Samedi 16 avril

J’ai rencontré B. à Paris à l’occasion d’une soirée. Depuis, on se parle de temps en temps sur instagram. Français par son père, il a cette maîtrise géniale du français : parfaite au niveau de la structure, mais vacillante sur le vocabulaire et l’implicite.

“Tu deviens quoi en ce moment ?
– J’enseigne au collège.
– C’est quel âge, les élèves ?
– Entre onze et quinze ans à peu près.
– C’est complètement de la merde les enfants de cet âge, mais c’est aussi là qu’ils sont le mieux. Tu as la chance de la merde.”

On ne saurait mieux dire.

Vendredi 15 avril

À défaut d’autre chose, la position de TZR m’aura appris le détachement. Lorsque l’on reste plusieurs années dans un établissement scolaire – je le sais pour l’avoir vécu – on finit par avoir l’œil sur le moindre détail. Les emplois du temps qu’il faudrait repenser, la salle 23 qui est toujours en mauvais état, l’accompagnement personnalisé qu’on ne prend jamais le temps de repenser.

Et c’est bien. C’est ce qui permet d’améliorer les conditions de travail des élèves comme des collègues. Mais ne nous mentons pas : c’est aussi ce qui vous bouffe la cervelle et vous parasite lors des journées de travail.

En tant que prof remplaçant, ce genre de soucis atteint moins. Les établissements et les visages se succèdent. C’est parfois un peu triste, mais ça libère aussi de pas mal de chaînes. Comme si on évoluait sur une planète à la gravité un peu moins forte. Je n’y vois pas un avantage à cette position. Mais quand on y est astreint, on l’explore. Un corps que l’on a pas choisi et que l’on apprend à accepter.

Jeudi 14 avril

Encore une fois, j’aperçois les candidats à la présidence de la République triturer de leurs gros doigts le métier que j’exerce. Et tente de faire mon auto-critique : suis-je de ces enseignants que l’on caricature dans les médias, aux yeux de qui aucun ministre, aucune politique ne trouvera jamais grâce ?

Une partie de moi a juste envie de gueuler qu’y a qu’à pas coller des incompétents à ce ministère. Une autre que la réponse est plus compliquée. Cette impression d’incommunicabilité. Que nos dirigeants passent leurs mandats à faire des compromis dans un domaine qui peut pas se le permettre.

Suis-je en train de pécher par orgueil ? Probablement. J’ai, à l’égard de mon boulot, une fierté immense, qui brûle. Moi, le complexé par nature, l’imposteur perpétuel, l’incapable, je ne me sens jamais aussi important que lorsque j’entends que je suis prof. Et je pense que cet orgueil est essentiel. Pour protéger nos mômes et ce qu’on leur met dans la tête, pour montrer que oui, le savoir et l’éducation sont des ressources infiniment précieuses. Quand bien même on ne les voit pas, quand bien même on ne peut en faire le bilan. Et ça, c’est l’aporie qui rend dingue nombre de nos responsables. Nous travaillons sur un temps long. Infiniment soumis à des éléments extérieurs. Impossible de savoir si la méthode mise en place il y a trois ou même cinq ans portera ses fruits chez un adulte. Nous sommes un pari sur l’avenir.

Et ça cadre mal avec notre monde de l’urgence.

Alors oui, mon orgueil, et celui de nombre de collègues, est un rempart. Contre de gros doigts qui aimeraient qu’on soit compétitifs, concrets. Et qu’on baisse la tête.

Mercredi 13 avril

Mes chers élèves, si je pouvais ressembler à votre professeur de français.

Depuis dimanche, je suis absolument furieux. Je tempête, je râle, et je prends parfois des raccourcis. Ce n’est pas que depuis dimanche, hein. Ça m’arrive dans ma vie quotidienne. Comme à chaque être humain.

Lorsque je suis devant vous, j’essaye de faire attention. À ma posture, bien entendu, mais surtout à la façon dont je réponds à vos questions. À celles que j’estime importantes et celles que je laisse de côté. Je balbutie moins, et souvent, je suis plus clair et plus nuancé. Parce que c’est mon boulot.

C’est mon boulot et c’est épuisant. Je crois qu’on ne se rend pas compte à quel point ça crève, de tenter d’être le plus droit possible, dans sa parole. Je pousse le narcissisme jusqu’au bout et l’avoue : j’aime bien, parfois, la façon dont j’ai réussi à débrouiller le fil d’une pensée que vous ne parveniez pas à exprimer. J’aime bien voir que mes mots vous ont fait avancer.

Mais tout ça, c’est du travail. Nous évoluons dans un cadre codifié, dans lequel je suis payé pour mettre de l’énergie et de la lucidité. Une fois dehors, je redeviens ce petit paquet de contradictions, qui peine à se montrer aussi éthique et serein que dans sa vie professionnelle. Mais si je m’y employais, je deviendrais vite totalement dingue. Parce ça demande du boulot, d’être quelqu’un de bien. Hey. On me paye pour l’être dix-huit heures par semaine. C’est plutôt pas mal.

Mardi 12 avril

Ma mère m’a remis un ancien bulletin. Lorsque j’étais au collège Jacques Prévert, en sixième jaune.

Ce n’est pas pour souffler dans ma propre trompette – expression anglaise que je traduis littéralement avec joie – mais il était plutôt très bon, d’après les appréciations. Les notes que j’y vois sont, par contre, bien plus basses que celles que vaudraient aujourd’hui ces commentaires.

L’éternelle question du “niveau qui baisse”. Est-on moins exigeant aujourd’hui qu’il y a trente ans ? Pour faire simple, je ne pense pas. Les méthodes changent. Les objectifs changent. Le langage change. Le “niveau qui baisse”, c’est bien souvent partir du principe que les élèves français de 2022 vivent dans un monde similaire à celui dans lequel nous avons évolué précédemment. Les notes et les évaluations sont autant un reflet de la volonté politique que l’on confère à l’école que de leurs propres efforts individuels.

Et au risque de passer pour un affreux rétrograde, j’ai l’impression que la volonté actuelle de l’école, c’est de crier de plus en plus fort que tout va bien, tout est sous contrôle, ah ah. Sourions.
Mais est-ce que ce serait si grave, si dramatique, de se dire que non, en fait, tout ne va pas bien ? Peut-être que ceux qui tirent la sonnette d’alarme pourraient le faire un peu moins fort, en grimaçant un peu moins. Peut-être, juste, en plein dans une échéance électorale on pourrait s’occuper de ce qui va forger le monde de demain. Le fameux monde d’après.

Qui mériterait d’être davantage qu’un slogan.

Lundi 11 avril

La duplicité.

Elle est laide, la duplicité, chez les collégiens. Les lèvres peintes, le maquillage appliqué maladroitement, la démarche hésitante. Ils mentent, mal. Nous sourient et se foutent de nous dès qu’on tourne le dos. Se moquent de celui qui parle trop, de celle qui se trompe, avant de leur demander un service.

Ils sont doubles. Ils apprennent à l’être.

Elle est belle, certains jours, la duplicité. Ils ont décidé de se montrer sous leur meilleur jour. Le collier est droit, la coiffure parfaite jusqu’à la dernière mèche. Ils vont se montrer sérieux, concentrés. Participer, proposer. Pour voir ce que ça fait, d’être bon élève.

Avant, quand je débutais, je les traitais avec froideur, quand ils arrivaient, scène trois acte un, rôle du bon élève.

Il faut, je pense, être indulgent. Ils apprennent. Ils apprennent qu’il faut s’adapter. Que notre esprit contient des multitudes. Des masques, que nous revêtons tour à tour, de plus en plus habilement. Qui peuvent nous dévorer, si nous n’y prenons pas garde. Il faut, je pense, leur apprendre à maîtriser cette puissance. Car elle fait, elle aussi, de nous des êtres humains.

Dimanche 10 avril

D’habitude, le dimanche, on s’évade et on parle d’autre chose.

Ce soir, alors que je n’ai pas trop le moral, je tiens à vous dire à quel point je vous suis reconnaissants. Il y a désormais sept ans, je commençais ce concentré d’égocentrisme que vous parcourez en me disant que le jour où je n’aurais rien à y dire, je m’arrêterais.

Et ça n’a jamais été le cas. Le spécialiste en abandon de projets faramineux continue d’écrire quotidiennement.

Grâce à vous, pour une immense part. Vos regards, vos mots et vos rencontres, quand c’est arrivé. Ce “journal extime” est la voûte d’une constellation de visages, cachés ou dévoilés. De pensées qui s’entrecroisent.

C’est con, mais en cette soirée d’élections, ça me fait du bien de penser à vous. Et à toute la force que vous mettez dans vos vies, quelle que soit votre trajectoire. Merci d’être là. Très fort.

Samedi 9 avril

Premier jour de vacances. Passé, comme bien souvent, dans un état de sidération. Faut-il profiter de la force d’inertie encore disponible pour corriger le petit paquet de copie qui reste ou se plonger dans Chrono Cross, le jeu qui m’attend sagement depuis jeudi ? Faut-il se mettre tout de suite à l’agreg ou buller dans le jardin en jouant avec Dune-le-lapin ?

Dans tous les cas, tenter d’oublier un petit peu la rumeur électorale, devenue stridente en ces dernières heures. Normal. Logique. Dimanche, puis dimanche dans deux semaines, les choses vont changer. D’une façon ou d’une autre. Est-ce que ma persona de prof en sera affectée ? Elle l’a été, à chacun des mandats présidentiels que j’ai connus durant ma vie active. Jusqu’ici, je n’ai pas l’impression d’avoir eu à transiger avec mes principes, même si je sais que certains de mes cours m’auraient valu de sacrés froncement de sourcils.

Attendre les résultats du scrutin avec non pas résignation, mais patience. Et voir ce que l’on peut faire, après, pour changer les choses. Pas juste “faire sa part”. Tenter de faire le maximum, quitte à se casser la figure.

“Il n’y a que lorsque l’on tombe que l’on sait si l’on peut voler.”

Vendredi 8 avril

Fin d’une nouvelle période. En ce dernier jour, on a fait du théâtre. Le cinquième comme les sixièmes ont joué Molière. Entre ceux qui jouaient un notaire blasé par le couple Béline-Argan du Malade Imaginaire, ou une Lucinde affligée que son astuce de paraître muette fonctionne vraiment, entre les mômes qui tremblaient d’excitation à l’idée de passer sur scène et ceux qui tremblaient tout court, tout le monde a eu son compte d’émotions.

Ces émotions que j’ai l’impression de se voir dissiper en l’air, tout autour de moi, tandis qu’un immense sentiment de fatigue me saisit. C’est aussi l’une des énigmes de ce boulot : toutes ces scories d’émotions, grandes et petites, qui se déposent sur nos habits et là o la peau est exposé : l’enthousiasme et l’énervement des mômes, leurs révoltes et leurs rires. Il faut du temps pour s’en débarrasser totalement. Un temps de vide, un temps où l’on vaque à d’autres choses. Peut-être se trouve-t-elle là, l’étymologie de ces périodes : on voue nos élèves et toutes ces petites particules qu’ils nous laissent à l’oubli.

Pour revenir vers eux ensuite.

Jeudi 7 avril

Sortie au théâtre avec E., un collègue du lycée Gallia, dans lequel j’ai commencé l’année en tant que remplaçant. E. restera dans ce lycée l’année prochaine, même s’il craint de s’encroûter, de ne pas être satisfait.

“Je devrais pas te dire ça, s’excuse-t-il en finissant sa bière.”

Il peut le dire. Cette nouvelle année de TZR va finissant. Et j’ai la chance d’avoir trouvé cette année des collègues et des élèves qui m’auront donné l’impulsion pour tenir encore, dans cette dérive de bahut en bahut.

J’ai de la chance, ça n’est pas donné à tout le monde. Alors je finis la soirée heureux.