Dimanche 16 mai
Et le dimanche, on s’évade !
Parce qu’elle me manque encore souvent…
Et le dimanche, on s’évade !
Parce qu’elle me manque encore souvent…

Préparation des cours de la semaine à venir sur L’île au trésor : les sixièmes Canarticho bosseront sur des scènes du film de Walt Disney des années 50, une adaptation extraordinairement fidèle et naïve du bouquin. “Pour moi, c’est la meilleure”, m’a un jour dit ma sœur. En tant que prof, moi aussi.
Ça rejoint cet objectif que je me fixe de donner aux élèves des archétypes. Trop souvent, je pars du principe que nous partageons, eux et moi, le même univers mental. Que lorsque je leur dirai “chevaliers”, ils verront forcément le type avec sa lance et son épée sur sa monture caparaçonnée. Que lorsque je dis “Bateau pirate”, ils le verront, lancé sur les océan, le Jolly Roger flottant au vent.
Bien sûr ce n’est pas toujours le cas. Et c’est l’une des premières raisons pour lesquelles des élèves décrochent d’une lecture. Même une fois expliqués, ces mots de vocabulaire ne résonnent pas de grand-chose. Certains auront lu One Piece ou vu Pirate des Caraïbes. Une poignée aura emprunté une histoire de pirates au CDI. Mais pas toujours.
Du coup, oui, leur donner quelques images simples, naïves. Histoire qu’ils construisent, là-dessus, leur imaginaire à eux. Quitte à le détourner, le parodier. Mais ils auront vu les grands tricornes, les jambes de bois et les coffres au trésor de forbans de littérature. Le dessinateur Boulet disait que l’imaginaire s’apprend. Et c’est un apprentissage que j’adore faire en compagnie des élèves.
(Image tirée du film L’île au trésor de Byron Haskin)

Discussion avec une élève de lycée, au sujet de son bac de français à venir. La dernière fois que j’ai enseigné à des lycéens, c’était pendant mon stage. Et, comme à cette période, je suis frappé par la vivacité d’esprit de mon interlocutrice.
Il y a quelque chose de puissant, propre à cet âge, que je détecte parfois chez quelques troisièmes, aux alentours du deuxième trimestre : ils ont encore cet immense élan de l’enfance, et une maturité qui leur fait comprendre que oui, ce savoir dans lequel on les fait baigner depuis l’école primaire leur appartient. Qu’ils peuvent s’en emparer, le décanter, et l’ajouter à l’immensément complexe chimie de leur esprit.
C’est cet état d’esprit qui m’a vraiment poussé à lire. Beaucoup et passionnément. Qui a fait de mon année d’hypokhâgne un bouillonnement de découvertes, de méthodes qui me servent encore aujourd’hui.
Quelques minutes plus tard, je vais courir, et je vois deux jeunes gens qui me dépassent comme des flèches. Je ne pense pas que je recourrai un jour avec la même aisance. C’est dit sans amertume. L’esprit de cette lycéenne avec qui j’ai parlé, de beaucoup d’entre eux, a ce côté délié. J’aimerais pouvoir leur donner les clés pour profiter de ces années, les plus propres à être éclatantes.

Depuis son retour des cours à distance, Rean a un cahier nettement plus ordonné. Il lève la main à chaque fois qu’il perd le fil, et n’hésite plus à demander de l’aide pour qu’un camarade ou moi-même lui recopions le cours qui lui manque. Il assume totalement les préconisations qui se trouvent dans son PAP (Plan d’Aide Personnalisée) depuis le début de l’année, et dont il refusait jusqu’ici, jusqu’à l’évocation.
“Tout se passe bien, Rean ?”
Il est facile de lui parler, il traîne toujours à la fin du cours.
“Oui monsieur, pourquoi ?
– Je trouve que vous vous comportez différemment, ces derniers temps. En bien j’entends.
– Oui. On a beaucoup parlé avec mes parents.
– Et ?
– Ben ils m’ont dit que si on m’aide, c’est pas parce que je suis bête.”
Il me fixe, très serein. C’est une scène banale, que j’ai vécu des centaines de fois : un môme qui finit par comprendre ce que tant d’adultes lui répètent depuis longtemps. Les raisons de ce succès sont mystérieuses, toujours. Peut-être les bons mots ont-ils été utilisés, peut-être Rean a-t-il atteint juste ce qu’il fallait de maturité. Peut-être la conversation avec ses parents a-t-elle parachevé l’édifice construit depuis longtemps par ceux qui tentent d’aider ce gamin.
Peu importe. Ça a marché.
“Je deviendrai dingue, à répéter sans arrêt.” me dit-on parfois à propos de mon métier.
Mais chaque répétition est une chance de succès.

(TW : relations entre mineurs et adultes)
Les élèves que j’ai eus pour la première fois en cours doivent avoir environ vingt-cinq ans aujourd’hui. Une classe de quatrième d’un collège serein de la Sarthe dans lequel on s’était excusé, le premier jour, de m’avoir donné une classe avec une élève perturbatrice qui, une fois, s’était levée sans autorisation.
Lors d’une conversation avec V., le débat tourne autour des tabous. L’histoire, notamment, de cette professeure amoureuse de son élève dans les années 60 et, au-delà de ça, de ces faits-divers d’enseignants ayant des relations avec leurs étudiants.
Par honnêteté mentale, je tente de considérer cette possibilité, en pensant à ceux qui étaient autrefois mes élèves de quatrième et dont les contacts facebook qu’ils m’ont envoyé quelques années plus tard m’ont appris que certains sont devenus d’immenses beaux gosses. Et, c’est une sensation assez perturbante, un sentiment de révulsion m’envahit intégralement.
Il ne s’agit plus de considérer ce que les autres ont fait, mais ce ressenti. Son origine. Et je me l’explique assez bien. La question de l’âge, bien entendu et de la vulnérabilité. De la légalité. Et une racine plus profonde que les autres, plus personnelle. Dans un épisode de Doctor Who, encore un, le Docteur dit à propos de l’un de ses compagnons qu’il a vis-à-vis de lui, “a duty of care”. Très maladroitement traduit, ça donnerait “un devoir de protection”. J’ignore comment cela m’est venu, si je le dois à mon éducation, à des réflexions personnelles ou à mon expérience professionnelle, mais la source de ma révulsion se trouve ici. A partir de l’instant où une personne m’est confiée en tant qu’élève, je lui dois dévotion et protection. Quel que soit son âge ou les années qui me séparent de son passage dans ma classe. Je me suis engagé à lui apprendre. Ce lien est indéfectible et a préséance sur tous les autres.
Encore une fois, il ne s’agit pas de se poser en exemple. Juste de me dire que les centaines de mômes qui ont croisé ma fonction, quel qu’ait été leur évolution, mentale, sociale et physique, resteront mes élèves. Que je ne pourrai jamais les considérer autrement, que comme ces personnes qui, dans leur majorité, m’ont fait confiance pour leur enseigner le français, et parfois un peu plus. Et cette confiance constitue la raison pour laquelle j’aime un peu plus ce boulot d’année en année. Je tente à ma mesure de m’en montrer digne, parce qu’elle a sous mon crâne les dimension de l’infini.

C’est bon.
Les sixièmes Canarticho fréquentent les pirates depuis suffisamment longtemps pour passer à l’un des exercices canoniques du cours, consistant à créer son propre pirate. Mon amour des rédaction et du jeu de rôles fait que j’ai beaucoup d’attachement à cette activité. Et, avec cette classe, bordélique en diable mais imaginative, elle se passe plutôt bien.
Bien évidemment, elle n’est pas dénuée de moments étranges. Comme ce moment où Maya et Imane me demandent si leur pirate peut avoir une grosse poitrine.
“Oui, je suppose. C’est un détail important ?
– Ben il lui faut un signe distinctif, et y a pas beaucoup de pirates qui en ont une, hein monsieur ?”
Je scanne rapidement le regard des deux mômes pour y déceler une trace ou nom de foutage de gueule (on finit par le détecter, après s’être pas mal fait avoir) et n’en trouvant aucune, me détourne, en me demandant ce que je dois penser de cette étrange demande.
De l’autre côté de la salle, Roméo lève la main à en toucher le plafond. Son AESH me regarde d’un air dubitatif. Le texte qu’il a écrit avec son aide est de bonne facture, surtout pour un élève fâché avec la lecture comme lui.
“Du coup, il manque juste son nom, Roméo.
– Oui ! Je veux l’appeler Monsieur Ravioli, et Louise (l’AESH) ne veut pas !”
Nouveau scan de foutage de gueule, à nouveau négatif.
“Ce n’est pas un peu étrange, pour un pirate ?
– Oui, mais j’aimerais beaucoup, quand même.”
Indifférents aux avatar de Monsieur Ravioli, Cara et Olivier sont en train de faire émerger de leur feuille “La Piratesse” (elle a tué tous ceux qui connaissaient son nom), qui, du haut de ses deux mètres dix, fait taire tout l’équipage par son habileté à l’épée et sa beauté. Elle parle huit langues et attaque les autres pirates pour voler leurs trésors et en libérer leurs prisonniers.
“On sait ce que vous allez dire, monsieur, elle est trop forte. Mais on avait envie qu’elle soit trop forte, pour une fois.”
C’est aussi pour ce genre de trucs, que j’adore cette activité : il y en a peu qui me permettent de découvrir leur imaginaire, aussi improbable qu’il soit.

“Monsieur, j’ai pas trop compris le COI.”
Il y a quelques mois, cette phrase était impossible à prononcer pour Oleg. Ou plutôt, elle allait forcément s’accompagner de coups portés sur la table, parfois avec la main, parfois avec la tête. Et elle était infiniment bien moins formulée.
Cela fait désormais un an que cet immense élève de sixième (désormais quasiment une tête de plus que moi) assiste au cours, aidé par une AESH chargée de prêter main-forte non pas à un, à deux, mais à trois élèves, parce que, bon, c’est fastoche. Et, comme l’intégralité des profs de collège, ma vision de la vie d’Oleg est très partielle. Son évolution, je ne l’ai vue que par fragments. Des morceaux d’humeur, constatés de jour en jour, des éclats d’histoire qu’il me raconte.
Mais les choses ont changé. De sa voix aigrelette – il a douze ans, je me le répète souvent – il prévient des moments où il n’y arrive pas. Où il se sent frustré. Son langage, peu à peu, s’apaise et les injures se font plus rares. Peut-être, sans doute, le collège n’y est-il pour rien. Chaque élève est un monde, avec sa géographie, ses cataclysmes et ses moments de réconciliation. Ou peut-être, au contraire, avons-nous énormément contribué à l’apaiser et sommes-nous en grande partie ses sauveurs.
En fin de compte, ce n’est pas très important. Si j’ai réussi à laisser, il y a quelques années, mon complexe du paladin, sauvant tous les mômes par mes cours merveilleux et mon sens inné de l’écoute (ainsi que ma grande modestie), c’est en acceptant que notre pouvoir est limité. Mais que nous devons l’exercer autant que possible, et à l’aveugle.
En attendant, Oleg sourit souvent. C’est chouette.
Et le dimanche, on s’évade !
Vous prendrez bien un peu d’a cappella ? (sur la recommandation d’un ami qui se reconnaîtra, je pense).

Après treize ans à naviguer plus ou moins au jugé dans le monde de l’enseignement, j’en suis arrivé à la conclusion que je me suis enfin trouvé une boussole quant à la préparation de mes cours.
Il ne s’agit pas d’une méthode miracle qui fera que je ressortirai à chaque heure en ayant changé la pensée et la vie des élèves, ou d’un moyen d’obtenir un silence respectueux et impressionné à tout coup. Juste d’une composante essentielle, d’un dénominateur commun.
Pour qu’un cours soit réussi, il est nécessaire qu’il persuade les élèves de laisser un instant leurs préoccupations, parce qu’il vaut le coup.
Je sais. Dit comme ça, ça a l’air débile. Mais ça reste la base. Qu’on étudie le monologue de Phèdre ou le Complément Circonstanciel de Cause, je tente, ne serait-ce que pour un instant, d’amener tous les mômes à déposer leur bagage mental, souvent bien chargé.
“Ne vous inquiétez pas, toutes vos joies et tous vos ennuis seront là dans deux minutes.”
Ils rigolent souvent quand je dis ça. Et c’est plus ou moins facile selon les classes. Certaines me font confiance et acceptent spontanément de rentrer dans le jeu. Pour d’autre, c’est plus compliqué. Et cet instant d’abandon sera très bref, parfois de quelques secondes. Mais je fais tout ce que je peux pour les provoquer. Après, il y aura des milliers de raisons pour lesquelles le cours peut foirer. Mais il aura une chance.
C’est compliqué. Parce que ça implique aussi, quand je prépare ces fichus cours, de croire en eux : si je demande aux mômes de le faire, je dois m’imposer la même règle. Et que j’y passe la journée ou une heure, je tente de m’abstraire de tout le reste. De croire pour une minute que ce que je propose est important. Autant dire que lorsqu’on a la confiance en soi d’un puceron chargé d’affronter un tigre du Bengale, c’est plutôt laborieux. Mais je tente. Et puis, ça m’interdit de m’en foutre.
Souvent, je me dis que si j’aime autant la série Doctor Who, c’est pour ça : parce que c’est quelqu’un qui débarque et arrive à convaincre quiconque de l’accompagner, parce que ce sera merveilleux et sublime. Oui, c’est juste de la fiction. Mais on peut tenter de faire un peu comme si.

Malgré le masque, on voit les mômes grandir.
Au collège – et, je suppose, à l’école primaire – c’est souvent un événement rapide et brusque. Le petit bonhomme qui peinait à monter les marches de l’escalier il y a quelques mois s’est changé en un pré-ado carré, qui vous entre dans la classe avec une assurance dont on demande où il l’a trouvée. La môme qui passait son temps à aligner soigneusement ses feutres de couleurs improbables au début du cours se tient désormais très droit, un simple stylo à la main, avec une très légère impatience.
Les voix, dès la sixième, commencent à se modifier, comme les regards et les démarches. Et c’est toujours une joie que de se tromper. Ce n’est jamais celle sur qui on avait parié qui se met à grandir d’un coup, ni celui que l’on croyait qui, de zébulon triplement suractivé, va devenir un élève nonchalant, qu’il faut pousser aux fesses pour qu’il ouvre son cartable.
Je crois que c’est aussi l’une des raisons pour lesquelles j’aime à ce point mon métier. Découvrir ces humains, déjà totalement humains, mais toujours en train de changer. Ce doit être épuisant, de ne pas savoir qui on sera, dans quelques semaines. Du moins c’est ainsi que je m’en rappelle. Mais c’est aussi une sacrée chance d’être, jour après jour, un endroit peu changeant, dans lequel ils peuvent se poser.
L’autre jour un papa d’élève s’inquiétait que sa fille lui parle si peu de ce qu’elle faisait au collège. Et de fait, ils sont nombreux à cloisonner. Pour beaucoup de raisons et notamment, justement, parce que c’est l’un des endroits où ils apprennent à être eux. Je me suis souvent alarmé du fait que le collège est une micro-société qui apprend très vite la violence inhérente aux rapports humains. Mais parfois – souvent, me dis-je, dans des instants débiles d’euphorie – il leur permet de se déployer.