Mardi 14 juin

Journée particulièrement douce.

J’initie les cinquième à la réécriture. Pour une raison que je ne m’explique pas, ils accrochent énormément. Peut-être parce que je leur ai expliqué que ce serait un exercice du brevet, que ça demande d’être attentif. Peut-être parce qu’ils tapent le texte sur ordinateur, même si pour beaucoup d’entre eux, ça prend plus de temps… Mais le fait est qu’ils accrochent.

Au tour des sixièmes. Nous répétons le procès d’Ulysse, qui aura lieu vendredi. Circé est arrivée avec son costume, qu’elle essaye. Une robe bleue et brillante à paillettes. Quand je signale que le cours est bientôt terminée, elle me regarde : “Vous pensez que je peux la garder pour la journée ?
– Si ça vous fait plaisir et que vous n’avez pas besoin de courir ou de faire des gestes trop sportifs…”

Elle part en souriant. Dans la classe de Monsieur Samovar, on peut porter des robes de sorcière bleues pour faire cours.

Je suis content. J’ai l’impression de sortir de cours réussis, de cours que je voudrais avoir en permanence. J’ai vraiment l’impression d’être dans “ma” classe. En ce lieu si précis, si impermanent : à l’intersection entre des élèves que j’ai réussi à investir, un lieu permettant de travailler dans un minimum de confort – ça devient rare – et une stabilité suffisante pour qu’on se fasse confiance, qu’on comprenne nos fonctionnements mutuels.

Autant en profiter. C’est bientôt terminé.

Lundi 13 juin

Comme à chaque fois que nous étudions Bilbo le Hobbit, ils attendent ce moment en riant d’impatience et d’angoisse. La vedette du roman ce n’est pas le personnage éponyme, Gandalf ou même Smaug le dragon.

Non, il s’agit de Gollum.

“C’est Gollum, c’est Gollum !” s’exclament-ils toujours quand arrive le chapitre 5, énigme dans l’obscurité. Peu l’ont déjà lu et pourtant, nombreux sont ceux à frissonner délicieusement d’anticipation. Et c’est un merveilleux hommage au génie de Tolkien : que tous les ans, des collégiens découvrent, les uns à côté des autres, la caverne de cette créature “petite et visqueuse”. Aujourd’hui, les films ont fixé dans les imaginaires l’image de Smeagol. Et pourtant, l’imaginaire des mômes continuent à travailler. Ils rient d’horreur à l’image des membres à la fois terrestres et aquatiques – Lovecraft n’est pas loin – qui s’enfoncent dans l’eau noire.

Et les énigmes. Et la syntaxe tordue du monstre. Gollum est terrifiant et ridicule, il est la chose dans le noire qu’une créature aux traits enfantins, défie d’épée et d’esprit. Ils aiment se confronter à la chose qui, vaincue, leur donnera accès à l’anneau qui rend invisible. Au début de toutes les aventures.

Gollum est une belle étape de leur chemin d’enfants.

Dimanche 12 juin

Et le dimanche, on s’évade !

Comme Kate Bush semble avoir été redécouverte… Pourquoi ne pas poursuivre ?

Samedi 11 juin

“Monsieur Samovar !”

Un jeune gars me lance un regard enthousiaste derrière sa tignasse blond cendré et la barre du métro. Il me faut un certain temps pour le remettre, je n’ai jamais connu le bas de son visage.

“Solal ! Comment allez-vous ?”

Solal est l’un des élèves de la Première fabuleuse à qui j’ai enseigné plus tôt dans l’année. Durant les quelques minutes que nous passons ensemble, il me raconte rapidement les épisodes que j’ai manqués. Il y a une sorte de flottement.

“En tout cas, c’est passé super vite, vous vous rappelez quand…”

Oui, je me souviens, mais tout ça me semble loin, tellement loin. Entretemps, j’ai découvert un nouvel établissement, me suis conformé à d’autres règles, ai commencé de nouvelles histoires. Le lycée Gallia est toujours aussi cher à mon cœur, mais il a déjà pris la patine des choses passées. Précipité dans les galaxies pédagogiques bretonnes, parfois, on croise, au détour d’un métro, des fragments d’histoires anciennes…

Vendredi 10 juin

Ça bosse dur en sixième Tiplouf. Deux élèves s’appliquent à recopier des connecteurs logiques qui leur serviront lors de leur plaidoirie, tandis que j’aide Yolanda à corriger son témoignage au sujet de l’aveuglement du cyclope Polyphème. Pendant ce temps, Alecto, Tisiphone et Mégère mettent en place les règles que tout le monde va devoir suivre.

C’est que mardi, Ulysse au mille ruses passe en jugement. Et chacun a un rôle. Il faudra expliquer les situations, convaincre les jurés qui, de leur côté, tapent sur les ordinateurs à la recherche de renseignements supplémentaires sur les voyages du héros grec. Les élèves discutent, mais pas trop fort. C’est un plat qui mijote ; tout le monde s’applique à préparer un truc bon à partir d’ingrédients qu’on a apporté.

Tout le monde, sauf Tara.

Tara s’est assise au fond de la classe, après avoir refusé un quatrième rôle. Elle jette un regard écœuré à ses potes qui envisagent de piller la literie familiale afin de confectionner des toges, et au groupe des élèves choupis qui se demandent si on peut utiliser le mot “vil” pour qualifier les actions d’Ulysse (“Parce qu’on n’utilise pas des adjectifs comme ça pour les personnes, ça n’est pas ob-jec-tif !”)

Je n’arrive pas à en vouloir à Tara. Des élèves comme elle, j’en ai eu des tas. Ils sont atteints d’un problème simple et incurable : ils ne supportent pas l’harmonie. Quand tout le monde travaille en bonne intelligence, quand il n’y a ni dissensus ni conflits, quelque chose en eux rejette ce qu’il se passe. Tara ne revêtira ni les traits d’Aphrodite, ni d’un membre du jury, ni d’Eris, que je lui ai proposé un peu cruellement, ni de Mentor. Elle ne fera rien “et tant pis, vous avez qu’à me mettre une observ !”

Tara a fait énormément de progrès. Mais uniquement quand à côté, deux camarades s’étaient empaillés, ou que quelque chose, quoi que ce soit, n’allait pas. Moi aussi j’ai progressé. Ce genre de comportement ne me fait plus grincer des dents, je n’envoie plus bouler les mômes de son peuple, celui de la discorde.
Mais j’ignore toujours comment parler leur langage.

Jeudi 9 juin

C’est un petit film, tourné avec un son qui crachotte et et une caméra de téléphone bien mais pas top. Tandis que les élèves réinterprètent les péripéties de Shéhérazade et de son étrangleur de mari par caméra interposée, il y a dans la classe un silence incrédule. Quatre minutes plus tard, les avis sont unanimes :

“Mais monsieur c’est TROP BIEN !
– J’aimerais trop pouvoir faire un truc comme ça !
– Ah, moi je montre pas ce que j’ai fait, c’est MORT, ce sera nul à côté de ça.”

Laisser les réaction emphatiques passer. Puis :

“Pourquoi vous avez trouvé ça aussi bien ?
– Mais comment c’était soigné, monsieur ! Vous avez dû passer tellement de temps à le faire, dans ce groupe !”

“Le groupe” hoche la tête, en se rengorgeant. Leur laisser ce moment de gloire, parce que c’est important.

“C’est intéressant ce que vous dites. Vous voulez dire que si vous passiez du temps, vous pourriez en faire autant ?
– Ben… Oui, je pense.
– Alors ?”

C’est Monsieur Vivi qui m’avait encouragé à ça. Les inciter à rendre un travail soigné. Et je dois dire que j’y parviens bien peu souvent.

“On peut vous rendre nos vidéos à nous plus tard, monsieur ?
– Attends, les notes elles seront finies, non ?
– Ouais, mais c’est pas grave !”

Parfois il y a des victoires.

Mercredi 8 juin

Depuis le début de la semaine, je suis la ligne de mire d’un mini-conflit somme toute plutôt rigolo : j’ai reçu récemment une convocation m’invitant – pour rester dans l’euphémisme – à faire passer les oraux du bac de français et à corriger les écrits dudit bac de français. Ce qui impliquerait :

  1. Que je serai absent toute une semaine du bahut.
  2. Que je ne pourrai pas surveiller le brevet des collèges.

La principale est actuellement en négociation acharnée avec le rectorat pour que je reste à parcourir Bilbo le Hobbit avec les élèves de cinquième. Dans le même temps, j’apprends par des bruits de collègues mieux informés que moi que, visiblement, les TZR – les profs titulaires remplaçants – peuvent bien se brosser, l’année prochaine, pour espérer obtenir un poste fixe : le fait que les stagiaires exercent désormais pendant 18 heures et le recours massif à des vacataires (contre qui je n’ai absolument rien) qui peuvent plus ou moins choisir leur poste fait que nous avons toutes les chances, nous qui n’avons aucun pouvoir sur nos affectations, de nous retrouver à boucher les trous : 6 heures par-ci, 4 par là, 8 encore ici…

Je suis TZR, je suis donc en train de devenir cet espèce d’adhésif, ce pansement que l’on applique là où saigne l’éducation nationale. Parce que je suis dans les derniers arrivés dans l’académie, parce que l’époque est comme ça, parce que je ne suis pas assez âgé, mais pas non plus assez jeune, parce que j’ai déménagé au mauvais moment… La liste de mes infractions au hasard est longue. Je suis, comme tous mes collègues dans la même situation, indispensable et négligeable. TZR. “Tu n’as jamais pensé à passer le concours ?” me demandent gentiment des collègues, en poste depuis un moment. Et qui rient avec un peu de gêne, un peu d’incrédulité quand je leur explique que nous avons exactement le même diplôme.

Le système a besoin de notre dérive. De notre incertitude du mois de juin, à ignorer qui seront nos élèves, et dans quel grand bâtiment de béton nous enseigneront. Le système a besoin des fantômes qui ne refusent pas.

Des TZR.

Mardi 7 juin

C’est un réflexe que je n’ai jamais réussi à acquérir, et pourtant c’est la première, ou deuxième règle, à la limite, quand on s’adresse à des élèves : ne parle pas sur leur bruit.

Je suis désorganisé. Et souvent, lorsque l’heure de cours commence, je voudrais que ça aille vite. Que l’on puisse se mettre en activité tout de suite, que les choses se lancent.

Mais ça n’est pas possible.

Au début, il faut le silence.

Et ça n’est pas une question de pouvoir, ou de domination. C’est juste que chaque cours, chaque enseignement a son tempo. Et que pour lancer le métronome, il faut que la musique individuelle de chacun se mette en pause.

“Ne parle jamais sur leur bruit”, c’est M. qui m’avait appris ça. Parce que c’est inutile. Si les mômes ont déployé la bulle de leur parole, tes mots n’entreront pas.
Mais ça me semble si difficile. Parce que je reste, malgré tout ce que je peux dire, le mec qui est arrivé dans ce métier en imposteur. Pour qui les trois premières années ont été cauchemardesques. Je reste celui dont une petite voix susurre en permanence qu’il n’a rien à leur apporter, alors pourquoi t’écouteraient-ils, ces mômes ?

Ne pas parler sur leur bruit, c’est aussi m’entendre. Et même après quatorze ans, ça m’est difficile. Mais c’est capital. Et c’est l’un de mes combats, jamais gagnés.

Lundi 6 juin

Bières avec J-M. Ça fait très longtemps. Longtemps que je n’avais pas débriefé du boulot avec un collègue devant des pintes. La dernière fois, c’était avec T. On évaluait la difficulté de la semaine comme ça. Semaine à une, deux ou trois pintes.

Ce n’est pas la même chose, ce soir, sur cette petite terrasse où nous discutons élèves, cinéma, BD, parcours de vie : les choses sont plus douces au collège Hoshido qu’à Grigny et je connais moins bien J-M.

Seulement, même si c’est idiot, ça me rassure. Partout où on pourra partager nos vies devant un verre, ce boulot sera chouette.