Mercredi 24 novembre

En repartant du bahut aujourd’hui – plus qu’un jour de cours, et un conseil de classe vendredi – je me suis demandé ce que je pourrais souhaiter aux élèves de lycée que je laisse. Qu’ils réussissent ? Qu’ils obtiennent l’orientation qu’ils souhaitent ? Je préfère laisser la réussite à leur volonté, à leur envie, et ce que l’on nomme l’orientation est actuellement faite d’une matière trop mouvante pour que je puisse y penser sereinement.

Non. Je pense que tout ce que je peux leur souhaiter, par la suite, ce sont des enseignants qui entretiennent la flamme avec laquelle ils sont arrivés au lycée. Des enseignants qui, en cette période de froid, qui dure depuis deux semaines, qui dure depuis deux ans, maintiennent un feu. Chacun à leur manière.

Je pense à celle qui, quoi qu’il arrive, respectera toujours la grammaire, dans ce qu’elle a d’inflexible (le tiret cadratin en début de dialogue, jamais le trait d’union), sans jamais prétendre détenir la vérité du français. Je pense à celui qui, en sa première année de prof titulaire, enseigne François Villon à ses secondes, parce qu’il y croit, parce qu’il veut activer leurs méninges. Je pense à celles qui trimballent des élèves en RER pour leur aérer l’esprit, je pense à celui qui enseigne les SVT avec la même rigueur qu’il a passé l’agrégation mais sans jamais réclamer d’élitisme à ses classes.
Je pense à ces collègues qui croient fermement, et humblement, en une façon de transmettre et d’éduquer. Je pense à une immense majorité des adultes que j’ai eu l’occasion de rencontrer depuis que je me suis lancé, presque par accident dans ce métier.

En plus de m’enseigner la rigueur et de me forcer à me comporter comme un adulte un peu responsable, le boulot de prof me permet régulièrement d’étancher l’immense soif d’admiration que je ressens.

Je souhaite aux élèves que je laisse des rencontres avec ces adultes qui sauvent tous les jours l’éducation.

Mardi 23 novembre

Et tout à coup un trou d’air.

Une journée de prof, c’est un flux tendu. On apprend, on prend l’habitude de ne pas s’arrêter. C’est aussi pour ça que nos emplois du temps nous importent autant. Déterminer le moment auquel on fera ses photocopies (si possible pas le lundi matin), où l’on remplira le cahier de textes, où l’on corrigera son paquet de copies. Même les moments de pause, où l’on peut parler avec des collègues que l’on apprécie, on les prend consciemment. Tout ça forme une sorte de tissu.

Et ce matin, le tissu se délite.

Je devrais normalement profiter de cette heure sans cours pour m’avancer dans mon travail de la semaine prochaine. Mais si travail de la semaine prochaine il y a, il ne sera pas avec ces classes. Ou peut-être même ces niveaux. Le cahier de texte est rempli, les dernières photocopies faites. Je n’avais pas vu le truc venir. Désœuvrement. Je sors mon téléphone, consulte le site du CNED et les cours qui y sont déposés, mais sur un écran de portable, c’est illisible ; je rédige deux trois messages.

Un prof sans rien à faire, ça se voit. Les collègues viennent me voir, bavardent, me demandent ce que je fais. “Pas grand-chose.” C’est une phrase que l’on prononce peu.

Plus que deux jours, je flotte dans le vide. Heureusement, j’ai beaucoup de cours, le mercredi et le jeudi.

Lundi 22 novembre

Exploration, avec les secondes, d’une fable de La Fontaine, “Le loup et le chasseur”. C’est marrant, de voir la réactions des élèves qui étudient La Fontaine au lycée. Ils s’attendent à de rigolotes historiettes sur des animaux et bam ! (hashtag Alexis Matteo), on se retrouve à analyser des constructions grammaticales aussi tordues qu’une réforme budgétaire.

“Bon, alors là attention, parce que c’est difficile.”

C’est un terme que j’emploie souvent, difficile. Il me sert de piolet pour casser un mur.

“J’ai passé énormément de temps sur cette tournure, et j’ai encore des doutes sur son interprétation.”

L’idée n’est pas de passer pour le toto de service, ou de faire dans la démagogie, mais de leur faire comprendre, une fois de plus, ce que je considère comme une vérité fondamentale : l’égalité des lecteurs face à un texte. Il n’y a pas d’asymétrie dans notre lecture, eux peinant à escalader les subordonnées destructurées du père La Fontaine et moi me baladant sur les crêtes du texte les doigts dans le pif. Face aux mots, je ressens toujours, dans un premier temps, le même sentiment de vertige. J’ai juste plus d’expérience, j’ai juste l’habitude de ce sentiment. Le temps, la pratique. Et les outils bien entendu. Mais tout ça s’acquiert. Se partage. Aucun prof de lettres n’y arrive parce que c’est devenu facile pour lui, passé un certain niveau d’études.

Alors ouais, les guider sur les chemins qu’on a balisés. Pointer les endroits sur lesquels on a trébuché, parfois, où les laisser se rendre compte de l’impasse. Mais ne pas leur faire croire que c’est facile, de lire. Parce qu’alors, où serait l’aventure ?

***

Retour en salle des profs. J’apprends à V. à se servir de la cafetière, une grosse cafetière réconfortante de diner américain.

“Au moins tu m’auras transmis ça !” rigole-t-elle.

C’est rigolo en effet, mais pas que.

Dimanche 21 novembre

Et le dimanche, on s’évade !

C’est une rediffusion, mais à toute chose malheur étant bon, profitons de la sortie de Cowboy Bebop sur Netflix pour redécouvrir la bande-son de la série originale, que je vous conseille très vivement.

Samedi 20 novembre

Régulièrement (tout le temps) des polémiques enflamment les réseaux sociaux. Le thème de l’Éducation Nationale n’est pas épargné, bien au contraire. Récemment, une collègue se réjouissait du fait que ses élèves relèvent la différence d’âge entre Roméo et Juliette dans la pièce éponyme, et du fait que la nouvelle génération porterait des valeurs plus saines que l’actuelle.

Le débat sur Roméo et Juliette, leur différence ou non d’âge, la lecture ou non d’œuvres à l’aune de valeurs d’aujourd’hui pourrait remplir une bibliothèque de littérature critique et de sociologie, je n’en parlerai donc pas.

Par contre, je commence à me rendre compte qu’il est probablement vain d’espérer quoi que ce soit des générations à venir quand on est prof.

Bien. Maintenant que j’ai votre attention et que je suis bien passé pour un vieux con, je m’explique. Même si les élèves français passent jusqu’à dix heures de leur temps éveillé dans un établissement scolaire, même si nous tissons avec eux des liens souvent fort, le fait est qu’au bout du compte, nous ne sommes, nous les profs, qu’un instant fugace dans leur vie. Fugace parce que la matière que nous enseignons n’est qu’une partie de la mosaïque qu’ils traversent chaque jour, chaque semaine, chaque mois. Fugace parce que nous les rencontrons selon des modalités artificielles : les règles de l’établissement, de notre classe, de la sociabilisation. Fugace parce que nous nous adressons à des enfants et des adolescents, âges changeants par excellence.

Combien de fois n’ai-je pas entendu une anecdote commençant par : “Oh, je suis tombé sur Unetelle l’autre jour. Mais si , tu sais, en 4eC, il y a six ans ! Tu ne devineras jamais ce qu’elle est devenue !”

Et non. On ne devine pas. Déjà, lorsqu’elle était notre élève, on ne devinait pas toujours. Malgré l’importance que les mômes nous donnent, que nous nous donnons parfois (moi le premier), nous ne sommes finalement pas si important que ça, à quelques exceptions près. Et nombre de moments qui nous semblent fatidiques dans nos classes seront oubliés. Alors que d’autres, totalement anodins, revêtiront pour certains de nos élèves, une importance qu’on ne soupçonnait pas.

Le fait est qu’on ne sait pas, qu’on ne peut pas savoir. Alors bien sûr, nous tirons des conclusions, nous supposons, nous imaginons. Que ce débat enflammé sur la légitimité du débat d’Antigone, sur l’âge de Juliette ou de l’Hélène de Ronsard sont des signes d’une révolution à venir. Peut-être le sont-ils. Ou peut-être les mômes ont-ils juste voulu faire plaisir au prof.

On ne sait pas. On n’a aucun moyen de savoir. Notre connaissance des élèves est circonscrite au présent d’une année scolaire, et c’est une sacrée épreuve de ne pas transférer sur ceux qui nous sont confiés des espoirs ou des craintes. Juste être là, leur donner tout ce que l’on peut, avant de les laisser filer.

C’est peut-être pour ça que j’oublie les prénoms des élèves dès qu’ils ne sont plus dans mes classes. Une façon de m’en détacher.

On ne sait pas. On éduque et on ne sait pas.

Vendredi 19 novembre

Au bout du téléphone, il y a la voix de la collègue que j’ai remplacée depuis septembre. On fait la “passation”. Je sais pas pourquoi, j’ai toujours trouvé que ce mot avait une sale gueule. Je tente de me la jouer pro : les points du programme abordés, les notions à revoir, les élèves auxquels il est nécessaire de prêter attention (là, la collègue fait assez souvent “hou là là”)…

J’ai le seum, comme disent les jeunes (les jeunes ne disent plus ça. Les jeunes ne disent pas les jeunes). Et surtout, j’ai vraiment pas envie d’aller bosser la semaine prochaine. Depuis un moment, ma motivation ressemble à une suite de balises, placées à intervalles réguliers : cette semaine là, j’étudierai tel texte. La prochaine, on aura l’oral d’Émilia. Et puis l’activité dans l’amphithéâtre…

Là, il ne reste plus rien. Juste corriger les dernières copies, régler les affaires courantes, et fermer la porte derrière soi.

Je sais hein. Je sais que je fais encore du drama, que tout se passera sans doute très bien. Dans quelques semaines, je serai probablement en train de baver d’attendrissement devant des collégiens choudoudous (ou de me dépeindre en paladin contre d’affreux gobelins adolescents).

Mais en attendant, j’ai besoin de râler contre les conditions de boulot des TZR, de trouver que tout ça n’est pas juste, bref de faire du boudin.

Ça n’est la faute ni de la collègue, ni des mômes, ni du bahut. Alors je me donne un vendredi soir pour grommeler. Et à partir de demain, je tenterai de redevenir prof. Parce que j’aimerais soigner la fin. Parce que les fins, comme le dit un personnage de Doctor Who, c’est triste, et c’est beau.

Jeudi 18 novembre

Une semaine avant mon départ, je discute avec l’une des CPE du collège. Comme beaucoup de collègues, elle est attentionnée et me demande où j’irai après ce remplacement (je ne sais pas), et d’où je viens (ça je me rappelle).

“Tu as enseigné à E. ? Moi aussi, durant huit ans !”

Il nous faut sept minutes à peine pour évoquer nos souvenirs, les lieux familiers, les élèves et les expériences partagées. “Connivence d’anciens combattants.” me souffle à l’oreille un démon cynique, à moins que ce ne soit ma santé mentale. Il y a dans ce bref et intense dialogue bien plus de nostalgie que de soulagement. Rien que de très logique. C’est dans la physique des souvenirs, que de voir cristalliser les bons moments et s’adoucir les pires.

Mais elle comme moi, je pense, parvenons à garder une certaine lucidité sur ce que nous avons vécu : ce n’est pas un syndrome de Stockholm enseignant. Seulement, ces années en région parisiennes ont été trop intense, trop exigeantes en énergie vitale pour se contenter de les oublier, ou d’en faire une autre pièce dans le musée de la nostalgie. Nous en avons fait tous les deux comme un cristal, à travers lequel se reflèteront nos expériences professionnelles à venir. Avec le temps, bien entendu, le cristal se ternira. Mais en attendant, il nous confère un regard un peu différent sur le lycée Gallia.
Pas de quoi se sentir supérieur. Juste une autre façon de voir les choses. Et multiplier les points de vue, les lignes de fuite, c’est toujours bon.

On choisit d’être plus riche de nos fatigues. C’est ce qu’on peut se souhaiter de mieux.

Mercredi 17 novembre

Cet après-midi, mon grand-père m’a demandé s’il y avait des avantages à être remplaçant. J’aime beaucoup mon grand-père, je n’ai pas envie de l’inquiéter, alors j’ai réfléchi. Parce que je n’aime pas non plus mentir aux gens que j’aime beaucoup.

J’ai dit que ça me permettait en toute bonne conscience de ne pas me préoccuper de la partie administrative du boulot, ce qui n’est pas un mensonge. Je ne compte plus le nombre de réunion que j’ai esquivées grâce au magique “Vous savez, je ne serai plus là la semaine prochaine / dans un mois / le trimestre prochain.”

J’aurais aussi pu lui dire que ce matin, je me suis perdu dans le lycée. Vertige amusé. Je quitterai cet endroit sans l’avoir trop usé. Sans être las.

Ça ne suffit pas à trouver la fonction de TZR géniale. Mais c’est un réconfort qui a du poids.

Mardi 16 novembre

C’est fort ennuyeux, mais je crois bien que je déteste cet élève.

Ça n’arrive pas tous les ans, mais à intervalles réguliers. Une collégienne, un lycéen qui va m’exaspérer. Je ne vais plus pouvoir le regarder dans les yeux. C’est le dernier signal, le point de non retour. Et à partir de là, j’aurais beau faire, je sais que je lui répondrai toujours un peu sèchement. Que j’aurai moins de patience avec lui. Ce ne sera pas au point de l’humilier ou de comploter son échec, nous ne sommes pas dans une série télé. Mais je n’arrive pas à me débarrasser de la certitude qu’elle lit, qu’il voit dans mon regard, toute l’animosité que je lui porte.

Je m’en veux d’autant plus que ça ne tient pas à grand-chose. Pour Ivan, par exemple, qui est le dernier malheureux à avoir ouvert les porte de ma détestation, c’est sa voix, un peu pleurnicharde. Sa contestation des notes, dès qu’elles passent sous 13. Sa confiance en lui, quand il présente des exposés juste moyens. C’est un seconde un peu immature, pas de quoi en faire un drame. Et il n’a pas choisi sa voix. Pourtant, sa moindre intervention remue en moi les braises d’une fournaise absolument dégueulasse. Si encore c’était une sale brute, un connard sexiste, une harceleuse ou une brute épaisse, je… Non, même là je ne comprendrais pas, en fait.

Il n’y a pas grand-chose que je puisse faire hormis subir la brûlure de cette révulsion en attendant que mon remplacement s’achève. Alors le foyer s’éteindra d’un coup, comme à chaque fois, et il ne restera plus qu’une grande tristesse, une immense sensation de gâchis. Et l’espoir d’avoir suffisamment dissimulé ce qui est quand même l’une des marques de mon signe astrologique raclure de bidet ascendant patron du CAC 40. Et essayer de tirer une toute petite leçon de tout ça. Par exemple que derrière mes prétentions à l’humanisme et à la bienveillance, il y a une créature rabougrie qui n’a qu’une envie : sortir les pires horreurs à des mômes qui n’ont absolument rien demandé.

J’ignore s’il existe beaucoup d’autres boulots qui vous mettent comme ça face à vos pires penchants de façon quotidienne. Mais ça fait chier.

Lundi 15 novembre

L’une des raisons pour lesquelles je suis obsédé par la série “Utena, la fillette révolutionnaire” depuis vingt ans maintenant est notamment à cause de Juri Arisugawa. Juri est la meilleure escrimeuse de tous les personnages.

Et je suis convaincu que Juri se bat bien parce qu’elle est amoureuse. Et qu’elle canalise tout cette amour non exprimé à travers une série de gestes précis.

“Mais ça ne laisse aucune place à la créativité !”

Mini-révolte ce matin en seconde. Rien de méchant, au contraire. Simplement, les secondes se posent des questions et aimeraient des réponses. Comme par exemple la raison pour laquelle j’ai retiré tant de points pour le respect de cette sacro-sainte méthode du commentaire.

“Parce qu’on va de plus en plus attendre de vous que vous puissiez exprimer cette pensée, cette créativité, à travers une forme contrainte.
– C’est nul !
– Je pensais comme vous en seconde.”

Et depuis ? Depuis suis-je passé de l’autre côté ? Devenu un vieux con, devenu un Créon ?

Bizarrement, du haut de ma montagne d’insécurités, j’ai sur cette question une opinion plutôt sereine.

“Mais maintenant, je trouve ça beau.”

J’ai pris le ton de lorsque je leur raconte une histoire. Même les plus virulents me laissent parler.

“Avant je trouvais qu’un commentaire de texte ressemblait à une autopsie. On fouillait dans l’unité du texte et on en sortait des bouts dégueu. Mais je pense que je sous-estimais la puissance des mots. Regardez. Vous n’aviez pas tout la même interprétation de ce tout petit morceau de roman. Je préfère l’analogie – c’est une image, pour faire simple – de la forêt. On peut se promener dedans, prendre différents sentiers. S’y perdre, si on n’a pas les repères.
– Et pour vous, les repères, c’est la méthode.”

Ils ne sont pas convaincus. Bien entendu.

“Exactement. Et il faut les utiliser un bon moment pour se rendre compte qu’une fois qu’on les maîtrise, on peut sortir du sentier, aller voir ce qui nous intéresse sans jamais risquer de faire de hors sujet, pardon, de s’égarer.”

Ils me regardent avec indulgence. Ils ont l’habitude de voir Monsieur Samovar partir dans ses délires.

“Ou alors prenez l’image du sport. Vous mettez toute votre énergie dans une suite de mouvements précis, réglementés. C’est ce que j’essaye de vous apprendre. J’adore quand vous vous intéressez à des textes. Vous avez des idées qui sont belles, auxquelles je ne pense pas toujours. Lorsque vous arrivez à vous intéresser, à vous intéresser vraiment à un texte, mettez toute votre énergie dedans. Je vous promets que ça peut devenir beau.”

Je ne sais pas s’ils ont compris. Sans doute cette tirade a-t-elle été égoïste. Mais au travers de ces codes rigides qui corsètent l’enseignement au lycée, peut-être peut-on espérer cela : rendre nos élèves lestes, habiles, sans ternir leur envie. En faire des escrimeurs, les meilleurs escrimeurs de la série.