Lundi 26 avril

C’est donc la “reprise”. Guillemets pour moi, vu que comme nombre de collègues, je ne me retrouve pas devant des élèves. Mes activités sont prêtes, je les balance à l’heure demandées sur le cahier de texte en ligne, sur le site utilisé par le collège.

Le chat est ouvert les accusés de réception aussi. C’est une journée un peu étrange, un peu blanche. Un mail d’une collègue, un autre du principal. Et ce sera tout. Impossible de savoir si les couvertures de L’île au trésor ont bien été téléchargées, quelle tête a fait Laya en découvrant les premières phrases du roman, si Eike a bien trouvé son dictionnaire pour chercher les mots qui lui posaient problème.

Aucune réaction d’élève. J’évite de multiplier les signes, je bouge déjà trop en classe, autant éviter de le faire sur Pronote. Plus qu’à continuer à se préparer, à préparer. En espérant, vite, retrouver des visages. Même à demi masqués.

Ils me manquent.

Samedi 24 avril

En train de retrifouiller un vieux cours que j’avais préparé, il y a bien longtemps, sur L’Ile au trésor. Sélectionner d’autres extraits, un peu plus courts, recréer des fiches de vocabulaire et parsemer les activités de mini-jeux, de petits indices menant à des activités que nous accompliront une fois de retour en classe.

Il y avait longtemps que je ne m’étais plus retrouvé au-dessus du chaudron ; à chercher, tester, tenter des trucs. La rentrée, la fonction de TZR et la découverte de classes pas forcément évidentes en début d’année m’avaient, comme souvent amené à sacrifier le joyeux à l’urgent. Et puis il y avait le protocole, et puis le confinement.

Je prends cet après-midi comme un moment de liberté. La quasi-totalité des collègues à qui j’en ai déjà parlé m’ont invariablement répondu : “Si on me laissait faire, je passerais des journées entières sur une heure de cours.”

Ce week-end, je décide donc de ne pas trop me demander. Si la classe virtuelle fonctionnera, si je parviendrai à joindre tous les élèves, combien de temps ces conditions compliquées perdureront.

Ce week-end, je décide juste de m’amuser à être prof.

Vendredi 23 avril

Nous sommes donc le dernier jour de bien étranges vacances. Habituellement, il s’agit de la journée durant laquelle je ressens toujours cette petite boule dans le ventre. Une sorte de douleur fantôme.

C’est étrange comme je l’ai oubliée. Le corps efface très très vite les inconforts physiques, quel que soit leur intensité. Mécanisme de défense, je suppose. Lorsque je parle de mon peu glorieux début de carrière, j’évoque souvent “les trois années”. La formulation m’est venue sans réfléchir. En réalité, il s’est agit des trois années durant laquelle cette boule au ventre constituait l’essentiel de mon quotidien. Comment parvenir à l’alléger, comment l’oublier, ne serait-ce qu’un moment ? Boule compacte, composée de tas de scories : les dernières blagues pendables des élèves à mon égard, la procrastination permanente quand il s’agissait de préparer mes cours, l’impression que tous les collègues s’en tiraient mieux que moi, la détestation à mon égard…

J’étais parti du principe qu’elle était désormais partie intégrante de mon anatomie. Que je devrais y sacrifier énormément d’énergie, de temps et de mensonge pour parvenir à l’apaiser.

Une chance immense m’a permis de, tout doucement, commencer à l’user. Ma rencontre avec J., qui ne saura jamais à quel point sa façon d’enseigner, ses quelques conseils, rares et précis, et sa personnalité m’ont aidé à refaire surface. Elle est à des mondes de ma façon d’être. Mais elle m’a fait comprendre que je n’avais aucune excuse. L’immense respect que lui portaient ses classes, ses méthodes qui paraissaient si aisées, l’autorité dont elle disposait, rien n’était naturel. Elle avait travaillé ça, elle continuait à travailler ça, tous les jours.

Et puis il y a eu ces quelques cours qui ont commencé à bien se passer. Des responsabilités que l’ont m’a attribuées, et dans lesquelles, tout doucement, je me suis senti valorisé.

Jusqu’au jour où je me suis réveillé en me demandant où, depuis quelques mois, était passé cette partie en trop de mon organisme. Je n’avais pas atteint l’illumination. J’allais encore faire un tas d’erreur, je continue à en faire. Mais je n’avais plus peur

A chaque rentrée, cette sensation se rappelle à mon souvenir. Pas aujourd’hui, la faute sans doute, au confinement. Alors je l’évoque. Un vieux démon fatigué.

Jeudi 22 avril

Tous les ans, à tous mes élèves, je le leur dis : on construit quelque chose.

Que ce soit une relation apaisée ou conflictuelle, une suite de blagues qu’on ressort chaque semaine ou un souvenir qui nous aura tous marqué (“Non mais monsieur, Ylanna elle avait amené un SABRE en cours, sérieux, c’est quoi ça ?”), qu’on ait de grands projets musicaux ou celui d’apprendre ce qu’est un octosyllabe, nous bâtirons tous une classe.

C’est presque une erreur d’appeler “classe” le groupe d’élèves dans lequel on arrive, en début d’année. La classe, elle prendra forme un peu tous les jours.

Et cela va faire plus d’un an qu’un ouragan souffle sur les histoires que nous bâtissons habituellement. Combien de voyages qui n’ont pu voir le jour, de pièces de théâtre ou de recueils de nouvelles en anglais ? Parce qu’il aura fallu s’adapter, parce qu’on enseigne en demi-jauge, parce que nous devons faire face à une situation dont chaque jour apporte son lot de complication.

Mais, si j’étais devant vous aujourd’hui, les mômes, je vous le dirai. Cette année aussi nous construisons. Même si nous nous voyons moins ou différemment, même si c’est frustrant ou compliqué. Vous êtes tout aussi uniques et importants que ceux qui vous ont précédé et ceux qui vous suivront, une fois tout ce truc fini. Nous aussi nous construisons une histoire, qui vous appartiendra et fera partie de vos souvenirs. Ceux qui, je le souhaite, donnent de la force.

Tenez bon. On vous y aidera.

Mercredi 21 avril

Durant les vacances, je me suis réattelé La Recherche du temps perdu, du père Marcel. Il y a quelque chose de presque caricatural à me voir prendre des notes sur ma liseuse, en prof de français appliqué.

Et tandis que je dévale une nouvelle phrase torrent, me revient en tête cette phrase qu’on m’a dit en cours de théâtre, que je répète souvent aux élèves : “ces œuvres sont à vous”.

Je refuse de voir cette lecture de Proust ou de tout autre classique comme ridicule ou intello. De la prendre au second degré. Parce que c’est presque toujours l’un des premiers blocage que je dois déconstruire lorsque j’aborde un texte connu avec les mômes : aucune œuvre n’est trop vieille, trop clichée, trop usée. Ces mots qui tissent notre culture, il nous est loisible de nous les réapproprier individuellement. Ne lis pas Molière parce que tu dois, lis-le parce qu’il t’a été transmis de voix en voix, parce qu’une fois que tu le seras approprié, il te sera loisible de le laisser de côté ou d’en faire l’un de tes piliers.

Et comme charité bien ordonnée commence par soi-même, je m’efforce de m’appliquer ce précepte. Monsieur Samovar, à bientôt quarante balais, qui continue à rougir de trouver ça chouette, la rencontre de Swann et d’Odette de Crécy.

Ces œuvres sont à nous. Un truc essentiel, que je ne sais pas encore transmettre.

Mardi 20 avril

J’ai rêvé de Roog cette nuit. Pour les nouveaux venus, Roog était un élève à qui j’ai enseigné il y a deux ans, et que j’adorais.

J’ignore ce que nos chouchous disent de nous. Parce que oui, il y aura toujours des élèves avec lesquels on se sent plus d’affinités. Qui nous parlent. Et qui malmènent notre tentative d’objectivité au long cours.

J’ai toujours eu un faible pour les bateleuses et les bateleurs. Les mômes à l’esprit vif, qui tentent de cacher derrière les afféteries du langage et une attitude un peu bravache un boulot pas toujours, pas souvent rigoureux. Parce qu’il y a dans ces attitudes et dans cette nonchalance tellement de potentiel, tellement de possibilités. Parce que je ressors souvent de cours avec ce genre d’élèves l’esprit plus affûté.

Bien entendu, je m’en veux, parfois. Les élèves que j’adore seront rarement les besogneux, les discrets, les silencieux. Les méritants.

Mais depuis quelques années, cette culpabilité s’émousse. Parce que l’expérience et de nombreux collègues m’ont appris qu’on peut accorder autant d’importance à ceux qui brillent à nos yeux qu’aux autres. Il s’agit d’être discipliné. Précis. En un mot pros.

Et ces chouchous, qu’on traitera de plus en plus souvent avec équité, à force de travail, nous donnerons la petite impulsion, le petit sourire qui nous aidera à tenir l’heure. Avec tout le monde.

Roog m’a appris ça. Il a été le lien qui fait que, lorsque je repense aux classes dont je suis fier, c’est la sienne qui me vient tout d’abord à l’esprit.

Lundi 19 avril

Cela fait environ un an que T. a appris qu’il quitterait l’Éducation Nationale. Il s’agit de son choix et j’en suis toujours aussi heureux pour lui.

Mais une part de moi se dit que T. n’étant plus prof, ce sera aussi la disparition des étincelles qu’il a forgé durant ses quelques années dans la profession.

Alors, T., depuis que je suis parti en Bretagne et que tu as commencé ton stage d’intégration, je prends davantage mon temps. J’essaye de formuler des phrases plus nuancées, que ce soit pour m’adresser aux collègues ou au élèves. Je ne recours plus systématiquement au premier adjectif qui me vient à l’esprit pour qualifier une tournure de phrase ou le comportement d’un élève.

Et puis, c’est bête, mais surtout, quand j’entre en salle des profs et qu’il y a déjà pas mal de gens, je ne me contente plus du sourire nerveux que j’adressais à la ronde, de toutes façons avec le masque on ne peut pas. Je dis “Bonjour tout le monde.”, comme tu le faisais.

C’est un peu idiot, mais quand je repense au bien que tu as fait pendant ce fragment de temps, je me dis que ça vaut le coup, de perpétuer un peu de cette lumière.

Dimanche 18 avril

Et le dimanche, on s’évade !

Ce soir, petite friandise pour les amateurs de comédies musicales (pardon les autres d’avance !) : The Shows must go on, chaîne YouTube qui, tous les vendredis, propose pendant 48h des captations de grandes comédies musicales, et des clips le reste du temps… Du coup précipitez vous !

Samedi 17 avril

Retrouvailles familiales, dans un gîte des Landes. Se retrouver à nouveau ado de la famille, chambre inconnue, valise que je n’arrive jamais à ranger convenablement.

Je suis très casanier. Se retrouver seul dans une chambre inconnue me met toujours très mal à l’aise. J’ai ce besoin adolescent de retrouver mon environnement. Ma musique, j’ai tout sur mon portable, mes bouquins sur ma liseuse…

Et un peu de boulot. Trois fois rien, un truc que j’avais commencé l’autre jour. Je trouve un réconfort bizarre à poursuivre cette activité d’écriture. Et c’est bien la première fois, en treize année de métier, qu’être prof quinze minutes me fait me sentir chez moi.

Je n’avais pas la “vocation” pour être enseignant. La “fibre”. Tout ceci s’est construit, tout doucement. Ce qui, après avoir été un inconnu, une catastrophe, une découverte, une aventure, est désormais un pilier.