Mardi 14 décembre

Ce qui a du sens // Ce qui n’en n’a pas.

Ce qui n’a pas de sens :

– Oublier de faire reposer la pâte au frigo. Surtout qu’elle est sans gluten. Cela fait qu’elle s’effrite et que ma tarte se change en crumble.

– Faire de la pâtisserie pour évacuer un bizarre sentiment de flottement.

– Adopter un code de soulignage différent pour chaque bouquin que je mets en fiches. Je suis toujours aussi bordélique.

– Accepter de me rendre à cette réunion parents-profs alors que mon remplacement est fini fini fini cette fois. J’ai dans la tête la voix de la drag queen Alyssa Edwards : “I’m back back back back back again !”

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Ce qui a du sens :

– Je me réveille à 7h30. Pourtant, ma montre réveille vibre à 6h. Je m’assure qu’elle fonctionne, c’est le cas. Seule explication, je l’ai arrêtée dans un demi-sommeil. Plus besoin de se lever tôt.

– Exorciser mon cours sur Thérèse Raquin en le changeant en une story débile instagram. Et le terminer, histoire qu’il ne soit pas inachevé.

– Parler longuement avec les parents des progrès et des difficultés de leurs enfants. Je les ai vu quatre heures par semaine pendant douze semaines. Ça compte.

– Au sortir – l’ultime ? – du lycée, aller dîner avec A., qui peut arrêter d’être une collègue de bahut, et devenir juste une amie.

Lundi 13 décembre

(Avertissement, je spoile violemment la saison 9 de Doctor Who. Mais tu peux comprendre sans rien connaître à Doctor Who. Voilà, je pense que tu es suffisamment averti. On y va.)

Je pourrais me la péter et dire que mon émotion la plus forte face à une œuvre de fiction ces dix dernières années a été ma rencontre avec les mots d’une autrice. Ou un accord, un lied, un travelling à couper le souffle.

Mais non. Mon émotion la plus forte a été la mort de Clara dans Doctor Who. Et son refus. Pour ceux qui ne connaissent pas Doctor Who ou qui s’en foutent, lorsque son amie Clara meurt, le Docteur parvient à figer le temps une fraction de secondes avant l’instant fatal. Clara est sauvée, mais son cœur ne bat plus. Elle est littéralement suspendue entre deux battements de cœur. L’avant-dernier et le dernier.

Parce que j’aime me raconter des histoires, je me disais que ces dernières semaines, c’est à ça que ressemblait ma vie professionnelle. Sans jamais connaître précisément la date de ce remplacement. Je bossais avec bonheur, figé entre un faux départ et le vrai.
Et puis ce matin, j’arrive très tôt au bahut. Je suis parti à 7h10 parce que je roule sur une roue de secours, que je vais tenter d’aller faire changer dans la journée. À cette heure-là, il y a encore deux-trois place sur le petit parking. Et déjà quelques élèves qui arrivent. Certains viennent de loin, histoire d’options, je crois. Ils révisent sur les tables du hall, jouent du piano, plus rarement. On est silencieux, le matin.
Même le bonjour que je lance à F., à la loge est un peu en sourdine. Elle me sourit, brillant, derrière le masque, tandis que je photocopie les évaluations des secondes. Après pas mal de temps à patouiller, je maîtrise enfin la fonction d’imprimer directement en pdf, et ça, c’est un peu la classe, il faut le reconnaître.
Comme d’habitude, la grosse cafetière de diner (l’épisode de Doctor Who commence et se termine dans un diner) trop usée embaume les lieux. Il y a une tension qui monte avec l’odeur. Pas désagréable. Le trac d’entrée en scène. Qu’on conjure en discutant avec les collègues, arrivés petit à petit. Les bonjours, l’excuse à A., que j’ai plantée samedi (c’est avec elle que je devais dîner quand mon pneu a crevé), les échanges avec J-C. sur le texte qu’il va faire lire avec ses Term. Je me retourne sur le fauteuil. C’est flou, je ne sais plus trop qui me présente la personne qui se tient devant moi.

“Tu es là ? Parce que c’est E., que tu remplaçais. Elle est revenue.”

Dans Doctor Who, les oreilles de Clara bourdonnent, parce que son cœur ne bat plus et que c’est un son que tous les humains se sont entraînés à ne plus entendre depuis leur naissance. Son absence est étrange.

“Ah d’accord. Je vois.”

Je dois avoir un sourire infect de suffisance, parce que je tente d’afficher une contenance. Ma tronche ferait sans doute à ce moment-là une usine à memes. Heureusement, une partie de mon cerveau a pris le relai et, en pilote automatique, répond aux questions, informe E. de l’essentiel, parce que dix minutes, c’est bref. J’ai par automatisme gardé à la main le livre que je rangeais quand E. et arrivée. Il est enveloppée dans une pochette en tissu. C’est Laszlo qui me l’a cousue quand j’ai dit une première fois au revoir aux secondes.
Quelques minutes. Des masses d’informations. En effet, il y a eu un léger souci de communication. Et désormais E. va prendre ses classes et moi, demain, je recevrai quelques parents d’élèves. C’est décidé comme ça. J’acquiesce impassible, je ne dis jamais ce qu’il faut comme il faut quand il faut.
Il est 8h25. Tout le monde est au travail au lycée Gallia. Et j’ai l’impression, déjà, de ne plus faire partie du grand corps. Mon cœur s’est remis à battre. Mais, contrairement à Clara, d’autres pulsations suivent. Celles qui me permettront de déposer la voiture au garage.

Nous sommes deux heures plus tard et j’écris. Dans ma tête, c’est encore une grande explosion silencieuse. Même si c’est, je n’en doute pas un instant, le quotidien de milliers de profs remplaçants.

Et si je consigne ça dès maintenant, ce n’est pas pour me plaindre, dénoncer, ou faire un deuil. De deuil il n’y a pas.

C’est sans doute pour conclure, comme dans cet épisode de Docteur Who de la saison 9. Lorsque Clara dit : “Les souvenirs deviennent des histoires quand on les oublie.”

(image tirée de Doctor Who)

Samedi 11 décembre

Je suis toujours à contretemps. Pour tout. C’est comme n’importe quel autre trait de personnalité, on apprend à vivre avec.

En ce moment, c’est avec le boulot. Une semaine avant les vacances de Noël, et un probable départ du lycée dans lequel je remplace. Encore que. Ce départ a été tellement repoussé que je ne jure plus de rien. Et me voilà en train de bosser avec une rigueur dont j’ai rarement fait preuve. J’ai beau avoir tenté de prendre du recul – j’ai même aimé l’avoir, ce recul, qui me permettait de ne pas à trop avoir à m’engager – j’ai fini par être attiré dans le champ gravitationnel. Désormais, je suis prof de lycée. Les expériences que j’ai vécues auparavant ne flotte plus autour de moi, comme des fantômes. Elles ont été soigneusement rangées dans les boîtes à souvenirs. D’où je devrai probablement les sortir d’ici quelques semaines.

Narcissisme, je me regarde dans la glace après avoir couru : je suis un peu moins dégueulasse que d’habitude. La rigueur dans un domaine, ça tire tout le reste : je suis régulier dans mes révisions d’agreg, ma pratique sportive, ma préparation de cours. Encore une fois, à contretemps. Sauf pour l’agreg, espérons.

Hier, j’ai eu T. au téléphone. Qui s’est sauvé – dans tous les sens du terme – en changeant de boulot. Parfois, je me demande si quitter l’Éducation Nationale me permettrait, moi aussi, de me préserver. Et dans le regard du reflet, que, pour une fois je parviens à soutenir, je lis quelque chose d’un peu plus déterminé. D’un brin plus serein. Cette année, différemment mais comme toujours, mon métier fait de moi une meilleure personne.

Et j’ignore si je pourrais vivre ça ailleurs.

Alors pour l’instant, je me dis que je n’ai pas besoin d’être sauvé.

Vendredi 10 décembre

“Ahah, vous faites lire Thérèse Raquin à vos élèves de seconde !”

Tricia est une élève de première gentille, rigolote et à la motivation pour le moins aléatoire. Elle est capable de se changer en chef charismatique lors d’étude de textes particulièrement retords comme dodeliner de la tête une heure durant, alors que j’explique que ÇA, C’EST IMPORTANT. (avec le vibrato dans la voix qui va bien).
Pour le moment, elle pointe du doigt le GF qui repose sur mon bureau.

“J’en déduis que vous l’avez étudié également ?
– Oui enfin… On devait le lire l’année dernière, mais je l’ai pas ouvert, hein. Il est toujours dans mon étagère !”

Je secoue doucement la tête.

“Il est vraiment bien, vous savez.
– Roh, monsieur, j’y comprenais rien, en classe.
– Ça c’est parce que vous ne m’aviez pas en cours !”

Elle a le rire faussement indigné qui lui est habituel quand je sors une énormité avant de rejoindre son groupe de camarades en récréation.

Cette année, Tricia a lu, et bien lu Incendies, comme en témoigne un dossier de lecture impossible à falsifier et se mesure à Apollinaire sans chercher à éviter la difficulté. Je suppose qu’elle est comme absolument tous les élèves. Elle est passée à côté de certaines lectures imposées, comme elle a accepté d’autres textes.

Quel est notre rôle, de profs de lettres, dans la culture littéraire des élèves ? Car en fin de compte, l’année est bien courte. Nous n’étudions jamais que des fragments en classe et ceux qui le souhaitent pourront esquiver la lecture, au prix de quelques notes catastrophiques lors d’évaluations de connaissances. Pour autant, je n’ai aucune envie de me transformer en VRP du livre.
C’est peut-être pour ça que j’évite d’étudier les textes que j’aime ou connais trop bien : je tente de découvrir les mots avec eux. Peut-être, s’ils sentent que nous voyageons de concert, seront-ils plus à même de sortir le bouquin de son étagère.

Et puis, surtout, j’aimerais me dire que, comme tout autre lecteur, comme toute lectrice, Tricia a peut-être juste découvert Zola au mauvais moment. Qu’elle y reviendra un jour, si on sème les bonnes graines dans sa mémoire.

Il est bien petit, notre pouvoir. Mais comme absolument tout le reste de notre métier, espérer transmettre le goût de la lecture est un acte de foi. L’expression, à ce moment-là, n’est pas galvaudée. Parce que ce qu’ils m’ont amené à faire, ces lycéens que je porte chaque jour un peu plus dans mon cœur, c’est à me pencher réellement, rigoureusement sur les textes. Et à leur en montrer les infinis auxquels ils peuvent accéder.

Si j’y parviens, quel miracle.
Si j’échoue, c’est aussi ce qui fabrique une lectrice, un lecteur.

Jeudi 9 décembre

Il y a quelques mois, quelqu’un m’a écrit qu’il ne se sentait pas en symbiose avec lui-même. Certains mots se figent instantanément dans l’ambre de la réflexion, ils occupent un vide jusqu’alors douloureux. Se sentir en symbiose avec soi-même. J’y aspire profondément, et ignore comment y parvenir de façon durable.

Mais ça arrive. Parfois au boulot.

Quand tu as décidé, cette fois-ci, de préparer ton cours de manière impeccable. Dont les tableaux et les activités sont impeccables, pas parce qu’ils maîtrisent les tableaux et les listes à puce, mais parce qu’ils ont bossé leurs textes à fond, et qu’il en ressort une pensée claire, accessible, et qui se transcrira donc, limpide, sur un écran d’ordinateur.
Ou un bout de post-it.
Et que ça fonctionne.

Quand tu n’as pas oublié, malgré tout, tes réflexes grignois. Et que tu te rappelles M., jamais fébrile devant les classes qui tentaient de prendre le pouvoir. Mais jamais non plus dans le désir de vengeance. Et que tu leur mets cher au niveau du travail. Pas par rancœur ou autoritarisme. Juste pour leur rappeler pourquoi ils sont là, pour rassurer ceux qui veulent bosser et reposer le cadre pour ceux qui déconnent.

Quand tu retrouves ton équipe de collègues de français. Ouais, même si tu es TZR, même si tu risques, de semaine en semaine, de partir, ils sont devenus ton équipe. Que B. te fournit, à quinze minutes de ton début de cours, LE document qui le complète admirablement. Que C. te propose une mise en commun simple, humble et efficace des ressources pour préparer le bac. Que tu as envie d’aller boire un verre avec A. pour débriefer de la semaine.

Parfois, il y a des jours fatigants, mais où tu n’as pas eu besoin d’aller contre toi. Contre ta pensée.

Tu espères aussi, pour terminer, que ceux qui ne sont pas en symbiose avec eux-mêmes connaissent ce genre de moments.

Mercredi 8 décembre

Parmi les collègues, il y a C. Elle est prof de SES avec l’une de mes classes. En clair cela veut dire que je la croise très peu souvent, jeu des spécialités oblige.

Malgré tout, elle fait partie de ces collègues que, de loin j’admire. Parce qu’il y a en elle quelque chose d’éminemment serein. Et ordonné. L’adjectif peut sembler surprenant, mais est approprié. C. semble aborder toutes les situations avec rigueur : ses cours, dont elle parle avec sa stagiaire V. – je n’ai jamais vu une tutrice considérer sa stagiaire autant d’égale à égale – les débats en salle des profs, auxquels elle ne participe qu’après avoir pris le temps de réfléchir, ou les conflits avec les élèves.

Pour le bordélique absolu que je suis, cette façon d’être est absolument fascinante. Et aujourd’hui, alors que nous devons gérer un peu par hasard un groupe d’élèves ensemble, et que la situation devient chaotique, elle ne se braque pas. Elle accepte. Et, devant mon regard un peu surpris, lance, sans élever la voix : “Les consignes qu’on leur a données n’étaient pas claires.”

De temps en temps, dans l’enseignement, il y a des phrases simples, tellement simples qu’elles ne font pas de bruit, et qu’on a tendance à les oublier.

Celle-ci en fait partie.

Mardi 7 décembre

De plus en plus d’élèves dorment au lycée Gallia. Je veux dire, littéralement. Affalés sur les tables, en début de journée. À tel point qu’un réseau social abrite un compte sur lequel certains prennent des photos de leurs potes en train de se taper une micro-sieste tandis que le prof tourne le dos ou peine à percer une muraille de trente et quelques ados pour certains plutôt carrés (il a fallu auxdits profs environ quarante minutes pour se rendre compte du manège et trouver le réseau en question cela dit, la certitude de certains mômes que nous sommes de grosses buses restant notre meilleure arme).

Venant de collège, où le problème était plutôt l’inverse – comment maîtriser cette source perpétuelle mais terriblement sonore qu’est le môme de douze ans – j’accueille cette nouvelle transgression comme toutes celles qui me sont étrangères : avec malaise, et en me demandant de quoi elle est le symptôme.

Au risque de faire de la sociologie de comptoir, j’ai la sensation que la pandémie a contribué à rendre plus chaotique encore l’horloge adolescente, déjà assez semblable à celles de Dali. Qui plus est, la période de décembre – je le ressens dans mes os de presque quarantenaire – est lourde de fatigue et de froid accumulé.

Mais, sans pouvoir le formuler autrement, je ressens dans ces siestes pirates quelque chose d’agressif. Toutes les fois où j’ai tenté un tête-à-tête avec les ronfleurs en question, j’ai eu le droit à une sorte de morgue condescendante, que je n’avais jusqu’alors pas encore subi dans ce lycée.

C’est un sentiment diffus, confus – je m’en rends compte et présente mes excuses pour ce billet assez brumeux – mais que je ressens régulièrement dans le métier. Un comportement qui s’empare d’un groupe, difficile à expliquer, et qui perturbe les rapports entre profs et élèves. Et c’est petit à petit, en communiquant, en enquêtant, qu’on parvient à mettre un nom et des raisons dessus, à le gérer, à le dépasser.

Un établissement scolaire, c’est aussi un lieu d’indicibles. Mais comme tout prof de lettres, je tente toujours de nommer.

Lundi 6 décembre

“On n’arrive pas à se débarrasser de vous !” rigole Imeya en entrant en classe. Les secondes Volcanion s’assoient dans un désordre qui commence à m’inquiéter un petit brin.

Le hasard a fait que je resterai au moins jusqu’à Noël au lycée Gallia. C’est un privilège. Mais ce privilège a un prix. Il faut dire ce qui est : j’ai eu tendance à lâcher un peu, au niveau de la rigueur, ces dernières semaines. Ne sachant ni où j’allais, ni vers où je devais mener le navire, j’ai lancé des activités moins exigeantes, faciles à conclure si jamais je devais changer d’établissement du jour au lendemain.

Maintenant que je suis responsable des élèves pour au moins deux semaines, il faut s’y remettre, sérieusement. Durant deux semaines notoirement délicates au niveau de l’attention. Et c’est là que je dois faire face à mes contradictions : intellectuellement, je sais que je me dois d’être exigeant, et parfois intransigeant, lorsque je fais passer des notions compliquées. Ici, en l’occurrence, la méthodologie de la dissertation. Parce qu’il existe des passages du programme aux contours abrupts. Qui nécessitent que l’on soit le guide incontestable du navire : rédiger une problématique, dégager un plan, ça ne se fait pas au pif. Donc il y aura des exercices pas toujours rigolos, pas toujours facile à habiller du vernis un peu improbable, un peu fun qui est habituellement ma poudre magique.

Mais même si je sais parfaitement tout cela et que l’expérience me l’a maintes fois démontrée, une partie très immature de moi a littéralement l’impression de crever lorsque je deviens ce prof. Il n’y a aucune excuse : je fais mon boulot. Et imposer des règles, des cadres stricts est l’un des aspects du job. Mieux : il est aussi un pacte de confiance avec les élèves. La certitude qu’on leur apporte quelque chose d’important.

Peut-être n’y a-t-il besoin d’aucune explication : cette autorité aux angles plus aigus, à la voix moins douce est l’un de mes points faibles. Je construis autour. Je sais, en l’approchant, que je suis sur la bonne voie. Ce n’est pas du masochisme, juste accepter que l’on enseigne avec tout ce que l’on est. Et jamais, jamais les collègues, se sentir petit ou diminué de ne pas y arriver cette fois-ci. Il y a plein de façon d’y parvenir.

Alors demain, j’aurai probablement l’impression de me noyer.

Mais même si c’est contre-intuitif, c’est là qu’il faut prendre une grande inspiration. Et continuer.

Dimanche 5 décembre

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, je sacrifie à ma passion pour le jeu vidéo et pour le cosplay !