Mardi 6 décembre

Depuis le début de l’année, tu m’envoies des signes. Un secret plane en toi. Dans tes rédactions, dans tes tournures de phrases. J’ignore si c’est voulu ou pas. Connaissant ta vivacité d’esprit, je serai tenté de penser que si. Mais j’apprends petit à petit à me méfier de mes biais.

Il y a pas mal de phrases que tu commences et ne finis pas. Beaucoup de phrases qui commencent par « Moi » ou « Je ». Pronoms que tu utilises peu le reste du temps. Il y a pas mal de moments où tu attends près du bureau. Et tu finis par partir après avoir lancé une banalité.

« S’il y a quelque chose que vous voulez dire, n’hésitez surtout pas. »

Tu m’as regardé un brin perplexe. J’ai eu envie de rentrer sous terre.

Et depuis, je me demande ce que je dois faire. Si je dois m’ouvrir à des collègues, dont c’est la profession, de trouver la bonne posture, les bonnes aides pour des élèves « qui se cherchent » comme on dit pudiquement. Est-ce qu’on ne se cherche pas tous ? Je crains de briser ce lien, cette idée de lien, que tu sembles avoir envie de tisser avec ton professeur. Je me dis aussi qu’à mon âge, ça m’aurait fait du bien de me sentir entouré. De ne pas rester seul avec ma peur au ventre dès la cinquième : celle qui me soufflait que ça allait être encore plus compliqué que prévu, cette histoire d’adolescence. Mais est-ce que le secret est bien là ? Où est-ce que je ne vois pas le monde avec cet élève que j’ai été, qui n’a peut-être rien à voir avec toi ?

En attendant – pas trop longtemps, va bien falloir que je décide une fois pour toutes – je tente de partager avec toi ce qu’il est professionnellement possible. Le manga de L’appel de Cthulhu. La poésie d’Emily Dickinson.

Histoire d’apaiser un peu les mots enfouis.

Vendredi 2 décembre

Les nerfs lâchent peu à peu.

De plus en plus d’absences brèves, dont les mômes reviennent les yeux rouges. De plus en plus de difficultés à rester concentré sur une tâche. De plus en plus de « Je suis crevé, j’ai pas envie », en salle des profs, comme un leitmotiv. De plus en plus de temps passé, le matin, à rassembler ses forces avant de passer la porte.

Sourire. Raconter des trucs débiles aux collègues comme aux mômes. Tenter de garder de la cohérence dans ses cours. Sourire. Convaincre que c’est transitoire. Juste un passage un peu sale, dont on va vite s’extraire.

Pour le moment, c’est ce petit tissu de banalités que je tends sur mon boulot. Sur mes classes. Pour se tenir au chaud, en attendant que passe le froid, que le vent finisse de souffler.

Lundi 5 décembre

Lorsque je rentre à la maison, certains soirs, j’en ai les oreilles qui résonnent, de ce “monsieur”. Mon pseudonyme sur les réseaux, Monsieur Samovar, fait souvent hausser le sourcil à cause du deuxième terme. Or le premier me semble parfois plus incongru.

“Monsieur” quand tu es prof, de genre masculin, c’est le mot que tu entends sans arrêt. Tellement de sens. Tellement d’intonations. La polysémie à son paroxysme.

“Monsieeeeeeeur ?” La patience de l’élève qui s’épuise. “MONSIEUR”, la question importante. “Monsieur ?” L’appel à l’aide. Et tant d’autres.

Si parfois mon cerveau tangue, si mon corps s’épuise, c’est que ces appels me projettent chacun dans une réalité différente, celle du môme qui prononce le mot.

“Levez la main, je vous vois très bien, pas besoin de m’appeler.”
Peine perdu. Toutes et tous voisent leur “Monsieur” quel que soit l’année, le niveau, la période.

“Attention à la pédagogie de garçon de café”, m’a-t-on un jour recommandé, à savoir le fait de se déplacer de table en table pour tenter de servir chaque élève. Mais il n’y a pas besoin de se déplacer physiquement. Le “monsieur” d’un élève te force à basculer sur son mode de questionnement, sa façon de penser, de s’exprimer. Afin de comprendre comment l’aider.

Je suis Monsieur. Ça veut tout et ne rien dire.

Samedi 3 décembre

Dans la classe dont je suis professeur principal, deux élèves se déplacent en fauteuil. Et depuis le début de l’année, ça n’a jamais été un sujet. À la récréation, filer un coup de main pour ranger les affaires, ou attendre l’ascenseur se fait sans la moindre intervention des adultes. On en a parlé, très rapidement, en début d’année, et ça a suffit.

C’est pour ça que, en ce conseil de classe, j’hésite. Est-ce que ce que je m’apprête à dire ne risque pas de pointer quelque chose qui devrait aller de soi ?

Mais je me rappelle que je suis prof. Que considérer des savoirs ou des comportements comme des évidences, ça peut être dangereux. Alors je me lance.

“Je voudrais, pour conclure, souligner à quel point, dans cette classe, tout le monde prend soin les uns des autres. Il n’est jamais nécessaire de leur dire de s’aider.”

Je souris aux délégués. Régulièrement, je le leur rappelle : “Soyez gentils.”

Parfois je me dis que c’est gnan gnan. Inutile. Que je tente de retarder la mise en place de comportements qui arriveront parce que, de toutes façons, la société est faite de cela. Mais penser ça, c’est déjà renoncer.

Alors non. Ça n’est pas inutile.

Vendredi 2 décembre

Les nerfs lâchent peu à peu.

De plus en plus d’absences brèves, dont les mômes reviennent les yeux rouges. De plus en plus de difficultés à rester concentré sur une tâche. De plus en plus de « Je suis crevé, j’ai pas envie », en salle des profs, comme un leitmotiv. De plus en plus de temps passé, le matin, à rassembler ses forces avant de passer la porte.

Sourire. Raconter des trucs débiles aux collègues comme aux mômes. Tenter de garder de la cohérence dans ses cours. Sourire. Convaincre que c’est transitoire. Juste un passage un peu sale, dont on va vite s’extraire.

Pour le moment, c’est ce petit tissu de banalités que je tends sur mon boulot. Sur mes classes. Pour se tenir au chaud, en attendant que passe le froid, que le vent finisse de souffler.

Jeudi 1er décembre

C’est débile, c’est contre-intuitif, c’est inutile, mais je n’arrive pas à le dépasser.

Quand je suis fatigué, je crie.

Je veux qu’ils se taisent, qu’ils travaillent en silence, je veux faire preuve « d’au-to-ri-té », je veux que ça file à la baguette. Je veux tout un tas de clichés que je combats au quotidien. Après c’est vrai que dans cette salle, la salle informatique, ça résonne beaucoup. Le combo fatal plafond haut / carrelage.

Les sixièmes me regardent, interdits. Ils bossent, en plus. Alors oui, ils n’en sont pas tous au même point, donc c’est un peu chaotique. Certains ont fini d’écrire leur mythe de la création, d’autres commencent à peine. Il y a celles qui se dictent mutuellement leurs textes pour aller plus vite et ceux qui lisent les histoires des uns et des autres.

Il y aurait plein de petites astuces pour réguler ces irrégularités, pour en faire une séance sympa, mais je suis fatigué, je veux que cette activité cesse de traîner en longueur, alors je suis hargneux dès qu’ils dérogent un peu aux règles fixées. Et ça m’énerve. Particulièrement parce que ça va à l’antithèse de mon éthique de prof, et parce que je sais que, du fait des codes que je mets en place, ce genre de comportement, je le sais, nuit à la confiance qu’ils me portent.

Je déteste ce genre de séance. Et j’espère pouvoir rattraper ça, vite. Parfois ils font de la merde. Parfois c’est moi. Alors je vais faire comme quand ce sont eux les responsables. On se prend trois minutes pour débriefer, et on passe à la suite. « Vous ferez mieux », je conclus toujours comme ça.

Je ferai mieux aussi.

Mercredi 30 novembre

“Je suis têtu, je ne vous lâcherai pas.”

Les cinquièmes me regardent, dubitatifs. Les cinquièmes n’ont pas réussi, pour beaucoup, à trouver où se trouvaient les noms, les verbes et les adjectifs dans la phrase que j’ai écrite au tableau. Les cinquièmes, comme tellement de cinquièmes avant eux, sont dans les marécages de la grammaire. Ce tango, ils l’ont déjà dansé et le danseront. Jusqu’au bac : natures-fonctions-phrases complexes. Ce tango, il faut le répéter. Et puis l’abandonner. Parce que le programme est chargé, parce que le reste de l’année. Les chapitres à faire défiler. Tous les ans, ou presque, je lâche.

Je ne sais pas pourquoi cette année est celle de trop

“Je m’en fiche si on reste dessus. On ne s’arrêtera que lorsque tout le monde comprendra ce que sont des noms, des verbes, des adjectifs, des adverbes, et que ce sera un réflexe.
– Toute l’année ?
– Si c’est nécessaire.
– On va s’ennuyer !
– Ça c’est mon travail, de faire en sorte que non.”

Pure bravade. Je n’ai pas le début de la queue d’une idée de comment je vais m’y prendre. En quinze ans, j’ai exploré un nombre de méthodes assez considérable. Malgré cela, je ne parviens toujours pas à leur faire comprendre le délicat mécanisme qui unit les mots dans une phrase. Pourquoi chaque terme a son langage, son son, ses codes. Et visiblement, je ne suis pas le seul.

Pas cette année. Je ne veux pas, cette fois-ci, continuer en laissant derrière moi des évaluations médiocres et un savoir qui se sera évanoui dans deux semaines. Je rajuste mes lunettes dans un mouvement piqué à la sorcière Bayonetta, en beaucoup moins classe.

“C’est important. Pour vous et pour moi. Alors je vais vous réexpliquer, jusqu’à ce que vous compreniez, et on va s’entraîner.”

Il m’a fallu plusieurs décennie pour comprendre comment ça marchait, le langage. Et j’ai été heureux, vraiment heureux, quand, j’ai pigé. Ce n’était pas un délire de prof de français. C’était une sensation de liberté immense. Ces ailes-là, je veux qu’ils puissent les déployer.

Au boulot.

Mardi 29 novembre

C’est la semaine des conseils de classe. Celle où, souvent, moins de 12 heures séparent ta sortie du bahut et ton retour dans le même bahut. La route que tu fais en écoutant des voix te faire la lecture au rythme du bitume, la salle des profs qui devient réconfortante, malgré son carrelage moche, parce qu’il y a une bouilloire dedans. Les moments où tu peux couper du boulot, brefs, que tu tentes d’optimiser. Corriger les copies, bosser ton concours, explorer, vite fait, la nouvelle extension de World of Warcraft. Avant de repartir pour la même journée ou presque.

Il y a un grand silence sous ton crâne. Tout semble s’être mis en pause, le temps que passe cette semaine, ces semaines où ton masque de prof prend davantage de place que ton être réel. Celui qui tape ses billets de blog sur son téléphone portable.

Ça pourrait être déprimant. Heureusement il y a les mômes. Cette année, source inépuisable de joie. Des fois, j’aimerais bien être ce mec qui leur fait cours, en dehors de ma salle de classe. Il a l’air de vraiment kiffer la vie. Après, il est aussi assez insupportable.

Vivre un peu en apnée. Et taper ces lettres, pour se rappeler le souffle coupé.

Lundi 28 novembre

Ce manuel scolaire me fait détester tout le monde. Et les élèves en particulier.

Comme plein de profs, j’ai une collection impressionnante de manuels, que des éditeurs bien intentionné et à la recherche de clients potientiels nous font parvenir. C’est pratique, c’est plein de textes souvent chouettes, et d’exercices de grammaire que je n’ai ainsi pas à fabriquer parce que, soyons honnêtes, créer des exos de grammaire m’intéresse à peu près autant que savoir régurgiter des homards entiers (sauras-tu trouver cette références ?)

Mais ce soir, je suis fatigué et amer. Ce soir, je regarde ce cours tout propre, bien rangé sur l’Odyssée. Et je me dis que j’aimerais avoir des classes où on pourrait faire ledit cours tel quel.

Des classes où je n’aurais pas à résumer les textes parce que, pour certains, cette lecture est trop complexe.

Des classes où je n’aurais pas à préparer des activités autour de l’époque, de l’auteur, du contexte parce que les mômes l’auraient déjà.

Des classes où ils maîtriseraient les acquis nécessaires pour comprendre les questions, ce que l’on attend d’eux.

C’est pas propre mais je m’autorise, en feuilletant ce bouquins, à l’amertume. À me dire que le niveau baisse, qu’avec ces gamins, que veux-tu qu’on fasse, qu’à mon époque, ç’aurait été possible, mais là, bien sûr que non. C’est encore plus dégueulasse, mais je me dis que ça me saoule de préparer quatre versions d’une pauvre dictée de dix lignes, de prendre 4 élèves sur une heure de perm pour leur réexpliquer le cours.

Ça me saoule de faire mon boulot en vrai. Mon boulot tel qu’il est, pas tel que ce livre le représente.

Mais bien sûr que ça me saoule. Parce que je contemple, dans ces pages, c’est une version théorique. Parce que je ne suis pas devant les mômes. Parce que je réfléchis à l’immensité de ce que nous devons faire, à l’énergie que ça représente. Et ça ne sert à rien. C’est pester contre la réalité de ce que sont nos classes, et la réalité s’en tape.

“If you go against réalité, réalité will crush you and continue az if not’ing happened.” a un jour dit un personnage de jeu vidéo en ces termes. Et c’est vrai. La réalité est que nous enseignons dans des conditions impossibles à des élèves infiniment complexes. C’est la réalité et c’est beau. Aussi. Et pendant qu’on se bat pour que ces conditions impossibles deviennent plus viables, pour les enfants comme les adultes, continuer à donner. Ce n’est ni beau ni triste.

C’est comme ça.

“The fuel in my fire won’t run dry,

It burns bright.”