Mercredi 12 janvier

C’est l’un de vos stratagèmes les plus classiques, les plus anciens et les plus évidents, les élèves. Et je vous le révèle ce soir : on est au courant, nous les profs.

Vous savez, quand vous commencez à poser tout un tas de questions, parce que vous sentez que le prof est passionné par son sujet. Et que vous n’avez pas envie de prendre le cours en note, ou de faire l’exercice suivant sur les adverbes, ou de passer à l’oral. Alors vous jouez la montre. Et aussi du visage. Vous avez l’air tellement passionnés. Tellement plein de révérence envers notre savoir !

Généralement, ça nous prend environ trois secondes pour vous griller.

Mais vous savez quoi ? On en profite.

On en profite parce que nous aussi, parfois, ça nous gonfle un peu de passer à l’exercice sur les adverbes. Et que, finalement, on est pas particulièrement en retard sur notre progression. Donc on fait semblant. Et parfois, aussi, de temps en temps, on sait qu’on sortira le détail qui va vous étonner (le numéro 7 va vous étonner) : vous faire découvrir comment Barjavel a réécrit le mythe arthurien, comment Victor Hugo a eu plusieurs vies, comment tous les Rougon-Macquart sont déjà dans Thérèse Raquin.

C’est un jeu de dupes. Mais l’un des rares qui soient vertueux.

Mardi 11 janvier

Depuis mon retour au collège, j’ai dû retrouver un pouvoir primordial : celui de dire non. Ne nous mentons pas, je déteste refuser. Il y a toujours en moins cette petite voix, âgée d’environ cinq ans et demi, qui couine “Oui mais si tu refuses un truc, tes élèves ils vont moins t’aimeeeeer !”

Je ne suis pas suffisamment versé en psychologie de l’adolescence. Mais j’ai constaté que les collégiens, surtout en cinquième et quatrième, négocient. Tout le temps, en permanence. Un délai supplémentaire, un report du contrôle, une punition moins grave, s’asseoir à côté de truc ou bidule.

“Non.”

Il y a beaucoup de chose, dans ce non. De nombreux ingrédients, une cuisson délicate. Ni trop ferme, ni trop mou. Ne pas le rendre agressif, ne pas en faire le seul mode de communication. Non. Voici matérialisé le lieu dans lequel nous évoluons, et tu viens de rencontrer une de ses limites.

Ils savent y faire, les mômes. Sans méchanceté. Ça fait partie du jeu. Ils vont reposer la question, attendre un moment où nous sommes assez submergé.
Il ne s’agit pas d’être intransigeant. Mais de fixer, par ces trois lettres qui se doivent rassurantes, les bords du cadre. Non.

Ce n’est pas le moment le plus intéressant d’une découverte de classe. Mais ne brûlons pas les étapes. Pour que ce soit beau, il faut aussi en passer par là.

Lundi 10 janvier

Je veux que ce soit un non-sujet.

Cette expression un peu surannée, je l’ai entendue dans la bouche de mon proviseur en début d’année. Un non-sujet. Oui, je porte des converses à fleur. Oui, on pourra voir, certains jours, un bracelet rainbow qui dépasse de sous mon pull. D’autres pas.

Oui, je porte en ce moment un ffp2 qui ressemble à un bec de toucan, sur lequel s’étalent, dans tous les sens, des taches arc-en-ciel.

Je veux que ce soit un non-sujet. Qu’on ait le droit de porter des têtes de mort et des paillettes, du rouge et du noir. Et il faut avoir le courage de ses convictions : et le faire soi.

Ce n’est pas de la force. Probablement de l’inconséquence. J’y suis allé pas fier, au début, avec mes chaussures. Mais depuis deux ans que je porte, certains jours, ces signes, rien ne s’était passé. Ou alors j’avais eu des commentaires d’élèves. Et ça, je sais comment gérer.

“Dis donc !”

Je tourne la tête. Les notes celtisantes du collège Hoshido viennent de retentir, signe que nos élèves nous attendent. Je ne connais pas le nom de ce prof, dans ma tête, je l’imagine juste, avec son T-shirt noir et ses bottines, à des concerts de rock prog, peut-être même dans le groupe. A ses côtés, elle enseigne… Les maths, je crois. Elle m’a dit bonjour, à ma grande honte je ne m’en remets pas.

“Il fait très gai, ton masque !”
Il casse le poignet, me fixe droit dans les yeux. Elle s’esclaffe.

“C’est hyper déplacé, comme remarque.
Merci pour l’accueil, tu en as d’autres, des comme ça ?
Ecoute, ma virilité se porte bien, si c’est ça qui t’inquiète, et la tienne ?”

C’est sûr, c’est plus facile dans un article, le cul assis sur une chaise, ou dans le chaos sotto vocce des réseaux sociaux. Mais réagir à chaud, devant des collègues, des adultes, avant d’aller chercher des collégiens… Je sens ma bouche se déformer dans un sourire écœurant de veulerie, qu’il ne verra heureusement pas. Je sors une débilité gluante du style “Ah MaIs LEs éLèVEs ils AiMeNT biEN.” Ma conscience est trop paralysé pour que je rougisse. Et je pars, docilement et comme un idiot, proposer ma dictée. L’écharpe du quatrième Docteur flotte en berne sous la pluie. Le cours ne se passe ni bien ni mal. Comme le suivant. Comme ils sont fragiles, les étendards, face à ces blagues poussiéreuses, ces oppressions périmées.

Et aux rires qui suivent.

“Qu’il est joli, ton masque !” me lanceront deux collègues pendant le déjeuner au réfectoire. J’élude. On parle plutôt voyage. Je n’ai pas envie d’analyser l’éventuel implicite.

“Je peux te parler ?”

K. vient de m’expliquer qu’elle composait sur Ableton live. Elle a noté le nom d’Ezia Polaris sur son téléphone.

“Je voulais savoir où tu avais trouvé ton masque. On voudrait en commander avec V. Je suis désolée de rien avoir dit.”

Il y a une colère très pure et très froide qui s’écoule de ses mots. On parle un peu. Des signalétiques qu’elle met en place au CDI, sur les ouvrages traitant de thématiques LGBTQI+.

“Je sais que ça m’aurait vachement aidé, si j’en avais trouvé. Mais sans rire. C’était totalement inapproprié, ce qu’il t’a dit.”

Je respire à nouveau. Tout ça n’est pas pour rien. Tu aurais dû te douter, quand tu as choisi, va savoir pourquoi, de ne jamais te détourner, même par omission, que ce serait difficile. Ce n’est qu’un obstacle de plus. Tu ne l’as pas géré, tant pis. C’est quand même important.

Ne sois pas un toucan triste, Monsieur Samovar. Remets ton masque, et repars leur expliquer Chrétien de Troyes et Mme Leprince de Beaumont, aux loustics. Rigoureux, précis et bariolé. C’est ce que tu as envie d’être, pas vrai ?

Dimanche 9 janvier

Et le dimanche, on s’évade !

Avec un bruit de pluie sur les carreaux, un peu d’électro lo-fi ?

Samedi 8 janvier

Mine de rien, ce week-end est laborieux : même si, pour ce retour en collège, je dispose d’une décennie d’expérience, il me faut me réadapter aux codes de ce collège-là en particulier. Les rituels communs, les groupes de besoin, les projets, les règles implicites, que tout le monde maîtrise sauf le dernier venu (votre serviteur, donc).

Je termine donc la semaine rincé, d’avoir tenté de reprendre un rythme que tout le monde sait déjà danser.

On souffle, on récupère pour la semaine prochaine.

Vendredi 7 janvier

Ça fait deux ans que ça ne m’était pas arrivé. Autrement dit une éternité. L’élève qui cherche totalement, absolument et immédiatement à tester tes limites.

Snowe fait partie des cinquièmes Ouisticram, mais était absent depuis la rentrée, pour cause de Covid. Il entre en classe en braillant, et c’est déjà l’apocalypse. Il court en rond dans la classe “J’ai pas de place, pas de plaaaaace !” proteste qu’une camarade a effleuré la table à laquelle je lui demande de s’asseoir, explique qu’il ne veut pas respecter quelqu’un qui le vouvoie, et finit par s’allonger sur sa chaise.

J’ai mis dix ans à acquérir ce que certain·es collègues, ceux qui disposent “d’autorité naturelle” savent faire : ne pas réduire mon champ de vision. Il y a trente élèves dans cette classe. Et s’occuper des vingt-neuf autres est la priorité. Je commence par les installer rapidement et faire l’appel. Ils sont en cinquième, ils m’observent. C’est une épreuve un peu sordide et banale : comment le prof va-t-il gérer ça ? Sa façade va-t-elle céder et ce sera un peu rigolo, ou pas ?

Mon plus grand défi, dans ces moments, c’est de donner l’impression que tout est sous contrôle, que ça ne m’affecte pas et que je sais exactement ce que je fais. Alors que dans ces circonstances, j’ai intérieurement à nouveau douze ans et je veux lui demander d’arrêter, à Snowe. Sans compter qu’il est déjà en train de s’en prendre à Ted. Ted qui travaille très vite, et a le droit de lire quand il a terminé ses exercices : “Monsieur il lit, pourquoi il a le droit de lire, si c’est ça, moi je vais dessiner.” J’apprendrai plus tard que tout le monde en cinquième Ouisticram est au courant des aménagements pour Ted.

Peut-être Snowe a-t-il une histoire compliqué. Sans doute a-t-il des raisons. Mais, dussé-je être conduit au bûcher pour l’avoir dit, il y a des moments pour l’empathie. Et là, je vois que son chaos a déjà des conséquences : notamment sur Ben. Ben est un élève qu’on m’a présenté comme “meneur”, “perturbateur”, tous ces sales mots en “eur”. Ben, depuis lundi, se comporte parfaitement en cours. Peut-être, sans doute, parce que je ne le connais pas. Que moi, ça ne me dérange pas que Ben existe en tant qu’élève studieux, qui participe souvent et connaît plein de choses. Mais devant Snowe, Ben n’a pas la force d’adopter ce masque. C’est dur, en cinquième, d’essayer de faire mieux. Alors Ben redevient tous les mots en “eur”.

Et pendant ce temps, ça me glace, les filles de la classe se taisent. Et attendent.

Ça fait deux minutes qu’on est entré et déjà une éternité. Je ne hausse pas la voix. Installe une table pour Snowe au fond de la salle, énonce, assez fort pour être entendu, qu’on parlera en fin d’heure. Il recommence à crier, Ben lui lance un regard d’avertissement “fais gaffe, il le fera”. Je lui en suis infiniment reconnaissant.

Le reste de l’heure est désagréable. Un désagréable à la saveur typique du collège. Avertir les mômes gagnés par le chaos, d’une voix égale, qu’ils risquent une sanction. Sortir la carte dégueulasse “comme on a perdu du temps, on ne fera pas *insérer chouette activité*, je projette le cours et on copie.”
Ça me permet d’aller voir ceux qui sont perdus, avec qui je n’ai pas eu le temps de parler. Ça me permet de montrer à Snowe qu’il n’a absolument pas sa place ici pour le moment. Et dès qu’il commence à se comporter en élève, ça me permet de venir lui parler. De remettre les cours au point avec lui. Il tente de fayotter. Je soupire et m’éloigne.

Fin de cours, les élèves sortent dans un silence contrit. Le charme des premiers jours s’est brisé. Le cours s’est déroulé sans que je perde la main, mais j’ignore ce qui se passe sous les crânes de préados.

Et puis Guilhem, qui ne disait rien mais a rigolé à toutes les bêtises de Snowe, a gravé une bite sur la table.
Je soupire. Ajourner son week-end pour appeler des parents. Passer à la Vie Scolaire. “Pour une bite ! Une bite quoi !” me hurle mon cerveau en boucle, absolument pas décider à retrouver un brin de maturité.

C’est ça aussi, le collège.

Jeudi 6 janvier

J’en ai déjà assez de Maribelle.

Maribelle a tout vu, tout entendu. Elle me donne nombre de conseils non sollicités, commente la façon de parler, l’attitude, le travail de son entourage. Elle est incapable de la moindre empathie ou même de comprendre une notion qui ne rejoigne pas directement ses centres d’intérêt.

Maribelle est en sixième.

Et déjà, j’ai la sensation d’avoir en face de moi une élève de fin de troisième, blasée de tout, particulièrement du système scolaire, et considérant que le monde l’attend.
Vous me direz que c’est peut-être rassurant : elle n’est qu’en sixième et a largement le temps d’évoluer, et c’est vrai. Seulement, lorsque je l’entends commencer à parler, je sens mes dents grincer et un nombre de répliques blessantes me venir aux lèvres. Pour quelqu’un ayant un esprit d’escalier modèle grand luxe, c’est aux limites du surnaturel.

Forcément, j’ai honte. Je suis l’adulte, et je ne devrais pas, face à cette élève qui n’a pas les codes, qui apprend, qui n’est même pas encore ado, me montrer aussi mesquin. Mais j’ai beau être l’adulte, je suis aussi une personne. Dotée, comme n’importe quel autre être humain, du désir plus ou moins rationnel d’envoyer bouler les gens qui m’insupportent. Mais voilà. Je suis le prof. Je me dois, comme absolument tous mes collègues, d’éduquer. De trouver un moyen de faire comprendre à Maribelle que la vie en société risque d’être compliquée avec cette attitude. Le tout en lui faisant comprendre les subtilités du verbe attributif. (“Moi, monsieur, ce serait MOI, ça s’appellerait pas comme ça. Vous êtes prof, quand même, vous savez pas que si vous utilisez des mots comme ça, on retiendra pas ?”)

J’ai énormément de mal avec cette notion de “devoir d’exemplarité” du prof. Pas vraiment la sensation d’être un totem. Dans mes rêveries puériles, je remplace ça par “devoir d’essayer d’être une bonne personne”. C’est con. Mais ça m’aide à supporter les énormités de Maribelle. De lui mettre des stops, comme disaient les jeunes (les jeunes ne disent plus ça), sans m’énerver.

J’en ai déjà assez de Maribelle. Mais je n’ai pas encore renoncé à elle.

Vous me direz, heureusement, après quatre jours.

Mercredi 5 janvier

Mes premières années d’enseignant ont été un pandémonium, c’est un topos de ce journal. Mon métier a commencé à prendre sens et forme lorsque j’ai ouvert la porte. À des collègues qui m’ont aidé, à des amis, qui sont venus observer, à des lecteurs, à travers ces pages. J’ai une croyance ferme en le fait qu’il est important de parler de ce qu’il se passe dans les classes, au quotidien. Pour créer du lien entre les parents, les enseignants, dans les murs et hors les murs, pour que le sanctuaire laisse entrer la lumière du jour et que le monde extérieur profite des mélodies qui s’en échappent.

Même si j’avoue qu’en ce moment, j’aimerais fermer la porte. À double tour, même si c’est interdit, à cause des consignes de sécurité.

Jamais je n’ai senti mon métier aussi secoué. Aussi écartelé entre mille injonctions. Jamais autant en proie au monde.

Le souffle de l’explosion pandémique a fait éclater les carreaux, et maintenant, des millions de paires d’yeux regardent à l’intérieur de l’école. Autant de voix à dire, hurler ce que l’école, est, devrait être : un lieu d’accueil pour les élèves, un pilier de la lutte sociale, un enfer de la domination des adultes sur les enfants, une garderie, une lieu de lutte contre les inégalités. Un tremplin, un abîme. Élévation, harcèlement. Éduque, lutte, fais grève, fais barrage, innove, mate-les, sacrifie-toi, préserve-toi, sois un mentor, un guide, un tyran, un monstre, un pur esprit, un humain, sois, sois, sois.

Et c’est comme un vitrail dont les fragments sont suspendus en l’air, détonation perpétuelle. Et quand le soleil brille un peu, je reconnais dans ces petits morceaux les raisons qui, petit à petit, m’ont fait aimer ce métier. Les savoirs que je peux transmettre solidement. Les innovations qui ont fonctionné. Les chansons écrites par M. Vivi et moi pour la section Glee. La classe que nous avons sauvé avec T. Les orientations réussies d’élèves. Les textes qui ont résonné auprès des élèves, quel que soit leur âge. Ces moments que je revis une fois mon cours commencé. Mais qui, pour la première fois depuis longtemps, sont perturbés par tous ces cris. Ces obligations.

L’école, mon métier de prof sont comme la maison morcelée du rêve de Deliah Darkthorn, dans la BD Rork, qui illustre cet article. Entiers mais morcelés dans cet ouragan de protocoles, de cris qui ne me permettent plus de réfléchir.

Alors je me raccroche aux mots. À ces lettres, je suis prof de lettres, n’est-ce pas ? Je m’efforce de conjurer un espace solide, lui. Convaincant. Je tente de faire croire que je règne sur un royaume de chevaliers et d’épistolières, qu’on va partir à l’aventure, de la sixième à la terminale, et qu’on peut, l’espace d’un instant, se concentrer là-dessus.

“À quoi ça sert d’apprendre tous ces trucs pas vrais ?” m’a inévitablement demandé une élève aujourd’hui. Comme chaque année au collège.

À réfléchir. Et à permettre au bruit du monde de ne pas prendre toute la place.

À donner de l’espoir. Parce qu’aujourd’hui encore, les contaminations brisent le plafond. Parce qu’aujourd’hui encore, les écoles sont ouvertes à tout vent. Parce qu’aujourd’hui encore, je veux y retourner.

Ce que nous faisons a du sens. Plus que jamais, malgré les cris, malgré le bruit.

(Illustration par Andreas Martens, extraite de Rork, Fragments (Low Valley))

Mardi 4 janvier

Sans doute parce que nous sommes déjà au deuxième trimestre à mon arrivée, les classes ont déjà une identité bien à elles. À l’exception d’une cinquième, j’ai repéré dans les classes auxquelles j’enseigne des lignes de force, des dynamiques… Leurs légendes s’écrivent déjà.

À commencer par les sixièmes Tiplouf, qui ressemble assez à l’image que l’on se fait des sixièmes quand on est à la mi-juillet et qu’on s’est remis de l’année passée : des mômes hyper attachants, enthousiastes, que ce soit pour distribuer des copies, apprendre un texte de théâtre ou redresser la poubelle qui vient de tomber. Ils ne savent pas s’il faut souligner en rouge ou en noir, sourient sous leur masque, et sont capables de totalement ostraciser les élèves qui ne partagent pas leur gentil délire et deviennent donc, pour eux, d’affreux méchants. Un monde de bisounours à dents pointues, dans lequel il y aura un peu de complexité et de rigueur à verser.

Les cinquièmes Ouisticram, eux, sont tellement loin sur le chemin de la quatrième que je m’étonne que les garçons ne soient pas déjà en train de muer. En ceci qu’ils sont totalement tournés vers leur petit groupe. Les histoires et les potins circulent à toute vitesse, les apartés et les blagues personnelles aussi. Il a fallu que j’attaque la carapace avec un cours béton et quelques menaces voilées pour que, d’un regard blasé, ils daignent me prêter attention.
Mais, comme des presque quatrième, ils commencent aussi à devenir des individus. Ils sont mignons, à cacher leurs goûts personnels. À venir te voir à la fin de l’heure pour te demander si tu as déjà lu, vu ou joué à ça. Avant de repartir en ricanant un peu.

Ricanement que je n’ai pas – encore – entendu chez les cinquièmes Gardevoir, qui flottent dans une sorte de sérénité assez rare au collège. Ils acceptent le cours sans protestation ni difficulté, louchent sur les énhaurmes erreurs d’orthographe que je pointe pour les corriger et calent leur volume sonore sur ma voix. C’est très amusant à constater.
Et ils lisent. Beaucoup. Alors certes, je tique quand je constate que c’est du Katherine Pancol, mais merde, ils sont en cinquième.

Des couleurs et des voix, toutes différentes, auxquelles il faut rapidement s’adapter. Heureusement, avec les années, on devient agile. C’est bien l’un des rares domaines de ma vie où je me sens de plus en plus leste.

Lundi 3 janvier

J’aime pas du tout commencer mes cours l’après-midi. Tu arrives un peu déphasé alors que les élèves comme les collègues sont déjà à fond dans leurs activités, tu as raté trois pétages de câbles et six potins. Tu commences au ralenti et le train du bahut te roule dessus.

Commencer dans un collège (nous l’appellerons le Collège Hoshido) au deuxième trimestre, c’est un peu la même ambiance. Je débarque dans un immense collège de campagne en pleine ambiance “matinée pluvieuse d’une Bretagne hivernale”. Commençant à être un peu rodé aux aléas du TZR, je me dirige vers la vie scolaire comme le requin de Jaws sur des nageurs. La vie scolaire, ça peut devenir tes filles et des gars sûrs, si tu prends le temps d’aller les voir. Bingo. Je suis vite orienté vers l’administration où je récupère le kit de survie : clés, carte de cantine, et les sacro-saints codes de photocopieuse et de session d’ordinateur, ce qui me permet de me relancer consciencieusement dans une entreprise de déforestation d’envergure.

Petit à petit, les collègues arrivent. Bonjours et vœux. Et, bien sûr, d’emblée, la série Hoshido reprend. Je tente de me raccrocher aux wagons, bien qu’ayant raté une saison entière. Des noms d’élèves, des projets qui défilent à une vitesse ahurissante, petit Samovar un peu paumé dans le tourbillon. Heureusement, je me raccroche aux valeurs classiques : la prof-doc, qui accepte sans transpirer du sourcil de recevoir les classes du mec qui ne les a pas encore rencontrées, et une collègue TZR, présente depuis le début de l’année et remarquant les ondes d’égarement que je semble émettre de l’autre bout de la salle des profs.

“C’est un collège d’habitués, me dit-elle en rigolant. Mais il y a moyen d’être bien ici.”

Pas le temps de méditer sur cette phrase, il est temps de rencontrer mes classes. Trois cinquièmes et une sixième, je les vois tous une heure par jour, équilibre plutôt chouette de l’emploi du temps.

On se déshabitue vite. Six mois passés loin des collégiens m’ont fait oublier un axiome simple : tout fait réagir un préado. Surtout les cinquièmes. Il faut donc que je mette très vite le holà après les bonnes années de rigueur, les questions au nouveau prof (“Vous aimez bien les enfants monsieeeeeeur ? Et les arbres ? Parce que mon père il est paysagiste !”), les disputes ramenées dans la classe, les oublis d’affaire et j’en passe.
Cinq heures à retrouver mes réflexes de prof de collège : se montrer limpide, ne jamais briser trop brutalement le rythme du cours, être précis, être clair, être à l’affut des moindre manquements…

Je ressors rincé de cette première journée. Comme n’importe quel autre TZR, il va falloir que j’apprenne à danser au rythme d’une musique dont je n’ai pas encore saisi la tonalité.

Mais il y a moyen d’être bien ici. Moyen de vivre des aventures, toujours. Laisse-toi un peu de temps.