Samedi 25 octobre

Top view of empty open wooden drawer.

L’autre jour j’ai eu le vertige : une partie de ma vie d’élève a disparu.

Je t’explique.

Lors de ma formation, après le concours, une des intervenantes a eu cette parole : « n’enseignez pas comme vous voyiez vos profs en tant qu’élèves. La différence de perspective est trompeuse. » Ça m’a toujours semblé une piste intéressante à creuser. Et devenu enseignant, c’est une discipline que j’ai tenté d’appliquer : me demander comment j’aurais perçu, élève, ce que je faisais, et tenter d’établir ce dialogue, entre mon présent d’enseignant et mes souvenirs de mômes. Pourquoi certains mots portent et pas d’autre, pourquoi un sentiment d’injustice et un autre, de joie ?

Et puis l’autre jour, j’étais en train de faire bosser les cinquièmes, sur la préparation de fiches de révisions. Notre prof d’Histoire-Géo nous l’avait fait faire, en troisième. J’ai voulu invoquer l’écho de cette scène, ce que j’avais en tête à ce moment-là.

Mais rien.

Le tiroir est vide. Comme dans ces vieux dessins animés où l’on voit des termites s’envoler d’un vieux porte-monnaie dans lequel il ne reste plus un centime. Le souvenir vieux de presque trente ans s’est usé, je ne parviens plus à en distinguer les contours. Vieillir en tant qu’individu, vieillir en tant que prof.
Et alors que faire ?

Ne pas s’affoler, se dire que ça aussi, c’est dans l’ordre des choses. Et mettre dans ce tiroir son expérience. Et les mots de ses élèves d’aujourd’hui. Ils sont plus précieux que le passé.

Vendredi 24 octobre

Terminer son cours sur les Misérables. En relisant un passage, je m’aperçois que Marius m’agace beaucoup moins, désormais. Je sais quand c’est arrivé. C’était avec les quatrièmes Florizarre, à 15h50.

Ils me font bouger. Toujours. Et c’est génial.

Jeudi 23 octobre

Tout à l’heure, je lis un article sur un personnage de l’univers de Tolkien. Et on explique que les récits expliquant sa vie sont contradictoires. Ça me sidère. Qu’un seul être humain ait réussi à créer une spirale d’histoires tellement variées, dans la forme et l’étendue, qu’elle en soit devenu une mythologie entière. Et je me pose la question : est-ce que JRR – comme l’appellent désormais les élèves de cinquième – y pensait sans arrêt ? Ou uniquement quand il se mettait à sa table de travail ?

Quand j’étais môme, je m’imaginais d’interminables dialogues avec les personnages du bouquin. Et ma propre vision de la Terre du Milieu s’étendait.

Je parlais dans mon billet précédent de ma difficulté à faire accéder les élèves à la lecture, cette année. J’ai l’impression que la difficulté vient notamment de là : pour beaucoup d’entre elles et d’entre eux, les mots sont froids. Hostiles. Et parvenir à leur montrer qu’il est possible d’accéder à autre chose qu’à ce mur de glace, que les pages peuvent, au contraire, leur permettre d’écrire leur légende, celle dans les lignes de laquelle on n’est plus jamais seul.

Où est-elle, déjà, l’entrée de la Lorien ?

Mercredi 22 octobre

Les lundi et jeudi après-midi, c’est le quart d’heure de lecture dans tout le collège. Tous les élèves – et idéalement les adultes – prennent quinze minutes pour bouquiner.

Et il faut se rendre à l’évidence : cette année ça ne fonctionne pas. Habituellement, après deux ou trois semaines, je parvenais à convaincre les classes auxquelles j’enseigne à ce moment-là d’amener un livre (« quel qu’il soit », est ce que je répète en permanence). J’ai testé ce qui fonctionne habituellement : les accompagner au CDI pour les aider en compagnie de la collègue professeur documentaliste, leur proposer des listes détaillées, leur lire des débuts de texte…

Rien à faire. La moitié ou presque des mômes arrive un « j’ai oublié » ou un grand soupir lassé aux lèvres, et va se servir dans la bibliothèque de ma salle, que j’alimente en bouquins trouvés dans des boîtes à livres. Pourtant je m’applique à sélectionner ceux qui me semblent accessibles et intéressants. Ils l’ouvrent au milieu et patientent, ennui presque palpable.

« Pourquoi vous nous lisez pas un livre ? » J’insiste, je tente de leur expliquer que se retrouver seul, avec un ouvrage qu’on a choisi, c’est important.

Ils sont loin d’être réfractaires à ce que je leur propose, pourtant. Mais rien ne prend. Et je me refuse à les sanctionner ou à exiger qu’ils lisent – là-dessus, au moins, je rejoins Pennac – de peur de défaire des liens tellement, tellement ténus à tisser avec les mots.

Certaines années, on ne s’explique pas ses échecs. En 2025, pour le moment, c’est celui-là.

Mardi 21 octobre

Lucas est bien silencieux cette année. Comme à son habitude, il arrive toujours à l’heure, avec ses cahiers, et son sourire placide. Lorsqu’il voit que je me galère à faire participer la classe, il lèvera toujours la main. Et à aucun moment, il ne souffle, ne proteste ou s’impatiente.

Mais il est seul.

L’année dernière, dans sa sixième, il avait son groupe de copains. Un peu plus matures que le reste de la classe, un peu plus négligents aussi. Ça n’embêtait pas Lucas, qui, lorsqu’il faut se concentrer, sait toujours s’abstraire, avec rigueur et diplomatie, de ses rêveries. Cette année il est tout seul, dans une classe de cinquième qui n’a pas encore entamé son voyage vers l’adolescence. Ils sont touchants, avec leur part d’enfance. Mais souvent, je croise le regard de Lucas. Qui attend.

Alors je tente de lui donner ce qu’il aime, comme tous mes collègues. Quelques instants rien que pour lui. On se fait des blagues, souvent sur le texte qu’on est en train de lire, et qu’il a déjà lu. Sur le dernier jeu vidéo en commun auquel on a joué, ou juste sur un mot rigolo aperçu dans les lignes. Il va rire chaleureusement, avec une absence absolue de moquerie.

Le vrai nom de Lucas signifie lumière. Et parfois, j’aimerais lui dire à quel point il m’en donne. « Non mais Lucas, je l’adopte tout de suite ! » C’est une blague que je sors souvent en salle des personnels. Mais c’est aussi une manifestation de l’affection que je lui porte. Il est cette enfance joyeuse, solide et bienveillante que j’espère pour l’humanité.

C’est pour ça que je suis triste. Triste de le voir, malgré sa lumière intérieur, commencer à peine, juste à peine, à jaunir des feuilles. Lui aussi a besoin de notre présence. Même s’il comprend tout, même s’il sait déjà souvent son cours avant la fin de la leçon. Il a besoin qu’on soit là pour lui, et qu’on lui fasse comprendre à quel point c’est précieux, ce qu’il luit.

Lundi 20 octobre

Fin de la première période. Terminer, comme souvent, à bout de forces et d’énergie mentale. Mais aussi plein de bonheur. Retrouver des mômes plus grands et un programme que je ne fréquentai plus depuis des années. Pour la deuxième année, se stabiliser dans un bahut.

Pour plein de raisons, être heureux.

Et continuer à tenter d’être doux avec soi.

Samedi 18 octobre

J’ignore pourquoi et comment, mais il y a toujours un moment où les mots lâchent.

Non. C’est faux, je sais très bien pourquoi : c’est la fatigue. J’ai fini par le comprendre après plusieurs années, une partie de ce qui me permet de capter l’attention des élèves en classe, c’est la parole. Je ne suis pas le meilleur « ingénieur pédagogique » du monde, je rends les évaluations en retard et je fais tomber mes affaires sans arrêt. Mais parler, user d’un langage précis qu’ils comprennent, ça je sais faire.

Sauf quand arrivent les fins de périodes. Où là je ne sais plus. Et j’observe, un peu médusé, cette créature qui accueille les mômes avec des « On se taaaaaait ! » « On s’instaaaaaaaalle ! » « On sort ses affaaaaaaires ! » Foutu « on ». Quand il se pointe dans mes phrases, c’est qu’il y a un truc qui cloche. Et ça ne fonctionne plus. Ce pont ténu que je tente de construire à force de mots, d’images qui sortent de mes histoires s’écroule. Les gamins le sentent immédiatement, et ma classe se transforme en cet espèce de champ de bataille glauque et triste que je n’ai jamais totalement réussi à exorciser.

Parfois, je me dis que j’aimerais que mes appuis soient construits d’un matériau moins volatil. J’aimerais avoir la rigueur de D., les connaissances encyclopédiques de M., la capacité d’à-propos de S. Mais comme j’en ai la conviction depuis longtemps : on enseigne avec ce que l’on est. Avec les forces qui nous sont propres. Et ma force à moi, ce sont les mots.

Une lectrice soulignait – à juste titre – ma prétention dans mes derniers billets. Peut-être parce que lorsque ça se passe bien dans mes classes, désormais, ça se passe très bien.
Mais il suffit que la fatigue. Que l’impression que je n’ai plus de patience pour leur parler. Pour mettre au niveau des élèves ces connaissances, ces textes tellement abstraits, tellement éloignés de leurs préoccupations. Et tout déconne.

Je sors de la dernière journée de cours quasi tremblant, avec pour seule envie de dormir longtemps, d’oublier ces heures où j’ai balbutié des inepties ennuyeuses. Mais cette faiblesse-là aussi me fait. Alors autant l’accueillir, tant qu’elle subsistera. Et se dire que les élèves oublient, pardonnent énormément ces failles.

Vendredi 17 octobre

« Je ne comprends pas. »

J’essaye de ne pas montrer que je me sens mécontent. Parce que ça n’est pas leur faute. Face à moi, les quatrièmes me jettent un regard perplexe.

« J’ai parlé avec votre professeur principal, et elle m’a dit que vous trouvez ce qu’on fait en français compliqué. Et j’ai l’impression de passer la moitié de mon temps de parole à vous demander si vous comprenez, si je dois réexpliquer… Est-ce que je rate quelque chose ? »

Comme d’habitude en fin de période, tout me pique, tout me gratte. Il est logique que les élèves ne disent pas qu’ils ne comprennent pas, tellement d’entre eux ont normalisé le fait de ne pas piger ce qui leur est présenté en cours.
Mais cette fois-ci, il se passe quelque chose de différent. Cette fois-ci, Yaelle prend la parole :

« Monsieur, on a dit que c’était compliqué. On n’a pas dit qu’on comprenait pas. »

Alors je me tais. Et ouais, je l’avoue. Je me sens un peu, stupidement, fier.

Jeudi 16 octobre

La réalité qui dépasse la fiction. Je déteste cette expression, pour ce qu’elle pue de galvaudé, pour ce qu’on l’utilise si souvent à tort. Et pourtant, certains jours.

Certains jours, on est en train de lire une page de l’autobiographie de Malala Yousafzai avec les cinquièmes. Elle décrit les difficultés de sa vie, dans un village reculé au Pakistan. Comme toujours après une première lecture, je demande s’il y a des questions sur le sens ou le vocabulaire.
Et, immédiatement, Amir lève la main. Amir que j’adore malgré le fait qu’il m’exaspère. Amir, le plus enfant de mes cinquièmes : toujours souriant, toujours bavard, toujours enthousiaste, toujours tout petit dans son comportement.

« Oui Amir ?
– Mais si quelqu’un se rend compte qu’il est un garçon alors que ses parents pensent que c’est une fille ? Il fait comment ? »

Je n’ai pas le temps de hausser les sourcils, parce que je sais d’où vient cette question. L’année dernière, j’enseignais dans la sixième d’Amir. Et Breena. « Breena, c’est un garçon. » J’ai entendu cette phrase à maintes reprises. Sans aucune moquerie. Juste quelque chose qu’on est venu me confier de mois en mois.

« Et vous monsieur ? »

Alia, ancienne sixième également.

« C’est vrai, comment vous feriez, parce que vous tombez amoureux de garçons !
– Ben oui, parce que tout le monde vit comme il veut ! »

C’est Naëlle qui a pris la suite et regarde ceux des cinquièmes qui nous ont rejoint cette année. Il y a un accent doux et farouche dans sa voix. Naëlle, prend peu la parole, et toujours en levant la main. Pendant quelques secondes, entre nous quatre, il y a quelque chose de terriblement fort. Pendant quelques instants, il y a des êtres humains qui vivent ensemble dans l’abri de la salle A25.

Certains jours.