Dimanche 9 octobre
Et le dimanche, on s’évade !
Le retour de la reine…
Et le dimanche, on s’évade !
Le retour de la reine…

La semaine prochaine, nous partons en voyage scolaire.
Je n’ai jamais répondu à autant de mails concernant des questions vestimentaires.
La semaine prochaine, je lance le club théâtre.
Je n’ai jamais répondu à autant de mails concernant des questions de stress.
La semaine prochaine, je lance le club jeu de rôles.
Je n’ai jamais répondu à autant de mails concernant des questions d’épées à deux mains.
Et je me suis rarement senti aussi prof.

Vendredi soir, avec les quatrièmes Roselia. Dernière heure de la semaine pour eux et pour moi, on a déjà une première heure de français dans les pattes.
Donc, on fait un truc un peu rigolo : interpréter des tirades de Cyrano. “On les apprend par cœur ?” Ils ne sont pas obligés. Mais c’est vrai que ce livre dans les mains, c’est pas évident. La plupart apprendra par cœur. C’était tenté un peu comme ça mais ça fait plaisir. Luis, qui déteste le bouquin et m’avoue qu’il a failli dormir lors des extraits du film, se retrouve à lancer des “Moi c’est moralement que j’ai mes élégances” d’une puissance à faire trembler les murs. “Ah ouais, quand on dit MORALEUHMENT, ça le fait beaucoup plus, monsieur.” Amina griffonne des Roxane aux yeux immenses tout en apprenant une partie de la déclaration de Cyrano “Je veux que ce soit malaisant monsieur, attendez, il se rappelle de la coiffure de sa cousine pendant un an !” En silence, Anna marmonne la tirade du nez.
Je me balade de table en table. Je fais le clown pour faire rire les plus timides, celles et ceux qui ne passeront pas “devant tout le monde, juste devant vous à la récré, monsieur !”
Et puis, trois personnes entrent. Je descends précipitamment de la chaise sur laquelle je suis monté, histoire de montrer une idée de mise en scène. La CPE, l’intendant et le principal. Discours sec. Des mômes se baladeraient avec des objets dangereux dans leurs sacs. Armes ? Stupéfiants ? D’après les rumeurs de la cours de récréation, ce serait des couteaux, mais rien ne sera confirmé.
Pendant et après l’intervention, les visages des quatrièmes Roselia change. Comme si un éclairage différent dévoilait une autre partie du tableau. Des sourires complices, des regards entendus. Marrade silencieuse. Et même une fois le cours repris, il n’y a plus de magie. On finit par ranger les bouquins, parce qu’on avance plus, et on termine sur les révisions du contrôle de la semaine prochaine. Ils partent sans un regard. Même les trois élèves qui, depuis que je leur ai promis de les aider à fonder un club jeux de rôles, ne cessent de venir me parler des idées qu’ils ont pour des personnages imaginaires.
Peut-être, sans doute, que je vois cette classe avec des lunettes trop roses. Ou qu’ils font semblant. Ou peut-être – j’aimerais bien – que c’était vrai, et que pendant ce cours de français, il y avait quelque chose d’agréable, pour eux et pour moi, qui se passait.
Mais c’est tellement, tellement fragile, face à ce qu’il y a hors de la salle 101.

Discussion avec J. en salle des profs. Prof des écoles, J. s’occupe cette année des élèves ULIS.
“C’est crevant, d’être prof de collège, quand même.
– Plus qu’en primaire ?
– Différemment. En primaire, tu as ta classe tout le temps. Quand on est fatigué, on a des vagues de fatigue tous ensemble. En collège, il faut être là pendant cinquante-cinq minutes.”
Il ne s’agit bien entendu pas de relancer un énième – et stérile – débat sur kika la plus grosse (fatigue). Mais je crois que le mystère du boulot de prof de collège tient à ces deux petits mots. Être là. La réussite de ces cinquante-cinq minutes tient bien souvent à notre capacité à être présent à nos élèves. D’une façon ou d’une autre. En incarnant ce nouveau sujet qu’ils vont aborder, en allant de groupe en groupe leur apporter l’aide qu’il faut pour l’interprétation de cette scène de Cyrano, en prenant trois minutes de plus avec cette élève pour qu’elle sente que oui, tu vois ses efforts. Impossible, ou presque, de fonctionner selon le plan prévu en entrant. D’enseigner dans la réserve. Quelle que soit sa personnalité, on fera toujours cours dans l’énergie, dans l’immédiat.
L’énergie. Depuis quelque temps, c’est devenu le mot le plus trivial du monde.
Je l’écris tout bas, comme dirait cette chère Marguerite Desbordes-Valmore, mais l’énergie, quand tu es prof, c’est presque, genre, sacré.

“Il est comme son frère.”
“Tu fais comme ton frère, toi.”
“Monsieur, vous connaissez mon frère ?”
Jeremiah est le sosie d’un élève à qui j’ai enseigné à Grigny. Lui aussi, il était pénible. Lui aussi, il avait un sourire qui donnait envie de se marrer. Comme quand je lui ai fait jeter son chewing-gum, à Jeremiah, et que lorsque je me suis retourné, il mâchonnait encore.
“Alors, pardon pour le niveau de langue, mais vous vous foutez de moi, là, en fait ?
– Monsieur, comment ça se dit trop pas !”
Jeremiah essaye, très fort, de ressembler à son grand frère qui, apparemment, fait déjà craquer ses profs en ce début octobre.
Et évidemment, parce que je suis un égocentrique narcissique affublé d’un grotesque sentiment de supériorité, je suis immédiatement entré dans la phase où j’ai décidé de le sauver. Je le contrains à bosser, en en faisant mon assistant. Correcteur d’exercices (il a appris où se trouvent les accents sur le clavier, car il faut vidéoprojeter), préposé à l’appel en début de cours, davantage sollicité que les autres pour les compte-rendus de lecture… Le tout sans la moindre agressivité.
Il y a 85% de chances pour que ça foire. Je viens d’arriver, je connais à peine le môme et il semble déjà déterminé à choisir son chemin. À brailler dans le couloir qu’il connaît les dealers du village d’Alrest.
Mais il continue à sourire, comme les mômes de Grigny, quand il entre en classe. Ceux qu’on ne lâchait pas, avec Monsieur Vivi et tous les autres.
Ceux qui, parfois, s’en sortaient.

“Monsieur, monsieur !”
Il est entré sans frapper, un petit gars, que je n’ai jamais croisé dans la cours de récréation. Je lève les yeux du document que je suis en train d’expliquer à Raura. La liste des fournitures à apporter pour le voyage scolaire. Là, je mimais un pyjama, parce que je ne parle par l’érythréen, et elle ne connaît pas encore ce mot en français.
“Monsieur, il y a un oiseau dans votre salle !”
En effet, il y a un oiseau dans ma salle. Un bec rouge et des plumes marron, je ne suis pas assez calé en ornithologie pour en trouver le nom. Il est perché sur le dossier d’une des chaises. Et mon cœur fond comme un camembert méditerranéen lorsque je m’aperçois qu’il a le bec ouvert. Le piaf est à bout de souffle, terrifié. Derrière l’élève inconnu, tout une tripotée de mômes, tout aussi anonymes.
“Sortez. Il ne faut pas lui faire peur.”
Alors nous sommes trois. Raura, qui observe, médusée, la scène, avec un sourire presque ravi sur les lèvres. Le petit gars, qui a refusé de partir. “Non, je vais l’aider !” Et moi. Plus du tout Monsieur Samovar, pour le coup. “Eh ben petit pépère ? Qu’est-ce que tu fais ici ?” Le même timbre que lorsque, l’année dernière, j’ai recueilli Dune-le-lapin sur un parking. Un timbre qui ne résonne jamais, jamais dans les couloirs d’un collège.
On manœuvre maladroitement. Trois êtres. L’un qui ouvre en très grand toutes les fenêtres, l’autre qui tente de rabattre le petit être en plumes vers l’extérieur. Et l’autre qui observe, en silence. On ne se parle pas. Enfin, moi si. Comme d’habitude. Mais juste à l’oiseau, rien qu’à l’oiseau. Les deux autres humains, je n’en n’ai pas besoin. On est ensemble là-dedans. À deux reprises, il y a un envol, entravé par les vitres qui ne peuvent pas s’ouvrir, j’en suis au bord des larmes, et même mon surconscient ne parvient pas à articuler que c’est tarte.
Et puis la troisième fois. Un premier virage on retient notre souffle et
“Ouais !”
Il est dehors. Il est sauvé. Il est, en tout cas, de retour à un environnement qui est le sien. Le ciel.
On se regarde. On se rappelle qu’on est prof et élève.
Raura, la première, range son papier.
“J’explique à papa ce soir, les vêtements.”
Le petit gars descend lentement avec moi, jusqu’à la cantine. Il ne répond pas tout de suite aux AED, qui lui demande pourquoi il est en retard. Et à la troisième fois.
“Je sauvais un oiseau.
– Tu le coursais ?
– Non ! Non c’est pas vrai, je l’ai sauvé, demandez au prof !
– C’est vrai. Il a sauvé un oiseau.”
(photo pas vraiment de l’oiseau mais un peu quand même.)

“Toute ma vie, j’ai marché à un rythme différent des autres.” confesse la drag-queen Jinkx Monsoon lors d’une émission de la fiction télévisuelle Rupaul Drag’s Race. L’une des raisons pour laquelle elle est couronnée gagnante de cette saison de l’émission est probablement parce qu’elle porte ce paradoxe commun mais émouvant : nous sommes tous des exclus, des misfits, des freaks.
Prenez la Cinquième Farfuret, par exemple.
Depuis le début de l’année, les cinquièmes ont été désignés comme les sales gosses du collège. Parce que l’année dernière, ils étaient en sixième, et que les sixièmes en ont fait baver des ronds de chapeaux aux collègues présents dans le bahut. Les cinquièmes ont mauvaise réputation. Et un collégien n’aime rien tant que se conformer à l’image que les adultes ont de lui. C’est tout naturellement que toutes et tous ont commencé à se montrer pénibles, à chercher les failles, à bavarder… La base de classes à qui on finit par faire cours un œil sur l’horloge. Les exclus, les misfits, les freaks du collège, quoi.
Bien entendu, mon ego surdimensionné et six ans passés à Grigny neuf un, qui me font me prendre pour un légionnaire de l’Éducation Nationale alors que je me rapproche plus de Joséphine Ange Gardien que de Stallone, ne pouvaient passer à côté du défi. J’allais sauver ces pauvres loulous abandonnés.
Qui m’ont bien fait comprendre qu’ils n’avaient aucun besoin d’être sauvés. Il m’a, au contraire, très vite fallu poser un cadre en acier trempé pour ne pas qu’ils commencent à danser la carioca en classe. Activités millimétrés, exercices et évaluations hyper régulières : ça c’est imposé dès la première semaine.
Mais une fois le cadre en place, on a pu commencer à s’apprivoiser.
Comme aujourd’hui où je tente la première activité théâtrale dans le cadre de l’étude de Molière. Je leur fournis un barème que j’ai tenté le plus clair possible. Chacun un rôle, et des extraits de scène.
“À apprendre par cœur ?
– Par cœur.”
C’est rare, que je fasse apprendre par cœur. Forcément, ils tentent de négocier. Je refuse, catégoriquement.
“Par cœur. Vous en êtes capables.
– Ben pas moi en tout cas.
– Si. Je ne le demande pas à tout le monde. Si je vous le propose, c’est que vous, vous en êtes capables.”
C’est une flatterie mais la dose de malhonnêteté est homéopathique. Et le besoin habituel et dévorant d’estime des mômes de cet âge prend le dessus. Ils s’y mettent. Et le malaise que je ressens à l’égard de cette manipulation se dissipe. Les exclus, les misfits, les freaks sont excellents, comme j’en avais l’intuition.
Et je repère l’exclue des exclus. Olivia, qui parle à peine français. Elle fixe sa table, le regard furieux sous sa frange.
“Olivia ? Je vous propose un rôle. Il faut me donner votre avis.”
À mots choisis, je lui explique que ça peut l’offenser, qu’elle a le droit de refuser. Qu’on trouvera autre chose. Je lui parle de Lucinde, qui affecte d’être muette pour éviter un mariage. Elle me regarde, médusée. Je rougis, bafouille, réexplique. Elle me sourit. Puis éclate de rire et donne son consentement avant de rejoindre, d’elle-même, son groupe.
Olivia ne se déplace jamais dans la classe. Jamais. Même quand je leur laisse la pause entre deux heures de cours. Là, elle reprend Aquaria qui se montre moins sérieuse que le reste.
C’est très doux.
Et puis je vois Rita, en train de répéter avec son camarade. De grosses larmes lui coulent sur le nez, pendant qu’elle articule péniblement le texte de Jacqueline.
Rita est terrifiée. Rita ne veut pas. Mais tout le monde est tellement content, hoquète-t-elle quand je lui parle, un peu trop tard. Mais trop tard quand même.
Rita, l’exclue, la misfit, la freak, des exclus, des misfits, des freaks.
Et ce tambour que j’ai crée pour marquer un rythme différent, pour leur permettre de danser à leur tempo lui arrache les tympans.
On gagne rarement, à ce métier.
(Photo de la drag queen Jinkx Monsoon)
Et le dimanche, on s’évade !
Et viens un peu planer.

Nous sortons du bureau avec M., la CPE. L’entretien est terminé. Échange de regards.
“C’était dur.”
C’est la première rencontre de l’année où l’on se dit que ça va vraiment être compliqué pour l’un de nos élèves. Où la vie de famille dans tout ce qu’elle a de plus difficile, de plus triste, s’immisce dans le collège. Dans la salle 101, avec les affiches que j’y ai accrochées, la bibliothèque, les citations d’autrices et les peluches Pokémon.
J’ai toujours zéro année d’expérience face aux souffrances qu’endurent les mômes au-delà des murs. À chaque fois il me semble qu’il faut tout réapprendre. Il faudra être vigilants. Être doux. Et faire de nos cours l’un de ces endroits, non pas qui coupent du monde, mais dans lequel on se sent plus fort face à celui-ci.
Être prof, c’est constater la souffrance des mômes. Notre manque de pouvoir face à elle. Mais quand bien même. Toujours se battre avec les armes dont on dispose. Pour eux.

Aujourd’hui, il y avait du soleil.
Du soleil sur le visage de Gilliat, quand, dans le CDI, l’illustrateur de BD qui a été invité par la mairie parle de son métier et, en quelques coups de marqueur véléda, transforme un bonhomme bâton en une visiteuse de fête foraine à l’allure réjouie. Les traits de Gilliat changent, aussi. Il y a un bonheur immense, encore plus grand que lorsque je lui permets de distribuer les photocopies ou lorsque je lui donne le plus grand rôle dans les textes de théâtre. La chaleur transperce le froid dans lequel je marine depuis ce matin.
Du soleil, aussi, dans les mot d’Irya.
“Monsieur, pourquoi on fait le début de la tirade des "Non merci”, de Cyrano en dictée ?
– Vous avez un autre texte en tête ?
– La fin.
– Pourquoi ?
– Ben parce qu’elle est plus faci… entame Yanis, avant d’être coupé par sa copine.
– Parce que c’est plus optimiste ! Vous venez de nous dire que c’est mieux de se reconnaître dans la fin du texte que dans le début.
– Ça n’est pas DU TOUT parce que c’est plus facile, comme le disait Yanis ?
– Bah si. Un peu.
– Allez. Si l’une ou l’un d’entre vous arrive à me le réciter avec suffisamment de conviction, je vous donne la fin du texte en dictée.“
Alia lève la main. Depuis le début de l’année, Alia fait d’inaudibles commentaires à ses voisins. Elle a tout le temps l’air de se marrer, mais refuse de partager cette joie avec moi, si ce n’est à travers des travaux immanquablement impeccables.
"Vous voulez essayez ?
– Oui.”
Alors Alia prend le texte, et de la voix de cette jeunesse que je suis heureux de ne plus posséder pour pouvoir en être témoin, elle commence. Ils auront ce texte, bien sûr que c’est celui-là qu’ils auront :
“Rêver, rire, passer, être seul, être libre,
Avoir l’œil qui regarde bien, la voix qui vibre,
Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,
Pour un oui, pour un non, se battre, – ou faire un vers !
Travailler sans souci de gloire ou de fortune,
À tel voyage, auquel on pense, dans la lune !
N’écrire jamais rien qui de soi ne sortît,
Et modeste d’ailleurs, se dire : mon petit,
Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,
Si c’est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !
Puis, s’il advient d’un peu triompher, par hasard,
Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,
Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,
Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,
Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,
Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !”