Mardi 26 avril

J’ai six ans et demi, et je suis au bord de la piscine. Dedans, il y a mes parents, ma sœur, d’autres bébés et d’autres jeunes parents. À six ans et demi, on n’entre pas dans le bassin des bébés nageurs, c’est trop dangereux. Alors, pendant plusieurs semaines (mois ? Je ne me rappelle plus très bien.) j’attends au bord du bassin. J’adore l’eau en vrai.

Ce n’est pas du tout une histoire triste. Parce que mes parents m’ont acheté La mythologie, d’Edith Hamilton (éditions Marabout). Une petite encyclopédie sur la mythologie grecque, et une absurde annexe sur la mythologie nordique. Toutes les semaines, je m’assois près de la piscine, dont les clapotis disparaissent bien vite sous le vacarme des armes des Achéens, ou les cris de victoire d’Hercule.

Nous sommes trente-trois ans plus tard. Arténice vient me voir.

“Vous savez, monsieur l’Odyssée, qu’on va étudier…
– Oui ?
– J’ai lu plein de livres dessus. Plein plein.”

Arténice est gentille mais, en sixième, n’est pas encore experte en dissimulation. Depuis janvier, elle attend patiemment sur le bord de la piscine. Que je termine de faire connaissance avec la classe. Qu’on lise La Belle et la Bête, qu’elle connaît par cœur. Que je m’occupe d’Ibrahim, qui ne connaît pas le français, d’Iman, qui est à haut potentiel (c’est le terme qu’on a employé pour me la présenter), que j’initie le reste des élèves au théâtre (elle en fait beaucoup).

“Vous connaissez Glaucos et Scylla ? La légende ?
– Euh non.
– Et Bellérophon ?
– Non plus.
– Bon, avec Tia (elle aussi, est au bord de la piscine), vous vous mettrez à côté demain. Je vous préparerai un travail.”

Je suis au bord de la piscine et le livre m’a presque déteint sur les mains. La reliure en est brisée presque partout, à force d’être sollicitée. Brisée mais absolument pas fatiguée, les pages tiennent comme au premier jour. Il est temps, désormais, qu’Edith Hamilton et sa mythologie poursuivent leur voyage. Demain, ce livre ne sera plus à moi. Et c’est bien. Il est bon, il est juste qu’il continue à parcourir les imaginaires.

(Première de couverture de La Mythologie, par Edith Hamilton, éditions Marabout)

Lundi 25 avril

Reprise des cours, pour le moins contrastée. Les sixièmes Tiplouf sautent comme des puces à l’idée de reprendre les cours de français : ils ont mille idées différentes pour jouer la scène du Médecin malgré lui qu’ils ont répété pendant toutes les vacances, veulent savoir ce qu’on fera ensuite, et puis aussi ils aimeraient participer au printemps des poètes… Des sixièmes, enthousiastes et solaires. Qui commencent à développer une véritable individualité. Il n’est plus juste question de faire les activités demandées. On se pose des questions, on essaye d’aller plus loin.

Ambiance beaucoup moins détendue dans la première classe de cinquième que j’accueille, et qui brame à la révolution, parce que j’ai l’outrecuidance de changer le plan de classe sur lequel ils avaient déjà bramé lorsque je l’avais mis en place le trimestre précédent. ils sont à l’âge où l’on s’oppose, où l’on brame. Deuxième heure, et je dois déjà rappeler que l’on n’est pas toujours dans un débat, et que parfois, oui, l’adulte prendra une décision non négociée.

Et l’accompagnement personnalisé : j’ai hérité des élèves plutôt à l’aise à l’écrit, dont l’objectif sera d’écrire une grosse nouvelle dans la dizaine de semaines qui nous est impartie. Ils feuillettent avec bonheur Les mystères d’Harris Burdick, génial album de déclencheurs d’écriture, pour trouver l’image qui démarrera leur histoire. Ça travaille ferme, ça chuchote et ça a les yeux plein de mondes rêvés.

Dix semaines en gros qui s’annoncent déjà d’une complexité hallucinante.

(Image extraite des Mystères d’Harris Burdick)

Samedi 23 avril

Je termine les vacances avec une intoxication alimentaire carabinée : ma résolution de terminer les vacances fin prêt au niveau des cours se retrouve donc empêchée par je ne sais quelle bactérie.

Et tandis que j’oscille entre le sommeil et l’éveil fiévreux, la petite pensée qui surplombe tout ça : recompose-toi. Au retour de chaque vacance, réussir à retrouver les gestes, les habitudes, le ton. Bien sûr qu’ils sont là, qu’on ne les oublie pas, en l’espace de quinze jours. Mais toujours cette crainte, irrationnelle, étrange, mais invincible néanmoins : et si j’avais oublié ?

Vendredi 22 avril

Il y a de ces citations dont on ignore si elles sont réelles ou si, comme un souvenir qu’on se serait inventé, elles existent en fantôme au creux de nos mémoires. Comme celle-ci : “L’amour est une affaire de grands marcheurs.”

Je parcours Paris dans le sens de la largeur. Nation – La Tour Eiffel. Et tandis que je déroule le tissu cicatriciel — tant de bâtiments rectifiés, amputés, régénérés — je ressens à nouveau ce sentiment que tout est possible. Pourquoi au fond avoir quitté Daumesnil, la Fontaine, la BNF et le Auchan ? Pourquoi vouloir vivre ailleurs que dans ce délire urbain ?

Comme toujours la même réponse.

Parce que j’aime Paris d’amour et que Paris me rend dingue. Parce que j’aime mon boulot d’amour et mon boulot me rend dingue. Il y a deux ans, sans doute, j’ai choisi. De quitter ce creuset de possibilités pour pouvoir continuer à être prof plus sereinement. Ça n’est pas une ascèse : c’est juste la vie.

Et puis, je peux continuer à y marcher quand je veux alors…

Jeudi 21 avril

Sur une immense terrasse au-dessus de Paris, je parle avec quelqu’un dont je me sens très proche et que j’ai vu quatre fois dans ma vie. Un auteur à tout faire, comme il se définit.

Bien sûr, on prend de nos nouvelles mutuelles, bien sûr je vais parler de mon boulot. Bien sûr, comme souvent, j’agite les mains. Toute honte bue, j’aime bien les mouvements de mains que je fais quand je parle d’enseignement. Comme si je cherchais à sculpter l’air.

“Tu as la flamme.” me dit l’auteur à tout faire à un moment.

Sans doute. Mais une flamme ne brûle pas sans combustible. Et ces mouvements de mains, ces mots, ce journal.

Autant de façons de l’attiser. Ne plus s’arrêter, qu’elle brûle sans diminuer.

Mercredi 20 avril

Le long de la Seine, A. et moi sommes assis sur des chaises en métal coloré, qui râclent les pavés fatigués. Nous parlons de nos passés, de personnages tous ronds et d’ustensiles cabossés.

À un moment j’ai une question un peu bête, un peu faible : “Est-ce que travailler avec des enfants change ta pratique artistique ?” Il est auteur, et anime régulièrement des ateliers d’écriture en établissements scolaires.

A. réfléchit à la question et tente d’en faire quelque chose. Il finit par me répondre : “En tout cas, ma vie est plus intéressante depuis.”

Intéressante. C’est l’un de ces adjectifs modestes, qu’on emploie presque sans y penser. Sous ce soleil d’avril, il est juste. Rien n’est probablement plus intéressant que de travailler avec des enfants. Qui qu’ils soient, quel que soit leur âge. Parce que c’est là que se trouve, en germe, la suite et la réponse.

Mardi 19 avril

Deuxième semaine de vacances. Celles-ci sont pour le moins douces et régulières. Première semaine passée à régler des scories de la période qui vient de s’écouler, seconde à préparer les cours.

Je n’ai pas pris le temps, cette période-ci, de décrocher totalement. J’aurais sans doute dû. J’ai eu envie de me sentir studieux. Tenter d’apaiser l’éternel petit démon qui chuchote à l’oreille qu’il faudrait s’y mettre. Que du retard sera pris sur tel ou tel projet.

J’ai beau rouler des mécaniques pédagogiques devant mes semblables, je n’ai pas encore trouvé cet équilibre entre me ressourcer et cesser de culpabiliser lorsque je ne me consacre pas au boulot. Parfois, je suis à un point d’équilibre, mais il ne dure jamais bien longtemps. Les classes, les niveaux, les programmes, les lieux, tout change. Alors finalement, j’accepte la tempête qui me bat sous le crâne.

Lundi 18 avril

Avec le temps, j’ai aussi appris à adapter les cours aux saisons. Ça peut sembler étrange, ou presque irrationnel. Mais ça fonctionne. Et avec l’allongement des jours, je sais que l’ambiance dans les classes changera. Lors des douze semaines qui restent – bon sang douze semaines, le rythme décalé des vacances est vraiment d’une nullité absolue – je ne me lancerai plus dans de grands travaux d’écriture, ou, au contraire des leçons de grammaire pansements, destinées à combler des lacunes.

Le printemps et le retour du soleil, c’est souvent des études d’œuvres. Des notions de conjugaison plus complexes… Pourquoi ? Comment ? J’ai encore du mal à l’analyser. Sans doute y a-t-il un biais de ma part, et cela me convient-il mieux à moi. Mais comme tournent les saisons, les cours évoluent également. Et puis, avec le printemps, je vois souvent les mômes changer. Au collège, c’est impressionnant. Il suffit de deux semaines sans les voir pour qu’on les retrouve changés. Physiquement et affectivement. Quatorze jours, quand on a douze ans, c’est un monde.

Le cycle se poursuit, immuable. Et même si la fin de l’année est encore très loin, je commence à me demander à quoi ressemblera la suite.