Mercredi 27 janvier

Journée correction de copies et mécontentement. La plupart des sixièmes Canarticho n’ont pas révisé leur évaluation. Avec les années, on parvient à distinguer les moments où les mômes n’ont pas compris de ceux où ils n’ont juste rien fichu.

Ce qui veut dire, bien entendu, ronflon des familles demain.

Je suis assez mauvais dans la préparation de mes engueulades. Vais-je me la jouer déception six degrés en dessous de zéro, mécontentement d’entreprise du style “Je nous pensais une équipe.” ou bien Papa Samovar est fâché et je vous explique la vie ?

J’ignorai que savoir se mettre en colère, doser la force et la durée de ses accès était également une donnée pédagogique importante. Certains collègues semblent le faire naturellement, pour moi c’est toujours un casse-tête. Comme la plupart des facettes de l’enseignement, nous ne maîtrisons pas tous instinctivement tous les outils.

Ce matin, ma prof de théâtre m’expliquait que l’un des points qui montrait la maturité d’un comédien était sa facilité à aller piocher le bon instrument à faire semblant au bon moment.

Pareil pour les profs.

Mardi 26 janvier

Une nouvelle grève.

De plus en plus souvent, lorsque je parle de la situation actuelle, j’emploie la métaphore du vernis : le confinement et la situation sanitaire ont mis en exergue tout ce qui dysfonctionne dans l’Éducation Nationale : le manque de moyens humains, de considération pour les personnels – notamment les plus précaires – et donc des élèves.

Pourtant, rien ne bouge. Rien ne bouge parce que, justement, nous sommes essentiels. Et qu’il est nécessaire de nous maintenir immobiles dans nos revendications, de les faire passer pour des caprices de privilégiés. Rien ne bouge parce que si nous nous retirions vraiment, alors les failles s’ouvriraient béantes, comme l’a montré le premier confinement.

Nombre de collègues appellent, justement, à ce retrait illimité, jusqu’à ce que nos revendications soient prises en compte. Mais nous sommes plusieurs centaines de milliers. Et parvenir à marcher d’un même pas semble tellement difficile. Alors en attendant que nous y parvenions, que faire ?

Porter la parole, toujours, même si elle est noyée sous des huées. Se mobiliser, encore, malgré le découragement qui peut poindre. Nos mouvements ne sont pas vains. Ce que nous faisons est important.

Et aujourd’hui, c’est nous qui avons raison.

Lundi 25 janvier

Vie de classe : je demande aux sixièmes Akwakwak d’imaginer leur collège idéal. Le but étant de déconstruire certains clichés qui ont encore la vie dure même après six mois au collège (non les profs ne sont pas payés à la mauvaise note, oui l’Éducation est un droit, non ce n’est pas le principal qui décide des programmes).

Dans chaque activité d’élève ou presque, revient une envie : ne plus avoir de contrôles.

“J’aime bien apprendre mais j’ai toujours peur du moment où le contrôle il viendra.
– Ma mère elle dit que ça sert à rien d’aimer les maths si j’ai d’aussi mauvaises notes.
– Si je réussis pas mes contrôles au collège, je sais que j’aurai pas un bon métier, mon grand-père il me le dit tout le temps.”

Il ne s’agit pas ici de remettre en question tout le système d’évaluation, mes opinions sur le sujet sont loin d’être suffisamment développées pour que je les mette en forme. Mais on met sur les épaules de ces fameux “contrôles” un poids qui, en fin d’heure, me fait éclater :

“Mettez-vous dans la tête qu’un contrôle, c’est comme vous prendre la température ! On voit votre état à un moment, et c’est tout !”

Il y a des rires. C’est un début. Même s’il est évident que la légende-contrôle ne reprendra pas des dimensions humaines dès ce soir, rire de ce qui fait peur ouvre des portes.

Samedi 23 janvier

Pour la deuxième fois depuis le retour des vacances, j’ai fait pleurer Frieda. Non pas que je lui ai crié dessus ou punie.

Mais juste, avec moi, elle ne comprend pas.

Que ce soient les temps composés, les mythes fondateurs ou les homophones, ce que je lui dis lui semble opaque. Consciencieuse, elle m’a apporté ses cahiers de l’année dernière. Des résultats corrects, parfois bons. Rien d’alarmant. Je l’ai revue en accompagnement personnalisé, ait tenté de lui réexpliquer en présence de seulement trois autres camarades : rien à faire. Frieda ne pige pas.

Et je viens à m’en demander si ma façon d’apprendre ne lui convient tout simplement pas. Cela m’est arrivé deux ou trois fois dans ma carrière : l’impression de parler une langue étrangère. Un mur entre un môme et moi. Et jusqu’alors, j’ai rarement trouvé de solution.

Je sais que cela ne mettra pas toute sa scolarité en danger. Que l’avantage, autant que l’inconvénient du collège, est que l’on découvre des dizaines de profs, et autant de façons d’expliquer. Mais un an à, laborieusement, tenter de saisir ce que veut vous dire cette adulte bizarre, c’est long.

Vendredi 22 janvier

Fin d’une nouvelle semaine épuisante ; à bout de souffle, les mômes comme les adultes. Encore des conflits entre élèves. Des mots dans les carnets, des appels aux parents à passer.

“Ce soir, on va faire quelque chose de différent.”

Deux courtes répliques du Roman de Renart. Nous les lisons, à haute voix, les décortiquons, les expliquons. Et puis je leur propose de les lire.

“Mais on y va à fond ! Vous êtes votre personnage. Vous êtes le roi, ou la reine. Mettez du volume, exagérez sur les mots, comme ça !”

Je m’exécute, sous vingt-trois paires d’yeux incrédules. Et puis, quelques petites mains se lèvent. Se lancent.

“Plus encore ! Si vous êtes fâchés, soyez-le vraiment ! Rugissez !”

Ils recommencent, les rires s’étincellent. Mais pas seulement. Les syllabes se dessinent, et les mots se font moins hésitants. De plus en plus, ils essayent.

“Moi, je lirai le baron et je serai un porc-épic !
– Vous avez une idée de comment faire le porc-épic ?
– J’aurai une voix qui pique !”

C’est Rhéa qui a dit ça. Rhéa sur le dossier duquel est écrit en majuscules “Ne jamais lui demander de lire en classe, elle est terrorisée.” Son œil droit cligne un peu fort, ses mains s’agitent, elle lit jusqu’au bout.

“C’était trop bien !”

Pendant une heure on accentue les mots, on travaille les finales. Pendant une heure, je transmets un brin de ce que j’apprends en cours de théâtre. Pendant une heure, ils essayent juste d’être heureux.

Jeudi 21 janvier

Je suis assez vieux dans la profession pour pouvoir asséner ce genre de formules toutes faites : le mois de janvier est traditionnellement compliqué. Le mois grisâtre, le mois froid, le mois de la neige fondue.

Cet après-midi, les sixièmes Canarticho entrent, les chaussures détrempées, les vêtements à tordre. Ils sont grognons et heureux. Ils ont froid mais ont fait une bataille d’eau sous les trombes qui rinçaient la cours. Il y a de la boue partout. Les frontières se brouillent. Et il faut les maintenir.

Froncer les sourcils à des familiarités plus nombreuses que d’habitude. Recommencer à appliquer des sanctions qu’on avait cru pouvoir abandonner, parce que le matériel est trop souvent oublié. Remettre au cordeau des cours un peu plus flottants, routine et fatigue aidant.

L’eau trouble dégoutte un peu partout sur le carrelage de la salle d’arts plastiques, que ces sixièmes ne quittent plus depuis novembre. 

Et nous cherchons la clarté.

Mercredi 20 janvier

L’autre jour, je poste un meme débile que j’oublie presque dans la foulée. Et comme à peu près tout ce qui plonge dans le bain des réseaux sociaux, il devient l’objet de débats plus ou moins apaisés (c’est bien entendu l’image qui illustre cet article).

Je déplore les quelques insultes reçues, tant il est vrai que les collègues se voyant plutôt dans la situation inverse m’ont amené à réfléchir.

Le Monsieur Samovar flamboyant qui fait cours plus ou moins dix-huit heures par semaine s’est construit lentement, après ces trois premières années épouvantables que j’évoque souvent. Un peu par nécessité. En effet, j’en suis arrivé à la conclusion que je ne serais jamais capable de tenir ce rôle de personnage rigoureux, calme et soigneux en permanence. Ce masque ne m’allait pas, et n’allait pas non plus aux élèves.

C’est cette dose d’excentricité qui m’a sauvé. Proposer de l’inattendu aux mômes pour me permettre de réfléchir à ce que je vais dire, pour prendre du recul sur la situation, pour dédramatiser des conflits que, autrement, je ne parvenais ni à apaiser, ni à différer.

J’ai parfaitement conscience qu’il s’agit d’un cheminement personnel. Et que pour nombre de collègues, il sera infiniment plus rassurant d’être ce prof sérieux et cohérent que ce mélange entre le 4e docteur et Willy Wonka. Mais il s’agit de mon gardien. Et de celui des élèves. Celui qui me permet d’abolir au mieux la distance qui, souvent, nous sépare.

Mardi 19 janvier

Cette journée était franchement dégueulasse et, pour une fois, ça n’était pas ma faute, pour parler comme un élève de 6e.

Impression de voir tous les efforts faits ces dernières semaines partir à veau-l’eau. Luc, avec qui l’assistant social a passé des heures, et qui semblait s’être métamorphosé après un premier trimestre très compliqué au niveau du respect des autres est retombé dans sa provocation, mise à jour par une bonne dose d’observation de ses camarades et des adultes. Il semble avoir repéré le gros bouton rouge capable de faire baver de rage à peu près tous ses interlocuteurs et, lorsque je tente dans un énième entretien de le lui faire reconnaître, me lance un petit regard ironique :

“Mais tout ça, ce sont des ouï-dire monsieur. Vous nous dites toujours qu’il ne faut pas parler de gens qui ne sont pas présent.”

Tiffany, elle est sous fiche de suivi depuis hier. Journée pendant laquelle elle a bossé comme une dingue, et s’est montrée une élève modèle. Un peu trop. Ce qui fait qu’évidemment, elle a craqué aujourd’hui et défoncé le genou d’un camarade lors d’une dispute. Camarade qui risque lui-même le conseil de discipline pour l’avoir insultée. Liberté magnifique du prof, qui a le droit de choisir entre quels parents appeler en premier (en faisant bien attention de ne pas contacter le parent violent, qui risquerait de mettre en danger son enfant).

Grosse gueulante devant deux classes de sixièmes. Ils ont été tellement odieux avec une personne en service civique venue les encadrer sur des heures d’accompagnement qu’elle a demandé à ne plus travailler avec eux, la voix tremblante. Je vitupère, un bon moment, sous des regards contrits. Avant de conclure par l’habituel :

“Et ce qui m’énerve, c’est de devoir crier sur tout le monde alors qu’une partie seulement est concernée (deux tiers, là, quand même). Merci pour les autres, franchement !
– Moi monsieur, je suis concernée ?
– Et moi ?
– Et moi ?
– Vous savez qui est concerné. Je n’ai pas à vous dire ce que vous êtes.
– Peut-être que vous ne savez pas en fait.”

Je fixe Luc droit dans les yeux. Et parce que c’est la règle, il va à nouveau falloir différer, expliquer, sanctionner.
Règle à la noix d’une journée poisseuse.

Lundi 18 janvier

Ce sont les élèves pour lesquels je n’ai pas le temps.

Ce n’est pas leur faute. Ils ne peuvent s’exprimer que comme ça : lentement, en cherchant leurs mots, et en développant énormément leur pensée. Ils s’interrompent, recommencent.

Et je piétine. Je piétine car 55 minutes, c’est court. Parce qu’une classe de sixième qui bûche sur ses exercices, ça a besoin d’aide, beaucoup, souvent. Et qu’il faut près de deux minutes à Sofia pour exprimer une interrogation qui nécessiterait à un autre môme dix secondes.

J’arrive à aménager, à reformuler pour nombre d’élèves. Je peux recourir à des analogies, faire recommencer les exercices. Mais je ne peux matériellement pas attendre que leur pensée ait fait le long chemin nécessaire pour qu’ils arrivent à la formuler.

“Appelez-moi quand vous saurez ce que vous voulez me demander.”

C’est lâche. La plupart du temps, ils ne me rappellent pas.

“Monsieur, je peux vous lire mon début de rédaction ?”

Le “début” de rédaction fait deux pages gribouillées dans tous les sens.

“Je vais la lire si ça ne vous faire rien, Ron.
– Mais je…”

Il baisse un peu les épaules. Et à la fin de l’heure, m’offre une fleur en papier. Il apprend l’origami en ce moment.

“C’est parce que vous avez de la patience, avec moi.”

Culpabilité.