Jeudi 4 novembre

Cette année plus que toutes les autres, les élèves ont à apprendre de nouvelles méthodes. J’enseigne au lycée, il y a beaucoup à faire. Commenter, disserter, analyser, relever… Tâches peu évidentes, d’autant plus que le confinement, le premier, le plus difficile, est passé par là. Nombre d’élèves n’ont pas eu l’occasion, durant le collège, de se confronter au genre argumentatif – pas de brevet – ou de connaître une transition cohérente vers des textes plus complexes.

Alors ils imitent. Pillent les tournures, éparpillent des structures de phrases déjà employées. Et ils le font avec pas mal d’habileté. Forcément. Ils ont gagné en maturité.

Mais ce ne sont pas leurs mots.

Bien entendu, il s’agit d’exercices techniques. Scolaires. Mais habituellement, quels que soient les écrits d’élèves, un déclic s’opère. Les tournures de phrases, connecteurs logiques, transitions et développements respirent à des rythmes différents. Les signes sont ténus mais sont là. Ils se sont approprié l’exercice. Il est devenu leur allié ou leur adversaire. Mais il fait partie de leur univers mental. Mais cette année, à l’exception d’une petite poignée, cette alchimie n’opère pas.

Il y a sans doute quelque chose qui déconne avec ma manière de faire. Je tente différentes approches, toujours luttant contre ce foutu temps qui nous aiguille en première. Mais j’ai beau fouiller, je ne parviens pas, je ne parviens pas, pour le moment, à leur donner leurs mots.

Mercredi 3 novembre

Nouvelle conversation avec A. Il me demande si je tiens un journal autre que celui-ci. La réponse est non. Et je balbutie en essayant d’expliquer pourquoi. Sans doute parce que je n’y ai jamais réfléchi avant.

“Il te faut un sujet.” finit-il par conclure pendant que je m’empêtre dans des débuts de phrases.

Mon métier, mes élèves sont-ils un sujet ? Peut-être. Sans doute. J’ai entamé ce journal comme un talisman. Parce qu’il permettait de donner un sens à ces journées durant lesquelles j’avais l’impression de sauter de plateforme en plateforme, comme dans ces niveaux de jeu vidéo où l’écran défile et te tues si tu touches le bord.

Et puis petit à petit, il est devenu, comme pour beaucoup de diaristes je pense, une boîte à souvenirs, Pandore inversée. J’ai une mémoire épouvantable, mais l’oubli n’a jamais pu toucher ce que j’ai écrit.

Et ces mômes dont je parle changeront, grandiront, oublieront, probablement. C’est normal et sain.

Mais, j’ignore pourquoi, savoir que quelques bribes de leur passage dans une salle de classe ont été preservées dans l’ambre d’un blog me rend heureux.

Mardi 2 novembre

Discussion avec A. dans un café. A. est auteur et anime fréquemment des ateliers d’écriture dans des établissements scolaires. Sa vision des élèves est fascinante, juste un poil décalée de celle d’un prof.

Il me parle notamment de cet élève, avec qui il ne travaillait pas officiellement et qui était venu le trouver pour soi-disant lui montrer ses dessins. Probablement pour créer un lien avec lui.

Créer un lien… Cela arrive, assez souvent. Des mômes qui, pour des raisons diverses, tentent d’approcher un adulte, de le saisir en tant que personne. A. me raconte sa déception de l’avoir instinctivement mis à distance, et d’en avoir parlé aux enseignants. Je le rassure : intervenant temporaire dans un bahut, c’était probablement plus sage. Elle est tellement ténue, la frontière entre l’attention et la trop grande familiarité, plus encore quand on n’enseigne pas au quotidien…

Mais il y en a temps, de mômes en recherche, chaotique, d’un contact. Et que pouvons-nous leur offrir ?

Lundi 1er novembre

Petit moment de blues du remplaçant. Je travaille avec de plus en plus d’enthousiasme sur les séquences du retour des vacances. Deux cours sur la poésie, j’avoue avoir tenté de me faciliter la tâche.

Mais ce ne sera qu’un début. Trois semaines, ce n’est pas grand-chose. Il va falloir commencer à ranger. À laisser derrière soi des cours propres, des élèves prêts à faire la transition. Et je dois avouer que c’est frustrant. J’ai eu la chance de tomber sur un bahut chouette, sur quatre classes vraiment agréables.

Parfois, c’est pas drôle.

Samedi 30 octobre

Lors de ma première année de professeur titulaire – qui ne s’était pas très bien passée, ambiance les élèves foutaient des ordures dans ma capuche – une collègue m’avait dit, à la réunion de début d’année : “De toutes façons il faut être un monstre de narcissisme pour être prof, qui d’autre veut avoir l’attention braqué sur lui tous les jours ?”

À ce jour, j’ignore si elle a raison. Mais le fait est que ce boulot met notre ego à rude épreuve. Ce n’est peut-être pas une question de narcissisme, mais plus d’avoir une prise extrêmement forte sur sa conscience de soi-même.

Comme je l’ai souvent écrit dans ce journal, je suis souvent rentré, et notamment en début de carrière, avec l’impression de m’être totalement fait briser en petit morceau. Et de me demander si j’étais cette personne. Incapable de me faire respecter, de formuler une phrase claire, de formuler une demande sans qu’un gamin se foute de ma gueule. Ces premières années m’ont tendues un sacré miroir déformant sous le nez. Et pourtant, j’y suis retourné. Je ne crois pas qu’il y ait là quelque chose d’héroïque. Mais, pour citer une énième fois un épisode de Doctor Who, peut-être mon ego était-il simplement plus cassable. Il s’émiettait tout les jours et se reconstituait le soir.

Bien entendu, ce n’est pas pour cela que je suis resté dans l’enseignement. J’ai eu la chance d’être pris en main par des collègues absolument exceptionnels.

Mais le fait est que, aujourd’hui encore, même lorsqu’une journée s’est très mal passée, j’ai la sensation de ressortir en tenant entre les mains des éclats du prof que j’aimerais être et qui, disparates, me renvoient un reflet grotesque. Et puis, après quelques heures, ils se réassemblent ; retrouvent leur place. Et quand je vois cette image recomposée, la tranquille certitude que tout ce qui vient de se passer n’était pas profondément moi refait surface.

Je m’imagine expliquer ça à des collègues. Et ensuite sortir de la salle des profs à reculons parce que tout le monde me regarderait avec beaucoup de compassion. Mais malgré tout, je pense qu’il y a là quelque chose d’important : réussir à ne jamais perdre de vue son centre irréductible. C’est aussi ça qui fait qu’on tient.

Vendredi 29 octobre

Un peu de temps consacré à répondre à des questions d’élèves, à qui j’ai donné des dossiers de lecture à rédiger pendant les vacances.

Les élèves du lycée Gallia communiquent beaucoup via messagerie, et, là également, il y a un véritable travail à faire. Entre ceux qui ne maîtrisent pas encore les codes et insèrent un smiley à chaque fin de phrase, ceux qui semblent avoir pris un modèle de lettre de demande d’entretien d’embauche pour modèle et ceux qui ne font pas encore de différence entre le style oral et le style écrit, on se retrouve à faire un cours en différé.

Nouvelle journée, nouveaux inattendus. Je ne m’en plains pas, ça me fait plaisir, d’avoir des nouvelles des mômes.

Jeudi 28 octobre

Il y a quatorze ans, je m’étais juré que je ne serai pas prof plus de dix ans. Que j’arrêterai pour ne pas basculer dans “le confort”. “La routine.”

Il y a quatorze ans, j’avais beau avoir des parents profs, des études de lettres derrière moi et un CAPES en poche, je ne savais pas grand-chose.

Et c’est tant mieux.

À chaque pas la route semble encore plus tortueuse. Plus compliquée ; plus laborieuse.

Plus riche de tant de découvertes à venir.

Mercredi 27 octobre

Note habituelle : je ne relate ici que mes impressions personnelles, n’hésitez pas à vous défouler dans les commentaires, bisous, paix et amour.

Comme pas mal de monde, j’ai découvert aujourd’hui le compte Tik Tok d’un enseignant d’EPS qui a alimenté l’une des polémiques quotidiennes sur les réseaux sociaux. Ma première réaction a tout d’abord été de construire un pilori virtuel pour jeter des tomates tout aussi virtuelles à la figure du collègue. Puis, en bon snob, j’ai décidé que j’allais trouver des arguments pour le défendre et ainsi me détacher de la plèbe.

Et puis, finalement, j’ai essayé de réfléchir.

Encore une fois, n’étant pas le couteau le plus affûté du tiroir, je ne suis pas encore parvenu très loin dans ladite réflexion. Mais il n’est écrit nulle part que le contenu de ce journal en ligne doit toujours être clair, limpide et précis. (À vrai dire, je pourrai presque faire un jeu concours consistant à trouver les trois billets clairs, nets et précis de ce blog). Je précise que je me fonde uniquement sur les cinq ou six premières vidéos de son compte Tik Tok et du reportage diffusé par Brut. (pour ceux qui lisent ce billet sur les réseaux, le lien est disponible dans le billet lui-même). Je ne suis pas allé m’intéresser à d’autres polémiques qui bouillonnent en périphérie.

D’où vient l’ulcération que j’ai ressentie en voyant les micro-vidéos de ce collègue ? Peut-être, bien entendu, y a-t-il le brouillage entre activité professionnelle et vie personnelle. Vous me direz que ça ne manque pas de sel, venant de quelqu’un qui passe son temps à déblatérer sur son métier. Certes. Mais je pense – malgré tout – compartimenter. Je suis totalement différent, dans ma façon de m’exprimer, dans mon attitude et dans mon vocabulaire quand je suis en cours et entre ces lignes. J’ai la sensation que ce n’est pas le cas pour le prof d’EPS dont nous parlons. Mais peut-être peut-on lui laisser le bénéfice du doute, et imaginer qu’il incarne un personnage parodique.

D’autre part, il y a peut-être, sans doute, cette image de plus en plus véhiculée qu’un prof est soit derrière le bureau à terroriser sa classe, sur une estrade, soit en train de se taper des barres avec ses élèves. La personne dont nous parlons est bien sûr dans le deuxième camp. Or, je trouve toujours extrêmement dommageable que la relation entre élève et enseignant soit tellement caricaturée. Depuis quelques années, notre rôle a évolué, bien souvent à notre corps défendant. Nous sommes de plus en plus poussés à endosser un rôle social, à faire de la médiation avec les familles (le tout, au passage, au détriment de postes essentiels tels que CPE ou Psy-EN auxquels on tente de retirer de plus en plus d’attributions) : cela nous a amené à redéfinir notre relation avec les élèves, qui devient de plus en plus complexe, et subtile. Et se retrouver, hors milieu enseignant, confronté à l’image du prof-pote ou du prof-tyran, ça rend un peu saumâtre.

Et puis, il y a bien sûr la grande question de la jalousie. N’es-tu pas un peu, juste un peu jaloux, Samovar, de ce prof qui a l’air d’enseigner différemment ? Avec enthousiasme ? Qui apporte aux élèves quelque chose dont ils ont envie ?
Je me suis posé la question, et, à mon grand soulagement, la réponse a été non. Je pense que mon agacement provient surtout du fait que l’intégralité de ces “séquences médiatiques”, pour employer un groupe nominal à la mode brassent systématiquement le même message : enseigner, c’est facile, quand tu intéresses tes élèves.
Et en fait non. Ce que montrent ces vidéos, ce reportage, ce ne sont pas des images d’un prof. Il s’agit d’un personnage, crée parce que ça sera télégénique.
Enseigner est terriblement laborieux. C’est un processus qui se fait sur le long terme, devant des individus divers, et non toujours un groupe qui danse en harmonie. Peut-être que cette bile que je sens monter, c’est celle des soirées passées à préparer des cours, à corriger des copies, à me retrouver, le matin, la tête embrumé à ne pas vouloir y aller ou à ne pas comprendre un conflit avec une élève. C’est celle des moments banals de la vie d’enseignant. Et je me demande si, en se regardant, le collègue voit dans ces images un reflet de sa vie professionnelle. Si oui tant mieux pour lui.

Mais je ne suis pas persuadé, malgré les rires, et les likes, et les interactions de toutes ces vidéos, que le métier d’enseignant ira mieux après tout ça.

Mardi 26 octobre

L’un de mes plus grands regrets par rapport à ce remplacement au lycée Gallia, c’est qu’il prendra fin et que je serai toujours un prof de collège.

C’est qu’on ne sort pas de treize années à enseigner à de petits adolescents comme ça. J’ai beau me sermonner mentalement, me dire qu’il y a le bac à la fin de l’année, qu’ils sont trente-cinq, qu’ils ont – théoriquement – choisi d’être là, je fonds trop souvent comme un camembert méditerranéen (sauras-tu trouver cette référence de la BD franco-belge ?).

Au collège Ylisse, j’ai pris des réflexes. Ni bon ni mauvais, juste nécessaires pour bosser là-bas. Tenter de susciter l’intérêt. Se montrer toujours surprenant. Insister sur les rituels mis en place pour bosser. Désamorcer immédiatement ce qui pouvait ressembler à un embryon de conflit. Reformuler trois ou quatre fois les explications. Et surtout, ponctuer presque chaque phrase de “tout le monde suit ?”

Moyennant quoi, il est très possible que mes cours de lycée manquent d’efficacité. Je devrais probablement aller plus vite. Ne pas hésiter à plonger plus souvent dans le cours magistral – dont les élèves sont demandeurs – et, tout simplement, les traiter davantage en adultes. Mais c’est compliqué. Lorsque je les vois prendre laborieusement des notes, ou que je sens que quelques-uns sont en train de décrocher, les rouages internes de ma pédagogie grincent. “Continue. Continue ils rattraperont, ça fait aussi partie du jeu. Ou ils viendront te voir, c’est aussi ça être adulte.”

J’ai l’impression d’être un sprinter à qui on demanderait brusquement de commencer l’endurance. Je sais comment fonctionne le mécanisme de la course, beaucoup moins le rythme. Comme je l’évoquais dans un billet précédent, je me retrouve très souvent, en salle des profs, à discuter avec les stagiaires ou les néo-tits. Et hormis le fait qu’ils sont géniaux, je suis dans leur situation : je tâtonne. Et c’est toujours tâtonnant que je quitterai le lycée Gallia.