Lundi 28 février

Il y a sur le visage des deux gamines que j’engueule un peu de contrition. De la contrition et beaucoup d’ironie. Elles dissimulent – mal – un sourire narquois pendant que je les assaisonne. Que je leur explique qu’on ne s’appelle pas “sale grosse pute” en plein milieu de la cour de récréation, ou n’importe où ailleurs. Pas plus qu’on ne se traite de chien ou de fils de chômeur.

Je n’ai jamais autant repris les élèves que depuis que je suis à Hoshido. Et me heurte à une incompréhension totale de la part des élèves. Comme si je réagissais de façon totalement disproportionnée face à une transgression mineure. Clairement, dans l’histoire, le ridicule, c’est moi.

Je réfléchis, sort mes cicatrices d’ancien prof de REP+. Est-ce que les gamins des cités insultaient moins que dans la campagne bretonne ? Le voyage dans le temps est facile, il y a un raccourci à prendre, une porte métallique à franchir. J’y suis.
J’y suis et le problème me saute au visage, dans toute sa cohérence linguistique. À Ylisse, les mômes se souhaitaient des choses violentes, se menaçaient : “Va mourir”, “Ferme tes dents”, “On va te goumer”. Mais ils se traitaient beaucoup plus rarement de quoi que ce soit, c’était un échelon supplémentaire dans la gravité. Un échelon qui, d’ailleurs, donnait souvent lieu à des confrontations physiques. Retour au présent. À Hoshido, “Sale grosse pute” s’énonce parfois dans les rires.

Et c’est vrai, on me le confirme. Ce n’est pas inhabituel. Moi-même, j’ai grandi avec ça, et le pédé m’a longtemps collé aux basques, jusqu’à ce que, comme nombreux avant moi, je m’en empare et en fasse une arme.

Malgré tout. Malgré tout, qu’est-ce que ça fait au psychisme d’un enfant, de grandir en se prenant ce genre de termes dans les dents, et en le renvoyant ? En faisant d’un métier, d’une orientation sexuelle, une insulte qu’on sortira au quotidien ? Ma naïveté n’a pas de limite. Et étrangement, elle a été préservée par des mômes réputés comme difficile à gérer.
C’est aussi pour eux que je décide de ne pas baisser les bras. Je dois aller chercher mes élèves, je n’ai pas le temps d’épiloguer avec les deux mômes que j’engueule. Mais je trouverai les mots pour les faire réfléchir, elles aussi. Juste au moins penser.

Dimanche 27 février

Et le dimanche, on s’évade.

Un morceau un peu étrange pour ce soir. Le film Tik Tik Boom dont j’ai déjà parlé retrace la vie de Johnathan Larson, compositeur, notamment de la comédie musicale Rent.

Superbia était sa première œuvre, qui n’arriva jamais sur scène. Le morceau de ce soir est l’un des rares préservés de cette œuvre qui ne verra jamais le jour. J’ignore pourquoi, mais j’ai beaucoup de tendresse pour ces histoires qui n’adviennent pas. Alors… À Johnathan Larson.

Samedi 26 février

Lors de ces trois premières années d’enseignement épouvantables – je n’étais clairement pas prêt pour la profession – mon état mental a oscillé entre la résignation et le découragement profond. J’ai souvenir de cette période comme d’un dégât des eaux, dans une baraque vétuste, occupé par des gens peu bricoleurs. On voit les taches grossir. Les gouttes s’accumulent et finissent par couler le long des murs, dangereusement proches des appareils électriques. Alors on essaye de gérer au quotidien. On éponge. On va au boulot jour après jour. On écope les heures.

Je suis des plus chanceux qui soient. Parce que des gens exceptionnels, collègues, amoureux, famille, lapins ont été là pour moi. Ils m’ont aidé à mettre mes meubles à l’abri, mon estime de moi hors de la montée des eaux. Jusqu’à ce que j’ai la force de faire face à ces problèmes. En acceptant qu’ils n’étaient pas tous de mon fait. En revoyant ma méthode d’enseignement, sans me culpabiliser. En apprenant à prendre du recul.

L’eau s’était infiltrée de partout. Mais, encore une fois, j’ai eu de la chance. Le découragement ne s’est pas changé en dépit. Les murs n’ont pas irrémédiablement pourri, et j’ai pu remplacer les parties de ma vie professionnelle qui ne tenaient plus du tout. Malgré tout, il reste des traces. Lors d’un conflit avec des élèves, lors de mes interactions avec les classes du collège Hoshido, que je ne comprends pas encore, je vois les marques que ce dégât des eaux, cette souffrance du jeune prof a laissé. De vieilles cicatrices, qui me racontent qu’il y a une issue. Elle demande l’énergie de réclamer et recevoir de l’aide. Elle demande, parfois, aussi, les étincelles d’un peu de chance. Mais elle est là.

À tous ceux pour qui c’est difficile. À tous ceux qui ont peur que chaque jour soit gris. Je ne vous promets pas forcément des lendemains qui chantent. Mais des éclaircies. Et des présences pour vous aider à reconstruire.

Prenez soin de vous.

Vendredi 25 janvier

Cours de sixième. C’est loin d’être le plus inspiré. Quelques tableaux représentant les saisons, deux poèmes de Charles d’Orléans, quelques questions.

Et des élèves absolument émerveillés. De découvrir cet étrange grimoire qu’on appelle “figures de styles”, qui permet de colorer la langue, d’entendre parler pour la première fois “d’octosyllabes”… Tout un tas de mots nouveaux avec lesquels on s’amuse.

“… Et si vous faites des études de français, vous continuerez à en découvrir. Par exemple l’anacoluthe, ou la paronomase !”

Éclats de rire de tous petits enfants. Aujourd’hui, pas besoin de créer des cartes interactives ou d’envoyer des lettres au bout du monde. Même si ça leur plaît aussi toujours autant.

Et toujours la même question : à quoi est-ce que ça tient ?

Jeudi 24 février

Mine de rien Yonas se montre moins provocateur depuis la rentrée. J’ignore ce qui a pu se passer. Je soupçonne que ses vacances ont aidé à quelque chose, et, dans mes moments de narcissisme – souvent, donc – je tends à croire que mon indifférence face à ses algarades et ma fermeté sur des points très précis a fini par lui faire comprendre que je ne rentrerais pas en conflit avec lui, pas plus que je ne m’intéresserais à lui tant qu’il ne se comporterait pas, du moins un minimum, comme un élève.
Il travaille, de temps en temps. Accepte les sanctions quand il ne respecte pas les règles communes. Et parle beaucoup moins très fort, tout seul.

“Monsieur.
– Oui ?
– C’est quoi vot’pins ?”

C’est le premier à dire pin’s. Tous les autres collégiens emploient le mot badge. J’avais finir par croire que l’ancien terme avait été relégué dans le caveau des années 90, entre un agenda Diddl et un CD de Jamiroquai.

“Comme vous voyez. Un chat licorne.”

Yonas me lance un regard qui est en train de lui devenir familier, et dans lequel j’ai l’impression de lire “mais est-ce qu’il se fout de ma gueule ?” Ma stratégie consistant justement à ne jamais me foutre de sa gueule. La seule quasi-certitude que j’ai sur ce môme est qu’il a besoin d’être pris au sérieux.

“Et il a un nom ?
– Non, je n’y ai pas pensé.
– Il lui faut un nom !
– D’accord. Je vous écoute.
– Moi ? Je lui donne un nom ?
– Après avoir avancé sur votre rédaction.”

Le môme me regarde à nouveau, et je m’applique très fort à soutenir les éclairs noirs dans ses prunelles avec une indifférence benoîte. Je n’entendrai plus de l’heure que quelques chuchotements avec ses voisins et il me rendra un plan de rédaction très solide, et sans la moindre référence à Naruto, sa bible.

“Larry.
– Pourquoi Larry ? demande son pote. Yonas adore, plus encore que moi, les références obscures, permettant de se foutre de son interlocuteur.
– Ben comme ça. Ça lui va bien.
– Très bien. Larry.
– Vous êtes sûr monsieur.
– Tout à fait.”

Un tout petit petit pas. Et un nom pour le chat licorne.

Mercredi 23 février

“Monsieur, pourquoi vous nous aimez pas ?”

Dans la famille des questions dangereuses, celle-ci est dans le top 10 du classement (entre “Monsieur, ça sent un peu le brûlé, non ?” et “Monsieur, je me suis mis le compas dans l’œil, je fais quoi maintenant ?”). Dangereuse parce que tout ce qui touche à l’affect, pour des collégien, est un terrain à la fois très sensible et un enjeu de pouvoir. C’est par l’affect que l’on peut s’aliéner une classe, mais c’est aussi par l’affect qu’ils peuvent prendre la main et imposer leur rythme. Je cesse de faire l’appel et me tourne vers la classe. Quelques regards gênés, d’autres curieux, quelques-uns narquois. Je n’aime pas me faire tester par des collégiens, mais il faut souvent en passer par là.

“D’où tenez-vous que je ne vous aime pas ?
– Les autres profs ils disent qu’on est la meilleure classe. Vous, hier, vous nous avez crié dessus.
– Je vous ai crié dessus ?
– Vous avez disputé Freed et Shiro.
– Pourquoi ?
– Parce qu’ils dessinaient sur la table. Mais… Vous nous dites jamais qu’on est la meilleure classe.”

Cocher la dernière case sur Pronote et se retourner vers eux. Je m’adosse à mon bureau.

“Je ne dis pas que vous êtes la meilleure classe. Ni la pire. Je ne fais pas de classement.
– Mais aussi, avant, avec les autres profs…”

Je lève les mains.

“On ne parle pas des absents dans leur dos. Et non, je ne vous complimente pas souvent. Parce que je suis occupé à trouver comment vous apprendre, le mieux possible.
– Ben oui, mais ça nous encourage, quand on nous fait des compliments.
– D’accord. Vous êtes la meilleure classe que j’ai jamais eue.
– Ah ben non, comme ça ça marche pas.
– Pourquoi ?
– Ben parce que vous le pensez pas.
– C’est important, ce que je pense ?
– C’est très important ! lance Léona, qui ne parle presque jamais.”

La construction de l’ego. C’est à ça que j’assiste, en ce moment. Et pour en être doté d’un modèle vase Ming, je sais à quel point c’est difficile, de le forger solide, sain et positif.

“Vous, vous pensez être la meilleure classe que vos profs aient jamais eue ?”

Silence gêné.

“Ben on peut pas savoir.
– Non, c’est vrai, des fois on abuse. Surtout quand tu parles tout le temps, Viktor.
– Je parle pas tout le temps !
– T’as pas arrêté de parler, là !
– En tout cas, je vous admire. C’est rare en cinquième, de savoir se remettre en question.
– Alors vous nous aimez bien ?”

On se sourit un peu.

“Allez. On repart avec Yvain. J’aime bien l’étudier avec vous.”

Mardi 22 février

Les sixièmes Tiplouf m’ont envahi. Une partie, en tout cas. Depuis ma venue, ils me tournent autour : « Monsieur, vous aimez bien le théâtre ? Nous on a écrit une pièce, l’année dernière, en CM2. Mais avec le Covid, tout ça… On aimerait bien la répéter à nouveau.»
Ils m’ont raconté l’histoire de leur pièce, cette pièce toute cassée, sur l’Histoire de France (« mais pas une Histoire ennuyeuse, monsieur, c’est rigolo ! »). Ils m’ont montré leurs textes, j’ai souri en essayant d’exorciser ma condescendance ; et ils m’ont sorti une feuille toute barbouillée :

« On a regardé votre emploi du temps, on pourrait se voir là, là, là et là. »

Et depuis la semaine avant les vacances, on se voit là et là (faut pas exagérer). Douze petites têtes folles et totalement ravies. Et bien sûr, un Samovar qui n’a pas pu s’empêcher d’intervenir. Qui oscille entre la réécriture avec Lorelei et Chaco, et les répétitions avec les autres. À leur lancer « note ouverte, note ouverte ! » en souvenir de ma prof Réchana.

Bref, je me suis fait avoir. La pièce sera sans doute très pas terrible, et j’ignore totalement si elle pourra se jouer ailleurs que devant le tableau de la salle 56.
Mais c’est incomparable : deux heures par semaine, voir des élèves absolument et totalement heureux.

Lundi 21 février

(Ce billet fait suite à celui du 4 février.)

Je ne sais pas si vous vous souvenez de Sid. Moi à peine, les vacances sont passées par là. Sid, c’était ce môme qui a pété un plomb, un jour, à force d’être harcelé par Jowy. Il a balancé sa trousse devant moi, sachant que ça lui vaudrait une punition. Punition que j’avais réussi à esquiver.

Depuis, on a un peu parlé. J’ai appelé les parents pendant les vacances, écrit au professeur principal et à la CPE. Ce matin, changé le plan de classe. “Je vous en prie, je vous en prie monsieur”, avait hoqueté Sid en larmes, “je veux être loin de lui.”

Ils se trouvent diamétralement opposé, dissimulés l’un à l’autre par une forêt de tête, d’épaules, et les bruissements d’une classes de cinquième (qui peuvent virer aux réaction du public à un concert de Lady Gaga au Parc des Princes en peu de temps). Je retrouve Sid épanoui, ses yeux d’un bleu plus clair, derrière le masque. Il me sourit – évidemment qu’on voit toujours quand il nous sourit – et je décide qu’aujourd’hui, il sera genre un peu mon chouchou. Je lui passe mon stylo correcteur alors qu’il a oublié le sien. Je lui signale une grosse erreur en rigolant. Chouchou discret du moment.

“Monsieur, je peux aller prendre un stylo à Sid ?”

La grosse voix de Jowy résonne. Une voix d’ado, déjà. Il me regarde avec le même calme et la même assurance que lorsque nous nous sommes quittés.

“Si vous voulez emprunter – j’appuie un peu trop sur le terme – un stylo, vous pouvez commencer par demander à vos voisins.
– Non mais il peut me l’emprunter, monsieur, ça me dérange pas !”

Sid me regarde en souriant. Effectue un signe vers son camarade. J’ai un petit coup de froid à la poitrine et baisse ma voix d’un demi-quart d’octave, ce qui est à peu près tout ce dont je suis capable pour descendre dans les graves. Je ne suis clairement pas le Kwizatch Haderach.

“J’ai dit non.
– Mais il a dit qu’il voulait bien. Voilà, ben voilà, je peux même pas emprunter du matériel, le prof il veut qu’on travaille et…
– Jowy si vous compter tourner en boucle toute l’heure, prévenez-moi que je mette mes boules quies… non attendez. Je les ai oubliées… Bon, ben prévenez-moi que je vous mette dans le couloir.”

Les grognements se font pianissimo pour le temps de cours qu’il reste. Fin de l’heure. Tout le monde range précipitamment ses affaires (ils sont vraiment frénétiques là-dessus, dans ce collège). Sauf Jowy, qui se lève, en me fixant, et se dirige vers Sid.

“Tiens, je te prends ton stylo, du coup.”

Il fouille dans la trousse de Sid qui acquiesce avec joie. Je m’apprête à recevoir d’autres élèves, pas le temps de discuter. De tenter de dénouer ce foutu nœud d’implicite, que je croyais avoir tranché. T’es bien prétentieux, Samovar. Le prof remplaçant à peine arrivé qui croit régler en une semaine les arcanes de l’adolescence.

Ils s’en vont bras-dessus bras-dessous en rigolant très fort.

Et Sid ne m’a pas rendu mon stylo correcteur. Pensez à le lui réclamer.

À voix neutre.

Dimanche 20 février

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, on fait dans la pop. Parce que bon, hein, rentrée, tout ça !

Samedi 19 décembre

Dans le très beau film Tik Tik Boom, le non moins beau Andrew Garfield qui s’apprête à plonger dans une piscine chante ces vers tout bêtes :

How’s the water?
Stretch, stretch, spit in the mask
Cloudy vision, test the water
Contemplate the dive, the shock to the skin
Anticipate the pain, the pain, the pain, the pain, the pain, ah !

Anticiper la douleur. Bien sûr, ce n’est pas une douleur bien forte, que celle de la reprise des cours. Pas pour moi en tout cas. J’ai la chance, cette année, d’exercer dans des conditions plus qu’acceptables. Malgré tout, à chaque fois, c’est la même… semi-douleur, faute d’un meilleur terme. Crever la surface. Sentir qu’on redevient un peu autre, dans son comportement, dans ses attitudes. On n’est jamais – je ne suis jamais – totalement préparé. Totalement certain de ce que je vais ressentir en lançant le premier bonjour à mes élèves. De quoi est-elle faite, la sensation du nageur crevant l’eau, celle de l’enseignant retrouvant ses classes, pour qu’elle s’étiole, s’oublie et disparaisse à chaque retour ? C’est une question à laquelle je n’ai aucune réponse. Alors je préfère passer au plus beau vers de la chanson :

Forward motion through the water

Une avancée à travers l’eau.
Une fois le plongeon, une fois la semi-douleur passés, glisser.