“… et douze voix pour Gollum, c’est fou monsieur !”
Ted récupère les bulletins du sondage éclair que nous avons effectué sur le personnage favori des sixièmes Canarticho dans Bilbo le Hobbit. Gollum gagne haut la main, suivi de Bofur (à 99% pour son nom) et Gandalf.
“Pourquoi on l’aime comme ça, monsieur ? – Je n’ai pas voté, ne me posez pas la question. – En plus vous vous préférez Gandalf. – Vous croyez ? (ils ont raison) Enfin ce n’est pas la question. Pourquoi aimez-vous Gollum ? – Parce qu’il est méchant, et un peu gentil. – Et mystérieux. – Et qu’il fait peur aux gobelins ! – Et qu’il aurait pu tuer Bilbo mais il l’a pas fait. – Et qu’il est célèbre, dans les films ! – Parce qu’il est… Enfin, on a vraiment l’impression qu’on est dans la caverne avec lui. Moi je suis triste de le quitter. – Oui moi aussi ! – C’est trop ça en vrai ! Il est bien et on est triste pour lui.”
Dans mon nouveau bahut, à Nohr, le mur est beaucoup plus massif, entre profs et élèves ; à Ylisse, il n’était pas rare que les profs ouvrent la fenêtre de la salle de réunions pour intervenir dans une bagarre qui se déroulait trois mètres plus bas. Nous intervenions régulièrement dans les conversations de mômes lorsque le ton montait.
Presque pas cette année. Je me suis évidemment dit, au début, que c’était parce que le collège était calme, qu’il n’y avait aucun souci.
Il y en a. Des gamins se foutent des tartes et s’insultent et, lorsqu’on les reprend, ressortent le toujours crispant tube de la décennie “Mais c’est pour joueeeeeer !”
Et non pas qu’à Nohr, les profs soient moins concernés qu’à Ylisse par le bien-être de leurs élèves. Ils en parlent en permanence, passent leur temps à contacter les parents, organiser des réunions, mettre en place des dispositifs. Mais il existe une frontière invisible : les enseignants n’interviennent presque jamais directement lorsqu’un événement se produit.
On parle souvent de “culture d’établissement”, et cette mutation en Bretagne m’a beaucoup fait réfléchir : pourquoi mettre les limites à tel endroit et non tel autre, qu’est-ce qui fait qu’on se comportera de telle façon en Essonne et de telle autre en Ile-et-Vilaine ?
Comme à chaque fois que je change d’établissement, j’ai la sensation d’arriver au milieu d’un film dont je n’ai pas saisi tous les enjeux. Et je me demande ce qui différencie le jeu de chaque acteur. Et en fin de compte comment, dans chaque établissement scolaire, nous participons à construire le paysage mental de nos élèves.
Cette classe de 6ème est très en retard par rapport aux autre dans l’étude de Bilbo le Hobbit. Et moi de me demander. S’il faut couper, avancer. Je m’éternise, c’est mon problème, j’ai toujours tendance à passer trop de temps sur les chapitres. Parce que chaque porte ouverte m’émerveille, parce que les suggestions des élèves me donnent envie de tester d’autres façons de faire cours.
Et ce soir, en dernière heure, alors que j’ai certains mômes de ce groupe pour la troisième heure de la journée, je leur lis l’arrivée des nains chez Bilbo. Il y a des éclats de rires, des commentaires enthousiastes. Et beaucoup, beaucoup de travail dans l’activité que je donne ensuite.
Je passerai plus de temps sur Bilbo avec eux. Tolkien leur donne davantage qu’à leurs camarades. C’est aussi bien. Et parfois, il faut accepter de rester un peu plus longtemps en Terre du Milieu. Pas juste parce qu’on l’apprécie, mais parce que c’est bon pour les mômes.
Je descends dans la cours et ils tournent leurs yeux vers moi.
“Bonne année monsieur !”
La montée dans les escaliers est chaotique. Hannah aimerait être placée à côté de sa copine lors du changement de places que j’ai promis. Maxine a besoin que je transmette ce mot là, tout de suite, à l’infirmière scolaire. Kenneth boude parce qu’on avait promis (qui ? Mystère ?) qu’en 2021, on ne porterait plus de masque à l’école. Mais pas une seule dispute entre môme qu’on me demande d’arbitrer.
Nous passons la porte, et tout le monde s’installe. Dans le silence. J’annonce la couleur, on va débuter par une dictée. Pas un seul soupir, pas un “oh non !” auxquels j’ai eu le droit l’heure d’avant. Ils écoutent, hochent la tête. Ils sourient. Il y a, en ce premier cours de l’année avec eux, quelque chose de très doux.
“It’s an old song…”
C’est peut-être un après-coup de la magie de Noël. De bonnes résolutions prises par leurs parents. C’est peut-être dû à l’activité proposée par l’assistant social la dernière heure de l’année avec eux.
Ou c’est peut-être à force de leur parler et de bosser avec eux.
Mais il y a quelque chose de profondément serein, chez les sixièmes Akwakwak.
“Elle était super, ta classe (”pas ma classe”, je rétorque, aussi instinctivement que l’aurait fait Janet, dans The Good Place), me dira un collègue en sortant.
“It’s an old song.”
Ils oublient de passer des lignes et d’amener leurs affaires. Ils font tomber leurs stylos. Mais ils bossent, sans réticence et sans affectation. Il y a quelque chose, dans leur timbre, qui me rappelle les troisièmes Glee de l’année dernière. Quand ils étaient eux aussi en sixièmes. Que j’étais là aussi leur professeur principal. Ils sont heureux d’être là, de faire de leur mieux. Moi aussi.
Le 20 décembre sur Europe 1, Jean-Michel Blanquer expliquait qu’il souhaitait que 2020-2021 soit une “année normale” du point de vue de la scolarité des élèves. Et je dois avouer que cette annonce m’a fait froid dans le dos.
Pas seulement parce que lundi, les cours reprennent, et qu’il me paraît difficile de demander à chaque élève si leurs fêtes de fin d’année se sont passées dans le respect des gestes barrière, s’ils ont bien gardé leur masque pendant que tatie Josiane venait les voir, où s’ils ont évité de lécher des poteaux pour voir si leur langue reste collée.
Pas seulement parce qu’il semblerait qu’une nouvelle souche du SARS-Cov 2 mette particulièrement cher aux enfants en Grande-Bretagne actuellement, et que j’ai tellement hâte de voir comment divers journalistes expliqueront doctement que de toutes façons, les enfants ne peuvent pas être contaminés, la preuve, ma fille va très bien.
Pas seulement parce que cela prouve, si cette phrase était spontanée, une méconnaissance totale de la situation actuelle dans les établissements. Avec des personnels d’entretien, administratif et d’enseignement qui se débattent pour faire tourner des établissements correctement, avec des élèves qui prennent énormément sur eux pour continuer à apprendre et à se motiver.
Mais surtout parce que je me dis qu’il pourrait avoir raison. Que la normalité, ce pourrait être ça, désormais. Travailler en permanence dans une situation qu’on nous avait annoncée exceptionnelle. Temporaire. Entendre dans cette phrase un verdict : désormais, ce sera ça, l’enseignement. Des collégiens assignés à leurs places. Appliquant des protocoles plus ou moins correctement en fonction des moyens de chaque établissement. Le masque sur le visage, le gel sur les mains.
Alors de tout mon cœur, je souhaite que cette phrase n’ait été qu’une bravade de plus. Et pas une sentence.
Bonne année à tous ! En avant pour une période qu’on espère nettement moins pourrie que la précédente – sauf pour ceux qui ont eux la chance de vivre des trucs bien en 2020, je suis à la fois heureux et jaloux pour vous – et pour de nouvelles aventures !
A la semaine prochaine, pour la reprise normale de nos programmes !
La fin d’année qui, pour beaucoup, aura été annus horribilis (je n’écris cette expression que pour pouvoir ricaner bêtement). Je vous souhaite que les pages blanches à venir se remplissent de belles aventures, de sourires et de visages amicaux.
Je vous souhaite qu’on se retrouve aussi ici, de temps à autres, et qu’on y trouve du réconfort, des rires, de l’agacement… ce qu’on est venu y chercher.
Alors à tous, je vous souhaite le meilleur, et je pense à vous.
L’autre jour, je clique par accident sur la page de connexion à l’espace numérique de travail de l’Académie de Versailles.
Et j’apprends que je n’existe pas. Plus. Mon identité numérique a été passée dans le broyeur immatériel.
Ce n’est pas vraiment triste. Juste un écho qui, finalement, ne laisse plus place qu’au silence. Et à moi, qui me demande ce qui subsiste, dans ces années.
Les fins d’années étant souvent des temps de remémoration, je profite de ce 29 décembre pour ressortir une masse d’armes et aplatir la tronche d’un mythe sur lequel je frappe avec une régularité admirable, mais apparemment inutile : celui de l’autorité naturelle.
Histoire de me la péter un peu et de donner du contexte, je signale juste que j’ai reçu, en quinze jours, huit messages et tweets de lecteurs s’interrogeant sur leur capacité à devenir enseignants, ou même à poursuivre leur préparation au CAPES par manque d’autorité.
Que l’on se pose cette question au début de son parcours me semble parfaitement légitime. Mais quand j’apprends que des formateurs et tuteurs sortent des perles telles que “Si tu n’as pas d’autorité naturelle, ça va être difficile.”, je tique un peu (lire : je bave et faisant de la fumée par les oreilles.)
Cet usage du mot “autorité” ressemble à celui que l’on fait de “talent”. Tel musicien, dessinateur ou comédien est doué parce qu’il a du “talent”. Cette caricature, aujourd’hui usée jusqu’à la corde, connaît donc un renouveau avec ce terme d’autorité.
Et tout d’abord, qu’est-ce que l’autorité ? (Oui, un élève de 4e ne voudrait pas de cette intro, ce sont les fêtes, laissez-moi tranquille). Faire en sorte que les mômes perdent le contrôle de leur vessie quand on les regarde ? Les changer en génies assoiffées de connaissances après une heure de cours ? Pouvoir en placer une sans être interrompu par Emilia qui aimerait savoir à quelle heure c’est la récré ?
J’en suis arrivé à la conclusion que l’autorité consiste, me concernant, à pouvoir imprimer mon propre au rythme aux cours, sans avoir à lutter contre mes élèves. Sans avoir à me justifier en permanence. Et comme l’intégralité de ma pratique, j’ai construit cette façon de faire, petit à petit, au fil d’échecs et de réussites. Alors oui, il existe quelques rares élus, j’en ai connu, qui savent d’emblée ce qu’ils souhaitent faire, et comment ils veulent le faire. Mais ils sont l’exception. Et je trouve au mieux paresseux, au pire foutagedegueulesque le fait de dire à des jeunes collègues de “faire preuve d’autorité” ou de “prendre des cours de théâtre” quand Mathis décide de tapisser la salle de bouts de gomme ou que Fatoumata traite ta famille de chiens.
Ce qui rend souvent les premiers temps de l’enseignement complexes, c’est l’empirisme de la profession. Il faut tenter. Dans les attitudes, les travaux proposés, le rythme. Quitte à se casser la figure. Il faut échanger, corriger, parler, recommencer. Alors oui, c’est laborieux et surtout, long. Mais ça nous donne le droit de nous planter. Oui, on ressortira de certains cours totalement découragé. Mais ça fait partie du boulot. Et ça n’est absolument pas une fatalité.
L’autorité n’a pas à être ce couperet culpabilisant dont on menace les collègues, jeunes ou moins jeunes. Comme tout le reste c’est un outil, une compétence, que l’on développe peu à peu. En prenant le temps qu’il nous faut, et en ne restant jamais seuls.