Dimanche 15 mai

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un documentaire sur une femme qui m’a toujours donné beaucoup de force…

Samedi 14 mai

Les travaux destinés à réparer le début d’incendie au collège Hoshido s’achèvent. Retour, bientôt, à la normale, même si l’emploi du temps de la semaine prochaine s’annonce encore bien fracassé.

Cette année reste celle de l’instabilité pour mes quatre classes qui ont vu se succéder davantage de profs de français que de candidats à l’Eurovision, et se sont retrouvés brinquebalés de salles de permanence en salles de SVT pour assurer des cours de français.

Il y a trois ans, on nous encourageait à développer des rituels, à diminuer le temps d’exposition des mômes aux écrans, à terminer le problème “quoi qu’il en coûte”.

Les priorités changent, avec le temps. Les élèves restent.

Vendredi 13 mai

L’autre jour, j’ai fait un test de personnalité “quelle est votre couleur dominante dans Magic l’Assemblée ?” (Magic est un jeu de cartes de fantasy, jusque dans mes côtés Psychologie Magazine, je reste un gros nerd). En est ressorti le rouge, couleur des sorciers qui aiment cramer leurs opposants à coups de boules de feu et de volcans. C’est aussi la couleur de ceux qui foncent un peu tête baissée et suivent leur instinct, même lorsque leur instinct leur propose des trucs un peu débiles.

Amusant. C’est l’une des deux couleurs que je ne joue jamais.

Je ne sais pas pourquoi je pense à ça, alors que je suis attablé à la cantine du collège Hoshido, en train de manger une galette-saucisse (enfin, une galette-saucisse-végétale pour moi). Je suis entouré de très admirables collègues, à la notable exception d’A., nos horaires nous empêchant trop souvent de nous croiser.

Quand je suis arrivé à Hoshido, j’étais chonchon. Et je m’étais dit que j’allais traverser ce remplacement le plus vite possible, que je viendrai juste faire mes heures, et que comme ça ça passerait sans souci.

Mais même quand on ne le veut pas, on reste un mage rouge. Qui va se demander s’il n’y a pas quelque chose, derrière le sourire toujours un peu surpris, un peu ironique, et très élégant de F. Et l’on découvre qu’il aime la musique électro, et organiser des concerts chez lui. On va aller découvrir chez K. une sœur d’humour, un univers mental à la fois proche et totalement inédit, une élégance de pensée qui fait qu’on ne peut qu’avoir envie de partir à l’aventure avec elle. On va se faire un frère d’arme de J-M, un alter ego juste un peu plus carré, juste un brin plus sportif. Mais dont on comprend tellement aisément les sous-entendus.

On est un mage rouge, et être prof, c’est indissociable de trouver des compagnons d’armes. De s’émerveiller devant l’extraordinaire attablé devant les galettes saucisses.

Jeudi 12 mai

Dans une grosse poignée d’heures, Jean-Michel Blanquer ne sera plus ministre de l’Éducation Nationale.

Et je ne me sens absolument pas soulagé.

Alors oui. Durant cinq ans, il a été tour à tout l’hydre, le clown, ou le sinistre de ces lieux. Une figure incarnant tout ce que la politique éducative du gouvernement précédent avait de problématique. Que ce soit dans sa façon d’exercer son mandat, cachant difficilement son impatience devant les corps intermédiaires ou les professionnels qu’il avait sous sa tutelles ; qu’il s’agisse de ses réformes, cherchant à la fois à détricoter l’héritage de ses prédécesseurs et à imposer une sorte d’efficacité managériale dans un secteur à qui la logique d’entreprise est non seulement inapplicable mais également nocive ; ou que l’on parle de sa propension à l’ambiguïté dans la moindre de ses interventions médiatiques, de façon à ne jamais avoir à assumer ses choix, et à se laisser la possibilité de jouer la carte de la victime, en proie à l’incompréhension générale.

Mais le problème est bien là. Il n’était qu’une figure Jean-Michel Bl*nquer. Je ne verserai pas dans la psychologie de comptoir ou dans l’analyse littéraire au petit pied, mais je ne le vois pas comme un seigneur des ténèbres : juste comme un politique qui a tenté de gérer son ministère en s’appuyant sur l’air du temps : gestion déshumanisée des élèves comme des personnels d’éducation, et attisement intense des griefs que l’on peut avoir contre l’enseignement, qu’ils soient rationnels ou non. J*an-Mic*el Bl*nque* a été un exécutant efficace. Ni l’Empereur Palpatine, ni l’Agent Smith.

Et désormais, il part. Je me demande, si, dans quelques années, il repensera à ce mandat ou si, probablement, ce n’est déjà plus que l’une des multiples marches dans la construction de sa carrière.
Il part en laissant derrière lui un service public plus affaibli que jamais : les concours d’enseignants désertés, un haro sur les profs devenu sport national, des élèves perdus entre des menus d’options abscons et un parcours d’orientation sans queue ni tête. Je voudrais me réjouir que l’un des responsables de cette catastrophe s’en aille.

Mais le remplacement de **an-M*c**l B**nque* changera-t-il quoi que ce soit ? Son successeur sera mandaté pour les mêmes missions : faire des économies et continuer la mise au pas d’un secteur cherchant à former des citoyennes et citoyens libres et lestes d’esprit. Deux concepts que l’on peut tenter de disqualifier en les appelant wokisme, islamo-gauchisme ou tout autre néologisme épouvantail.

Et pendant ce temps, nous sommes toujours là. Les AED, les agents d’entretien, les AESH, les profs, les perdir, les gestionnaires et tous les autres. À exercer des métiers tout abîmés dans un environnement en souffrance. À tenter de prendre soin d’élèves souvent désorientés – au sens propre du terme – après deux ans de chaos sanitaire et cinq ans de brutalité politique. Pendant ce temps, nous bossons. Nous n’avons pas le temps – et c’est peut-être un tort – de demander des comptes. Nous nous apprêtons à nous prendre la prochaine vague dans la tronche. De moins en moins nombreux. La foi vacillante ou intacte, par vocation ou pour payer des factures, déesses de la pédagogie ou bordélisés, nous tentons de faire fonctionner. Parce que nous sommes fonctionnaires. Que des **a*-M****l B***qu**, nous en avons connu, et nous en connaîtrons, hélas, très probablement d’autres. Ce vaste corps chargé d’éduquer vos enfants et qui, comme ceux qui nous soignent, protègent, nourrissent, sont aisément considérés avec suspicion ou condescendance. Parce que ce serait dangereux, dans la façon dont le pays est actuellement dirigé, de laisser croire à un groupe de personnes qu’il est important ou essentiel.

Malgré tout nous continuons. Personnellement, parce que je continue à aimer ce que je fais d’amour. Parce que j’espère que je contribue, à ma mesure, à étayer un peu ce grand tout branlant qui s’appelle ma nation. Parce que je n’ai encore jamais rencontré un seul élève qui ne méritait pas qu’on se décarcasse pour lui. D’une façon ou d’une autre.

Alors voilà. Nous sommes encore là, debout. Tandis que le rideau tombe sur ****-****** ********.

Sur qui ?

Mercredi 11 mai

“Monsieur, vous viendrez faire une brésilienne avec nous ?”

Il y a quelques jours, cette phrase m’aurait fait alerter les services sociaux. Mais, coïncidence, J-M m’en a parlé l’autre jour à la cantine. Pour ceux qui seraient encore en apnée, il s’agit, si j’ai tout bien compris, d’un match de foot joué à l’improviste. C’est Renaud qui m’a demandé ça. J’aime bien Renaud. Il a toujours le smile, il est content de venir en cours, et il me raconte souvent des trucs chouettes, quand on monte en cours. Je souris.

“Je suis pas bon en foot, hein.
– Moi non plus, je suis nul ! Mais c’est pas grave ! Comme ça on pourra essayer d’être meilleur que le prof d’Histoire, qui joue avec nous !”

Je baisse les yeux sur le môme, qui m’envoie un sourire à trente-mille volts. Est-ce que c’est moi qui vieillit ou cette arrivée en cours d’année que je n’ai toujours pas digérée ? En temps normal, avec un élève aussi communicatif, il ne m’aurait pas fallu deux semaines pour apprendre qu’il aime le foot.

Je sors de ma tête.

“Allez. Si vous voulez, on fait ça un de ces jours.
– Trop bien monsieur ! Et on va apprendre quoi, aujourd’hui ?”

Mardi 10 mai

Depuis la semaine dernière, dans cette cinquième qui me pose tant de problèmes, Anya et Imane viennent me voir, à chaque fin de cours. Pour me raconter une blague débile. Quand je souris, elles repartent ravi. Quand je reste impassible, elles sont mortifiées.

“On fera mieux la prochaine fois, monsieur !”

Si seulement j’y arrivais moi aussi avec elles. Avec cette classe.

Lundi 9 mai

Une journée de sept heures de cours, quand on est prof, reste une expérience intense.

Il ne s’agit pas de compter les points. Nous ne sommes pas des internes, de garde pendant des dizaines d’heures. Je relate uniquement une expérience particulière et personnelle. Avertissement qui me semble évident, mais qui m’épargnera peut-être quelques messages haineux.

Sept heures de cours, c’est un point de non-retour. Parce qu’il va falloir faire durer cette expérience que vit chaque prof au quotidien : s’abstraire de soi. Quand on est avec une classe, on s’oublie. Et ça peut avoir des bons côtés : j’ai pu fuir des crises personnelles épouvantables grâce au boulot. J’ai pu totalement anesthésier un cœur en miettes ou une colère bouillonnante. Les élèves n’ont besoin de rien de moins : mes pires heures de cours ont eu lieu parce que je m’y étais embarqué lesté des pensées de H., et non de la personnalité de Monsieur Samovar.

Mais c’est fatigant. Et ça fait un peu peur aussi. Ça va sans doute vous sembler ridicule, mais à chaque fois que j’entame une période aussi longue devant des mômes, je me demande si je retrouverai H. de l’autre côté. Il peut se passer tellement de choses, en sept heures.

Je peux tenter d’apprendre la voix passive à trois cinquièmes (et échouer pour l’une d’elle), pourrir puis me réconcilier avec Chaco, qui me traite comme son pire ennemi puis son mentor dans la même journée, voir Albâtre arriver le bras en sang, terrorisé, et calmer une panique générale dans la classe tandis que je l’envoie à l’infirmerie. Récupérer des travaux merveilleux sur Shéhérazade, rappeler à Olivia QUI est Shéhérazade, alors qu’on en parle depuis deux semaines. Rendre des devoirs, corriger des devoirs, récupérer des devoirs. Faire de l’orthographe, de la grammaire, les faire écrire. Sur papier, à l’ordinateur. Les convaincre que c’est facile, les ralentir un brin parce que c’est TROP facile pour certains. Appeler des parents, m’engueuler avec certains que je dérange, conclure avec d’autres qu’il va falloir prendre les choses en main parce que leur enfant ne va pas bien. Me faire raconter une blague de Toto nulle par deux élèves mortes de rires. Boire trop de café.

C’est se retrouver diffracté dans un temps infini exister pour tous les élèves en même temps tout en gardant une unité. Miracle physique qu’on accomplit au quotidien, mais qu’il faut tenir sur le long terme. Devenir myriades tout en restant un prof. Il y a un vertige dans ce quotidien.

Et brutalement, se retrouver de l’autre côté du tunnel. Il est 17 heures, les élèves se précipite vers leurs bus scolaire. On reste, sonné, à remplir le cahier de texte, régler quelques soucis administratifs.

C’était juste une journée de classe.

Et elle a emporté avec nous quelques bribes – oh, trois fois rien ! – de notre noyau. Quelque chose de difficilement reconstructible, ou remplaçable.

On rentre, en écoutant on ne sait trop quoi sur les listes de lecture aléatoire d’une application de musique.

La journée de demain sera plus courte.

Samedi 7 mai

Discussion avec un T. Pas “mon” T. Un ami, également. Qui lui est toujours enseignant. Pendant que les bouquinistes de Sainte Anne bouquinise, on discute en buvant une bière.

“En trois ans, j’ai toujours l’impression d’être nouveau dans le métier.”

En quatorze ans également. Et ce constat ne m’effraie pas plus qu’il ne me réjouit, comme ça a longtemps été le cas. Il est une donnée. Je pense souvent que si je comprenais comment fonctionne chaque classe que je rencontre, comment faire réussir chaque élève, j’aurais percé, en toute simplicité, le secret des comportements humains.

C’est sans doute pour cela que l’on est aussi sévère avec les enseignants. On voudrait qu’idéalement, ils possèdent la secrète clé capable d’ouvrir à chacun les portes permettant d’accéder non pas au savoir absolu, mais au savoir qui rendra chacun heureux.

Et à cette tâche terrible et exaltante, nous sommes tous, toujours, nouveaux.

Vendredi 6 mai

“Avant le Covid, on n’aurait pas su comment faire.” me dit T. au téléphone, lorsque je lui raconte que, suite à l’incendie au collège Hoshido, j’assure désormais quelques cours à distance. Pénurie de salles.

Les habitudes sont encore là. Convertir les cours pour les appauvrir le moins possible. Convertir les cours, pour qu’ils soient récupérés sur ordinateur, téléphone, mac ou pc. Convertir le vocabulaire, qu’il soit accessible à tous. Tout convertir.

J’avais vécu le confinement avec énormément de stress mais, je le reconnais, un peu d’excitation. Celle que j’ai devant absolument toute expérience nouvelle, même les plus douloureuses. Aujourd’hui, ne reste que la frustration de me dire que les cinquièmes Gardevoir ne pourront pas découvrir ce conte des Mille et une Nuits ensemble. Que je n’entendrai pas leurs rires, ne verrai pas leurs regards.

Distanciel à la noix.