Dimanche 27 novembre
Et le dimanche, on s’évade !
Partons sur les ailes de Ravel !
Et le dimanche, on s’évade !
Partons sur les ailes de Ravel !

Il y a cette maxime qui dit qu’un manuscrit est terminé quand son auteur parvient à le décider. C’est un peu le même truc pour les cours.
Les sixièmes ont été passionnés et passionnants dans la leçon sur les récits de création, cette année. À tel point que je leur ai dit en rigolant qu’on pourrait y passer encore un trimestre.
“Oh ouiiiiii !”
Et je les comprends. Ils ont rarement été autant en réussite. Entre Lara qui a acquis un vocabulaire dingue, Aimé dont les progrès sont fulgurants, d’après son AESH, pantoise, Ulrich qui est capable d’analyser un texte à en faire pâlir d’envie certains quatrièmes… Mais il faut repartir. Ne pas les laisser s’installer ici, et lever à nouveau l’ancre, pour des Terrae Incognitae, dans lesquelles leurs connaissances leur serviront, certes, mais où ils se retrouveront à nouveau démunis. Et moi aussi.
On va à nouveau être débutants. Comme à chaque fois.

Pharyngite.
Comme tous les ans. Plus de voix.
Alors, au fond de mon lit, fébrile, je repense à la semaine écoulée. À ce que m’a dit l’inspecteur venu me voir, très gentiment : “Vous ne vous ennuyez pas, dans ce collège ?”
J’avais à l’esprit une réponse tellement naïve, tellement évidente : “Il y a des gens et des livres. Il y a mille problèmes, mais l’ennui n’en n’est pas un. Jamais, quel que soit le bahut.”
Cette réponse, je l’écris là, vu qu’elle est parti avec ma voix.

“Vous me le donnez, le livre, monsieur ?”
Cet exemplaire de Bilbo le Hobbit n’est pas en très bon état. Avec une lenteur étudiée, je fixe Tybalt dans les yeux.
“C’est important, que vous le lisiez.”
Je m’en veux un peu – beaucoup – parce que ça n’a rien d’un beau geste ou d’un moment de complicité entre le prof et son élève, gna gna gna. Le fait est que depuis le début de l’année, Tybalt n’en fiche pas une. En cours, il ne pipe mot, mais je sais qu’en dehors de la classe, il est ce qui se rapproche le plus, dans ce petit collège breton, de ce qu’on appelait un “leader négatif” à Grigny. Capable de monter les autres contre certains camarades un peu marginaux, se foutant des adultes dans leur dos…
Je pense au Samovar d’il y a quelques années, qui jouait alors paladin, et qui aurait pris cette attitude comme un défi. Ramener cet élève du bon côté de la Force, lui tendre la main. Et j’aurais donné ce livre comme on ouvre une porte sur des lendemains difficiles mais plein d’espoir.
Il faudra croire que ces dernières années auront eu raison de mon lyrisme dégoulinant. Le geste est le même, le regard aussi. La raison derrière bien moins lumineuse.
Juste, je teste.
J’y crois hyper moyen, à la rédemption de Tybalt par le don. Combien de fois j’ai cru vivre un moment de grâce pour, le lendemain, me prendre un ricanement dans la tronche. Et vous savez quoi ? Ça n’était absolument pas grave. Ce n’est pas parce que je me faisais des scénarios de téléfilms américains que la réalité avait à me faire mal.
Ces derniers temps m’ont appris la mesure.
Peut-être que ce cadeau – des Bilbo, j’en ai encore six ou sept chez moi – changera quelque chose. Le côté un peu hors cadre du geste, le côté psychologie inversée, l’unicité du truc, qui sait ? Ou peut-être, sans doute, qu’il n’y aura rien. Mais ça n’est pas grave, Samovar paladin. Parce que tu auras tenté. Enseigner à des mômes en marge, ça ne se fait pas par coup d’éclats que l’on raconte fièrement sur son blog, le soir venu (attention, instant mise en abyme). Ça se fait en tentant des trucs, sans baisser les bras, sans se décourager. C’est peut-être là le succès. Tenter, silencieusement, encore et encore.
Et en faisant ça, je ne crois pas que tu déchoies. Au contraire.

Arrive toujours ce moment, tôt dans l’année, où je corrige ma première dictée.
L’insoluble problème de la dictée.
Depuis que je suis enseignant, et comme je le lis souvent, nombre de collègue, je m’y casse les dents. Je n’ai jamais tenté autant d’approches qu’avec cet exercice. La dictée classique, la dictée négociée, l’auto-dictée, la dictée ciblée, ritualisée, et tellement d’autres participes passés.
Avec l’impression de me soulager dans un violon ou tout autre instrument, à corde ou à vent. Les “bons” se réjouissent de leurs résultats, les “mauvais” tremblent et progressent peu. Le jansénisme, c’est la dictée.
Pourquoi continuer à en faire, alors ? Parce que c’est une épreuve du brevet, pour commencer par le plus simple. Et que je n’ai pas envie qu’ils se cassent la gueule dessus. Mais aussi parce qu’on touche, dans la dictée, à quelque chose d’essentiel. Une réflexion sur la langue. Comment ça communique, comment ça se branche, toutes ces lettres, tous ces groupes de mot. La dictée, c’est de l’électricité. On monte en direct un réseau, et les branchements doivent être faits dans le bon sens. Seulement, nombre de mômes se retrouvent paralysés, avançant mot après mot, ne parvenant pas souvent à comprendre l’ensemble du système.
Pour tout un tas de raisons. Ce peut être, d’abord des dyslexies diverses. Et là, on va s’adapter. Ce peut être la trouille, qui paralyse les neurones. Ou tout simplement, et souvent, la résignation. Il y a les élus, ceux pour qui l’écrit ne sera pas un souci, et eux.
Alors je continue à tenter. J’essaye également de faire accéder à l’orthographe et à la grammaire par tout un tas d’autres moyens, plus périphériques, plus ludiques. Ça marche hyper moyen.
Parfois, l’orthographe se débloque, souvent durant le lycée. Comme si tout ce qui avait été acquis mûrissait d’un coup. Parfois.
Mais en attendant, en attendant, je me sens tellement impuissant à les aider.

“On est la pire classe que vous avez jamais eu ?”
La question revient, très fréquemment. Pas tous les ans mais presque. Et souvent à la même période, lorsque la lumière faiblit et que les nuits s’allongent. Les mômes fatiguent. Commencent à se rendre compte que l’année va durer longtemps, qu’il va falloir se cogner ces profs, ces camarades, ce boulot pendant encore sept mois. Ça et l’intégralité de leur vie personnelle.
Alors ils se renfrognent. Laissent apparaître des côtés désagréables ou laids. Comme les adultes, en fait. Et lorsqu’on les sermonne, qu’on les admoneste, ou tout simplement, comme aujourd’hui, qu’on leur fait part de notre inquiétude, la question arrive, très facilement :
“On est la pire classe que vous avez jamais eu ?”
Et ça n’est pas une question facile. C’est un piège un multiple détentes, un attrape-souris version prof, un attrape-profs, quoi.
Parce que notre “oui”, excédé, ils l’attendent, avec une certaine gourmandise. Antigone aux collèges, ils se disent que comme ça, au moins, il n’y aura plus d’espoir, le sale espoir. Et puis que ça leur permettra aussi de ne plus se décarcasser à progresser. À faire preuve de curiosité, de gentillesse ou d’empathie. C’est facile pour une classe, toute une classe, de devenir cette masse grisâtre et juste vaguement hostile. “La pire classe.”
On ne peut pas non plus se contenter de lever les yeux au ciel, comme je l’ai trop souvent fait. Ça n’est pas qu’une provocation.
“Pourquoi ? Vous aimeriez être la pire classe ?”
Ne pas y passer trop de temps. Juste ce qu’il faut pour leur faire comprendre que oui, c’est compliqué. Qu’ils ont le droit d’être haïssables, que c’est humain, mais que ça ne doit pas les ronger.
Peut-être, sans doute, ai-je tort. Peut-être ne devrais-je pas y prêter attention. Mais ce truc de la pire classe, il ressemble très fort à un appel au secours, même avec ce sourire sarcastique, même avec le regard veule qu’ils peuvent avoir, les collégiens, quand ils cherchent le conflit.
Je n’ai absolument pas confiance en moi. Mais en eux, après quinze ans de boulot, absolument. La pire classe. Ce sale fantôme crasseux et pesant, que je ne désespère pas de leur virer un jour de la cervelle. Histoire de faire rentrer de l’air pur, de la grammaire et de la poésie.

Je continue à apprendre sur les élèves en situation de handicap. Anarchiquement, pas assez. C’est l’affaire d’une année, probablement plus, où l’on ne s’occuperait que de ça, dans sa carrière. Formations, écoute des concerné.es, littérature spécialisée. Probablement.
Et cette année, probablement parce que mes classes sont bien moins nombreuses qu’à l’accoutumée, je constate chez chacun et chacune d’eux, cet étrange dédoublement. Celui qui, avec l’aide de son AESH, est capable d’analyser plus finement que tous ses camarades réunis un texte d’Hésiode. Et qui, sans médiation – il a juste besoin que l’on reformule – se retrouve derrière un mur infranchissable. La première de cette classe. Qui, lorsque sa fatigue physique la rattrape, n’est plus la même humainement.
L’inclusion en France – championnat du monde de l’euphémisme – est imparfaite. Et elle fragmente les élèves, les place face à l’arbitraire : est-ce que ce sera une heure où ils disposeront d’un.e auxiliaire pour travailler dans de bonnes conditions ou devront-ils faire avec, seuls, en espérant que leur prof ait eu le temps, l’énergie, et le réflexe d’anticiper ? Est-ce qu’enfin, la demande effectuée sera passée à travers tous les rouages administratifs pour obtenir un ordinateur, du matériel adapté, ou seront-ils réduits au fait que la société ne s’adapte pas encore assez ?
Ces élèves en fragments, dont on tente de discerner la vérité. Je comprends à quel point ma position est enviable, par rapport à la leur. Dans une version du mythe de Pandore, l’espoir s’envole pour arranger les choses, une fois les malheurs enfuis de leur boîte.
Dans une autre, il reste enfermé dans son amphore.
Ça change tout. Ça n’est plus le même mythe, plus la même façon de voir le monde. B. a expliqué ça aux autres élèves, on le regardait avec admiration, C., son AESH, et moi.
Ça devrait toujours être ainsi.
Et le dimanche, on s’évade !
Avec la voix toujours juste de Beth Gibbons.

“Ne projette pas.”
Quand tu es prof, c’est difficile. De ne pas projeter ses attentes, ses craintes, ses préjugés sur ses élèves, je veux dire. Parce qu’une grande partie de son temps, on le passe à être une personne de référence. Quant à sa matière ou à l’institution qu’on représente. Donc notre parole a un certain poids, même avec les mômes en plus en rébellion avec le système.
Mais – et je sais que ce sera un choc pour certains – nous n’en restons pas moins des êtres humains avec nos névroses et nos incertitudes. Et punaise “Névroses et incertitudes”, ça pourrait être le titre de mon autobiographie. Et je flippe encore plus, à l’idée que les scories de mon langage fasse passer toutes ces angoisses et ces faiblesses à des mômes qui, mine de rien, représentent la prochaine génération.
Alors respirer.
Tenter de reformuler ces expressions qui me viennent si facilement à la bouche : “Bon, ça va être compliqué mais…” “J’ai bien peur que…” “Rooooh, ne faites pas les bébés !” Comme je m’applique à employer le moins possible “chose”, “machin” ou “truc”, prendre soin de son discours.
Je m’attendais à une torture. Ça a été un voyage. À me demander d’où viennent ces précautions oratoires excessives, comment et pourquoi les préjugés affleurent encore. Ne pas être trop sévère avec soi-même. Mais rigoureux, pour les classes, les élèves.
Si je pouvais contribuer à leur transmettre un langage plus lumineux.

Cette semaine fut beaucoup trop longue. Je traverse les cours du vendredi dans une sorte de brouillard vaguement aiguisé par trop de caféine.
Habituellement, c’est la recette pour un désastre. Lorsque je n’habite pas totalement mes cours, je perds totalement les mômes. Ça n’est pas un conseil en pédagogie, juste la façon dont je fonctionne personnellement. Je dois être assez enthousiaste pour les amener dans mon univers, plein d’autrices et de héros, de bizarreries étymologiques et grammaticales.
Aujourd’hui je n’en n’ai pas la force, et ils ne m’en tiennent pas rigueur. Il y a un peu de déception, c’est évident, mais les gamins acceptent mes consignes et mes explications, énoncées sur une voix plus atone qu’à l’accoutumée. Quelque part ça me touche. Je me demande si ça n’est pas une marque de confiance. De se dire qu’ils acceptent que, certains jours, je sois en-dessous.
En attendant que je puisse à nouveau tenter de les amener ailleurs, ils prennent soin de moi.