Lundi 25 octobre

“Les adolescents ont de plus en plus de mal à se concentrer.”

“Les adolescents sont exposés à la violence de plus en plus jeunes.”

“Les adolescents regardent Squid Game.”

“Les adolescents ont une vision de la sexualité malsaine.”

“Les adolescents…”

Je ne suis pas différent des autres. Le monde actuel m’inquiète, me fait peur. Et ce que j’entends sur “les adolescents” plus encore que le reste, étant donné que c’est avec eux que je passe l’essentiel de mon temps professionnel.
Il y a quelques années, j’assistais à une formation sur les arts scéniques avec une sommité de ce petit milieu. Celui-ci, parlant de ses élèves, expliquait comment il leur demandait de laisser leur “peau d’ado” au vestiaire, avant de monter sur scène. Il s’agissait, bien entendu, d’une banalité, que nombre d’enseignants ont déjà formulé d’une façon ou d’une autre. Mais elle m’avait frappé, cette banalité. Parce que c’est un peu mon cheval de bataille, dans ce boulot, plus que d’autre collègues : créer un espace suffisamment intéressant, surprenant, solennel ou inattendu pour que les classes que j’ai en charge, quel que soit leur profil, laissent leur “peau d’ado” à l’extérieur.
Quand je m’en suis rendu compte, je me suis sottement rengorgé, me voyant déjà comme l’avenir de la pédagogie, un champion des apprentissages au service de mes élèves, hashtag altruisme.

En fait non. Soyons sincères : la raison pour laquelle j’essaye de créer ces espaces, c’est avant tout pour moi. Les tenues que je porte, la mise en scène, la façon d’annoncer les activités : chaque début de cours est un combat frénétique pour emporter l’adhésion de la majorité d’entre eux. Qu’ils soient attentifs – ou feignent de l’être – ne suffit pas. Je ressens ce besoin impérieux que, pendant une heure, ils acceptent de ne plus être les ados qu’on nous décrit à longueur d’analyses sociologiques.

Parce que je pense que sinon, ce métier me serait insupportable. C’est sans doute une prière muette que je leur adresse : “Montrez-moi que vous n’êtes pas obsédés que par le dernier drame sur snapchat, montrez-moi que vous êtes capable de focaliser votre attention plus de neuf secondes, montrez-moi…”

Et je vais monter d’un cran dans le narcissisme déjà épouvantable de ce billet : désormais, la plupart du temps, j’ai l’impression que ça fonctionne. Soit que je parvienne à maintenir l’illusion, ou plus probablement que les élèves acceptent charitablement de jouer le jeu, de nombreuses heures se passent ainsi. Ils acceptent, pour la plupart, de “laisser leur peau d’ado”. Et dans ces moments-là, je me dis que peut-être, les sociologues ont tort. Que ces affirmations apocalyptiques sont des raccourcis. Que les mômes qui planchent, le visage merveilleusement concentré sur leur commentaire ou cherchent absolument à faire avancer leur groupe, sont tout aussi réels, tout aussi vrais dans leurs comportements que les ados perdus, chaotiques et fragiles que ceux que l’on décrit dans les articles ou en salle des profs.

Ou peut-être n’est-ce qu’une illusion que je me crée dans les salles de classes. Une illusion qui me permet de continuer à leur enseigner. Qui sait ?

Dimanche 24 octobre

Et le dimanche, on s’évade !

Et avec le retour des jours d’automne, quoi de mieux qu’un peu de synthwave bien crade ?

Samedi 23 octobre

Depuis le début de l’année, Julius a dû m’envoyer une dizaine de messages. Et me prendre pas mal de temps de récréation, notamment le jeudi, où nous en avons une entre les deux heures de cours de sa classe de première.

“Monsieur, vous pensez quoi de ce que j’ai écrit ?
– Je vais vous corriger votre copie, vous le saurez.
– Non, je veux dire au point de vue du style, de l’écriture.”

Julius fait partie d’une section de STMG, et pour la plupart des élèves, le français y est un obstacle pénible mais obligé, qu’il faut se coltiner pour le bac. Après pas mal de semaines laborieuses, ils commencent à voir la matière comme autre chose que des heures d’ennui sous la direction d’un prof tyrannique. Mais pour Julius c’est autre chose.
D’abord il y a son comportement. Il fait partie du groupe “des mecs”, la bande de six garçons qui, depuis le début de l’année, se comportait comme des collégiens, et qui m’a forcé à mettre la première Vulcanion en coupe réglée pour pouvoir bosser un peu avec eux. Ce qui est passé par la mise en place d’un plan de classe. Il a été le seul du groupe à ne pas émettre une protestation ou à ne pas chercher, les cours suivants, à m’arnaquer en s’asseyant ailleurs. Depuis, même s’il ne participe pas davantage, il n’adresse plus la parole à ses potes en cours.

Et puis, donc, il y a les récréations. C’est devenu un rituel. Julius met trois plombes à ranger ses affaires et, dès qu’il n’y a plus personne, vient me trouver pour me demander ce que je pense de son travail.

“Mais… Vous écrivez, en dehors des cours ?
– Écrire quoi ?
– Je ne sais pas. Des histoires, des articles ?
– Ben non. Pourquoi ?
– Vous avez l’air de bien aimer ça, et vous écrivez bien (c’est vrai). ”

Bien entendu, au cours suivant, Julius arrive avec plusieurs feuillets. Des compte-rendus de lecture.

“J’aime pas inventer des histoires. Mais rédiger des critiques, oui. Je ne sais pas si ça va vous intéresser.”

Toujours répondre oui, évidemment. Bien sûr que ça va m’intéresser. L’écriture est comme le regard de Julius. Limpide.

“Quel est votre projet d’orientation, Julius ?
– Je sais pas trop. Le… commerce.
– D’accord. Dans quel domaine ?”

Il hausse les épaules. J’ai le cœur qui se serre un peu. On n’est pas dans un film, je ne suis pas Robin Williams. En plus bientôt je ne serai plus là. Mais les mots si.

“En tout cas continuez à écrire. J’aime beaucoup, et je pense que ça pourrait intéresser d’autres personnes.”

Le temps qu’on discute de ses opinions sur Annie Ernaux et Voltaire, la sonnerie retentit. Il faut, déjà passer à autre chose.

Vendredi 22 octobre

Bonne joueuse, la fatigue a attendu aujourd’hui pour me laminer la face. Par contre, elle l’a fait avec une conscience professionnelle impressionnante et, depuis hier soir, je ne parviens pas à accomplir une action quelconque à vitesse normale : j’ai l’impression qu’on a ralenti mon temps personnel de deux fois sa vitesse normale.

Ce début d’année au lycée a été rude, ne nous voilons pas la face. Il m’a fallu réapprendre une partie non négligeable de mon métier et certains de mes outils les plus efficaces ont été laissé dans leurs étuis : la gestion de classe, l’aide à l’organisation, l’entrée dans l’explicite des textes… Et il a fallu que j’apprenne, toujours dans la surprise, toujours dans l’urgence, à aider les classes à approfondir à me montrer plus disert, plus précis dans mes explications, à faire passer de nouvelles exigences auprès des lycéens.

Je m’affale dans un canapé et me regarde. J’ai encore une fois complètement changé. Parfois, je ressens une minuscule pointe de jalousie à l’égard des collègues qui me disent être dans leur établissement depuis huit ans, s’y plaire.

Et puis le narcissique en moi crie de joie de découvrir de nouvelles facettes de ma personnalité à explorer.

Mais pour le moment, ce narcissique, et toutes ces autres facettes ont juste besoin d’un peu de repos. De sérénité.

Jeudi 21 octobre

Dernière journée avant les vacances. J’ai hérité d’un emploi du temps qui me libère mon vendredi des cours, c’est un sacré privilège. Hérité aussi de quatre classes, depuis le début de l’année.

“Monsieur, elle est comment, l’autre prof ?
– Vous échangez avec l’autre prof ?
– Elle est plutôt jeune ou âgée, l’autre prof ?
– Elle vous a déjà fait des blagues par mail, l’autre prof ?”

L’autre prof. Cette figure quasi mythologique que les élèves attendent avec une curiosité mêlée d’angoisse. Même si ma position est, en valeur absolue, nettement plus inconfortable, je crois que je préfère ma position à la sienne. Elle devra, d’ici trois semaines, occuper une place dont les jalons ne seront pas ceux qu’elle a choisi, malgré le fait que je la tienne régulièrement informée des progressions des élèves. Des habitudes, bonnes comme mauvaises auront été prises. Et “l’autre prof”, malgré mon acharnement a leur demander de l’appeler Mme. M devrai composer avec.

J’espère que ce ne sera pas trop compliqué d’être l’autre prof. En tout cas, j’espère lui laisser des mômes avec qui ce sera doux de bosser.

Mercredi 20 octobre

J’en suis arrivé à ce moment de la période scolaire où je compte les heures. Pour la dernière fois avant les vacances, cours avec les secondes Azumarill : nous achevons l’étude de La Machine Infernale. Sur les marches de Thèbes Œdipe, accompagné de sa sœur, Antigone de sa fille, de sa femme, Jocaste, de sa mère, prend sa liberté.

“Ce doit être frustrant, d’être TZR, et de partir sans voir les méthodes que tu as mises en place porter leurs fruits.” m’ont dit plusieurs collègues lorsqu’ils ont appris que je ne resterais pas toute l’année.

Je suppose que ça l’est. Je n’ai encore jamais vécu cette expérience. J’ai quitté mes classes de sixième en mars, l’année dernière. Tout ou presque était déjà fait. Peut-être, sans doute, ces élèves, gentils mais très immatures du mois de septembre seront-ils en juin encore plus pertinents qu’ils commencent à l’être. Leurs interventions plus fines, leur regard sur les mots plus affûté. Et ce sera la collègue que je remplace qui aura le privilège de les voir s’épanouir. J’explore cette pensée. Suis-je frustré ? Pas vraiment.

Il y a quelques mois, j’écrivais, en pleine nuit, et très naïvement, dans un carnet “Ne fais pas insulte au temps donné.” Pour une toute autre raison. Mais cette maxime peut parfaitement s’appliquer à cette heure du mercredi. Écoute tes élèves débattre de la fin de la pièce, épouvantablement déprimante ou pleine d’espoir, “de soleil”, comme dit Kika. Profite d’être prof de lycée, ici et maintenant.

Pour les trois dernières semaines, nous étudierons la poésie à travers un thème : le carpe diem.

Mardi 19 octobre

À un moment il fallait bien que ça arrive : les Premières Tritox se retrouvent devant leur première évaluation de deux heures de l’année, objectif rédaction partielle d’un commentaire composé.

J’ai tout fait pour les préparer, je leur ai signalé que c’était un passage délicat à négocier, les ai accompagnés dans la lecture du texte, puis du sujet : maintenant, c’est à eux de jouer. Et je pense que le terme jouer est on ne peut plus mal choisi : quelques minutes après le début de l’épreuve, les visages se tendent, les sourcils se froncent et les corps se redressent sur les chaises. Presque tous les mômes comprennent qu’ils sont là face à un moment critique et compliqué de leur parcours scolaire.

Et, appuyé au bureau, je bouillonne. C’est une partie de mon métier que je déteste : ce moment où je dois les laisser se débrouiller tout seul. Qu’ils nagent ou qu’ils coulent, comme disent les britanniques. Et, là, forcément, beaucoup vont couler. Ou du moins se débattre, dans l’eau qui menace de les engloutir. Mais, même si je hais cette théorie du mal nécessaire, j’ai l’impression qu’ils doivent en passer par là. Une petite voix perverse me chuchote que si j’avais vraiment fait mon boulot, il ne marneraient pas autant. Une autre proteste que l’entraînement ne peut pas tout. Qu’à un moment, ils doivent se retrouver seuls, à tracer leur chemin dans cette forêt de mots, soigneusement plantée par Corneille. Mon boulot sera après. Des corrigés de copies : trouver les bonnes remarques, rassurer, féliciter, avertir.

Mais pour le moment, je ne suis pas le protagoniste. Et je les laisse vivre leur bataille.

Lundi 18 octobre

Je n’aime pas les semaines précédant les vacances.

Oui, on ne se dirige pas vers le billet le plus polémique du monde. Mais c’est un phénomène toujours intéressant à constater : ces derniers jours, tout le monde – et je dis bien tout le monde – est un peu plus désagréable. Et ce “un peu plus désagréable” peut déboucher sur des climats scolaires allant du légèrement tendu à l’explosion pure et simple de certaines classes.

Et c’est compréhensible.

C’est compréhensible parce que chaque établissement scolaire est une cocotte minute. Et même dans les bahuts dans lesquels le climats est apaisé – le lycée Gallia en fait partie – chacun, élèves comme profs, consent à des sacrifices plus ou moins forts pour que les choses se passent bien. Habituellement, les bénéfices que nous en retirons, que ce soit au niveau de l’ambiance du groupe, de la qualité des apprentissages ou simplement des bonnes relations entre individus servent de coussin sous lequel nous glissons nos problèmes personnels.

Mais là c’est le mois d’octobre. Ça gratte. Le coussin est dégonflé et les problèmes s’accumulent. Et doivent être multipliés par le nombre de cervelles présentes dans le bahut. Ça fait du monde. Tout un tas d’individus préoccupés par leurs petites personnes. À commencer par Monsieur Samovar qui, cette semaine, n’a pas spécialement envie de trouver la bonne analogie, la bonne anecdote, la bonne activité pour convaincre que, oui, apprendre l’interrogation indirecte, c’est important. Et oui, après un moment de manipulation autour des textes, il faut se fader la règle, que je ne ferai pas inscrire par un avion au-dessus du lycée. Ce ne serait pas bien grave en tant normal, les élèves accepteraient ces vingt minutes un peu chiantes. Mais en cette dernière semaine, ils bavarderont davantage. Ou récrimineront. Et je n’aurai pas envie de faire preuve de patience. Alors le cours se terminera dans une ambiance un peu grise, une ambiance d’automne un peu sale.

Ce n’est pas la fin du monde. C’est juste la fin de la période. “Cela aussi passera”. Ian m’a dit l’autre jour que c’était son proverbe favori. Comme quoi, nous ne sommes pas tous désagréables en ce moment.

Samedi 16 octobre

Dernier week-end avant les vacances. Et comme j’ai peu de temps, j’ai juste envie, bêtement, naïvement, de souhaiter tout le courage possible à ceux qui travaillent dans les établissements scolaires, élèves et adultes.

Parce que je vous avoue que je suis un peu inquiet. Des gens que j’aime très fort me racontent leur épuisement, leur envie de tout lâcher, leur peur d’y aller. Il y aussi ceux que je connais, de près ou de loin, qui tiennent quoi qu’il arrive et qui donnent un peu de leur force à ceux qui en ont besoin.

Alors à tous, je vous souhaite tout le courage du monde. Prenez soin de vous.