Depuis le début de l’année, réussir à faire quitter la salle de cours à Levin au moment des pauses est une gageure à la hauteur du quiz “Darmanin, Le Pen ou les deux” ? Lorsque la sonnerie retentit, il rangera ses affaires à la vitesse d’une tortue arthritique et se retrouvera toujours à quatre pattes entre les tables.
“Que cherchez-vous, Levin ? – Mon stylo / ma ficelle / mon accélérateur de particules portatif.”
Je ne compte pas le nombre de fois où j’ai dû le déloger d’un recoin sombre dans les couloirs ou du petit interstice secret entre les casiers. Levin connaît la moindre cachette à l’intérieur du bahut, c’en est impressionnant.
Bien entendu, au début, je me suis inquiété :
“On vous embête, dans la cours ? – Non. Je n’aime juste pas être avec les autres, ça m’empêche de me détendre.”
Et là, j’avoue me retrouver encore une fois dans une impasse. Dans mon monde idéal, les établissements scolaires permettraient aux élèves en pause de sortir prendre l’air ou rester dans leurs salles de classe pour bouquiner, papoter ou se reposer. Mais bien entendu, dans ce monde-là, il n’y aurait pas non plus de vols dans les cartables, de mômes profitant de la non-surveillance pour se tabasser allègrement ou repeindre la salle d’arts plastiques avec de la peinture chouravée dans la réserve.
Malgré tout, bien entendu je déplore que le moment normalement consacré à la détente des élèves soit vécu par Levin et d’autres comme un stress supplémentaire. Stress vécu par des milliers d’élèves depuis des décennies. On me dira que c’est un détail. Que c’est aussi une nécessité que de se sociabiliser. Mais il y a probablement le fameux “élève brimé en moi” dont j’ai déjà parlé (et que je porte, comme absolument comme tout le monde), qui se demande toujours pourquoi il doit sortir parce que lui, lui, monsieur, il est sage et veut juste pouvoir bouquiner un peu.
C’est l’un des soucis les plus mineurs, les plus triviaux, les plus fréquents du métier. Il démange et j’ignore toujours comment y répondre correctement.
Fin d’une étrange semaine. Quatre journées de cours avec une poignée d’élèves.
Hier, les sixièmes étaient tellement peu que j’ai eu l’autorisation de leur faire cours à tous (tous : huit élèves) en les maintenant scrupuleusement à distance les uns des autres dans l’immense salle de sciences.
Scène d’un autre monde, à les voir filer le début du Médecin malgré lui dans cette pièce toute blanche, la neige sale par la fenêtre, les échos de quelques mômes au-dehors, et des annonces permanentes au micro annonçant que tel ou tel parent est venu chercher son enfant. Je me demande où je suis.
Mais lorsque l’heure s’arrête, Elio vient me voir : “C’était bien monsieur, il faudrait qu’on se reçoive dans les classes les uns des autres plus souvent ! – Oui, complète Camélia, c’était joyeux !”
Depuis quelques jours, me reviennent, entre conversations, fils twitter et articles un problème qui occupe la partie de mon esprit que je ne parviens pas à mettre en mot. Ce billet a donc le potentiel de dégénérer en un truc épouvantable, mais je pense que les pistes de réflexion qu’il ouvre sont importantes, et surtout, peu enseignées.
Ce problème est celui de la séduction des élèves. Et oui, je parle de tous les élèves, quel que soit leur âge.
On l’a suffisamment répété : l’école dans son ensemble est un lieu d’apprentissage, non seulement de savoirs, mais aussi de la société. Un laboratoire dans lequel nombre de mômes apprennent ce que c’est de se comporter dans un groupe humain qu’ils n’ont pas forcément choisi et réciproquement. Ils vont donc expérimenter, au gré de leurs interactions avec les autres, adultes compris : la gentillesse, le mensonge, la générosité, le scepticisme.
Et donc la séduction. Une séduction chaotique, pouvant prendre multiples formes. Et il n’y a derrière ceci absolument aucun jugement, c’est, à mon sens, totalement normal, sain et nécessaire au développement d’un être humain.
C’est là qu’intervient une zone d’ombre, que je vais tenter de mettre en mots de la façon la plus claire possible : les personnels enseignants, comme tous les adultes, se sont construits plus ou moins comme ils le pouvaient et l’édifice qui constitue leur mental possède ses forces comme ses lignes de failles. Et il peut fréquemment arriver qu’un élève, par ses interactions, frappe pile dans ces failles, de façon absolument involontaire ou inconsciente : il sera l’élève que nous étions à son âge, celui que nous pouvons protéger, cette fois-ci. Il est l’image d’une petite sœur, un idéal d’innocence. Ou, oui, il est la preuve que nous sommes finalement très séduisant physiquement. Et les extrémités auxquelles peuvent aboutir ces moments sont – très rare heureusement, mais existantes – tragiques.
Il ne s’agit bien évidemment pas de justifier ou défendre un enseignant s’étant servi de sa position pour abuser d’un élève, d’une façon ou d’une autre. Mais plutôt d’un constat : travailler avec des enfants nécessite non seulement une éthique, mais aussi une conscience très aiguë de son ego.
D’un point de vue personnel, je dois l’être l’une des personnes les plus narcissiques que je connaisse. Ce défaut épouvantable a toutefois un avantage non négligeable : je passe mon temps à examiner mes émotions avec un ravissement grotesque. Et, bien souvent, je remarque à quel point cette môme qui vient me faire lire ses fanfiction, ce gamin dont les parents ont récemment divorcé, ou celle-ci qui m’avoue ses sentiments pour sa copine de classe, au-delà de m’émouvoir (ce qui est encore heureux), en appellent à des parties de moi en souffrance. Et parfois la pensée me vient que si je les sauvais, s’ils étaient un peu plus que des élèves, ces parties brisées de ma personne se verraient réparées.
C’est là qu’est, à mon sens une fois de plus, le piège que l’on peut se tendre à soi-même. Et à eux par extension.
L’idée n’est bien entendu pas de culpabiliser qui que se soit. Notre métier fait forcément appel à des émotions humaines et chercher à s’en détacher serait une erreur capitale. Mais il me semble nécessaire de ne jamais attendre d’un môme, ou d’un jeune adulte d’ailleurs, en train de lui-même étayer ses fondations, qu’il nous apporte quelque chose. Si cela arrive, ce sera rétrospectivement. Indirectement.
Je dis souvent que j’oublie la quasi-totalité des noms de mes élèves d’une année à l’autre. Je pense que ce qu’on appelle conscience, surmoi, Jiminy Cricket monte la garde. Me rappelle inlassablement à mes obligations, à mon éthique. Et c’est très bien comme ça.
J’ignore si ces réflexions brumeuses trouveront un écho parmi mes collègues. Si je fais fausse route, si je m’illusionne. Mais il me semble nécessaire, dans des professions où nous passons l’essentiel de notre temps avec des humains, de mettre des mots sur les liens que nous tissons, et sur ce qui pourrait en faire des cordes de potence.
Dans les expressions anglaises pas tout à fait traduisibles en français, il y a celle-ci qui me touche beaucoup : going through the motions. Faire quelque chose de façon automatique, parce que c’est implanté en nous, qu’on le fait depuis toujours.
C’est l’impression que j’ai depuis quelques jours. Depuis le début de l’année en fait, mais l’accumulation des contraintes me le fait ressentir de façon plus aiguë en ce jeudi 11 février.
Prendre la voiture, écouter l’émission matinale, même si des plaques de verglas nécessitent que la concentration se portent davantage sur la conduite que sur les mots.
Accueillir les élèves avec toute la conviction possible, quand bien même, transports scolaires encore immobilisés par mesure de précaution, ils sont entre cinq et douze par classe.
Leur faire faire du théâtre, les inviter à tirer la langue, bailler ou faire semblant de pleurer, même si un masque leur mange la moitié du visage.
Faire des projets, tracer des perspectives au long court (je laisse la faute de frappe), quand bien même, dans un peu plus d’un mois, je serai un souvenir au collège Nohr.
C’est comme une danse que l’on effectue plus ou moins gracieusement. Mon corps et mon esprit l’ont apprise à force d’échecs et de répétitions. Incarner le prof, l’école. Invoquer l’enthousiasme, l’inattendu, l’attention. Quand bien même, quand on se décentre un peu, que l’on s’observe de l’extérieur, on se demande si tout cela n’est pas un peu dérisoire, un peu vain. La neige, la pandémie, la fatigue de sept semaines de cours…
Mais on danse. C’est étrange, mais c’est aussi dans ces moments que notre métier est très beau.
Ça dépend de l’élève et de son degré de dyslexie (opinion strictement personnelle bien entendu). En général, quand je constate un trouble ou qu’il m’est signalé, j’en parle avec l’élève et ses parents. Par défaut, je propose de ne pas l’évaluer sur la compétence dans laquelle il est en grande difficulté, et de lui faire un retour écrit. Je recalcule la note en fonction des compétences restantes ou en inclus une autre.
Par la suite, en fonction des progrès de l’élève, il arrive qu’il souhaite avoir une note “normale”. Je pense qu’il est important de lui donner l’occasion de pouvoir ressentir la fameuse norme, à condition que cela vienne de l’élève et soit négocié.
Il y a également la question des examens, type brevet, où, si un élève n’a pas d’aménagement pour une raison x ou y, il faut qu’il sache à quoi s’attendre : il serait malhonnête de lui faire croire que son profil sera pris en compte.
L’école a cet avantage d’être un environnement contrôlé. L’idée de cette collègue ne me paraît pas aberrante, si elle est expliquée. J’ignore s’il y avait du contexte dans la vidéo qui vous a été présentée, et ne sait donc pas comment la note était annoncée. Mais, au risque d’être dans le centrisme mou, je conclurai avec l’éternel adage : tout est question de dialogue. La note n’est qu’un outil, et son côté néfaste / bénéfique découlera d’abord de la façon dont elle est conçue, attribuée et présentée.
Depuis le début de la semaine, une sorte de compte à rebours mental s’est installé.
Plus que cinq lundis.
Plus que cinq cours de latin.
Plus que deux vies de classe.
Plus que vingt allers-retours vers Nohr.
Quelque chose dans ma tête dit déjà au revoir aux lieux. Moi qui suis accro à la nostalgie, cette période de TZR qui s’annonce longue risque de pas mal jouer sur cette corde. Bien entendu, je mets tout cela à distance quand je suis face aux mômes. Mais je me demande si, parfois, au détour d’un mot ou d’une inflexion, je ne suis pas déjà en train de leur dire au revoir.
Aujourd’hui, pas de transports scolaires : la menace de la neige (et, comme je l’apprends, du grand blocage des bus comme en 2009, sorte de Vietnam du Collège Nohr) fait que seuls les mômes pouvant être amenés par leurs parents sont là aujourd’hui.
Du coup, ce sera des jeux théâtraux, avec les trois classes de sixièmes, des révisions et, bien sûr, des discussions.
Il règne en ce jour quelque chose de doux, de cotonneux. Pour la première fois depuis très longtemps, j’ai la sensation de ne pas avoir à faire trop d’efforts pour maintenir un décorum, une sensation de “tout est normal”.
“Ça fait du bien, ce genre de journée, de temps en temps.” souffle une collègue d’anglais durant la pause. Un petit moment serein, cristallisé, condamné à fondre très vite.
Ce devrait être l’un des cours les plus classiques de ma carrière de prof de français : j’étudie la scène d’exposition du “Médecin malgré lui” avec les sixièmes Brindibou.
“Monsieur, ça veut dire quoi “Il prend un bâton et lui en donne ? – Sganarelle tape sur Martine avec un bâton. – Il lui tape dessus ?”
La phrase n’est pas qu’incrédule elle est indignée. Pas indignée, inquiète, aussi. J’y vais de mon explication de professeur :
“Il y a eu des périodes dans l’histoire où ce genre de comportement était admis. Molière profite aussi de la pièce pour dénoncer ça. – Pas vraiment monsieur, fait Ruby. Ruby, dans les trente minutes de cours, a déjà lu la pièce en entier. Les choses vont s’arranger pour lui, et sa femme, même, elle lui pardonne ! (cris horrifiés dans la classe). – En fait, Sganarelle est une sorte de caricature de… – Moi, un jour, quand j’étais petit, j’ai vu une dame qui se faisait taper dessus derrière le terrain de foot. J’ai pas osé rien dire.“
Un immense silence froid me descend dans la tête.
“Moi, c’est ma grand-mère à qui s’est arrivé. – Moi ma cousine.”
J’ignore combien de minutes se passent quand un “monsieur ?” me refait prendre connaissance. Je me rends compte que le pilote du vaisseau que j’appelle pompeusement mon corps a abandonné les commandes. C’est un réflexe que j’ai habituellement dans la vie privée, quand survient un sujet immensément grave, sur lequel je n’ai pas assez d’outils pour parler de façon pertinente. Je laisse donc les personnes concernées s’exprimer. Et je tente d’intégrer.
Seulement, pas de bol, cet après-midi, c’est moi l’adulte. Je ne dispose pas de la possibilité de me mettre en retrait. Et j’ai quelques minutes pour expliquer le concept de l’intime, mêlé à la nécessité de dénoncer le moindre comportement violent. J’ai quelques minutes pour noter les fragments d’histoires térébrantes qui me sont parvenues aux oreilles pour aller en discuter avec l’infirmière scolaire. J’ai quelques minutes pour expliquer que la littérature et le théâtre peuvent aussi servir à explorer le mal. J’ai quelques minutes pour leur dire à quel point leurs réactions indignées prouvent que les choses avancent et doivent continuer à avancer.
Je tente. Cherche mes mots, sous leurs yeux immenses. Les violences faites aux femmes, qu’en sait-on en sixième ? Comment les a-t-on déjà vécues ? La question ne m’a pas effleurée pendant ce cours, perdu que j’étais dans la parodie, le quiproquo, le sous-texte et la caricature.
Je sortirai un peu tremblant. C’est le poids de tout ce qu’il reste à faire.