Jeudi 17 mars

Il aura fallu attendre mes quasi quarante ans pour que je vive enfin une expérience d’horreur lovecraftienne authentique.

Par un hasard des forces d’inertie, je me retrouve seul sur un télésiège pour un trajet le long d’un câble métallique. Le vent s’est mis à souffler et bombarde mes joues et mon menton exposés de projectiles glacés. Le plastique jaune de mon masque est couvert de buée, qui se superpose à la brume ambiante. Ne reste plus que le blanc de la neige. Aux oreilles, le vent qui souffle. Pour la première fois depuis le début de ce séjour, je me sens totalement isolé. Même les silhouettes, une dizaine de mètres devant moi, perdent de leur réalité. Je suis seul, dans cet environnement qui serait bien aise de se passer de présence humaine. Même les pylônes qui soutiennent le télésiège prennent l’allure des fameuses ruines cyclopéennes.

Ça pourrait être terrifiant. Ça l’est, en fait. Et pourtant, je n’échangerai pas ma place pour quiconque. Je repense à mes conversations avec H., et son amour pour les monstres, qui jusqu’alors, m’avait toujours semblé un peu hors de mon monde. Coincé entre ciel et neige, sur ce télésiège, je le comprends. Je serais presque heureux de voir surgir de tout ce blanc, une créature innommable. Parce que ça aurait un sens.

Régulièrement, me résonnent à la mémoire ces mots de Wynne, dans le jeu vidéo Dragon Age, sur la peur de la mort : la fin est-elle si terrifiante si l’on peut se dire “j’ai bien vécu. J’ai assez vécu .” Ai-je déjà assez vécu ? Je l’ignore. Mais depuis quelques années, j’accepte toutes les expériences. Parce que je sais que mon existence s’enrichira de couleurs encore jamais distinguée. Il y a quelques jours, une personne que j’aime plus que tout au monde a appris que sa vie se terminerait probablement à un moment donné. Une anomalie biologique lui a déterminé le moment où tombera le couperet.

Ou pas.

Parce que la biologie n’est pas les mathématiques. Que nous sommes tous comme cette personne que j’aime plus que tout au monde. En suspens, entre le ciel et la terre, bombardé de neige glacée, confrontée à des créatures cyclopéennes, au destin et à l’immensité. “J’ai bien vécu. J’ai assez vécu.” Je l’ignore. Je sais juste que des instants de conscience me sont échus. Et qu’il n’existe aucun de ces instants qui soient insignifiants, si je le décide. Je suis allé en classe de neige, ça aurait pu être anodin. Je décide que ça ne le sera pas, assis sur ce télésiège. Je me carre que l’on me prenne pour ce mec toujours trop intense, qui se fait un un monde de tout. Parce que tout est un monde.

Et que ce soir, je rédige ce billet dans un bordel monstre, pendant que les collègues jubilent devant un match de foot.. Que j’ai pu discuter avec K. de musique, de genre et d’avenir, et que je suis heureux de découvrir, dans son accent indéfinissable, une amie possible. Si j’en ai la force, tout a un sens.

J’ai décidément beaucoup de chance.

Mercredi 16 mars

La maison de santé de S. est très propre, toute neuve. Je l’observe avec circonspection et un peu d’affolement.

Pour la première fois de ma vie, je n’y suis pas venu pour moi. Pas juste pour moi, plus précisément. Les déesses du hasard s’étant rendues compte que je complexe terriblement à l’idée d’être (encore plus) inutile (que d’habitude), ont frappé deux élèves de pathologies habituelles lors de voyages scolaires : gastro qui n’en n’est pas tout à fait une, mal au cœur, à la tête… Et lorsqu’on a douze heures de trajet entre les parents et les enfants qui nous sont confiés, on prend ça plus au sérieux que jamais.

Le médecin diagnostique rapidement mon exploit sur les pistes (petite élongation, douloureuse mais sans gravité, soit une allégorie parfaite de mon existence), avant de recevoir les deux mômes. Pendant ce temps, je deviens, avec celle qui patiente, le prof qui garde. Elles se confient, posent des questions un peu personnelles, parlent des sports qu’elles pratiquent, des problèmes dans les chambres. Le prof-mono-grand-frère-pour-une-journée. Moi qui était venu avant tout pour expérimenter des trucs inédits, je suis servi.

Pendant ce temps, via WhatsApp, les classes déboulent sur les pistes, se baladent en raquette. Une vie temporaire et fragmentée. Un quotidien de montagne qui se met en place.

C’est également cela, la vie d’élève. La vie de prof.

Mardi 15 mars

A. est, dans ma tête, le moniteur de ski typique : leste, souriant, blond, le sourire assorti à la neige et parlant de sport de glisse comme d’une métaphysique : “Ta perception des choses s’est modifié.” commenterai-je alors que nous arrivons en haut du télésiège

Et forcément, les quatrièmes du groupe rouge, que j’aide à encadrer aujourd’hui, sont tous en admiration devant A. Ils voudraient l’impressionner autant qu’il les impressionne, à descendre les pistes sagement puis à faire un petit saut encore hors de leur portée, ou à leur dire qu’ils sont de loin les meilleurs. Ils sont heureux, les mômes du groupe rouge, qui savaient à peine skier, descendre désormais une piste bleue à grand renfort de virages. À en oublier les consignes de sécurité, dont le fait de porter des gants. Je m’en aperçois alors qu’une élève s’écroule devant moi et que mon ski se retrouve à quelques centimètres de ses mimines. Je tords un brin trop mon genou pour éviter un tartare de quatrième et me tord probablement quelque chose. Je finirai la journée en serrant les dents, et en espérant que la blessure que je viens de me faire sera traitée par un médecin de la montagne qui lèvera les yeux au ciel en me disant que c’est rien et qu’il en soigne dix mille comme ça par jour.

Soirée plus laborieuse pour coucher les mômes, surexcités par ce qu’ils viennent de vivre. Chaque chambre, c’est un monde d’ados, entre ceux qui n’ont pas réussi à faire leur lit et dorment sur l’alèse, ceux qui ont embarqué un téléphone portable supplémentaire en loucedé pour se soustraire au relevé vespéral de ceux-ci (on l’avait pas vu venir, ceux qui s’engueulent… “Une chambre de sortie scolaire est un lieu de nuit.”, s’amuse B. Il ne croit pas si bien dire.

Soirée avec les collègues. De belles personnes.

Lundi 14 mars

6h45 : Je me réveille d’un songe particulièrement agréable, mettant en scène Jake Gyllenhaal et un nombre assez astronomique de framboises. Une légère raideur dans le dos me rappelle que :

1. Tout ceci n’était hélas qu’un rêve.
2. Je suis actuellement en voyage scolaire, accompagnateur de secours de quatre classes de quatrièmes que je ne connais pas, et que le bus qui nous a conduit nuitamment dans les Pyrénées s’apprête à arriver.

J’ai dormi trois heures et ma seule qualité consiste à trouver réparateur un sommeil, même cours, dans n’importe quelle position que ce soit. Tu me laisses en boule sur ton plancher en fin de soirée, je serai très content.
Je m’étire donc avec délectation et croise le regard d’un collègue à qui je demande bêtement s’il a bien dormi. Le regard hésitant entre la haine et l’incompréhension me fait comprendre que, comme bien souvent, j’aurais été inspiré de la fermer. Autour de moi, les mômes, un brin sonnés par un trajet à base de nuit passée à rigoler et de bonbons bouffés en cachette ouvrent péniblement l’œil. Un démon sadique en moi ricane dans l’expectative de ce qui va arriver.

Car cette journée est pour le moins intense. Débarquer les valises, attribuer les chambres (je m’en charge avec toute la dignité d’un présentateur aux oscars mâtinée de la délicatesse d’un sergent instructeur dans un film de Kubrick), déjeuner en quatrième vitesse (en répandant au sol une quantité non négligeable de Miel Pops), préparer le pique-nique, s’engoncer dans tout un tas de vêtements de skis, prendre le téléphérique – dans lequel je me retrouve à gérer les semi-crises de panique de deux gamines et beaucoup de faux cris de frayeur – pour finalement arriver à la cahute dans laquelle on nous équipe.

C’est là où je dois vous confier mon éternelle perplexité quant à cette activité qu’est le ski. Je ne nie pas que descendre des pistes enneigées, c’est assez rigolo. Mais l’investissement temps-souffrance-attente / fun me paraît assez en défaveur de ce sport. Nous passons près de deux heures à essayer des casques, des skis, et surtout des chaussures plastiques d’une rigidité épouvantable. Je conseille d’ailleurs aux amateurs de sports d’hiver de ne plus jamais se moquer des drag-queens, se dandiner dans des bottes de ski, c’est rigoureusement la même expérience niveau souffrance que d’arpenter un défilé costumé de façon extravagante (ne me demandez pas comment je le sais).

Comme souvent dans ce genre de situations, la responsabilité fluctue. Et si j’ai, jusque là, été un simple observateur, je me retrouve, du fait de quelques impondérables, en charge d’un immense groupe d’élèves, tandis que mes collègues passent leur propre matériel. Je ne connais aucun de ces mômes. Je n’ai pas de quatrièmes et suis au collège Hoshido depuis peu de temps. Nous discutons. De tout, de rien. Et vous avez déjà fait du ski monsieur, et vous êtes prof de quoi, et j’aime bien votre masque et vous savez que je fais de l’équitation ?

Je serai, pour eux, une sorte de joker. Je le sais, je l’ai déjà vécu. Le mec qu’ils croisent une semaine, qui est prof mais pas leur prof, dans un contexte plutôt fun. Et je dois avouer que ça me convient.

Le soir, après quelques courtes heures passées sur les pistes, entre file d’attente et premières chute, verre entre collègues.

Jusque là, je suis ici pour les raisons que j’avais souhaitées.

Samedi 12 mars

Donc,

À partir de demain soir, je serai, pour cinq jours, en compagnie d’une centaine d’ados (et d’une dizaine de collègues) et me rendrai dans les Pyrénées pour une session classe de neige, sachant que la dernière fois que je me suis tenu sur des skis, c’était en CM2, et que j’ai toute la dextérité de Bridget Jones sur ces choses.

Mais bon. J’aime bien rendre service. Et aussi, j’aime l’improbable. Découvrir les élèves dans des contextes exotiques, noter des anecdotes dans mon carnet pour les billets à venir… Bref vivre une micro-aventure. Redéfinir des géographies humaines, aussi laborieuses soient-elles. Enseigner dans un car ou dans un centre de montagne entre deux séances de descente en ski. Créer son autorité près des remontées mécaniques et pas dans la salle 56.

Je pense que ce que j’aime, dans ce boulot, c’est le chaos.

Vendredi 11 mars

Il y en a toujours une avec qui ça coince.

En tant que prof de lettres, on a souvent un service de quatre classes. Et, invariablement, ça finit par tourner avec trois d’entre elles et ça coince avec la quatrième.

J’ignore pourquoi. Est-ce que c’est une mystérieuse loi des statistiques ? Où est-ce que je ne me conditionne pas, de mon côté pour que ça tourne de cette manière là, une sorte de fiction inconsciente ? Est-ce que mon psychisme est incapable de supporter plus de soixante-quinze mômes et à cent, je vrille ?

Je ne déteste pas la quatrième classe. Je n’y vais jamais la boule au ventre. Je ne suis même pas résigné. Simplement, j’en ressors toujours un peu surpris que, malgré la bonne volonté que j’ai cru y déployer, ça ait déconné. Les élèves qui dysfonctionnent dysfonctionnent plus fort, les indifférents sont carrément mutiques. Le travail est fait avec mauvaise volonté, même les petites activités spéciales préparées juste pour eux. C’est un peu triste.

Il y a tous les ans une quatrième classe. J’espère que les élèves ne s’en rendent pas trop compte, que je suis à la peine. Probablement que si. On ne peut pas réussir avec tout le monde. Mais un an à ne pas comprendre pourquoi, à ne pas comprendre comment ce lien ne se tisse pas, c’est long.

Jeudi 10 mars

Les sixièmes Tiplouf du club théâtre s’apprêtent à voter. À voter parce que là, Titouan exagère. Ça fait un mois qu’il n’apprend pas son texte, et qu’il n’est pas sérieux dans les répétitions.

“Mais vous lui en avez parlé ?
– Ben non monsieur. Mais vous voyez, même là, il est encore en retard. Il sait qu’on a pas beaucoup de temps, aux heures de midi, et même là…
– Néanmoins, il faut attendre et lui en parler.
– D’accord, fait Anabelle, qui est un peu la cheffe de ce petit groupe de mômes. De toutes façons, Bernadette veut bien le remplacer. Alors quand il sera là, il expliquera pourquoi il devrait garder son rôle, et Bernadette expliquera pourquoi elle devrait le remplacer…”

C’est à cet instant que Titouan arrive, l’air vainqueur. Son sourire de gamin insupportable se fige. Anabelle ne se démonte aucunement.

“Ah, te voilà ! Tu as entendu, ce qu’on va faire…
– Non, je suis pas d’accord, lance Souhaila brutalement.”

Souhaila est très menue, n’élève jamais la voix. Mais lorsqu’elle parle, on l’écoute.

“C’est le rôle de Titouan, c’est à lui de dire s’il veut le garder.
– Mais moi je veux le garder, le rôle !
– Ben faut que tu le montres alors, réplique Souhaila sans même tourner la tête vers lui.”

Silence de mort. Dans ma tête, tournent les mots de “grande éthique”. Je ne cherche pas à analyser ni à creuser. Je me contente d’un “On ne perd pas de temps. On se met en place.”

Pour la première fois depuis le début, Titouan joue vraiment. Et avec beaucoup d’énergie. À tel point qu’il est applaudi, à la fin de la répétition. Il vient me trouver, lorsque, à peine vingt minutes plus tard, la sonnerie retentit.

“Je savais pas que j’en avais tellement envie.”

On en apprend, des trucs, au collège.

Mercredi 9 mars

Surveillance de brevet ce matin, et une poignée de copies à corriger. J’avais oublié à quel point il s’agit d’un de mes niveau de prédilection. Les troisièmes, dis-je souvent en rigolant, on fait toutes les conneries possibles les années précédentes, et ont envie que ça se passe bien. Et puis, quelques échéances les responsabilisent un peu. Le brevet, l’orientation… Les lycéens, les étudiants affleurent sous les collégiens.

Je ne regrette pourtant pas cette grande loterie des niveaux. Elle me permet de rester affûté. Je n’avais pas enseigné à des cinquièmes depuis longtemps, j’ai retrouvé avec bonheur des périodes que le brouillard de la routine avait recouvertes.

C’est un inconfort qui maintient éveillé, que ce métier. Tant qu’on a l’énergie.

Mardi 8 mars

J’aimerais bien aller reprendre un verre avec F. à Rennes. Je suis sûr qu’il s’entendrait bien avec les deux amis que je me suis fait au collège Hoshido. Ça fait longtemps que je n’ai pas vu F. Voyons… Je travaillais avec lui…

L’année dernière. Je travaillais avec lui l’année dernière.

Ça semble plus long. Depuis que je suis redevenu TZR, que je passe de bahut en bahut, la temporalité se distord. Chaque nouvel établissement, chaque nouvelle équipe, chaque groupe d’élèves qui me sont confiés me semble une nouvelle année. Les visages défilent à toute vitesse. Tous ces gens, toutes ces possibilité auxquelles j’aimerais m’attacher, et qui filent…

Mais ce n’est pas un temps pour la nostalgie. Je me sens encore leste et vif. Alors, profiter de toutes ces expériences vécues.

Et pourquoi pas faire se rencontrer ses alliés de quelques mois.