Lundi 13 décembre
(Avertissement, je spoile violemment la saison 9 de Doctor Who. Mais tu peux comprendre sans rien connaître à Doctor Who. Voilà, je pense que tu es suffisamment averti. On y va.)
Je pourrais me la péter et dire que mon émotion la plus forte face à une œuvre de fiction ces dix dernières années a été ma rencontre avec les mots d’une autrice. Ou un accord, un lied, un travelling à couper le souffle.
Mais non. Mon émotion la plus forte a été la mort de Clara dans Doctor Who. Et son refus. Pour ceux qui ne connaissent pas Doctor Who ou qui s’en foutent, lorsque son amie Clara meurt, le Docteur parvient à figer le temps une fraction de secondes avant l’instant fatal. Clara est sauvée, mais son cœur ne bat plus. Elle est littéralement suspendue entre deux battements de cœur. L’avant-dernier et le dernier.
Parce que j’aime me raconter des histoires, je me disais que ces dernières semaines, c’est à ça que ressemblait ma vie professionnelle. Sans jamais connaître précisément la date de ce remplacement. Je bossais avec bonheur, figé entre un faux départ et le vrai.
Et puis ce matin, j’arrive très tôt au bahut. Je suis parti à 7h10 parce que je roule sur une roue de secours, que je vais tenter d’aller faire changer dans la journée. À cette heure-là, il y a encore deux-trois place sur le petit parking. Et déjà quelques élèves qui arrivent. Certains viennent de loin, histoire d’options, je crois. Ils révisent sur les tables du hall, jouent du piano, plus rarement. On est silencieux, le matin.
Même le bonjour que je lance à F., à la loge est un peu en sourdine. Elle me sourit, brillant, derrière le masque, tandis que je photocopie les évaluations des secondes. Après pas mal de temps à patouiller, je maîtrise enfin la fonction d’imprimer directement en pdf, et ça, c’est un peu la classe, il faut le reconnaître.
Comme d’habitude, la grosse cafetière de diner (l’épisode de Doctor Who commence et se termine dans un diner) trop usée embaume les lieux. Il y a une tension qui monte avec l’odeur. Pas désagréable. Le trac d’entrée en scène. Qu’on conjure en discutant avec les collègues, arrivés petit à petit. Les bonjours, l’excuse à A., que j’ai plantée samedi (c’est avec elle que je devais dîner quand mon pneu a crevé), les échanges avec J-C. sur le texte qu’il va faire lire avec ses Term. Je me retourne sur le fauteuil. C’est flou, je ne sais plus trop qui me présente la personne qui se tient devant moi.
“Tu es là ? Parce que c’est E., que tu remplaçais. Elle est revenue.”
Dans Doctor Who, les oreilles de Clara bourdonnent, parce que son cœur ne bat plus et que c’est un son que tous les humains se sont entraînés à ne plus entendre depuis leur naissance. Son absence est étrange.
“Ah d’accord. Je vois.”
Je dois avoir un sourire infect de suffisance, parce que je tente d’afficher une contenance. Ma tronche ferait sans doute à ce moment-là une usine à memes. Heureusement, une partie de mon cerveau a pris le relai et, en pilote automatique, répond aux questions, informe E. de l’essentiel, parce que dix minutes, c’est bref. J’ai par automatisme gardé à la main le livre que je rangeais quand E. et arrivée. Il est enveloppée dans une pochette en tissu. C’est Laszlo qui me l’a cousue quand j’ai dit une première fois au revoir aux secondes.
Quelques minutes. Des masses d’informations. En effet, il y a eu un léger souci de communication. Et désormais E. va prendre ses classes et moi, demain, je recevrai quelques parents d’élèves. C’est décidé comme ça. J’acquiesce impassible, je ne dis jamais ce qu’il faut comme il faut quand il faut.
Il est 8h25. Tout le monde est au travail au lycée Gallia. Et j’ai l’impression, déjà, de ne plus faire partie du grand corps. Mon cœur s’est remis à battre. Mais, contrairement à Clara, d’autres pulsations suivent. Celles qui me permettront de déposer la voiture au garage.
Nous sommes deux heures plus tard et j’écris. Dans ma tête, c’est encore une grande explosion silencieuse. Même si c’est, je n’en doute pas un instant, le quotidien de milliers de profs remplaçants.
Et si je consigne ça dès maintenant, ce n’est pas pour me plaindre, dénoncer, ou faire un deuil. De deuil il n’y a pas.
C’est sans doute pour conclure, comme dans cet épisode de Docteur Who de la saison 9. Lorsque Clara dit : “Les souvenirs deviennent des histoires quand on les oublie.”
(image tirée de Doctor Who)