Samedi 29 octobre

“Le niveau baisse.”

C’est presque devenu un bruit de fond. Dans les salles des profs, sur les réseaux sociaux, sur les plateaux télé. Et le problème des bruits de fond, c’est qu’on n’en perçoit plus le début, ni la fin.

C’est un bruit de fond qui m’a souvent agacé. Parce que j’avais l’impression qu’il voulait tout, et ne rien dire. Parce qu’on mesure quoi, au fond ? Parce que ce niveau n’est ni un double décimètre ni un rapporteur. Le niveau baisse, ça veut dire quoi ?

J’étais – je suis sans doute toujours – condescendant. Mais désormais, ce niveau baisse, je tente de l’accueillir aussi. C’est peut-être une sorte de cri d’alarme. Qu’on formule faute de mieux. Parce que l’éducation reste cet ensemble d’élèves et de difficultés confuses, multiples, d’injonctions souvent contradictoires.
“Le niveau baisse”, ça n’est pas forcément une récrimination ou une condamnation.

Une inquiétude diffuse. Mettre ses lunettes et tenter d’y voir plus clair.

Vendredi 28 octobre

Donc, j’ai eu quarante ans.

Et il y avait ma famille. Ma famille choisie aussi. Donc celles et ceux, nombreux, que j’ai rencontrés sur cette scène que j’arpente depuis longtemps. À un moment on a chanté, comme dans beaucoup de fêtes.

On était en harmonie.

Jeudi 27 octobre

Dans moins d’un mois, j’aurai donc – pour la première fois de ma vie – un membre de ma hiérarchie qui viendra observer à quoi ressemble une classe dans laquelle Monsieur Samovar enseigne.

Il y a bien des choses à dire sur le rendez-vous de carrière. Mais, égoïstement, je suis très curieux. Presque un peu impatient. Parce que s’il y a un truc dont j’aime parler, c’est bien de ce boulot. Quelles que soit les dispositions de l’interlocuteur en face de moi.

Je suis bavard. Naturellement. Mais plus encore concernant ma profession. À y plonger sans cesse pour toujours y retrouver du nouveau.

Alors allons-y. Dans tous les cas, j’aurai envie.

Mercredi 26 octobre

Non, les enseignants ne seront jamais contents.

Je pourrai clôturer là ce billet et profiter de ma soirée, mais développons un peu. Un cliché qui revient souvent sur la profession de prof, mi-hargneux mi-rigolard, est le suivant : “D’accord vous gueulez contre le ministre de l’Éducation, mais est-ce qu’il y en a déjà eu un qui a trouvé grâce à vos yeux ?”

La réponse, en toute honnêteté, est non. Je n’ai pas le souvenir d’un seul ministre qui n’ait pas été contesté.

Mais le constat posé, quelle conclusion en tirer ?

Première hypothèse, devenir enseignant déclenche dans la cervelle la production d’une hormone du mécontentement permanent. Ça ferait un chouette film de science-fiction, mais ce ne serait pas très réaliste.

Seconde possibilité, il n’est tout simplement pas possible d’emporter le consensus, quand on est la tête de ce grand foutoir qu’est l’Éducation Nationale.

Nous sommes tout simplement trop nombreux. Nos situations sont trop multiples, les élèves dont nous nous occupons trop différents. Depuis que j’enseigne, je me suis vu passer par des dispositifs pédagogiques que j’aurai pointé du doigt en hurlant de rire quelques années plus tôt. Pour la simple et bonne raison qu’ils n’auraient jamais convenu avec les élèves que j’avais en charge (et aussi que j’aime bien me moquer).

Certes, mais notre voix doit-elle passer par la contestation ? Je pense que oui. Parce que cette contestation, ces “profs jamais contents” sont les garants que jamais l’école ne se fige. Parce qu’il est là, le problème de presque toutes celles et de tous ceux qui se sont retrouvé au sommet de notre pyramide hiérarchique : cette volonté d’unifier. De faire fonctionner le système éducatif sur un modèle qui lui semble le meilleur. Plus de savoirs fondamentaux, d’autonomie des établissements, moins de postes, plus de services civiques…

La réalité est que cette partie de la société est trop complexe pour être gérée d’un seul point de vue. Parce que le monde de l’éducation est la société à échelle réduite. Dans laquelle les mômes se préparent à intégrer la société véritable. Une société avec ses règles et ses contradictions, une société de 800000 adultes et plusieurs millions d’élèves.

C’est notre plus grande faiblesse : je pense qu’il nous sera toujours extrêmement difficile de parler d’une seule fois. C’est notre force : nous sommes un mouvement qui jamais ne s’arrête. Nous sommes la vie dans tout ce qu’elle a de fabuleux et de désespérant.
Et oui. La plupart d’entre nous, enseignants, tentons d’impulser à cette “société d’entraînement” un peu plus d’optimisme et d’humanité que celle qui attend nos élèves. Je pense qu’il est difficile d’éduquer si on n’espère pas que ceux qui nous sont confiés feront mieux que nous. C’est un pari gigantesque. Et un pari pareil, ça fait du bruit. Ça parle d’une voix discordante.

Mais ça avance.

Mardi 25 octobre

Parfois, j’aimerais être la personne que je joue quand je suis prof. J’aimerais prendre le temps de réfléchir, plutôt que de réagir. J’aimerais m’appliquer à rendre ma parole limpide ; j’aimerais être davantage dans le “oui, et…” que dans le “non”, lorsque je repère une erreur.

Mais c’est épuisant. Ce constat m’attriste un peu. Lorsque je sors d’une journée où j’ai tenté de transmettre ce qui, à mon sens, rendrait le monde un peu plus doux, je suis crevé. C’est si compliqué, la gentillesse.

Et bien entendu, ça ne m’empêche pas de me planter. De reprendre trop impatiemment un môme, de bafouiller dans tous les sens. Ça arrive même souvent.

Parfois, j’aimerais être la personne que je joue, quand je suis prof. Même si je suis vachement plus exigeant avec ce masque qu’avec ma vraie personnalité. Parce que je fais le pari que cette éthique que je tente de suivre donnera aux élèves, plus tard, des outils pour construire quelque chose d’un peu lumineux.

Lundi 24 octobre

C’est un peu la classe à laquelle tu ne t’attends plus.

Ils sont dix-sept, ils sont en quatrième, ils sont heureux d’entrer en classe. Tous les jours. Et parmi eux – c’est cliché mais c’est comme ça – tu repères celui qui se teint déjà les cheveux. Celle qui adapte l’épisode d’Orphée et d’Eurydice en version manga. Celle qui demande à aller passer sa scène de Cyrano dehors.

Et puis bien entendu :

“Monsieur, vous avez déjà fait du jeu de rôles ?”

Ça fait un moment que j’avais renoncé à ça, parce que c’est un peu cliché, parce que ça arrive dans les séries, à trois collègues sur Twitter, et c’est tout.

Mais voilà. Dans la salle 101, une fois (ou deux, si ça passe) par semaine, on fait des parties de jeux de rôles. Avec une poignée de mômes de cette quatrième exceptionnelle, et quelques potes qu’ils ont ramenés. C’est évident, naturel. Comme si on s’y étaient tous attendus depuis le début.

Je pensais que, enfin, ouvrir un club de ce genre dans un établissement, ça me rendrait totalement dingue. Mais pas du tout. C’est juste un grand bonheur serein de retrouver ces mômes, que j’ai l’impression de connaître depuis des années. Preuve s’il en est besoin, de la puissance de ces histoires.

Samedi 22 octobre

Il y a dans le film The Favorite une scène qui m’avait beaucoup marqué, lorsque je l’avais vue pour la première fois. On y découvre la reine Anne en train de s’empiffrer de gâteau – au point d’en dégobiller – tout en faisant une réussite, le tout frénétiquement. Le temps passant et les souvenirs s’embrumant, je croyais me souvenir que c’était parce qu’elle avait enfin un peu de temps juste à elle, et qu’elle tentait d’en tirer le plus de profit possible.

Cette image s’est solidifiée et me revient souvent au début des vacances. Je sais qu’un prof se plaignant d’être en congés risque de se retrouvé éparpillé aux quatre coins des internets, mais le fait est que j’ai toujours cet espèce de vertige, lorsque je me retrouve disposant de mon temps. Fêter les vacances. Se faire un week-end totalement ludique. Puis organiser ses journées, vite, efficacement.

En quinze ans, je n’ai jamais réussi à véritablement apprivoiser ces périodes.

Alors que, c’est tarte mais c’est vrai, il faut juste réapprendre à respirer. Le gâteau ne sera pas mangé intégralement, on n’aura peut-être pas le temps de déballer les cartes. Je tente de sortir de cette urgence à me reposer. Laisser filer les injonctions. Celles que l’on vit au quotidien, celles que l’on s’impose. C’est l’un des avantages de notre profession. Je tente de lui faire honneur.

Vendredi 21 octobre

Pour fêter ce début de vacances, verre avec des collègues. Ceux que j’ai rencontrés l’année dernière, à Hoshido, diamétralement opposé à Alrest, où je travaille désormais.

Et c’est comme si rien ne s’était jamais arrêté. J-M espère toujours que nous pourrons aller voir un match du stade rennais, B. avec son petit sourire serein et son élégante ironie, F. qui, à mesure que la soirée passe, se métamorphose en clochard céleste… et A., pour qui vingt billets ne suffiraient pas.

J’ai beau m’être régénéré, avoir été précipité par le vieux Tardis de l’Éducation Nationale dans un autre monde, un autre masque enseignant, cette nouvelle réalité n’a pas effacé la précédente.

C’est aussi doux que nostalgique. Ces gens que j’ai croisés, qui me sont devenus chers, et continuent leurs épopées, tandis que je noue de nouveaux liens, sans briser les autres.

À bien des égards, le statut de TZR est scandaleux. Mais ce soir, foutez-moi la paix, laissez-moi y mettre un peu de lyrisme.

Jeudi 20 octobre

Ulrich n’aime pas le français. Il le répète à n’en plus pouvoir. Et je le crois. Je ne sais pas si c’est le fruit de l’expérience, mais on finit par comprendre, quand on est prof, à quels élèves la matière est hostile. Et en effet, les copies qu’il rend sont laborieuses. Pleines d’efforts. Mais tombent systématiquement à côté de ce qui est demandé.

Ulrich, de toutes façons, aimerait bifurquer rapidement vers la voie professionnelle. Mais ça n’empêche qu’il prend en pleine face ces moments où ça ne se passe pas bien.

En fait, je pense qu’il aimerait aimer le français. Comprendre cette étrange matière où l’on se penche sur des vivants sans entrailles, des époques révolues, où l’on se tarabuste la cervelle sur un -e placé à la fin d’un mot. Parce que jamais il ne renonce.

Jusqu’à la scène de Cyrano qu’il a passée aujourd’hui. Sur les dix-sept qui se sont produits, il était l’un des quatre à avoir appris son texte par cœur. Il avait souligné tous les mots sur lesquels je lui avais suggéré d’insister. Sa voix tremblotait mais tremblotait au volume que je lui avais demandé de mettre. Il a rempli l’intégralité du contrat.

“J’ai pas aimé ça.” lâchera-t-il en fin de prestation, aussi épuisé que si ce sportif notoire avait couru un marathon.

Je sais que j’ai tendance à surinterpréter, que je m’émeus trop facilement. Mais cette abnégation me fout au bord des larmes. Et j’espère trouver, dans cette foutue matière que j’enseigne, un endroit où il puisse, ne serait-ce qu’un peu, s’épanouir.