Vendredi 9 septembre

Fin de la première semaine. Comme souvent, depuis que je suis redevenu prof itinérant, j’ai l’impression d’avoir construit une première cabane. Quelques habitudes (le bingo littéraire en début d’heure, les dosettes de café fort dans le casier et le jeu de grammaire quotidien) qui perdureront ou auront disparu d’ici quelques mois. L’impression d’avoir repris depuis des mois, et qu’on ne tiendra pas. On tiendra.

L’autre jour, A. m’a écrit un message auquel je n’ai pas encore répondu – je suis nul pour répondre aux messages – me disant qu’il était heureux de deviner, dans ce nouveau collège, des élèves choux, d’après mes premiers billets. C’est là tout le truc. J’ignore s’ils le sont. Mais j’aimerais qu’ils le soient. J’essaye de m’en convaincre. Et de les en convaincre. Parfois, j’ai l’impression d’être débile, à cultiver leur part d’innocence un peu enfantine, un peu démunie. Mais j’aimerais, avant qu’ils s’en départissent, avant qu’ils “s’endurcissent” qu’ils “deviennent plus matures” qu’ils accèdent à ce moment de transition magique : celui où l’on a encore l’innocence des débuts, et suffisamment de jugement pour comprendre ce que cette innocence peut avoir de puissant. Et que des fragments peuvent en être conservés.

Mais tout cela, il sera temps d’y repenser lundi. Ce soir, je veux m’occuper de Tartelette, elle a été opérée, elle a le menton ouvert, a besoin de soins et de câlins. C’est tout aussi essentiel.

Jeudi 8 septembre

Réunion parents-profs, accueil des parents de sixième, en tant que professeur principal. Je suppose que la chemise Pikachu que je porte aujourd’hui envoie de façon assez claire le message que me hurle mon subconscient : “Vous expliquer comment gérer la scolarité de vos enfants ? Moi et QUEL âge mental ?”

Mais c’est aussi mon rôle. Je déploie ce qui me semble un long ruban d’évidences vide de sens, mais que les adultes présents dans la salle de classe écoutent avec attention. Et je serais bien con de mépriser cette prise de notes. Si j’ai eu quinze ans pour construire ces conseils, considérer qu’ils vont de soi, nombre de parents les entendent pour la première fois. Choc des temporalités. Je m’applique, donc. À répéter qu’il faut demander comment la journée s’est passée. Ne jamais hésiter à envoyer un message sur Pronote (auquel on répondra, mais pas tout de suite, et c’est normal). À psalmodier l’importance de faire son cartable avec l’emploi du temps devant le nez, sinon, comme on est un petit sixième, on a peur, on met tout dans son cartable, et ensuite on a très mal au dos.

Réunion parents-profs. Comme tant d’autres choses, dans l’enseignement, un passage obligé. Tellement banal que j’avais arrêté de lui donner du sens.

Peut-être un défi, cette année. Me rattraper par le col. Et repenser aux périodes que je traverse parfois par automatisme.

Rien ne doit aller de soi dans ce boulot. Il n’y a que comme ça que ça va.

Mercredi 7 septembre

Si un jour je quitte l’Éducation Nationale, ce sera pour ça : cette incapacité qu’a, certains soirs, ma cervelle à décrocher. On dira que je suis privilégié et que je me plains, que je suis petite nature, mais il n’y a rien à faire. Je me réveille sans avoir cessé de penser, me semble-t-il, à la veste qu’Isabella a oubliée sur le dossier de sa chaise et que je ne dois pas oublier de lui rendre. Aux signatures des parents dans les carnets de correspondance que je dois absolument vérifier avant le 9. Aux terminaisons du présent que Fabio ne parvient pas à retenir, et je n’ai toujours pas préparer de fiche personnalisée pour lui.

Il y a des scories du collège d’Alrest partout sur la table du salon. Les mômes escaladent le canapé, mon bureau, et font dérailler les lignes de mon bouquin.

Je me pavane souvent en expliquant aux jeunes collègues qu’il faut être capable de baisser le rideau entre sa vie professionnelle et sa vie privée. Qu’avec le temps on apprend.

À quoi ça tient.

Parfois en effet, j’y parviens sans aucun problème, et l’inclusion d’une nouvelle carte dans mon deck blanc bleu vert de Magic l’Assemblée devient ma préoccupation principale.

Mais parfois, je ne rentre pas vraiment chez moi. Le collège s’attache à mes semelles, je le porte partout dans la maison. Les lapines n’aiment pas trop voir ces fragments au beau milieu de leur foin.

Comme tous les ans, il y aura des jours comme ça.

À gérer.

Mardi 6 septembre

Les sixièmes Laporeilles sont, je pense, des gentils. Ils ont tous ramené leurs papiers administratifs en temps et en heure. Judith m’explique avec beaucoup de gentillesse qu’elle n’a pas fait ses devoirs parce qu’elle n’aime pas écrire. Il y a une telle candeur dans son explication que j’ai toutes les peines du monde à ne pas éclater de rire et à conserver le visage compassé de l’enseignant qui explique que, Judith, il va falloir accepter des règles communes, et écrire quatre phrases dans le cahier en fait partie.

Ils sont choupis, je prends.

Les quatrièmes Roselia relèvent doucement la tête. Petit à petit, je commence à distinguer leurs visages. Il faut dire qu’on s’est vus deux heures aujourd’hui et qu’ils m’ont fait une belle surprise. Trois d’entre eux ont regardé en entier les Demoiselles de Rochefort. Je suis content de ne pas avoir tenté des justifications quand l’un d’entre eux m’a dit qu’il avait trouvé nulle la chanson de Maxence.
“Évidemment. Vous avez vu de quand date le film ? 1967 ! On ne fait plus de film comme ça aujourd’hui !”
Bien sûr, j’ai omis de dire qu’on n’avait jamais fait de films comme ça avant non plus, ni parlé de Christophe Honoré. Mais à force de parler de cette course-poursuite inconsciente dans les rues de Rochefort, de Delphine et surtout de Solange, quelques uns ont cédé.
Et puis il y a eu ce cours de grammaire, sur la phrase complexe, qui partait si mal. Mais les exemples débiles, à base de ma grand-mère qui a agressé Superman, ont fini par les faire rire. On était sans doute tous fatigués. ils ont peut-être eu un peu pitié de moi. Mais on est presque tous ressortis du cours heureux.

Pour le moment ça se passe bien, je prends.

C’est seulement le deuxième jours. Il est très possible que je ne supporte plus ces deux classes en octobre et, qu’à l’inverse, la sixième Togepi et la cinquième Farfuret, avec qui je me sens moins d’affinités, soient devenues mes classes de cœur. Mais ça n’a aucun sens de se faire des plans. Pour l’instant, et déjà si tôt dans l’année, il y a de chouettes moments.

Donc je prends.

Lundi 5 septembre

Je n’ai jamais aimé Le Petit Prince.

J’ignore pourquoi. Il y a dans ces lignes quelque chose qui me dérange. Comme si Saint-Exupéry trichait. Mettait des mots sur des sentiments qui feraient mieux de rester indicibles. Ce doit être mon côté snob.

Mais, alors que commence la première vraie semaine de boulot, il faut reconnaître que le monologue du renard sur le fait d’apprivoiser n’est pas dénué de fondement.

Apprivoiser le collège. En aménageant “sa” salle, puisque je fais cette année encore partie des nantis qui ne quittent jamais leurs murs. Des défis lancés aux élèves, une petite bibliothèque, bientôt quelques citations d’auteurs et des affiches, si je parviens à en trouver. Une antique tablette, servant de poste multimédia aux élèves allophones. Et une peluche de Chocobo en train de lire, sur l’un des rayonnages. C’est approprié, et les élèves lui lancent des regards à s’en décrocher les globes oculaires.
Apprivoiser les gens qui y travaillent, depuis bien plus longtemps que toi. Apprendre leur débit, leurs habitudes. Tout change, on n’amène plus les documents au même bureau que l’année dernière, la secrétaire est ici un génie de l’informatique, et les manuels scolaires ne se trouvent plus au même endroit.
Apprivoiser les élèves, bien entendu. Ici, c’est encore un rythme différent. Pas la même musique qu’à Ylisse, qu’à Hoshido, qu’à Crimea. Pour le moment, ce sont surtout leurs difficultés que je prends en pleine face. C’est toujours pareil. Et il faudra à nouveau s’élancer, dans leurs univers, leur langue, leur parcours, pour y trouver ce qui leur permet de consumer les chaînes.

Et puis, en fin de journée, je sors. C’est vrai que ça fatigue, ce boulot. Dans mon angle mort, trois grands types m’arrivent dessus. Ils ne sont pas si grands, en fait. Mais plus grands que tous les autres mômes que j’ai croisés jusqu’alors.

“Monsieur, vous êtes prof de quoi ?”

Un peu, juste un poil, d’arrogance. Je suis sur leur ter ter après tout, à ces troisièmes. Je rigole un peu, intérieurement. Je commence à être un vieux con, je peux me le permettre.

“À votre avis ?
– De techno !
– On dit tout le temps ça ! Je vais croire que je me suis trompé de matière !
– Anglais ! Non maths ! Non EPS ! Non français !
– Il ne restait plus grand-chose… Comment s’est passée la rentrée ?
– Bien… Un peu stressant, en fait !”

Ils me parlent un peu de leurs vacances. Du brevet. Je pars en leur faisant un petit signe de la main.

Un peu apprivoisé.

Dimanche 4 septembre

Et le dimanche, comme tous les dimanche sur ce journal, on s’évade. Bouquins, musique, ciné, jeux vidéo…

Ce soir, Trois mille ans à t’attendre, de George Miller avec Tilda Swinton et Idris Elba.

La narratologue Alithea Binnie, en voyage pour un séminaire, se retrouve plongé dans le monde fictionnelle qu’elle étudiait lorsque, par le plus grand des hasards, elle délivre un djinn de sa bouteille. Que font deux voyageurs égarés quand ils se retrouvent au calme ? Ils échangent des histoire. Ce sera leur cas.
Trois mille ans à t’attendre est un grand n’importe quoi touchant. Entre le chaos temporel du djinn Elba et le détachement ému d’Alithea Swinton, l’alchimie du couple improbable prend presque immédiatement forme. Alors peut-être, juste peut-être, ce rappel que les histoires sont intemporels, qu’elles sont pour les adultes autant que pour les enfants permettra-t-il de pardonner un scénario parfois un peu naïf et pas tout à fait achevé.
Dans tous les cas, on en sort un peu plus léger. C’est déjà beaucoup.

Samedi 3 septembre

C’est la première véritable pause en salle des professeurs. Il y a du monde ; une dizaine de personnes, soit presque la moitié de l’effectif enseignant de ce petit collège. Et les conversations se déploient. Assis plus ou moins correctement dans l’un des fauteuils plastiques, j’écoute. Tente de percevoir les premiers contours du continent des relations humaines. Avec cette collègue, qui propose différents horaires pour aller boire un verre, la semaine prochaine, ou cette autre, qui organise de futurs covoiturages (nous habitons tous loin du collège d’Alrest).
Près de moi, deux enseignantes qui étaient déjà là l’année dernière commentent mes listes de classe, me donnent quelques conseils. Tandis qu’un autre, en silence, se met à l’affût. L’une de ces classes, justement, il en est professeur principal. Alors il écoute.

Je ne sais presque jamais. Je ne sais presque jamais, au début de l’année scolaire, qui seront mes compagnons de route les plus proches. Ceux avec qui je vivrai d’improbables aventures, ceux à qui, comme je le fais là, j’enverrai des messages pour comparer, à distance, notre rentrée.

Il y a ce déchirement brumeux d’être séparé de ses attaches. Des visages familiers, qui nous ont soutenus.

Et l’excitation de découvrir les nouveaux.

Vendredi 2 septembre

La lumière faiblit et des rayons de ténèbres s’abattent sur le petit groupe. Nous reculons, grièvement blessés. Et c’est là que je sais comment agir. Mes mains s’illuminent et les plaies se referment. Nous sommes prêts à repartir à l’assaut du monstre que nous affrontons. Dans les écouteurs, Z. avec dans la voix son sourire habituel :

“Tu réagis bien sous la pression.”

Cette scène a lieu durant le premier confinement, durant lequel je trompe l’ennui des 34m² de mon appartement parisien en jouant à World of Warcraft. Je suis un guérisseur, et, plus précisément, un guérisseur réactif. Ce qui signifie que mon avatar soigne ses alliés une fois les dégâts advenus, plutôt que de chercher à les protéger, de ces dégâts, ce qui est également un style de jeu possible.

Aujourd’hui, alors que je rencontre pour la première fois les Quatrièmes Rosélia, la voix de Z. me revient en tête. C’est la rentrée, les mômes sont, forcément, encore inhibés. J’ignore totalement comment ils se comporteront dans quelques semaines. Mais je sais que je suis mal à l’aise. Il m’est extrêmement difficile de travailler dans le silence. Ce que je tente, en ces premières heures, est de filer l’écheveau de notre langage commun. C’est probablement un tort : j’ouvre, d’emblée, la possibilité à la transgression. Ou je risque de les perdre, à leur demander, déjà, de participer, de patouiller des trucs.

Mais il le faut. J’ai pontifié à qui voulait l’entendre qu’on ne pouvait appliquer de méthodes qui ne correspondaient pas à sa personnalité : je l’assume. J’ai besoin de rebondir sur leurs interventions, de sculpter cet espace à l’aune de leurs voix, de leurs réussites et de leurs refus. Les premières heures me terrifient parce qu’elles sont vides. Finalement, mes premiers cours, mes premières paroles pourraient se résumer à “qui êtes-vous ?” Je suis dans le noir. Et leurs regards, leur langage, comme des torches.

Ils ont l’air chouette. Une fois que nous nous serons vus, vraiment vus, que nous auront pris la mesure les uns des autres, je saurai s’ils le sont vraiment. J’ai hâte.

Jeudi 1er septembre

Depuis que je me suis bêtement dis que j’aimerais bien, désormais, enseigner à des élèves un peu plus âgé, le sort s’est ingénié à me refourguer les élèves les plus jeunes possibles : je suis à nouveau, cette année, professeur de sixièmes. Et pas seulement professeur de français : la fonction de professeur principal m’est également échu.

Je me retrouve donc, en cette matinée grisouillante, à accueillir les vingt-quatre pokémons qui constitueront l’effectif de la Sixième Laporeille, et qui posent sur le collège, les adultes, et le monde en particulier, un regard à la fois terrifié et émerveillé.

Je ne devrais pas le dire, mais j’adore les sixièmes : parce que ça en met partout, que ça se prend les pieds dans les cartables, dans le vouvoiement qu’il faut désormais adresser aux adultes, dans les cases de l’emploi du temps. C’est crevant mais j’y trouve un réconfort que je ne m’explique pas.

Ce qui est beaucoup moins réconfortant, en revanche, c’est de les assommer, comme à chaque rentrée, sous un déluge administratif qui me donnerait, à presque quarante ans, envie de m’évader par la fenêtre au bout de dix-huit minutes. Je tente donc de rendre le truc plus digeste en y intégrant la visite du collège – on dirait qu’ils découvrent la tombe de Toutankhamon – un questionnaire que j’espère un peu rigolo sur ce qu’ils ont compris du collège et un ou deux petits jeux d’oral. Mais forcément, les paupières finissent par s’alourdir quelque part entre le formulaire sur la demi-pension et le coupon d’inscription à devoirs faits. J’en suis moi-même à étouffer poliment quelques bâillements.

Heureusement, je retrouve les mêmes mômes l’après-midi et on commence véritablement les cours. À ce stade ce sont encore des silhouettes. Des esquisses. Mais qui commencent déjà à se matérialiser. Les façons de sourire, de vouloir prendre la parole ou de se mettre en retrait. Le matériel, rangé au carré dans le sac à dos ou fourré à la va-vite. Le langage.

Partir à la rencontre de ces personnes. Ça reste un sacré privilège.

Mercredi 1er septembre

Après quinze années passées au service de l’Éducation Nationale, on pourrait croire que plus rien ne pourrait m’étonner lors d’une rentrée des enseignants, aussi nommée pré-rentrée dans les médias.

Grave erreur.

Après un périple d’une quarantaine de minutes me voici arrivée au collège d’Alrest, qui se situe au beau milieu de… ben rien du tout. L’un des villages les plus neutres de mes pérégrinations de prof remplaçant. Une petite rue bitumée depuis peu longe un établissement scolaire semblable à tant d’autres, avec ses fenêtres carrées et ses blocs de mosaïque grise. Je descends de la voiture, et jette un regard circonspect sur le bâtiment. Le même que portent pas mal de gens arrivés en même temps que moi. J’apprendrai un peu plus tard que nous sommes nombreux à débarquer ici pour la première fois : la moitié du cheptel enseignant.

Nous traversons un long couloir avant de débouler dans une petite cours.

“Vous pouvez refaire l’entrée ?” me demande un type, une grosse caméra et un micro en moumoute à l’épaule.

Il se trouve que la télévision régionale suit l’entrée en fonction d’un nouveau collègue dans le bahut. Et il nous est demandé de rejouer notre première rencontre. Un peu vexé que ce ne soit pas la télé nationale, et surtout qu’on ne s’intéresse pas à moi, je refuse.
Le journaliste grogne un peu, mais prends plein d’images chouettes de profs buvant le café, de profs se disant bonjour, de profs faisant connaissance, avec bonheur et aussi un peu de circonspection.

Alrest, petit bahut de 230 élèves, dans lequel il y a beaucoup – beaucoup – de projets et des salles de classes gigantesques. Elle font deux fois celles d’Hoshido pour presque moitié moins d’élèves. Je découvre “la mienne”. Un rectangle bien rangé, presque entièrement vide. À remplir de rencontres avec les élèves, les collègues, d’échecs et de succès.

Pour le reste, c’est comme à chaque fois, de ce côté là au moins, je ne suis pas pris de cours. Les réunions où l’on parle un peu trop longtemps de sujets essentiels, toujours les mêmes, quel que soit l’établissement, et que l’on croit pourtant uniques. Des élèves invoqués dans des paroles d’adultes, que l’on finit par crever de rencontrer, histoire de savoir s’ils sont vraiment comme ci, vraiment comme ça…

Une pré-rentrée.

Et tout qui reste à faire.