Mercredi 17 mars

C’est aujourd’hui que reprend, en Bretagne, la grande bourse des mutations. Il y a un peu plus d’un an, je jouais au même jeu, ayant la certitude que je quittais la région parisienne.

Mon destin n’est pas vraiment entre mes mains. Arrivé depuis un an dans une nouvelle académie, les chances que j’obtienne ce que je souhaite sont à peu près égales à celles que le gouvernement annonce de bonnes nouvelles quant à la pandémie actuelle.

C’est donc avec une certaine résignation que je remplis le formulaire moche. L’année prochaine, selon toute probabilité, je serai trimballé de ci de là. Je continuerai à rencontrer des gens, à créer des histoires.

Hier soir, je discutais via discord avec un juriste, qui, suite à un malentendu, a cru que je tenais véritablement un fichier écrit des gens que je rencontre et m’a alerté que ça pouvait être perçu comme un délit. J’ai eu beau le rassurer que le fichier en question se trouvait sous mon crâne, il n’a pas eu l’air convaincu.

Mais c’est vrai qu’une partie de mes synapses ressemblent à ça. Une bibliothèque de visages, d’aventures, de situations, chaque année agrandie par ce boulot et ses transhumances forcées.

Mardi 16 mars

Trois coups marqués mais discrets à la porte. J’ouvre. Oleg me domine, de son bon mètre quatre-vingt, et hausse les épaules :

“En retard. La vie scolaire… pfff, personne là-bas. Donc je suis monté.”

Cette recherche de familiarité, toujours un peu gênante chez lui. Je lui fais un grand sourire.

“Vous avez bien fait.
– Oui hein. Pas comme la dernière fois.
– Vous pouvez vous asseoir, on va faire le contrôle.”

“La dernière fois”, Oleg avait attendu une demi-heure, tétanisé à l’idée de ne pas faire justifier son retard. Puis la colère l’avait saisi, et il avait manqué de flanquer la porte dans la figure de son AESH, dont le bureau se trouve juste à côté.

“La dernière fois”, Oleg avait transpiré tout au long de son contrôle et m’avait rendu une feuille couverte de caractères police 24, torturés et hiéroglyphiques, répondant à trois questions sur dix.

Là, il lui en manque une, et même si je sais que je devrai lire toutes ses réponses à haute voix, les lettres se tiennent plus ou moins dans les interlignes, régulièrement espacées.

“La dernière fois”, Oleg s’était frappé sur la tête en n’y arrivant pas. Là, il quitte la salle avec un “pfffffiou je suis crevé, mais j’ai presque tout fait.”

Parfois, ça va mieux.

Lundi 15 mars

Pas la forme aujourd’hui. Et donc, comme nous vivons dans un monde de pandémie et que je ne vois pas souvent un toubib, check up complet dans une maison médicale de l’an 3000 : test PCR, prise de sang, radio, électrocardiogramme…

La doctoresse qui me reçoit prend le temps de discuter avec moi. Comme souvent, je vois ses sourcils qui se haussent quand je lui parle des conditions d’exercice des TZR. Et la phrase, qui revient systématiquement :

“Mais vous ne pouvez pas demander à changer ?”

Pas vraiment. On peut, une fois l’an, jouer au jeu des mutations. On peut se syndiquer. Mais demander, non. Je trouve toujours d’un ironie étonnante que dans un métier où nous passons du temps avec des humains, les ressources humaines restent un lieu hermétique. A tel point que, lors d’un stage sur la formation des profs, deux intervenantes nous avaient dit : “On vous jure que ça existe, les ressources humaines, dans l’éducation nationale !”

Stress apparemment. J’ai la tension trop haute, je manque de fer. Les courbatures ça vient de ce que je suis en tension, paraîtrait-il.

“Il s’est passé quoi, juste avant cette baisse de forme ?”

Juste avant cette baisse de forme, très précisément, il s’est passé un truc tellement niais, qui va me faire passer pour tellement prétentieux, que je réponds vaguement. Le truc, c’est que je discutais avec une collègue en me dirigeant vers la voiture. Et en me souhaitant bon week-end, elle m’a dit :

“Ils vont faire comment les élèves ? Ils te sont très attachés.”

Ca doit tirer sur les fils.

Samedi 13 mars

Chère Cléo,

Tu ne vas peut-être pas aimer ça, mais si je me souviens de toi, ce n’est pas pour ton esprit vif et agile, pour ta capacité à jouer de la flûte, ou pour le rôle que tu avais très bien tenu dans le spectacle des “Cités aveugles” (tu te souviens des Cités Aveugles ? Je suis sûr que oui).

Je me souviens de toi parce que tu as pour moi le visage du confinement.

C’était un vendredi après-midi. Au cours de la matinée, la principale a décidé de banaliser la fin de la journée afin que les enseignants aient le temps de se réunir, d’accorder leur violon, d’avoir une poignée d’heure pour déployer de tous petits parapluies devant le tsunami qui se dresse devant nous.
Tu fais partie de la troisième Glee. La classe dont j’ai été prof principal deux ans, avec qui nos retrouvailles, pour cette année de troisièmes, ont été un miracle. La classe que j’aime de tout mon cœur, avec qui on aura tout vécu : l’arrivée au collège, les premiers cours, la musique, les sorties, les confidences, le brevet blanc, tout. Et je n’aurai pas eu le temps de vous dire au revoir avant que le confinement ne débute.

Je te croise, toi Cléo, dans un couloir, pendant que vous quittez tous le collège pour plusieurs moi. Mais ça, vous ne le savez pas encore.

“Monsieur, il va nous arriver quoi, maintenant ?”

Et je me décorpore. Immatériel, je quitte mon enveloppe, comme frappé par Tilda Swinton dans Doctor Strange. Je suis balayé, comme des milliards d’autres existences, par cette reconfiguration de la réalité. Projeté en l’air. Et à ce jour, je ne suis toujours pas retombé. Nous ne sommes pas retombé. Nous continuons à tourbillonner, étourdis d’imprévu, de drames, de paroles contradictoires. Parfois, une partie de mon réseau neuronal, la minuscule partie qui, sous ton regard, est restée arrimée, me chuchote que tout ça va finir par se terminer. Que je vais cligner les yeux et que je retrouverai ton visage interrogateur.

“Rien du tout, Cléo. Je suis sûr que ce sera fini d’ici quelques jours, et tout reprendra comme avant. Rentrez chez vous, révisez votre brevet blanc, et commencez à apprendre "Feeling Good.” Tout ira bien.“

Ce serait dans une autre réalité. Là, je t’ai juste dit.

"Je n’en sais rien.”

C’était il y a un an.

Vendredi 12 mars

Après deux trimestres, j’ai des rapports très cordiaux avec mes collègues. C’est chouette.

Mais je suis TZR.

Nouvel arrivant.

En plein Covid.

Il y a peu de chances pour que de grandes histoires se tissent. J’aime les grandes histoires. Je suis accroc aux rencontres humaines, aux interactions qui se créent. Je suis prof aussi pour ça. Parce qu’on vit au milieu d’êtres en constructions, qui créent des milliers d’interactions possibles.

Le père de Liam veut nous rencontrer, F. et moi. Liam ne peut me préciser pourquoi, je retourne la proposition de rendez-vous sans y penser.

“Est-ce que ça te dirait qu’on y aille ensemble ?”

La voix de F. est soucieuse. Et quelque chose clique.

“Oui, si tu veux.”

Durant les heures à venir, F. viendra discuter. De mon départ à venir, de sa mutation depuis la Picardie vers la Bretagne, de son passé de prof REP+. D’un peu plus que de relations très cordiales entre collègues. Ça me chavire.

Ça m’avait tant manqué.

Jeudi 11 mars

Io est inconsolable. Elle refuse de quitter son siège pour sauter dans les flaques avec ses autres camarades de 6e Canarticho. La situation est critique : si je n’arrive pas à me dégager 45 secondes pour descendre en salle des profs et avaler un café, les deux heures qui restent risquent de me voir transformé en un mélange bizarre entre la créature de Frankenstein et Valérie Pécresse. J’agis donc :

“Que vous arrive-t-il, Io ?
– Je veux pas aller voir les autres, j’ai été trop nulle quand j’ai lu le texte de La Fontaine.
– Il est très très difficile, ce texte. Quelqu’un s’est moqué de vous ?
– Oui !
– Que s’est-il passé ?
– Ben rien. Mais je suis sûr que plein de gens se sont moqués dans leur tête.
– Comment pouvez-vous en être sûre ?
– Moi ça m’arrive. Des fois des gens se trompent et dans ma tête, je me moque d’eux.
– Mais ça n’est pas grave. Au contraire, même si c’est arrivé, personne ne l’a montré. Et ça prouve que ce sont de bons camarades.
– Ben oui mais ça veut dire qu’on est tous méchants, si on a de mauvaises pensées.”

De mauvaises pensées. Depuis que Jean a débarqué avec ses fables, les sixièmes se prennent non pas des morales, mais la morale dans la figure. Comme ce matin :

“… Le loup abuse donc de son pouvoir. Plutôt que d’assumer son envie de manger l’agneau, il cherche des prétextes et se fait passer pour la victime. Oui Fadwa ?
– Mais moi monsieur ça m’arrive tout le temps d’avoir envie de quelque chose de pas bien. Comme me moquer de quelqu’un par exemple.
– Et vous le faites.
– Des fois. Pas toujours.
– C’est normal, tous les humains ressentent ça. Mais ce qui est important, c’est qu’on peut choisir de ne pas blesser l’autre ; et c’est très bien, de s’en rendre compte. Même si parfois, on prend la mauvaise décision.
– Mais c’est affreux monsieur, AFFREUX. Même quand on est grand, on a envie de faire de mauvaises choses ?
– Oui.”

Rumeur dans la classe.

“Mais alors comment on est sûr que les grands ils prennent les bonnes décisions ?”

Le loup et l’agneau. Le cours le plus basique de l’année. Et voilà les classes de sixièmes en proie à des vertiges moraux et métaphysiques.

Et après on dit que prof de sixième, c’est plan plan au niveau des contenus…

Mercredi 10 mars

Après-midi passée à remplir les bulletins du deuxième trimestre. Avec en tête les mots de Souchon “Chanter, c’est lancer des balles, pour que quelqu’un les rattrape.”

Pareil pour les bulletins, ou les appréciations sur les copies. Je me répands toujours trop. Pas parce que j’aime ça, mais parce que je ne sais pas à qui j’adresse ces mots. Aux élèves, bien entendu, mais beaucoup ne vont pas plus loin que les notes, malgré mes diverses supplications et menaces. Aux parents, mais regardent-ils les copies de leurs élèves ? A moi-même, un mémo des progrès des mômes ?

Remplir des bulletins, c’est espérer que ces mots qui doivent représenter un sacré pavé à la fin de la scolarité d’un élève puissent leur servir de boussole. Mais c’est pas gagné.

Mardi 9 mars

Au bout du téléphone, il y a un froncement de sourcils :

“Qu’est-ce que vous voulez exactement ?”

Je déglutis et tente de reformuler ma demande en des termes dignes de la division des personnels enseignants de Bretagne.

“Alors voilà, je remplace à temps plein une collègue qui reviendra à temps partielle. Le principal du collège aimerait savoir si je pourrais conserver la classe qu’elle ne prendra pas.
– Bien sûr que non, on vous paye à temps plein.”

Ce n’est déjà plus la peine de continuer. Je tente néanmoins :

“Oui, je comprends bien. L’idée ne serait pas d’avoir que cette classe, je comprends que j’exercerais ailleurs mais…
– Ce serait trop compliqué d’organiser un emploi du temps comme ça… enfin demandez à votre chef d’établissement de faire une demande en ce sens. Bonne journée.”

Et ce sera tout. Je n’en veux pas à cette personne dont le boulot, justement, est de remplacer le plus efficacement possible les collègues indisponibles. Je peux donner 18h et quelques de cours par semaine. On ne va pas en bloquer 5 dans un bahut.

Et non, je ne peux pas argumenter que ce serait mieux que je puisse garder les sixièmes Akwakwak, avec qui on a beaucoup travaillé cette année. Avec qui j’avais encore plein de projets, et est-ce que, le 30 mars, on aura eu le temps de faire passer tout le monde en représentation théâtrale ? Parce que Paula a vraiment très très envie de montrer la mise en scène qu’elle a préparée.
Ou alors les sixièmes Canarticho. Je veux dire, comment va réagir Oleg à ce changement ? Un compas qui tombe par terre le met dans tous ses états, alors une nouvelle prof en avril… Vous pensez qu’il va tenir ?
Et les sixièmes Brindibou, quand même, les sixièmes Brindibou qui sont en plein bazar actuellement. Pourtant le cours sur La Fontaine a l’air de les passionner, et ce serait trop bête que ça se termine comme ça, du jour au lendemain ?

Personne n’est irremplaçable. Bien entendu. Et ça fait parti du jeu, pour les élèves comme les adultes, on signe (enfin non, mais c’est tout comme) pour ça, quand on mute dans un coin plus tranquille, où les établissements scolaires sont plus rares. Faut pas dramatiser, le Samovar, hein, dans une semaine ils se seront adaptés.

Mais quand même. Cette histoire écorchée tire un peu.

Lundi 8 mars

J’arrive au bahut en début d’après-midi. Tout a déjà commencé, c’est comme si les deux semaines précédentes n’avaient pas existé.

“Tu n’as pas le droit à un tour de chauffe.” rigole une prof d’EPS quand je la croise.

Retrouvailles avec les 6e Brindibou, toujours aussi gentiment bordéliques, et les 6e Akwakwak, très préoccupés à se maintenir dans leur rôle de bons élèves en devenir. Ils sont heureux comme des des sixièmes. Et dans l’escalier, j’apprends en l’espace de 8 secondes que je suis allé chez mon papi à St Malo et il y a un nouvel élève dans la classe monsieur, il s’appelle Lindel, et c’est le cousin de Walid, vous savez, en 3e Roserade, et même que sa mère, et ben elle va acheter son pain chez ma mamie et monsieur pendant les vacances, eh ben j’ai construit un bateau avec du bois et on l’a fait flotter et vous savez que j’ai décidé d’être chanteuse monsieur ?

Si je dois retirer un privilège de cette année, je crois que l’assistant social l’aura parfaitement bien résumé : “Ils sont heureux, ces élèves !”

Bien sûr que c’est à nuancer. Bien sûr qu’il y a des périodes où c’est moins le cas. Bien sûr que c’est loin de tout faire en cours.

Mais c’est immense.

Et ça me fait aussi du bien.