Mercredi 6 avril

À Grigny, les élèves étaient à vif. Tout les faisait réagir. Tout le temps. C’était épuisant mais, quelque part, c’était facile. Quel que soit le sujet abordé, je savais qu’ils allaient avoir – trop – à dire. Et à partir de ces interventions chaotiques, on pouvait construire.

Les élèves du collège Hoshido sont tout le contraire. Ils absorbent ce que je leur dis. Une véritable vortex. Les résultats des évaluations sont bons, mais j’ai la sensation qu’on étudierait l’annuaire téléphonique, La Recherche ou une version punk du petit Chaperon Rouge, ils auraient la même réaction.

Et puis arrive Molière.

Ça a mal commencé. J’ai donné de ma personne, pourtant. Je leur ai joué sa biographie, ils ont fait des cartes mentales chiadées, on a imaginé la salle de théâtre idéale en s’inspirant des théâtres antique, élisabéthain, à l’italienne.

Et puis arrive Argan, Le Malade Imaginaire. Et Angélique, destinée à se marier.

“Mais… Elle est forcée ?
– Bah non, elle peut pas être forcée.
– Si, lis, elle est obligée !
– N’importe quoi, c’est pas possible !”

Ça n’est pas grand-chose. Mais le texte, juste le texte de Molière, a enfin réussi à remuer un intérêt autre que purement scolaire en eux. Et je me souviens de cette phrase de R., ma prof de théâtre : “Les mots sont plus grands que nous.”

Mardi 5 avril

C’est reparti pour la semaine de trop, la semaine d’avant les vacances. Celle où tout le monde est un peu énervé, celle où tout le monde est un peu fatigué.

C’est aussi la semaine où je suis le plus “scolaire”. On travaille avec le manuel – c’est ma contribution à la réduction de consommation de papier, pénurie oblige… – on répond à des questions, on écrit le cours… Cette semaine, pas de surprise, de projet surprise.

Une semaine où on actionne le petit métronome. Pour nous mener, clic, clac, au vendredi soir. Un peu de sérénité. On n’a pas à être des aventuriers, des élèves fougueux ou des pédagogues novateurs, en permanence. Juste apprendre en douceur.

Lundi 4 avril

“Comme prévu aujourd’hui, on commence le théâtre.
– On va faire du théâtre ? Mais moi j’aime pas parler devant les autres !”

C’est comme une neige perpétuelle devant l’écran : les clichés. Ils ne sont qu’en cinquième et la tête déjà pleine de représentations. Le théâtre on va devoir jouer une pièce devant les parents à la fin de l’année. La poésie, il faudra apprendre “des poésies” (DES POÈMES, tonnerre de Brest !) et les réciter, les dictée on perd deux points par faute…

À chaque nouveau chapitre, chaque nouvelle séance, déconstruire les préjugés. Parce que sinon, les mômes se retrouvent catapultés dans un monde parallèle, dans lequel ce que je leur propose ne les atteindra pas. Une foutu dimension alternative, une école irréelle mais qui les obsède.

Leur réapprendre à écouter, sans craintes fantômes, sans images dévorantes.

Dimanche 3 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Avec cette traduction d’une chanson du génial couple Palmer / Gaiman

I Google you
Late at night when I don’t know what to do
I’ve seen photos you’ve forgotten you were in
Put up by your friends

I Google you
When the day is done and everything is through
I’ve seen that journal that you kept that month in France
I’ve watched you dance, on YouTube

And I’m pleased your name is practically unique
It’s only you and a would-be PhD from Chesapeake
Who writes papers on the structure of the sun
I’ve read each one

I know that I should let you fade
But there’s that box and there’s your name
Somehow it never makes the pain grow less or fade or disappear
I think that I should save my soul and I should crawl back in my hole
But it’s so easy just to fold and write your name, again, I fear

I Google you
When I’m all alone and feeling blue
And each scrap of information that I gather
Says you’ve found somebody new

And it really shouldn’t matter
Ought to blow up my computer
But instead…
I Google you

Je te google

Tard le soir quand je n’ai rien à faire

J’ai vu des photos que tu as oubliées

Postées par tes potes

Je te google

Quand le jour s’achève et que tout est passé

J’ai lu le journal de ton mois passé en France

T’ai vu danser, sur YouTube

Et heureusement que tu as un nom rare

Y a juste toi et un pseudo-doctorant de Chesapeake

Qui communique sur la structure du soleil

Et j’ai tout lu.

Je sais, je devrais oublier
Mais ton nom scintille sur l’écran

Ça ne rend pas la douleur plus tenable, elle ne disparaît pas.

Peut-être que je devrais juste me sauver, retourner dans mon trou

Mais c’est tellement simple de céder, de réécrire ton nom, hélas.

Je te google.

Quand je suis seul, que je me sens mal

Et chaque petit bout d’information que je trouve

Dit que t’es avec quelqu’un

Ça devrait pas être important
Faudrait exploser cet ordi

Mais en fait…

Je te google

Samedi 2 avril

Je ne sais pas vous, mais je dois avouer que la vie, en ce moment, me met pas mal de taquets dans la tronche. Et ce qui arrive d’un point de vue international, électoral, environnemental, n’aide pas.

Heureusement, face à ça, j’ai un super pouvoir.

Je suis prof.

Dit comme ça, ça peut presque paraître de la provocation. Ce boulot complexe, mal payé, souvent dénigré ? Un atout contre les chausse-trapes du quotidien ?

Totalement.

Être prof ne me rend pas heureux. Être prof me permet d’agir. C’est pour cela que, selon mon humeur, je ris ou m’indigne lorsque l’on vient m’expliquer que je fais un boulot d’appoint, un boulot de complément, un boulot anodin. À quel point peut-on être aveugle à cette simple réalité : tous les jours, nous sommes face à une centaine de personnes, dont l’ego, les émotions et les certitudes sont encore à faire ? Et tous les jours, nous leur apportons de quoi se construire ?

Il arrivera, plus souvent qu’à notre tour, que les mômes refusent ce que nous leur apportons, n’y trouve pas d’intérêt. Qu’ils disent. Mais chaque nouvelle heure de cours est une opportunité. De quoi ? D’absolument tout. De leur apprendre, de les faire réfléchir, se remettre en question. De devenir de meilleures personnes.

Je me suis souvent plaint que dès que l’on parle d’enseignement, les adultes redeviennent des élèves de sixième, réagissant épidermiquement à des injustices qu’ils ont vécu il y a des décennies. Mais prenons la question par l’autre bout : quelle profession exerce une telle influence sur un parcours de vie ? Cela nous met sur les épaules une responsabilité qui peut se révéler écrasante. Nos responsables politiques ne s’y trompent pas : ils ont été nombreux, ils le sont toujours, ceux qui souhaiteraient mettre les enseignants en coupe réglée. Peut-être, me dis-je du haut de mes délires narcissique, qu’ils comprennent l’importance de notre tâche. Et sa puissance.

“On ne peut pas être prof si on n’aime pas au moins un peu le pouvoir.” C’est la première phrase que j’ai entendue dans ma première affectation en région parisienne, durant une année où je n’ai cessé de trembler. Je rectifie ce verdict : on ne peut pas être prof si on ne se pose pas à un moment cette question du pouvoir. Qu’en ferons-nous, alors qu’il est déposé, n’importe comment, implicitement, dans nos mains. Tiens, on te confie cent gosses par jour, et tout ce que tu dis ou fais avec eux a une chance de les influencer durablement. C’est dingue en fait.

C’est dingue et c’est aussi ce qui me permet de me battre. Quel que soit ce qui se profile à l’horizon, d’un point de vue privé ou public, quel que soient les vicissitudes auxquelles on tente de soumettre ce boulot, on accomplit un travail d’une magnitude époustouflante. Même dans la salle 23, où le néon clignote, où il n’y a plus de vidéoprojecteur, même quand les élèves t’ont bolossé une heure durant.

Sous mon crâne, ce taf d’enseignant n’a rien de l’humble artisanat où certains nostalgiques d’une époque qui n’a jamais existé voudrait le cantonner. C’est un truc absolument immense. C’est un super pouvoir.

Vendredi 1er avril

Semaine décidément en montagnes russes. Après un mercredi apocalyptique et un jeudi durant lequel j’ai dû me changer en tyran intraitable, la matinée du vendredi se passe avec bonheur et sérénité. Les élèves de chaque classe travaillent à leurs projets, concentrés et stable.

Je me retrouve un peu essoufflé, dans cette ambiance où ils ont moins besoin de moi que d’habitude. Je n’y arrive pas. Il n’y a jamais une seule semaine que je termine en me disant que celle-ci était facile, que je tiendrais facilement un jour ou deux de plus. Ça vient sans doute de moi. Et c’est aussi sans doute pour ça que j’aime autant ce travail. “Vous aimez les défis ?” Je déteste ce langage managérial. Non. J’aime me dire que j’ai mis de l’énergie dans ce que j’ai fait. Que ça a eu du sens.

J’ignore si c’est le cas pour toutes les professions. Si, chaque fin de semaine, on se sent en cendres. Et qu’on a tellement hâte de renaître à la suivante.

Jeudi 31 mars

“J’ai commis une erreur vous concernant.”

J’ai attendu que la classe de cinquième sans nom se taise d’elle-même. Ça n’a pas pris aussi longtemps que je le craignais. Beaucoup moins que lorsque j’usais de cet artifice à Grigny. Dans les yeux des mômes, une lueur de perplexité.

“Je vous ai laissé beaucoup trop de liberté, et cela vous a porté préjudice. Comme hier.”

Je parviens, pour une fois, à conserver une voix parfaitement égale. Détachée. Alors que ce que j’aimerais dire, c’est qu’hier, ils m’ont chié dans les bottes. À un tel point qu’elles n’étaient plus portables, les bottes, et au-delà de tout sauvetage, même par le tanneur le plus vaillant de l’univers. Hier, en sortie scolaire, les cinquième ont passé l’intégralité du trajet dans Rennes à taper contre le carreau pour faire coucou – dans le meilleur des cas – aux passants. Ils ont passé le quart d’heure d’attente avant d’entrer dans l’exposition à hurler à en faire déborder la Vilaine, et il a fallu les efforts conjugués de trois adultes et la menace du joker appel aux parents pour qu’ils envisagent de ne pas décrocher les photos de l’expo que nous voulions leur montrer. Le tout en massacrant des chants de supporters rennais (ce qui exige des dispositions, lesdits chants se défendant quand même plutôt bien).
Impression tellement désagréable, tellement familière : le prof est neutralisé, ils font exactement ce qu’ils veulent.

Au présent, une main se lève. Je ne laisse même pas le temps à sa propriétaire de respirer.

“Ce n’est pas un débat, je vous informe.”

J’ignore pourquoi, cette phrase fonctionne à chaque fois. La main redescend.

“Donc, pour le moment, je vais décider de tout pour vous.”

Et ils ne savent pas à quel point ce sera compliqué. L’intégralité de mon travail se fonde sur leurs choix. Je leur laisse une part de liberté, de choix, d’autonomie, partout. Mais c’est cette part-là qui tangue, avec cette classe précisément, en ce moment. Plus de questionnaires dans lesquels on opte pour x tâches. Plus de groupes faits par la classe, plus de possibilité de gagner des points bonus ou d’apporter sa contribution personnelle à un cours. Tout, pour l’instant, doit être guidé.

Silence de mort. Pour la première fois depuis bien longtemps avec eux, je suis en contrôle total. C’en est satisfaisant et presque un peu grisant mais surtout étrange. Personne ne tente plus d’intervention même ceux qui, habituellement, s’arrogent le droit de parler anarchiquement. Et surtout, je n’ai menacé de rien. Ni punition ni quoi que ce soit si la nouvelle règle n’est pas respectée. C’est ainsi, et mon ton, toujours régulier, toujours neutre, semble le consacrer.

Tout réinitialiser. Parce que je n’ai menti en rien. Avec eux, j’ai commis une erreur. Le moins que je puisse faire est de la corriger.

Mercredi 30 mars

Avant-hier, c’était l’anniversaire de T.

On se parle, bien entendu, très fréquemment. Et, pour mon plus grand bonheur, notre lien ne s’est pas terni de cette espèce de nostalgie triste, depuis qu’il a quitté l’Éducation Nationale et moi la région parisienne. Une séparation au carré que nous avons encaissé tous les deux.

Il me parle de son travail, que je ne comprends pas toujours très bien, et moi du mien, qu’il a pratiqué dans ce qui doit maintenant lui sembler une autre vie. À plusieurs reprises je me suis demandé si j’allais un jour revivre un lien pareil avec un collègue, le même genre d’aventures, de lien forgé à la fois dans le boulot et dans la découverte d’une amitié.

Bien sûr que non. La réponse est non. Ça a été merveilleux de rencontrer T. parce que nous nous sommes apportés exactement ce dont nous avions besoin à ce moment de nos vies professionnelles et amicales mutuelles.

Et désormais, lui comme moi, sommes ailleurs. Et cela ne signifie pas un déclin. Cela signifie d’autres possibilités. D’autres rencontres, d’autres montagnes à franchir. Et c’est chouette.

Mardi 29 mars

Depuis notre retour, on se croise de temps en temps, dans la cours de récréation. On se dit bonjour. Et on se sourit. Ces deux classes de quatrièmes et moi.

Je ne suis pas leur prof, je les ai juste accompagnés à la montagne. Depuis notre retour, forcément, plus grand chose à se dire. Alors, parce qu’il ne reste rien d’autre à faire, on reste en bons termes. On échange des plaisanteries, et on est heureux de se voir.

Ce n’est pas grand-chose, c’est fragile et sans doute éphémère. Mais c’est l’un des petits fragments de lumière dans le métier.

Lundi 28 mars

Aujourd’hui, la journée était globalement pourrie. Mais je n’ai pas envie d’en parler.

Pour plein de raison, j’ai projeté en classe le DVD de L’homme de Rio, sur lequel nous allons, en cinquième, créer une exposition.

Contrairement à ce que l’on peut penser, passer un film, ce n’est jamais une gageure, au collège. En tout cas, personnellement, je serre toujours un peu – beaucoup – les dents. Parce qu’il peut se passer deux choses : où ils n’entreront pas dans l’œuvre. Ça n’est pas grave, mais ça veut dire que le prof devra mener la danse. Beaucoup. Comme souvent.

Et puis, parfois, ça marche. Pour des raisons toujours indéfinissables, toujours différentes. Ils rentrent dans la danse. Un moment les fait rire, les surprend, les bouleverse. Aujourd’hui, c’est quand Françoise Dorléac repose brutalement le combiné du téléphone et part à l’aventure, tandis que sa tante se désole “Elle finit pas sa pêche !” À partir de là, plus aucun bavardage, on est à bord. Même si les couleurs ont un peu fané, même si l’accent de Bébel est désuet. Direction Rio et ses mystères. Le film a fait œuvre de magie, et va largement faciliter les choses.

On se sent plus léger.

(Image extraite de L’homme de Rio, dans une scène ou Françoise Dorélac ne finit pas sa pêche).