démesure. Le premier géo-politologue venu parlera mieux que moi des espaces immenses de ce pays, des buildings gigantesques, des avenues énormes et des canettes de coca que l’on pourrait classer comme armes de catégorie 2. 
Ca amène son lot de problèmes bien sûr : les faits-divers que l’on nous relaye sont toujours relativement dramatiques et les conneries proférées par certains dirigeants font pâlir notre nain de jardin (saluons l’exploit).
Ceci dit, le gigantisme des Etats-Unis est souvent source de génie, j’en prends pour exemple les musicals, terme qui recouvre nos comédies musicales, opéra-rock et autres choucroutes symphoniques. Le premier Chicago venu met une pâtée intergalactique à nos artistes gratouilleurs de guitare locaux. Faire une comédie musicale, ça implique de la mégalomanie à tous les étages et un oeil aveugle à tout ce que l’univers comporte de bon goût et de sérieux. Le tout avec talent, résolution et classe.
Il faut bien reconnaître que les français en sont à peu près incapables.
Notre Dame de Paris, Les Dix Commandements ou encore Dracula (preuve supplémentaire s’il en est que Jennifer Ayache est un remake des plaies d’Egypte, envoyée sur terre pour nous punir), font les beaux jours des critiques hargneux ou des blogueurs rigolards. Parce que ce sont des productions qui soit se prennent au sérieux soit louchent outre-Atlantique, ce qui leur vaut un strabisme fort peu seyant. Il serait temps que notre beau pays reconnaisse sa défaite, dépose les armes et se rende à l’évidence.
Nous n’avons pondu qu’un seul musical de qualité. Le premier, le plus connu, le plus repris, j’ai nommé Starmania. Je n’accorde pas au seul hasard le fait que, vingt après, on continue à bramer des morceaux qui fleurent vachement leur époque, l’une de celles dont la date de péremption est la plus rapide, reconnaissons-le.
Starmania c’est à mes yeux l’un des trucs les plus gonflés des quatre dernières décennies. A tous points de vue. Peut-être, sans doute, est-ce parce que j’ai grandi avec les aventures de Johnny Rockfort vissées aux oreilles, mon jean se déformant sous le poids du walkman. Mais il n’empêche. On n’a jamais refait aussi gonflé, aussi malsain, aussi énorme que Starmania au pays des fromages qui puent. Et je le prouve.
(NDLR : A l’usage des pauvres âmes égarées pour qui Starmania évoque plus un bacille trouvé dans les frigos qu’une oeuvre musicale, je joints un résumé des événements fait à l’arrache.

Dans un futur hypothétique, la mégalopole de Monopolis est terrorisée par les Etoiles Noires, jeunôts nihilistes ultra-violents, dirigés par Johnny Rockfort et une étudiante de la haute société, Sadia. Celle-ci contacte Cristal, présentatrice de l’émission Starmania afin d’offrir à son champion un peu d’exposition médiatique. 
Tout cela sous le regard amusé de Marie-Jeanne, la serveuse du café où la bande a ses habitudes, qui vit un amour dévorant et non-réciproque pour Ziggy, le disquaire local.
Parallèlement à tout cela, l’homme d’affaire Zéro Janvier décide de rentrer en politique et, ayant besoin d’une égérie, entame sa cour auprès de Stella Spothlight actrice (entre autres) de porno sur le retour.

Le jour de l’interview arrive. Johnny et Cristal ont le coup de foudre, chose qui va amener Sadia à planter tout ce beau monde et aller dénoncer ses anciens compagnons à Zéro Janvier en plein milieu des noces.
Le milliardaire parvient à rattraper les Etoiles Noires et assassine Cristal. Johnny, revenu pour venger son aimée se fait tuer par les hommes de mains de son ennemi. Son âme atteint un plan d’existence supérieur et il quitte la terre, laissant Marie-Jeanne face à sa solitude et Stella à son rêve d’immortalité.)
I. Où je m’explique enfin mes penchants sociopathes

   Le casting y est déjà pour beaucoup. Le « héros » est quand même un paumé ultra-violent qui se fait manipuler par à peu près tout le monde et ne semble pas spécialement y prêter d’importance. Johnny Rockfort (ces noms, mon dieu, ces noms), c’est l’ado attardé dans toute sa splendeur, entièrement refermé sur son petit monde et ne réalisant pas un instant les conséquences d’actes qu’il n’accomplit au début que par ennui. Ca change des jeunes beaux qui se traînent sur la plupart des scènes en expirant leurs sentiments pour la blondasse de service.
Parlons-en, d’ailleurs, de la blondasse en question. Cristal, la futur copine de Johnny, est un peu la Benjamine Castaldi de Monopolis. Elle présente une émission où ses invités font le show avec leurs petits problèmes divers et variés et, lors de sa première rencontre avec son beau terroriste, jouera de la larmichette pour qu’il raconte son histoire. Et après ça, le benêt fond pour elle comme un camembert méditerranéen ! (c’est ce jour là que j’ai compris que la Femme était un instrument du démon).
Les hommes ne sont pas beaucoup plus valorisés d’ailleurs : Ziggy est une victime de la mode, l’oeil vissé à son miroir, qui ignore totalement l’un des seuls personnages positifs de l’histoire, Marie-Jeanne, et n’évoquons pas Zéro Janvier, qui pourrait apprendre à Marine Le Pen deux ou trois choses sur la vraie fermeté et l’autorité. Son programme mettant en avant les droits de la « race blanche » fera d’ailleurs carton plein auprès des électeurs… Surtout lorsqu’il se montre aux côtés d’une actrice sur le retour, qui préfère être traitée comme un trophée que de sombrer dans l’oubli.
En bref Starmania est tout de même l’histoire d’un joli ramassis d’inadaptés, d’égoïstes… Peu d’entre eux sont réellement sympathiques et pourtant, on ne quitte pas la salle (où l’on n’arrête pas le mp3, ne nous voilons pas la face) au bout de deux minutes, écoeuré par tant de lâcheté et de veulerie.
II. Où l’on se rend compte que la censure était super moins frileuse dans les années 80

   On balance quand même pas mal de trucs cash, dans Starmania. A commencer par Sadia qui, dans les premières minutes de l’intrigue, s’époumone qu’elle est un travesti. J’avais douze ans, j’étais sans doute très naïf mais je n’avais pas la moindre idée de ce qu’était un travesti et mon pudique dictionnaire n’était pas d’une grande aide, me montrant de jolies images du carnaval de Venise. 
Il m’a quand même semblé étrange que Johnny refuse les avances de cette jolie brune à la voix un peu rauque… Et petit à petit, j’ai fini par comprendre que le changement d’identité ne s’opérait pas que par des masques le jour du carnaval.
Ces gens sont de grands malades mais même lorsqu’ils tentent de se faire soigner ça donne « Sex shop, cinémas pornos », qui relate le bad trip de Stella Spotlight, images de gang bang en fond sonore. La donzelle multiplie d’ailleurs les allusions à son statut d’objet sexuel, évoquant les magazines sur lesquels elle apparaît, et régulièrement honorés par les routiers du coin.
Moins trash mais assez surprenant quand même : le fameux Ziggy. Cette fois, pas d’ambiguité à la Bowie : le disquaire est clairement homo – et pas mal raillé pour ça – ce qu’il espère clamer à la face du monde et de sa môman. 
La fin est également un assez joli moment d’immoralité : Cristal, convertie par amour au terrorisme, n’aura aucun scrupule à troquer son habit de lumière pour la tenue du terroriste et partira, l’arme au poing, dézinguer du civil, ce qu’elle mettra en scène via des diffusions pirates de ses exploits. Tout ça avant de se faire balancer du haut d’un gratte-ciel par des mercenaires. Autre grand traumatisme de mon enfance : la morale n’a pas court partout (euphémisme.)
III. Où l’on comprend et que (j’espère) l’on arrête les guimauveries musicales

   Starmania est une oeuvre profondément méchante. Elle est remplie de morceaux de bravoure vocaux, de textes déchirants mais reste avant tout la peinture atroce d’une contre-utopie à peine transparente. Cet opéra-rock défend une position d’une naïveté confondante – tous pourris – avec des moyens brutaux. 
Je serais un peu plus branleur, courageux ou opportuniste, je ferais étudier le grand oeuvre de Michel Berger à mes élèves. Parce qu’il fait partie de ces travaux-monolithes, dont les double-sens frappent dans tous les sens, parce que chacun s’en approprie des bouts, d’une façon où d’une autre. 
C’est pas que d’la musique. 
Les musicals américains euphorisent, explosent de rire, même lorsqu’ils traitent de thèmes assez noirs foncés. 
Les musicals français pourraient être grinçants, méchants, grimaçants sous les paillettes.
‘fin bon, une fois qu’Obispo se sera reconverti professionnellement et aura été nommé ministre de la culture bien entendu.

Concentré d’infini (ftaghn alors !)

D’un point de vue privé, ce que Lovecraft m’aura apporté de plus étonnant, c’est l’intrusion dans ma bibliothèque – ordinairement sanctuaire de bon goût et de sobriété (haha) –  de Michel Houellebecq au travers de son très remarquable essai sur l’homme. 
Non je déconne. Mais ça montre à quel point le créateur du Mythe de Cthulhu me squatte le cortex. Depuis le collège – lire Lovecraft, premier acte de rébellion littéraire. Mon père n’aimait pas. Grotesque. Il avait comme toujours raison. 
Je ne me taperais pas la vie et l’oeuvre du bonhomme en ces lignes, je me contenterai du minimum pour les épargnés du Mythe. Lovecraft, auteur principalement de ce qu’il appelait des « histoires terrifiantes » superpose à notre monde une autre réalité, plus ancienne, plus atroce, plus incompréhensible, plus impitoyable, en un mot plus grande. C’est le sésame de chacune de ses histoires. Nous sommes infiniment petits.
« Ce qu’il y a de plus pitoyable au monde, c’est, je crois l’incapacité de l’esprit humain à relier tout ce qu’il renferme. Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour, cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »
– L’appel de Cthulhu

La quasi-totalité de l’oeuvre de Lovecraft n’est que le développement par l’exemple de ce postulat. Notre place dans l’univers est si précaire qu’elle en devient risible. La réalité appartient à des entités que notre chiffon cérébral ne peut concevoir sans s’effilocher, et que même les gosiers peinent à nommer : Yog-Sototh, Nyarlathotep, Shub-Niggurath, Cthulhu et tant d’autres (à ce sujet, c’est toujours un délice que d’entendre les critiques ou les participants d’un jeu de rôle commenter les oeuvres et se fouler les cordes vocales et la dignité à vocaliser ce qui n’est pas censé l’être).
L’histoire advient quand le voile se fait un peu trop transparent. Usé par le temps, par le climat ou tout simplement l’inconséquence d’un primate un peu plus curieux que les autres. Et c’est rarement l’horreur elle-même qui déferle alors dans ces villages trop banals d’Amérique. Les divinités immondes ne nous feront l’honneur de leur présence que lors de l’apocalypse. Leur ombre ou celle de leurs serviteurs suffit souvent à faire basculer le personnage principal ou ses proches dans la mort ou – pire – la démence. 
Cette démence qui advient lorsque les cobayes de Lovecraft ne peuvent plus se raccrocher à aucune subjectivité. Le surnaturel du Mythe de Cthulhu est dénué de passion, de sentiments, hormis chez quelques pauvres sectateurs attardés de ces puissances inouïes. Attardés car comment vénérer des existences qui vous considèrent comme moins qu’un atome ? Les Grands Anciens sont un fait scientifique, matériel, et indéniable. Dès lors, l’illusion est impossible.
On a souvent ridiculisé la naïveté des personnages de Lovecraft, incapables de réaliser l’évidence quand on leur indique à grand renfort de panneaux lumineux – à la limite – que les horreurs dont ils sont témoins ne sont pas de ce monde. En réalité, cette incrédulité est leur dernier rempart, la seule chose qui leur permet de poursuivre leurs recherches sans s’enfuir en hurlant. Magnifique inversion des valeurs : c’est en se raccrochant au rationnel comme à une vieille superstition que quelques humains parviendront à surmonter les pires horreurs.
Dès lors, comment lui reprocher ces phrases maladroitement tarabiscotées, ces délires adverbiaux ? Même la syntaxe se distord dans l’innommable. A un moment, même les mots seront anéantis par l’immense.
Lire Lovecraft, ce serait comme sortir dans le vide spatial et détacher le filin qui vous retient à la fusée. Vous êtes confronté à l’infini, à ce qui est plus grand que vous et n’en n’a rien à faire. C’est au delà du vertige, on tombera sans jamais atterrir. Toutes ses nouvelles sont construites autour de ça : créer ce moment où on aura perdu tout repère, où on bougera dans tout le sens, incapables de retrouver le haut, le bas, incapables de se rappeler comment crier. 
Lovecraft a fait ça. Parfois. Intégrer l’infini dans l’équation de ses mots.
Lui et lui seul.
Car le bougre a eu nombre de continuateurs. Des amis, des disciples, des admirateurs qui ont cherché à poursuivre cette oeuvre belle et terrifiante. Mais un Grand Ancien, il n’y avait qu’un. Lui. Chacun de ses suiveurs – même Derleth, oui oui, chers puristes – a commis l’erreur primordiale : donner à ce mythe plus de sens, de cohérence. Et là, l’immensité pète. Dès que les dieux anciens interfèrent sur les affaires des mortels par malveillance calculée, dès que leur intelligence se met à notre portée. Qu’ils sont petits, ces êtres qui donnent à l’homme le plutonium de la première bombe atomique ou cherchent à nous attirer dans des grimoires maléfiques. Ce sont des trucs d’humains ça. Des stratagèmes cohérents. Rassurants.
Mais cet infini, cette impression que j’ai à l’arrière du cerveau, ce vertige infini, je ne l’ai retrouvé que dans ses pauvres phrases distordues. Celui dont les prénoms, dernier plaisir, sont mes initiales. 
HP Lovecraft.
Ecrivain, névrosé, raciste, antisémite, amoureux, pondéré, américain, conservateur, antisémite, eugéniste, aimable, délirant, génial, prophétique.
Tisseur d’infini.

« Si je cesse de vivre avant d’avoir achevé ce manuscrit, je prie mes exécuteurs testamentaires de préférer la prudence à l’audace et de veiller à ce qu’il ne tombe jamais sous d’autres yeux. »

La veuve du colonel

Aaah les vacances pluvieuses ! Douce oasis de culture qui me permet de me vautrer dans des plaisirs bêtement boudés à l’adolescence comme bouffer n’importe quoi n’importe quand, regarder Buffy contre les vampires, diffusé avec une fréquence qui ne doit avoir d’égale que les restrictions budgétaires des stations télé de la TNT et, durant les pubs, zapper sur les chaîne de clip, histoire de savoir ce qu’il y aura dans les Ipod que je chouraverai impitoyablement aux chiards en septembre. Grosse marrade en perspective, avec quand même un petit goût de vomi dans la bouche si l’expérience dure plus de quarante-huit secondes.
Entre les reprises de Goldman par un para tatoué (je sais, ça a un côté lovecraftien, présenté comme ça… inconcevable par l’imagination humaine) et les dernières trépidations de Lady Gaga, lesquelles feraient rougir tout marteau-piqueur normalement constitué, je suis tombé sur un type qui essayait de faire du R’n’B ou du rap, je ne sais pas trop, et qui m’a un peu fait tiquer. Ah, on me signale à l’oreillette que ma tendance à l’euphémisme crée des soubresauts inquiétants dans la réalité. Bon, disons que la chanson du type en question m’a fait écumer tout en éructant des jurons à base de « ta mère joue du synthé MIDI en enfer ». 
Afin de ne pas provoquer une chute de téléchargements ventes vertigineuse, je désignerai cette personne par un pseudonyme absolument pas transparent : Général Laraie. Afin de ne pas joindre le traumatisme auditif au traumatisme oculaire, je me contenterai de retranscrire les paroles ci-dessous. Et afin de revivre la joie naïve et insouciante de mes années de prépa – rire hystérique – j’opterai ici pour un commentaire linéaire de la chose que je croisais par un beau jour de juillet que si le soleil avait daigné se montrer, je n’aurais pas subi çaaaaa ! Attention c’est du lourd

[Refrain]



Aurélie n’a que 16 ans et elle attend un enfant,


Déjà, elle s’appelle Aurélie, hein, ‘tention, le Général Laraie c’est grave un type engagé qui avec ce prénom bien français, montre bien à l’UMP que « ça n’arrive pas qu’aux autres ». Et là je vois toute une partie de l’hémicycle trembler dans ses chaussettes.




Ses amis et ses parents lui conseillent l’avortement,


« Ma fille, à seize ans tu es encloquée, je te conseille donc l’avortement et cette jolie robe rose. Bonjour j’ai lu Françoise Dolto et j’ai tout compris. »




Elle n’est pas d’accord elle voit les choses autrement,


En même temps si tu ne voulais pas qu’on te donne un avis fallait pas le demander, cocotte. Le délai légal de l’avortement serait passé avant que ça se voit. Donc bon, pour la maturité on repassera. J’ajouterais bien qu’à 16 ans tu es mineure et que tu serais donc bien inspirée de taire la bouche à toi.




Elle dit qu’elle se sent prête pour qu’on l’appelle  »maman ».


« Maman ». Voilà, tu es calmée de tes pulsions maternelles ? 




Celui-ci c’est pour toutes les Aurélie,


Dommage qu’Aurélie soit obligée d’abandonner l’école avant qu’on lui explique la relation entre pronoms et antécédents…




Celles qui ont données la vie,


… Et là, je vois Aurélie réveillée à quatre heures du mat’ pour la sixième fois qui berce son môme en se répétant « J’ai donné la vie j’ai donné la vie » pour rattraper ses six-mille heures de sommeil en retard.




Pour toutes les Aurélie,

Oy, mère à tout prix


J’aime bien le « Oy », très pirate, très rebelle. « Mère à tout prix », oui, c’est le cas de le dire, par contre, il n’est pas précisé qui va payer la facture.




Elle est en seconde dans un lycée de banlieue,


Grave, contexte social, chanson ancrée dans la réalité, well done General.




Sort avec un mec de son quartier depuis peu,


C’est bien, de l’autre côté de la rue, ils ne sont pas faits pareil.




Il est comme elle l’aime c’est à dire un peu plus vieux,


Nafissatou Diallo sort de ce corps ! 




Il a l’air amoureux, ils ont tout pour être heureux…


Attend que je résume. Ils sortent ensemble et le type A L’AIR amoureux. Ah ben oui. Tout pour être heureux. Comment c’est super simple la vie en fait, merci Général.




Elle l’a jamais fait elle attendait juste le bon gars,


Donc le type plus âgé qu’elle qui a l’air amoureux… T’as raison, ce genre de denrée est hyper-rare sur le marché, chapeau Aurélie !




La elle se dit  »bingo » il sont seul dans la twingo,

Donc ça va swinguer, elle enlève son tanga, 

Et réussi le ace comme Tsonga


Devant cette poésie, cette sobriété quant à l’acte d’amour, cette comparaison qui mêle deux types de performances physiques, on ne peut que rester sans voix…






Oui mais voilà 9 mois plus tard il assume pas et se sauve comme un bâtard,

Elle a découvert qu’en fait il est fêtard,

Résultat elle se retrouve seule dans cette histoire.


Ah ben oui, c’est sûr que les quatre secondes qui t’ont aidées à déterminer que « c »était le bon » ne te permettaient pas de faire des trucs super compliqués comme, je sais pas, T’INFORMER SUR LE MEC ?




Je peux te dire que toute sa vie elle se rappellera,

Elle se rappellera le jour où elle annonça,

Où elle annonça à sa mère et son papa

Elle annonça qu’elle était enceinte de 3 mois,.


… A l’inverse des parents qui, le soir même, avaient tout zappé pour la diffusion de Secret Story.




Elle ne s’attendait pas à ce qu’ils sautent de joie,


Vraiment ? Roh qu’elle dommage qu’elle soit mère célibataire, elle aurait fait une si bonne khâgne avec un esprit aussi acéré.




Mais elle espérait quand même qu’il fassent preuve de bonne foi,

Le moins que l’on puisse dire c’est que se ne fut pas le cas,

Et la galère commença…


Non mais c’est vrai quoi, les parents apprennent que leur mioche s’est fait mettre enceinte par un type non identifiée qui s’est barré avec ses MST sous le bras, et ils réagissent MAL ? Pffff, nan mais les parents ça saoûle ! Nul doute qu’elle aura trouvé du réconfort sur MSN et Doctissimo, où là on est compris par plein de gens.




Elle a du construire très rapidement un foyer,


Etre enceinte donne en effet une connaissance innée de la truelle et du ciment.




Faire face a ses responsabilité pour le loyer,

Trouver un travail coûte que coûte pour le payer,

Elle aura tout essayé…

Attention partie crève-coeur, tire-larmes et tout ce qui s’ensuit, Cosette à côté d’Aurélie, c’était la reine de la gaudriole. 




Comme on dit dans les quartiers elle s’est saignée,


Ma grand-mère le dit aussi et habite en lotissement, est-ce grave docteur ?




Pour trouver quelqu’un qui veuille bien la renseigner,

Je crois qu’on n’est pas V.I.P comme Mathilde Seigner,

De ne pas lâcher l’affaire ça lui a enseigné, ooh


Une minute de silence en mémoire de la syntaxe, et une autre en mémoire des rimes. D’ailleurs je ne sais pas trop ce que Mathilde Seigner vient faire là, il aurait aussi pu tenter Christophe Barbier, Mario l’plombier, Laurent Ruquier ou mon oncle Aimé. 




On a tous connu une fille dans le cas d’Aurélie,


Euh non. Mais moi je suis trop un vieux qui peut paaaaas comprendre la vie. Par contre des filles qui seront dans ce cas-là, viens dans ma classe, je t’en montre trois ou quatre par heures sans problème. Bizarrement ça me réjouit pas trop.


Une pour qui grossesse est synonyme de délit,

Et un retour au dictionnaire par le mot « délit » pour le Général !


Rejetée par ses amis mais surtout sa famille,



Qui n’acceptent pas qu’elle souhaite donner la vie,


Voilà, en fait c’est pour ça qu’ils la rejettent, parce qu’elle veut « donner la vie ». Nous, les adultes, on préfère quand les gens donnent la mort, gnnnnnnhihihiiiiiiiii ! Ils ne sont sûrement pas inquiets que leur pitchoune prenne une décision qu’elle risque de regretter, qu’elle ait agi au mépris de toutes les règles de sécurité élémentaires et qu’elle se prépare une vie ultra-facile.




Voila ce que je dirais si je devais donner mon avis,


D’un autre côté tu nous l’infliges depuis le début de la chanson donc au point où on en est…




Mettre un enfant au monde ne devrais pas être puni,

C’est la plus belle chose qui soit et si tu le nies,

C’est que tu n’a rien compris…


Ok, pas de soucis, voilà ce que je te propose : tu nous fais la suite de la chanson et là je la ferme. J’ai quelques suggestions de titres : « Aurélie à Pôle Emploi », « Aurélie est non-solvable » « Aurélie fait les fermetures chez MacDo » et l’incontournable « Aurélie et le mystère de l’Ile aux Mouettes. »


Je pourrais conclure sur une diatribe enflammée, sur le côté anti-IVG malhonnête car caché sous une conception chelou du « respect du choix de la personne ». Je m’abstiendrai. Ce truc est à mon sens une oeuvre lourdingue, inepte, et qui n’aura d’influence que celle que des sociologues indignés lui donneront. Mais voilà : cette pesanteur me sidère. Autant que la propension des gens à se prendre pour les hérauts de causes qui n’ont rien à faire sur une chaîne de clips à une heure de grande écoute.

Much ado about nothing au Wyndham Theatre

Les histoires d’amour se comportent comme des ados : elles ne vous laisseront pas tranquille tant que vous ne les avez pas amenées là où elles le souhaitent. Et même à mon âge avancé, ça continue. 

L’histoire d’amour en question s’est mise à chouiner dès qu’elle a appris que le Docteur et Donna se retrouveraient sous les traits de leurs alter ego réels, David Tennant et Catherine Tate pour se frotter à l’un des plus jolis marivaudages qui soit : Beaucoup de bruit pour rien (Much ado about nothing pour les allergiques de la traduction), de ce bon vieux Shakespeare. Et elle a tellement chouiné que, juste pour ça, je me suis tapé la réservation, le lever au petit matin, les inévitables gnards du train et la cohue de Saint Pancrace. Mais au bout du compte, j’étais à Londres – mon hystérie sur cette ville vous sera infligée lors d’un prochain billet – et j’allais assister à une pièce de théâtre. Donc, mon histoire d’amour ne s’est pas trop faite engueuler.
Pour les ceusses qui n’ont jamais lu Beaucoup de bruit pour rien, où qui ont un exposé à faire dessus pour demain et viennent de taper « Exposé bokou de brui pour rien + sonri Lady Gaga Shècspire lolol » (que des bubons vous recouvrent le visage et celui de vos descendants jusqu’à la septième génération) – il faut vraiment que j’arrête avec les incises – voici un résumé de l’intrigue :
A la suite d’une campagne victorieuse, le régiment du noble Don Pedro est accueilli dans le domaine de Don Leonato. Claudio, l’un des soldats, tombe sous le charme de Hero, la fille de Leonato. Rapidement, leur histoire débouche sur la perspective d’un mariage.
En parallèle, Benedick, autre soldat de Don Pedro, retrouve Dame Beatrice, cousine de Hero, avec laquelle il entretient un conflit verbal depuis des années. En attendant le mariage entre Claudio et Hero, Don Pedro et ses amis décident d’amener Benedick et Beatrice à tomber amoureux l’un de l’autre, malgré leurs caractères pour le moins abrasifs.
Tout ceci ne resterait qu’un jeu innocent si le demi-frère de Don Pedro, John, ne décidait de semer le trouble dans la petite communauté.
L’intrigue n’a donc rien de fort original, mais sa force repose avant tout sur sa grande « plasticité » : il est possible de l’adapter des façons les plus diverses et les plus incongrues, ce qui est le cas dans la version que j’ai vue il y a deux jours.
Josie Rourke (metteur en scène apparemment très chébran actuellement en Angleterre) prend le parti de déplacer l’action au moment de la guerre des Falklands. On retrouve donc les années 80 avec tout ce que cela suppose de bon goût et de clichés. Uniformes blanc acrylique et lunettes de soleil style « La Mouche IV » pour les messieurs, robes couleur « Tu entends ce crssssh ? C’est ta rétine qui brûle. » pour les dames. Ici on baguenaude de jour sur la terrasse du domaine et la nuit dans la discothèque du coin. Cette discothèque est d’ailleurs l’un des traits de génie de l’adaptation. Le bruit et la fureur de l’endroit favorisent cette confusion dont se délecte Shakespeare dans la pièce.
Ce cadre juste cliché comme il faut m’a suffit pour me situer dans l’action, mais je doute que les autres spectateurs en avaient besoin, Much ado about nothing étant au niveau de la notoriété, l’équivalent de, disons, Anne Roumanoff fait des blagues de notre côté de la Manche. En plus drôle je vous l’accorde.

Parce que les rires fusent très vite, durant la pièce, souvent aux dépends des personnages. Don Pedro a beau être un brillant général, sa confiance en lui est mise à rude épreuve lors du mémorable râteau que lui inflige Beatrice dans les premières scènes de la pièce – assez semblable au « Nooooo ! » de Rachel dans Friends – Claudio est un gandin bien mis de sa personne mais pas spécialement futé, comme le montrent ses frétillements face à la strip-teaseuse de son enterrement de vie de garçon. Passons sur la patrouille, transformée en un improbable duo de Laurel et Hardy.

Ma seule déception vient de Don John, le seul vrai « méchant » de l’histoire. J’ignore si la faute repose sur le comédien ou le metteur en scène, mais j’ai eu beaucoup de mal à croire à ce personnage mal foutu, les bras toujours croisés dans le dos, énonçant ses plans diaboliques avec la même voix que Roger, l’extra-terreste d’American Dad.
Et eux alors ? Tennant et Tate, les attendus, les inévitables, dont la tronche s’étale en gros sur l’affiche ? Rourke leur a, bien entendu, réservé les deux rôles les plus intéressants, ceux de Benedick et Beatrice. Et ils se prêtent au jeu avec un enthousiasme tout professionnel. De façon peu surprenante, Catherine Tate fait de sa Beatrice une haridelle acariâtre mais futée, protégeant le clan des femmes du machisme ambiant. Son côté bouffon, ses traits d’esprits sont autant de barricades qu’elle dresse avant de permettre au « sexe faible » d’exister face à ce contingent de mâles qui se comportent comme un troupeau d’éléphants dans une bananeraie. A force, cette posture est devenue sa façon d’être. Si elle se montre si agressive envers Benedick ce n’est pas uniquement par rivalité intellectuelle : il est le seul avec qui le dialogue est possible, ce qui la met très mal à l’aise. L’idée de la rendre « allergique » au nom de ce dernier est d’ailleurs un peu lourdingue mais illustre très bien cet état d’esprit.
Jamais Beatrice ne sortira de sa posture revendicatrice et ironique, mais c’est ce qui rend l’interprétation de Catherine Tate si touchante. On la sent désarmée, partagée entre la mission qu’elle s’est petit à petit imposée et la perspective d’un bonheur individuel qui la terrifie.
Face à elle, David Tennant, en Benedick qui multiplie les excentricités de gamin, dans le seul but de se rendre intéressant. Mais qui se vexe comme un pou à la moindre évocation de son statut de plaisantin. « On me traite de bouffon ? Tout ça parce que je suis juste… joyeux. » maugrée-t-il en prenant le public à témoin. 
Son morceau de bravoure, la scène durant laquelle ses compagnons lui font croire que Beatrice a confessé à tous son amour pour lui est un danger mortel pour les zygomatiques mais parvient à dépasser le simple stade de la grosse marrade. Il est touchant, ce soldat vétéran avec ses yeux de petit garçon et son T-shirt de Superman tout taché de peinture. Ce Benedick est un lutin, un Peter Pan qui refuse de grandir et qui, pourtant, attend obscurément que Beatrice vienne le prendre par l’oreille pour lui demander d’arrêter ses conneries. Et c’est la tentative de dialogue entre ces deux-là qui rend la deuxième partie de la pièce, beaucoup plus lente et lourde, tout à fait agréable.
Ce Beaucoup de bruit pour rien fait du bien. L’accent mis sur le côté « guerre des sexes » ne déborde jamais et chacun des comédien parvient, en un mouvement à passer du rire aux larmes, sans que jamais cela nous choque. On pleure encore pour Hero et son mariage gâché que les suffocations de Beatrice devant Benedick nous arrachent des hoquets de rire. (et sinon David Tennant porte super bien la mini-jupe).

Et puis tout à la fin il y a eu mon moment à moi, qui ne servira à personne mais que je couche ici parce que c’est mon blog non mais oh à la fin. Le double mariage enfin prononcé, tous se mettent à danser. Il y a eu trois heures de pièces, de la transpiration, Tennant se passe la main dans les cheveux avant de se mettre à se trémousser avec Tate. Cette coiffure-là ce n’est plus celle de Benedick, je la connais par coeur. Je ne les vois plus que tous les deux et je me dis que c’est ça la vrai fin de Dr Who. Donna et le Docteur. Qui dansent ensemble en rigolant. Dans le Tardis.

Yoko Ogawa – Manuscrit zéro

Yoko Ogawa ne tisse que des mots précis. Arrêtés. Chacun de ses romans est un tout, auquel il ne faut rien soustraire. Chaque nouvelle s’impose d’un seul mouvement. Pas un fil ne dépasse.

Alors lorsque l’on ouvre Manuscrit zéro, c’est avec une vague perplexité. D’après la quatrième de couverture : un peu journal. Un peu notes d’écriture. Un peu roman. C’est sans savoir que l’on plonge. Manuscrit zéro est un lac. Froid. Et on nage sans que l’eau ne se ride. Très vite on comprend qu’il est futile – contre-productif –  de lutter. D’avoir peur de couler. Alors on allonge sa brasse. On se laisse porter par le silence. Limpide. Le silence qu’imposent à chaque fois les mots d’Ogawa. 
« Après une visite à l’Institut de recherches sur les rayons cosmiques afin de me documenter pour écrire un nouveau roman, j’ai passé la nuit aux sources thermales F. »
Postulat du premier fragment. A partir duquel se déroule une errance – contemplation – fragment – quotidien. C’est sur le fil de ces frontières qu’évolue, fragile, le je de Manuscrit zéro. On retrouve les composantes de nombreuses oeuvres passées : les objets incongrus du Musée du silence, la sérénité de Parfum de glace, le poisseux au bout des doigts de La piscine. Ce qui pourrait rapidement virer à l’exercice de style ne bascule jamais du côté de la fiction ou de l’autobiographie. Et pour tout dire on s’en moque. A l’instar de la narratrice au début, on se contente de suivre un sentier. Celui des mots. Mots qui, l’un après l’autre, avec ordre et méthode, bâtissent une chose littéraire qui n’éprouve pas le besoin de se nommer. Forêt des mots étranges de Yoko Ogawa : mélèzes, boston bag, yukata, sphaignes… Et dont la traduction est un prodige de finesse (mille mercis à Rose-Marie Makino, une fois encore). 
Aucune vanité – vacuité – dans cette déambulation qui bâtit elle-même son décor au fur et à mesure des situations, toujours présentées de la même façon (hypothèse de quelques lignes au présent, développement aux temps de la narration). Chaque instant du récit est essentiel. Les liens se tissent, la littérature organise le chaos des idées de l’auteur, de son monde et du notre. L’écriture est essentielle à Ogawa, comme à tout autre auteur. C’est cet aveu qu’elle fait à son lectorat dans Manuscrit zéro. Ni honte ni fierté dans cette confession. L’auteur a une fois encore la pudeur de mettre en retrait ses propres sentiments, de nous laisser toute liberté quant à ce qu’il y a à lire, à oublier.
C’est cette liberté qui peut déstabiliser. Agacer peut-être. Rien n’est donné, tout est à prendre. Ceux qui espèrent une synthèse de l’oeuvre de l’écrivain en seront pour leurs frais, ceux qui attendent un journal également. 
La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est un geste. Qu’il faut débarrasser des afféteries dont on nous habitue à le revêtir habituellement. La seule chose que l’on puisse faire de Manuscrit zéro est le lire.
« Concentrée sur l’écart entre mes orteils, réglant le poids de mon corps, j’ai avancé d’un ou deux pas. Le sentiment de marcher là où je n’aurais pas dû se transmettait peu à peu à mes plantes de pied. Je me suis retournée, et j’ai été soulagée de voir que mes traces de pas n’avaient pas fait trop de dégâts. Les mousses avaient toujours la même innocence.
Au moment où mes yeux s’étaient un peu habitués, je me suis aperçue de la présence d’une maison basse en bois de l’autre côté du muret. S’agissait-il au départ d’une charbonnière ou d’une simple remise ? C’était une modeste construction dont les planches par endroit étaient tordues, à moitié pourries et bien sûr moussues. Seules les plaques de cuivre sur le toit étaient couvertes de vert-de-gris en harmonie avec le milieu au point que l’on ne pouvait pratiquement pas les distinguer des mousses.
« Restaurant spécialisé dans la préparation des mousses », était-il écrit sur le panneau.