Jeudi 5 mai

Une polémique comme les réseaux sociaux en ont le secret : je râle – car oui, il m’arrive de râler, environ 48,2% du temps – quant au fait qu’une classe s’est plaint de devoir tracer l’en-tête de ses copies.

Je devrais comprendre, après presque onze ans (argh) d’utilisation de Twitter, que j’aurais aussi pu arroser un tapis d’aiguilles de pin d’essence et y foutre le feu. Ç’aurait donné le même résultat, quoi que de façon bien plus dispendieuse, quant au prix du carburant.

Je ne me plains pas. Mais suis fasciné, à chaque écrit dans lequel je me montre un peu trop acerbe ou, au contraire, optimiste, de voir le reflet que me renvoient les commentaires. Me voici devenu créature acerbe et aigrie, refusant de prendre en compte les besoins spécifiques d’élèves. Et j’ai beau me dire que cela n’est que la sombre magie des réseaux, ce genre de représentation me fouette toujours les sangs.

Et je me retrouve toujours avec la défense la plus nulle du monde (alors que je ne devrais pas me défendre) : “Maaaais, c’est UN commentaire, lisez tout le reste.”

C’est débile, je le sais bien. Personne n’a le temps ni l’envie de se taper l’intégralité de mes élucubrations pour comprendre mes intentions profondes, d’autant que c’est beaucoup plus satisfaisant de se trouver des adversaires. Finalement, je me dis que le piège s’est refermé sur moi : par ma pratique quotidienne de l’écriture, je voulais donner une image un peu composite, un peu nuancée de l’enseignement.

Seulement je me retrouve possesseur d’un blog de près de trois mille entrées et d’un Twitter pléthorique, impossibles à embrasser dans leur totalité. Je ne donnerai jamais que ce que donne tout pratiquant de ces modes d’écriture : des fragments. Et donc, est-ce que je n’alimente pas, finalement, les polémiques que j’ai prétendu vouloir combattre ? Est-ce que je ne devrais pas, de façon humble enseigner et, comme nombre de collègues que j’admire, tenter de changer les choses tout doucement, par ma pratique quotidienne et quelques conversations ?

Malgré tout, je ne peux me résoudre à laisser tomber ces pesants instruments. Par égoïsme, d’abord, et puis parce que je me dis que même ces polémiques ne sont jamais entièrement stériles. Malgré tout ce que l’on en dit. Je n’ai en aucune façon vocation à être exemplaire. Mais peut-être que, si un jour j’écris un peu mieux, on aura envie de me lire davantage. Et donc de voir de façon plus entière le quotidien d’un prof parmi des centaines de milliers d’autres.

Puis bon. Juste. J’aime ça.

Allez, remettez-moi un jerrycan.

Mercredi 4 mai

En cinquième, il y a Loubna. Loubna dont le carnet de correspondance virtuel est bardé de remarques. Loubna qui traîne avec les élèves qui tentent la provocation envers les adultes à toutes les sauces, Loubna qui est dans “les histoires”.

Loubna que je ne pige pas en cours.

Elle ne parle quasiment jamais. Observe la classe derrière de grosses lunettes et m’adresse toujours un sourire sincère. Très régulièrement, elle me lance une énormité : “Monsieur, je peux me déplacer et m’asseoir à côté d’Untel ? (toujours celui qui fait le plus de boxon)”. “Monsieur, je peux sortir mon téléphone pour vérifier un truc ?” “Monsieur, l’évaluation, si je la fais pas, vous faites quoi ?”

Et le reste du temps, elle suit le cours. Le regard pas juste concentré. À force de boulot, je connais ces pupilles. Elle est vraiment dedans. Et quand elle intervient, au moins une fois par heure, c’est toujours pertinent. Pas seulement une bonne réponse. Une remarque qui tire le cours vers plus de rigueur, d’exigence. Sans jamais mettre le prof en difficulté, mais une demande de davantage de renseignements.

Pourtant, ses notes sont au mieux moyennes. Je n’ai pas eu le temps de m’occuper de Loubna, son étrange comportement ne la mettant pas au premier rang des mômes dont il faut s’occuper urgemment. De plus, elle semble plutôt bien dans sa peau et, hey, je ne suis que le remplaçant.

Mais il y a un truc. Un mystère serein chez cette élève, qui me fascine. À se demander si elle teste ses pouvoirs de manipulations, comme souvent quand on devient ado, ou s’il y a derrière ses étranges attitudes quelque chose en plein éveil.

Il y a, dans ce boulot, tant de beaux mystères.

Mardi 3 mai

Les mots de la principale résonnent un peu comme une sentence :

“On va basculer en fonctionnement dégradé.”

Accident au collège. Un bâtiment sera condamné pour deux semaines – si on est très très optimiste, genre optimiste un deuxième mandat Macron moins de droite – et donc, dix salles de cours en moins.

Il va falloir “fonctionner en dégradé”. Un jour par semaine, un niveau aura classe à la maison. Et les autres élèves s’entasseront dans les salles qui restent. Salles de sciences plus sollicités que jamais, permanence accueillant des cours d’anglais ou de techno, changement permanents. Enfants et adultes se retrouvent ballotés, là où l’administration arrive à leur trouver des créneaux.

Avec les sixième, on a commencé l’Odyssée. “C’est pas les voyages d’Ulysse, c’est les voyages de la sixième Tiplouf, monsieur !” rigole Ouissem. Heureusement, la disposition de la salle de physique est idéale pour matérialiser la fuite des bateaux d’Ulysse devant de terribles géants. Moins pour la classe de cinquième, toujours la même, avec laquelle je n’arrive toujours pas à construire quelque rapport de confiance que ce soit. “Mais c’est quoi leur problème ?” maugrée Andréa alors que, tandis que nous montons en cours, nous croisons les cinquième Gardevoir qui me font coucou en rigolant “Monsieeeeeeur, j’ai trouvé plein de livres sur les Mille et Une nuits pour demain, ça va être trop bien !”

Les étranges alchimies de classe.

Drôle d’impression. Instabilité au carré. Prof remplaçant dans des salles provisoires. Et ces journées de “distanciel” (je hais ce mot, autant que “puéril” et “impacter”) qui renvoient à des moments pas forcément rigolo.

Heureusement, pour aider les mômes à traverser ça, j’ai Shéhérazade et Ulysse. Chouette équipe.

Lundi 2 mai

Il y a quelques années à Grigny, ils ont installé des chaises à roulettes dans les salles de techno. Il a été for-me-lle-ment interdit aux élèves de s’amuser avec, genre en faisant des courses dans la salle.

Le vendredi soir, deux ou trois fois, on a fait des courses de chaises à roulettes dans les très longs couloirs du collège. Avec des rires de sales gosses, qui emplissaient le bahut de toute la joie d’alors trentenaires en train de retomber en enfance.

Quand je suis arrivé à Hoshido, je n’ai pas repéré A. tout de suite. Pas plus que K. ou F., d’ailleurs. Trop gros bahut. Tard dans l’année. Timidité.

Et pourtant maintenant, c’est du même rire de sales gosses qu’on se marre, A. et moi, quand on discute, qu’on imagine des projets pas possibles, que ce soit de faire un gatoscope ou la customisation pirate de la salle des profs. A. est, comme moi, TZR, comme moi, prof de français, pas comme moi, dotée d’une impressionnante crinière de cheveux et d’une capacité à écouter étonnante.

On s’est trouvé un peu par accident. Et par choix, on transforme le collège en lieu d’aventures, de débats et d’improbable. On le remplit de grandes conversations et de blagues nulles. Traverser cette fin d’année avec A., c’est comme quand tu fais la course, quand tu es gamin. Tes jambes se tordent dans tout les sens, tu as l’impression que tes poumons vont exploser d’une seconde à l’autre, et pourtant tu trouves encore, dans le vent qui te mord les oreilles, la force de crier vers le ciel.

Deux sales gosses. Deux profs.

Dimanche 1er mai

Et le dimanche, on s’évade !

Avec l’utopie toujours déglingos de Juliette !

Samedi 30 avril

J’arrive à la fête à laquelle m’a invité A. avec un mélange d’excitation et de crainte. Je suis convié à la fête d’anniversaire de l’une de ses collocs : A. vit dans une ferme dans laquelle des gens essayent, modestement, de vivre d’une façon plus en cohérence avec leur vision du monde. Ils rénovent le lieu avec des matériaux de récupération, élèvent des poules et des lapins, réfléchissent aux règles de communauté. Ça m’emplit d’admiration autant que de terreur, parce que je serai totalement infoutu d’en faire autant.

Sur place, je ne connais qu’A., occupée à gérer la bouffe pour plusieurs dizaines de personnes. Après m’être lassé de regarder les bulles de bière faire la course dans le verre consigné, j’avise un mec à l’air gentil. Ça et la résille rose qu’on distingue à travers son jean troué : deux excellentes raisons d’aborder un inconnu.

L. a vingt-neuf ans, est dessinateur et chanteur de punk. Tandis que je me noie dans des abîmes d’anecdotes prétentieuses, il me raconte, avec douceur et simplicité, sa désastreuse expérience de l’école. Cette histoire, toujours nouvelle, je l’ai entendue des dizaines de fois. L’expulsion des divers établissements, pas pour des faits graves mais un désintérêt trop manifeste pour les cours, le fait de n’être pas “fait pour l’école”. Un parcours de vie qui se construit en-dehors. Pour lui, les choses ont fonctionné, autant que possible.
Et je ressens non pas une culpabilité, mais ce très frustrant sentiment d’impuissance : faut-il que certains mômes en passent par là ? Par l’ennui, par le conflit ? Faut-il que cette longue période de vie qu’est le collège – ce sont souvent là que les problèmes se cristallisent – soient une traversée d’un désert au mieux morne, au pire hostile pour tant de mômes ?
Il ne s’agit pas de pointer des responsables éventuels. Ou de proposer des solutions. La situation est autrement plus complexe que de la raboter à grands coups d’apprentissage intervenant plus tôt dans la scolarité ou des récriminations contre le collège unique.

Est-ce que L. était condamné à attendre pour pouvoir prendre son envol ou n’y a-t-il pas eu conjonction astrale ? Celle durant laquelle un élève rencontre quelques enseignants qui parviennent à établir un lien avec elle ou lui. Je sais depuis longtemps que cela n’a rien à voir avec la qualité intrinsèque des profs, qu’il peut s’agir de quelques événements en apparence anodins. Mais cette conjonction ne se fait pas toujours. Pas souvent ? Parce que lorsque L., durant le concert qu’il donne en honneur de la birthday girl, évoque l’école, c’est cette image tristement habituelle, dont certains moments résonnent avec mon vécu d’élève. “Désolé hein !” me lance-t-il, mi-rigolard mi-sincère, à la fin de la chanson. Je hausse les épaules, comme un con. Je déteste cette réaction d’impuissance et d’acceptation. Ce doit être l’ambiance du concert punk, j’ai envie de foutre le feu à cette partie la plus sombre de mon boulot. Celle qui nécessiterait une remise à plat radicale du système scolaire. Pour, une bonne fois pour toute, démolir ce qui ne va pas, abolir masse de réflexes néfastes, et préserver ce qui convient. Pour qu’on puisse se retrouver dans un jardin à jouer au ukulele une version trash du générique de Malcolm sans avoir eu à se faire virer cinq fois de ses bahuts.

Je rentre tôt. Je dois m’occuper des lapins Poulpir, Tartelette et Dune. À la radio, de vieux types blancs parlent de la sexualité des personnages de fiction. Tout cramer, un peu quand même.

(Le nom de scène du chanteur est Joey Glüten, ce billet n’est cependant pas sponsorisé).

Vendredi 29 avril

Le lundi et le jeudi midi, j’anime un atelier théâtre pirate avec les sixièmes. Pirate parce que ce n’est pas officiel écrit sur les papiers ou quoi que ce soit, j’ouvre juste une salle et on répète des textes.

Parmi lesdits textes, il y a nombre de petites scènes d’un club auquel était inscrit les mômes et qui n’a pas survécu aux divers confinements. Des sketchs sur différents personnages historiques. Je laisse plus de liberté aux mômes sur ces pièces-là, me contentant de leur donner des indications.

Et puis il y a eu le choix des rôles ; il s’agissait notamment de décider qui jouerait le personnage de Marie-Antoinette.

Pour la première fois, Eddy s’est proposé spontanément. Eddy est un grand bonhomme, extrêmement calme, et d’une discrétion absolue en cours : j’ai mis pas mal de temps à retenir son prénom, vu le peu d’interactions que j’avais avec lui au début du remplacement. Au théâtre, il joue des rôles minuscules et joue surtout le rôle du technicien, qui consiste principalement à allumer le plafonnier au bon moment (il se trompe souvent.)
Lorsqu’il a levé la main pour se proposer de jouer l’épouse de Louis XVI, les mômes l’ont regardé avec des yeux ronds et se sont mis à rire très gentiment :

“Ben non, ce sera Julia, elle a déjà le costume et tout.”

Le costume, c’est important, pour les sixièmes.

Eddy n’a rien dit du tout. Il s’est juste assis et a posé son menton sur la table. Eddy ne pose jamais son menton sur la table. Il est toujours assis très droit.

Je pense à tout ça pendant que les sixièmes répètent. On en est à la phase ou un commentateur historique tente de présenter le personnage de Marie-Antoinette et se trompe dans son prénom. Eddy regarde fixement le mur. Et je m’interroge. Est-ce que je ne suis pas en train de projeter mes propres conceptions du monde sur ce môme ? Probablement. Mais malgré tout…

“Vous savez ce qui pourrait être drôle ?
– Quoi monsieur ?”

Comme à l’habitude, les sixièmes accueillent mes interventions avec un silence religieux :

“Quand Amir se trompe dans le prénom et annonce "Maria-Antonia” au lieu de Marie-Antoinette, il pourrait y avoir quelqu’un qui arrive, et qui se présente vraiment comme Maria-Antonia. Et qui vole la vedette à la reine.
– Oh oui, c’est une super idée !“

Je m’arrête là, maintenant, on va voir si j’ai correctement lu la situation.

"Il y a quelqu’un qui veut faire ce rôle ?” demande Athénais, la metteuse en scène.

Bing. Le grand bras d’Eddy se déploie en l’air.

“Moi j’ai envie !
– Tu es sûr ? Il va falloir qu’on t’écrive un texte et tout !
– Ben oui. J’aurai un costume ?”

Olivia, qui fait presque sa taille, le considère à travers ses lunettes.

“J’ai une robe bleue que je peux te prêter.
– Monsieur, vous pensez que je pourrais mettre une perruque aussi ?
– Je vous laisse décider si la perruque est nécessaire.”

Hier, Eddy était le seul costumé, avec sa robe et sa perruque. Ovationné pour sa performance, et le texte appris sur le bout des doigts. Eddy avait le sourire pendant toute l’heure, dans l’atelier pirate.

Jeudi 28 avril

Heure de trou en salle des profs. On règle des questions administratives, on prend un café, on ajuste des projets commun. K. est en train de remplir des documents pour ses stagiaires.

La discussion tombe sur le fait que, dans ce grand collège de campagne, d’où l’on vient parfois de loin, tous les collègues ne se connaissent pas toujours. “Il est trop tard dans l’année pour demander les prénoms”, rigole avec un poil de frustration une collègue d’espagnol.

Je raconte qu’à Ylisse, ce genre de truc n’était pas concevable. Qu’après deux semaines, tout le monde connaissait non seulement le prénom, mais aussi les passions, voir la série préférée de chaque collègue. Et partir à 17h01 relevait de la science-fiction.
Je ne me rengorge pas – plus – de ces comportements. Bien des choses étaient différentes. L’âge d’abord. À vingt-trente ans, tu as souvent plus d’occasion pour rester papoter. Et puis c’est vital, vu l’ambiance de pas mal de bahuts de région parisienne. C’est une réalité différente. Pas forcément meilleure, pas forcément pire. C’est.

Malgré tout, je raconte les petits déjeuners du jeudi matin, ou le mois pâtisserie au lycée Gallia, ça passe souvent par le ventre, la douceur. Ça serait facile à transposer. Et ce serait agréable.
Ce serait rigolo que, avec tout ce que j’ai vécu à Grigny, le truc que j’essaime le plus, c’est les chouquettes du jeudi.

Rigolo. Mais pas si futile que ça.

Mercredi 27 avril

Je mène la vie dure à Ignacio. Parce qu’Ignacio est un cinquième dans toute sa splendeur : foutraque en diable, prenant la parole quand une idée lui vient à l’esprit, et ayant énormément de mal à comprendre que le rythme auquel il avance – souvent rapide – n’est pas celui de ses vingt-neuf camarades.

Il y a rarement de protestation quand je lui fait des reproches. Juste un regard de ses grands yeux bruns qui me donne envie de cracher la vérité : je suis fan d’Ignacio. De sa propension à tout saisir à la volée. De son humour ravageur, et d’une culture générale qu’il utilise non pas pour écraser les autres – jamais de “tu connais pas ça, toi ? Pffff !” si courant dans ce bahut – mais pour enrichir le cours. J’adorerais offrir à ce môme la complicité que j’ai partagé avec une dizaiCne d’autres élèves.

Mais ce ne serait pas un service à lui rendre.

D’abord on doit passer par la rigueur. Par la patience et l’humilité. Même si ça m’enquiquine, même si ça serait plus rapide, plus drôle de directement partager avec lui deux ou trois blagues, qui le mettraient dans ma poche. Mais cette relation ne lui serait d’aucun secours pour le reste de sa scolarité, ou de sa vie d’adolescent et d’adulte.

Alors je lui explique. Le réprimande, parce qu’il n’a pas envie de comprendre, pour l’instant. Sans jamais oublier de l’interroger, ou de lui faire partager ses découvertes avec le reste de la classe. C’est lent. Et je n’arriverai peut-être pas à ce moment qui me serait tellement agréable.

Mais j’ai aussi signé pour ça.

Mardi 26 avril

J’ai six ans et demi, et je suis au bord de la piscine. Dedans, il y a mes parents, ma sœur, d’autres bébés et d’autres jeunes parents. À six ans et demi, on n’entre pas dans le bassin des bébés nageurs, c’est trop dangereux. Alors, pendant plusieurs semaines (mois ? Je ne me rappelle plus très bien.) j’attends au bord du bassin. J’adore l’eau en vrai.

Ce n’est pas du tout une histoire triste. Parce que mes parents m’ont acheté La mythologie, d’Edith Hamilton (éditions Marabout). Une petite encyclopédie sur la mythologie grecque, et une absurde annexe sur la mythologie nordique. Toutes les semaines, je m’assois près de la piscine, dont les clapotis disparaissent bien vite sous le vacarme des armes des Achéens, ou les cris de victoire d’Hercule.

Nous sommes trente-trois ans plus tard. Arténice vient me voir.

“Vous savez, monsieur l’Odyssée, qu’on va étudier…
– Oui ?
– J’ai lu plein de livres dessus. Plein plein.”

Arténice est gentille mais, en sixième, n’est pas encore experte en dissimulation. Depuis janvier, elle attend patiemment sur le bord de la piscine. Que je termine de faire connaissance avec la classe. Qu’on lise La Belle et la Bête, qu’elle connaît par cœur. Que je m’occupe d’Ibrahim, qui ne connaît pas le français, d’Iman, qui est à haut potentiel (c’est le terme qu’on a employé pour me la présenter), que j’initie le reste des élèves au théâtre (elle en fait beaucoup).

“Vous connaissez Glaucos et Scylla ? La légende ?
– Euh non.
– Et Bellérophon ?
– Non plus.
– Bon, avec Tia (elle aussi, est au bord de la piscine), vous vous mettrez à côté demain. Je vous préparerai un travail.”

Je suis au bord de la piscine et le livre m’a presque déteint sur les mains. La reliure en est brisée presque partout, à force d’être sollicitée. Brisée mais absolument pas fatiguée, les pages tiennent comme au premier jour. Il est temps, désormais, qu’Edith Hamilton et sa mythologie poursuivent leur voyage. Demain, ce livre ne sera plus à moi. Et c’est bien. Il est bon, il est juste qu’il continue à parcourir les imaginaires.

(Première de couverture de La Mythologie, par Edith Hamilton, éditions Marabout)