Samedi 26 mars

Reprenons.

Une semaine passée à encadrer des mômes sur les pistes de ski.

Une autre passée à renifler, manger du Doliprane et faire dodo.

Et lundi, il va falloir reprendre un rythme “normal” au bahut, ce bahut dans lequel je suis arrivé en plein milieu d’année, retrouver un rythme. Mais cette année est tout, sauf calée sur un métronome. J’ai l’impression qu’elle dure depuis plusieurs dizaines de mois, non pas en fatigue, mais en expériences. Je n’ai jamais vu autant d’élèves, jamais dû m’adapter autant, jamais passé d’un extrême à l’autre à ce point.

TZR : Tu Zyeutes le Remue-ménage.

Vendredi 25 mars

Je termine mon immense marathon de correction de rédactions. Pour ces sessions “d’écriture longue”, je me suis retrouvé avec des travaux souvent assez immenses. Travailler sur des écrits durant une semaine finit souvent par donner des productions assez gargantuesques.

Et pourtant…

Pourtant les élèves du collège Hoshido, habituellement accros aux notes, ne m’ont presque pas demandé leurs résultats, malgré le temps que j’ai passé sur leurs copies. J’ai plutôt eu le droit à :

“Monsieur, quand est-ce que l’on pourra lire nos copies aux autres ?”

Et bien entendu, j’évalue leur travail, selon les critères expliqués en amont. Mais l’important n’est plus vraiment là : pour la très grande majorité d’entre eux, ce travail vaut davantage qu’une note. Il vaut une lecture orale.

J’aimerais qu’il en soit plus souvent ainsi.

Jeudi 24 mars

L’année dernière, quand je jouais beaucoup à World of Warcraft, je partais beaucoup à l’aventure avec Zul, le chaman, Poppy le guerrier et Larkin le chevalier de la mort. Moi, j’étais un guérisseur. On s’est frotté à des parties du jeu particulièrement compliquées. Et, comme aucun d’entre nous n’avait lu la notice, l’un d’entre nous se heurtait parfois à des lacunes. On avait convenu d’un truc :

“Apprenez-moi.”

On pouvait le sortir n’importe quand, même dans un donjon qu’il fallait terminer en une poignée de minutes. On avait besoin de reparamétrer nos touches, de changer l’affichage, de comprendre quelle attaque éviter avant tout ? On demandait. “Apprenez-moi.” Tant que la phrase n’avait pas été prononcée, on fonçait à travers les terres d’Azeroth sabre au clair.

“Apprenez-moi.”

Il n’y a pas de phrases magique. Mais parfois des stratégies qui se transposent. En cinquième Gardevoir, on fait comme dans World of Warcraft.

“Monsieur, apprenez-moi : c’est quoi la différence entre et et est ?”

Il n’y a pas une réaction. Il y en avait dans les autres classes, donc on a abandonné. Tout le monde attend. Ou parfois, l’un d’entre eux se propose. C’est très banal, ce que je raconte. Mais c’est aussi exceptionnel. Pour cette poignée d’élève, le “apprenez-moi” a banni les complexes et les regards qui se détournent quand, pour la huitième fois, je sors mon “tout le monde a bien compriiiiiis ?” Toutes et tous le prononcent presque sur le même ton que Poppy le guerrier : un timbre neutre, un peu froid. On a besoin de ça pour avancer.

Ça n’est en aucun cas une révolution de la pédagogie, cet impératif. C’est à peine un succès. C’est un pas fait dans la bonne direction avec quelques mômes.

Et quand on connaît l’aspect infiniment fugace de l’éducation, c’est immense.

(image tirée de World of Warcraft)

Mercredi 23 mars

“Je m’arrête plus, le ski c’est trop bien !”

Ainsi parla Ambre en dévalant la piste verte, le dernier jour de son séjour scolaire à la montagne. Entretemps, Ambre avait tempêté. Grogné. Pleuré, aussi.

“Je déteste ça, je déteste le ski, je hais tout ça.”

Une heure passée avec elle. À me demander si ça n’est pas une phobie. S’il n’y a pas une forme de cruauté à la poser en haut de ce dénivelé et exigé qu’elle glisse à la suite de ses copains qui se marrent (ou du prof qui fait les mêmes bruit que Luci dans Désenchantée, autant vous dire que ça n’est pas classe).

Fierté de la voir s’amuser enfin. Et puis on croise le sourire mi-attendri, mi-amusé d’une collègue : “Ambre elle est comme ça pour absolument tout. Que ce soit en classe ou ailleurs. Elle se met toujours en opposition avant de se lancer. Et après, il n’y a plus aucun problème.”

Et en effet, de problème il n’y a plus. De remerciement non plus d’ailleurs, Ambre ne m’adressera plus la parole du séjour. Et j’ai, comme à chaque fois, ce petit coup de froid à la poitrine, et non ce n’est pas une maladie. Après tout ce temps passé à enseigner, je devrais pourtant bien savoir qu’il n’est pas question d’attendre une quelconque gratitude. Mais il y a ce déséquilibre permanent : on va surinvestir ou, au contraire, sous-estimer la gravité d’une difficulté d’élève. Et lorsque l’on s’en rend compte, il y a toujours ce moment, de confusion, de doute, de gêne, ou même parfois de honte. Ce sont des ados, et de temps en temps, oui, ils se font une montagne d’un rien.

Mais de temps en temps non.

Nombre de collègues ont cette capacité à analyser au plus juste le comportement des mômes. J’en suis totalement dépourvu, alors j’ai toujours le curseur au plus haut, position “Mais qu’as-tu mon choudoudou ?” Et souvent, ça te fait passer pour le mec que l’on peut facilement berner. Et qui reste comme un con pendant qu’Ambre continue à se la jouer Reine des Neige à l’approche des tire-fesses.

Au fond, est-ce que c’est si grave que ça ? Elle passe enfin un bon moment. Et moi aussi.

Mardi 22 mars

Après deux années passées à lui faire des pieds de nez, je me fais rattraper par le Covid. Chance dans mon malheur, mon corps a la gentillesse de le traduire sous forme d’une grosse rhinite.

Égoïstement, j’aimerais que ce soit la fin. Le virus a gagné, on va pouvoir passer à autre chose. Si seulement c’était possible. Depuis deux ans, je constate le courage, notamment dans ma vie professionnelle. Celui des profs, qui enseignent dans des conditions tellement dégradées. Celui des élèves, qui sourient toujours, mais dont je crains tellement les lignes de faille invisibles, se creusant un peu plus chaque jour.

Ce ne sera pas comme ça. Pour tout un tas de raisons, dont certaines, purement humaines, me mettent en colère. Mais j’ai eu de la chance. Alors je me repose. Je reprends des forces. En attendant de pouvoir rejoindre ce groupe de gens qui, patiemment et silencieusement, tente de maintenir le monde en place.

Lundi 21 mars

Les résultats de l’agrégation interne de français tombent ce matin : je suis refusé(e), c’est pas moi qui le dit mais le site des résultats des concours qui le dit en rouge.

Comme la totalité des gens me connaissant depuis plus de quinze secondes le savent, je n’ai aucune confiance en moi. Mon ego a la fragilité d’un vase Ming ascendant jour de foot (#pastaper), et pourtant, je ressens une étrange sérénité face aux résultats qui s’affichent sur la page. Parce qu’ils ont du sens.

Je suis reparti dans l’univers des concours après quatorze ans de boulot. Un boulot qui me passionne, que j’aime d’amour, mais dont les cimes ne sont pas dans la didactique ou l’analyse textuelle. Je suis reparti brutalement, suite à une sorte de miracle aquatique, je suis reparti comme je l’ai toujours fait : un peu tout seul, un peu n’importe comment.
Les notes que j’ai obtenu ont du sens. Elles me disent qu’un concours pareil nécessite que l’on connaisse le protocole. Que l’on se baisse devant quelques fourches caudines. Chose que j’ai eu la paresse de faire. Mais elles sont assez hautes pour me rappeler que dans mon crâne, quelque chose fonctionne encore correctement. Que je n’ai pas totalement refermé la porte derrière laquelle, il n’y a finalement pas si longtemps, quelque chose de brillant était capable de se jeter sur le sens des mots. D’en éclairer la géométrie secrète.

Peut-être cette force a-t-elle diminué. Mais elle a désormais des appuis. Un poil plus de rigueur. Un peu plus d’amour pour elle-même. Et surtout, tellement de regards bienveillants posés sur elle.

Je n’ai aucune confiance en moi, et, corollaire, suis d’un narcissisme affolant. Qu’il en soit ainsi. Je repartirai dans ce concours parce qu’il souffle sur des braises qui me réchauffent, qu’il m’en apprend davantage sur moi.
Et qu’un jour de juin, il y a eu un miracle.

Dimanche 20 mars

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un peu de London Grammar pour terminer le week-end.

Samedi 19 mars

Le bus arrive aux alentours du collège Hoshido tandis que, dans mes écouteurs, Carrie Fisher finit la lecture de sa deuxième autobiographie. J’ai passé la nuit lové dans la voix de la Princesse Leia. Encore un moment mémorable.

On enchaîne, un peu plus violemment, sur la descente des élèves du bus. Il est cinq heures du matin, il fait froid. Tout le monde souhaite que ce moment soit le plus bref possible, afin de ne conserver que les beaux souvenirs. Mais, quand tu es prof, ça n’est jamais bref. Nous nous caillons pendant près d’une heure et deux élèves n’ont pas été récupéré par leurs parents. Et sonnent les téléphones.
Je suis vieux, j’ai eu mon premier portable à dix-huit ans. Ça fait quoi, de ne pas avoir ses parents qui répondent, quand on les attend, à cinq heures cinquante-six du matins, sur, un parking ?

Je suis de mauvaise humeur. Un truc qui me poursuit depuis mes cinq ans. Quand on me dit que quelque chose est terminé, c’est terminé. Mon égoïsme grille la priorité à tout le monde : je veux rentrer. Alors je décide que je raccompagnerai un des mômes chez lui. Après tout, à Grigny on le faisait tout le temps. Dans un brouillard, je vois l’autre môme monter dans la voiture qui le raccompagnera chez lui. Je parviens à en ressentir un micro-soulagement, mais reste un connard fatigué. Je conduis T., un peu éberlué dans sa rue. Je parviens à décrocher deux trois sourires, je n’ai pas non plus envie de l’effrayer.

Il descend dans le froid, et avant de se tourner, m’explique pourquoi sa maman n’a pas pu venir le chercher. Il le savait déjà. Mais je ne le lui avais même pas demandé, dans mon égoïsme nocturne.

Ce retour a un goût un peu amer. Mais tout le monde est rentré à bon port, c’est ce qui importe.

Trente kilomètres plus tard, moi aussi.

Vendredi 18 mars

Dernier jour de voyage scolaire. Que je termine par deux mémorables gamelles sur les pistes de ski, et une conversation sur l’équilibre qu’on tente tous de tenir entre création et didactique.
Durant ce séjour, j’aurai appris que certaines choses me resteront un mystère, à amener des ados chez le médecin, la différence entre une piste bleue et une piste verte, à changer une literie pour éviter que les copains se moquent de celui qui a eu un accident, à marcher discrètement le long des rues d’un petit village, à avoir l’air sévère et convaincant.

Retour en bus, et révolte totale des mômes quand le pique-nique servi n’est pas à la hauteur (euphémisme, le hot-dog plastique fait un peu tache après la tartiflette). La fatigue n’aidant pas, je réagis avec peu de patience. Réussir à garder de la légèreté. J’aimerais pouvoir m’y conformer en permanence, il reste encore du chemin.

Retour en bus, et des quatrièmes hypnotisés par Le livre de la jungle. Tandis que je tape, à perpétuité, des mots pour garder un écho de ce qui fut.