Vendredi 18 décembre

Après-midi de pré-Noël.

On inaugurera le cahier de sons en accompagnement personnalisé avec Lysanne, qui, arrivée en 6ème, n’arrive pas à déchiffrer les mots ou à comprendre que deux voyelles mises côte à côte produisent un son différent.

– On se fera offrir des kilos de chocolats de Noël par des élèves aux bonnets clignotants, ambiance all I want for Christmas is you.

– On créera une page d’encyclopédie sur les trolls, avec schéma, coutumes et blagues.

– On jouera, en dernière heure, à des jeux de renforcement d’équipe avec les quelques élèves encore présents et l’assistant social. Beaucoup de rires et d’élèves qui partent se disant “heureux et tristes”.

2020 en Bretagne, fin d’année de tous les contrastes.

Jeudi 17 décembre

Deux jours, plus que deux jours, encore deux jours de cours.

Ces jours où tu fonctionnes sur la réserve. Des classes aux effectif totalement anarchiques (dédicace à la Vie Scolaire du bahut qui a appelé des dizaines de parents pour demander une justification de l’absence des mouflets pour s’entendre répondre : “Bah vous avez pas regardé la télé ?”) et aux gamins dont la concentration s’éparpille façon puzzle.

Et des profs exténués. Le marathon du premier trimestre s’achève. Et en bilan, des classes dont les effets du confinement continuent à se faire sentir.

“Ils n’ont pas terminé leur CM2, ni vraiment découvert le collège. Leur socle est totalement instable.”, souffle l’assistant social du collège alors que je m’apprête à repartir. Et il a totalement raison. Jamais je n’ai jamais autant eu l’impression d’avoir à étayer, à expliquer, à rassurer. On comble en catastrophe des bases sur lesquelles les mômes sont censées pouvoir se reposer les années à venir. Et bon sang qu’elles sont chancelantes, pour nombre d’entre elles.

C’est ça être collégien en 2020 ? Vivre sur du sable ?

Mercredi 16 décembre

Depuis dix jours, nous étudions Bilbo le Hobbit, en sixième. Pour cela, j’ai demandé à chaque élève de se procurer un cahier (et ai enfin pu liquider le stock de ceux qui s’accumulaient chez moi depuis des temps immémoriaux), sur lesquels ils suivent un programme d’activités qu’ils choisissent chaque jour.

Et hier, Kaylis me dit :

“J’aime bien ça monsieur, quand on travaille sur Bilbo, on se met dans un autre monde, et on est coupé du notre. Parce qu’il est pas drôle en ce moment.”

J’aime à croire que ça aurait fait plaisir à Tolkien.

Mardi 15 décembre

Cher Monsieur Castex,

Je tiens de source plutôt sûre et anonyme (M. Samovar, protège ses informateurs depuis 1993), que vous êtes à l’origine de ce qui pourrait bien finir par me transformer en Hulk, sans l’aide d’une énergie radioactive quelconque, juste par la force de la hargne et des ulcères.

Il semble donc que vous tombâtes sur un rapport du Conseil Scientifique, préconisant la fermeture des écoles jeudi et vendredi prochain. Je tiens à signaler que de mon point de vue, vous traitez lesdits rapports comme le menu du Flunch ou les étapes d’un régime Weight Watcher’s : vous avez tendance à ne sélectionner que les étapes qui vous plaisent. Dans tous les cas, on se retrouve avec un sérieux mal de bide.

“Banco”, vous êtes-vous dit, “faisons ça, on copiera sur ce peuple sérieux qu’est la nation allemande !”

Alors oui. La deutsche quälitat peut faire rêver. Seulement, il aurait été bien inspirer d’en informer la communauté éducative et ses partenaires un peu plus de DEUX JOURS avant la mise en place du dispositif.
Vous savez, Monsieur Castex, on a l’habitude. Que votre gouvernement essuie les crampons de l’improvisation sur la tronche de l’Éducation Nationale, c’est devenu comme les fléchettes ou le karaoké : un plaisir facile et toujours accessible. Mais là, ce ne sont pas des crampons que vous avez pris, ce sont les talons hauts, les botte de randonné et un rouleau-compresseur.

Parce que, aussi étonnant que ça puisse vous paraître, le monde de l’éducation ne fonctionne pas sur le mode de l’improvisation fugace, mode petits sauts de daim joyeux. Je vous donne un petit exemple : la gestionnaire de mon bahut, qui avait préparé le repas de Noël est en train de se demander comment elle va écouler les portions prévues jeudi autrement qu’en assassinant élèves et enseignants présent dans un remake Camif de La grande bouffe. Vous me direz, un repas de Noël dans un collège de campagne face à la crise sanitaire, on s’en tamponne un peu.

Certes.

Mais il s’agit d’un symptôme parmi six millions d’autres qui montre, au mieux une méconnaissance importante, au pire un mépris sévère d’un secteur qui compte 800000 empoyés et plusieurs millions d’élèves. On n’arrête pas une organisation pareille en claquant des doigts. Nous allons assurer. Bien entendu. Mais encore une fois, nous allons nous taper quarante-huit heures dégueulasses. Et je ne parle pas des enfants.

Parce que, même si les outils de communication de Satan nommés portables sont interdits dans mon bahut (roflcopter, comme on disait début 2000), les mômes étaient tous au courant, à 14h aujourd’hui, du fait que l’école n’était “pas obligée”. Petit florilège des réactions :

“Moi, j’ai eu un mauvais bulletin. Ce midi mes parents ils ont dit que j’étais obligé d’y aller.” (Karen, sixième Brindibou)

“C’est trop bien, on va pouvoir partir dans notre maison de vacances plus tôt !” (Liam, sixième Canarticho)

“Moi mes parents ils vont voir mon frère en prison, alors je dois aller en cours en attendant.” (Antonia, sixième Akwakwak, qu’on empêche actuellement de trop se cogner la tête contre les murs).

“Ce sera mon premier cadeau de Noël, il a dit mon père, des vacances !” (Roy, sixième Akwakwak aussi)

“Mais monsieur, ça n’a pas de sens, c’est beaucoup trop tard, pour dire ça !” (Lyra, sixième Brindibou)

De tout ceci, nous retenons que punition et discrimination sociale seront les mamelles de ces deux jours à venir et que Lyra, élève de sixième, semble avoir des capacités d’analyse politique dépassant celle de certains adultes. Bon, elle a 17 de moyenne mais quand même…

On en revient toujours à la même chose. Le syndrome du téléphone. Je crois que je l’avais découvert tout d’abord chez le dessinateur Boulet, qui expliquait que les gens à qui l’on demande de dessiner un téléphone dessineront souvent le vieux modèle à cordon plutôt qu’un simple rectangle représentant un portable. Même si tout le monde sait que c’est faut, l’image de l’école comme endroit habité uniquement par des profs qui font des cours prêts depuis quinze ans que l’on peut stopper en claquant des doigts reste vivace. Et, pour le coup, validée par le gouvernement.

Merci, encore une fois de la confiance et de la considération que vous nous témoignez. Je terminerais ce verbiage par deux questions :

1. Vous pouvez expliquer à l’assistant social avec qui j’avais prévu une heure au cordeau en classe de sixième Akwakwak que, avec huit élèves, ça risque de ne pas le faire ? Je veux dire, c’est pas comme s’il s’était libéré un créneau sur un planning de… Premier Ministre.

2. BFM TV semblant désormais être le canal privilégié d’information gouvernemental, on peut y mettre un lien sur l’intranet du bahut ?

… Et joyeux Noël, surtout.

Un prof

Lundi 14 décembre

L’anglais a cette expression qui nous manque : “to snap at someone”. “S’en prendre à quelqu’un” en serait une approximation. Mais le snap est brutal, rapide, quelque chose qui claque parce qu’on en a marre de se retenir, et qui peut faire mal. On ne craque pas vraiment, on claque.

La dernière semaine avant les congés de Noël est, me concernant, propice à cette réaction. Snap. Envie de claquer, quand, pour la énième fois, Lara me demande de lui réexpliquer l’activité qu’elle a parfaitement comprise, mais “comme ça je suis rassurée.” “Je ne peux pas vous consacrer tout ce temps !” Snap.

Envie de claquer quand je dois gérer avec calme et rigueur le comportement inacceptable d’Iria, qui se lève en classe, met son manteau, se met à chanter, parce qu’il n’y a aucune autre possibilité, aucun autre adulte pour la prendre en charge, aucun dispositif pour l’accueillir du fait d’un manque de suivi total à la maison. “‘J’en ai ras-le-cul de te gérer, tu m’empêches de m’occuper de gens intéressants.” Snap.

Envie de claquer au nez de cette collègue qui me demande de revoir intégralement un plan de classe que je propose pour les sixièmes Brindibou. “Ben refais-le, toi, si t’es si maligne !” Snap.

Envie de claquer quand les mômes se précipitent pour me demander quelque chose sans un bonjour, quand ils m’interrompent ou me mentent avec la dernière mauvaise foi. Tous ces petits trucs sans importances qui, d’habitude, ne font que tendre un peu l’élastique de ta contrariété.

La quasi-totalité de ces trucs ne franchiront pas mes lèvres. Mais c’est chiant, de se sentir méchant. Et de se rendre compte à quel point il est facile de faire du mal.

Samedi 12 décembre

Discussion avec ma sœur : l’une de ses amies passe son CAPES, et la visite de l’inspectrice s’est mal passée. Aucune surprise dans les reproches qui lui ont été faits, ce sont toujours les mêmes : temps mal géré, attitude avec les élèves jugée trop proche…

Ce qui me fait toujours sourciller, au récit de ces inspections (récit car, je le répète encore une fois, je n’ai jamais été inspecté une seule fois), c’est à quel point ce que l’on reproche aux profs, nouveaux comme expérimentés, est subjectif et fugace : juger un enseignant sur une heure de cours, et des critères que l’on peut aisément retourner – combien de collègues n’ont-ils pas été jugés “trop froids” avec leurs classes – me semble malaisé.

Le métier de prof s’exerce sur un temps long. Nous ne fournissons pas un produit, ni un service qui sera toujours le même. Les variables sont trop nombreuses, trop fluctuantes : à quelle heure l’inspection a-t-elle eu lieu, avec quel profil de classe, durant quel moment de la séquence pédagogique ? Que s’est-il passé à l’heure d’avant, que se passera-t-il à l’heure d’après ? Déterminer la valeur d’un enseignant sur un fragment infime arraché à un tout n’a pas grand sens.

On me rétorquera qu’observer les profs au quotidien relèverait de l’impossible.

Quand bien même.

Les réformes de la formation enseignante ont été tricotées et détricotées de plus en plus frénétiquement au fil des années, sans vraiment d’amélioration pour les nouveaux candidats. Peut-être serait-il temps de leur laisser le temps.

Vendredi 11 décembre

Surtout ne pas regarder devant.

Il y a cette histoire que j’ai lu étant petit (Momo, de Michael Ende, je crois) dans laquelle un balayeur de rues explique que pour tenir le coup, il regarde le pavé qu’il nettoie, et ne lève jamais la tête de peur que l’ampleur de la tâche à venir ne le paralyse.

C’est ce que je vis depuis aujourd’hui. Les mômes sont de moins en moins investis, les DVD commencent à fleurir dans diverses salles de classe, et la fatigue se fait sentir, un peu plus forte tous les jours.

Avancer, en suivant la ligne que l’on s’est tracée en rédigeant ses cours. J’espère que le moi d’il y a quelques mois a assuré.

Jeudi 10 décembre

Je ne m’étais pas fait hurler dessus par un élève depuis un bon moment. Tip : ça ne devient jamais plus agréable.

On m’avait prévenu que Lucian pouvait être en proie à des accès de colère assez spectaculaires, ce que j’avais bêtement décidé d’ignorer. Car non contrarié, Lucian est un élève adorable, doux et presque timide.

Mais lorsqu’il a appris qu’il aurait un cours en plus avec moi, qui n’apparaissait plus dans son emploi du temps, il a totalement vrillé. Il me regarde, les yeux injecté de sang, hurlant dans le couloir :

“De toutes façons je n’irai pas ! Vous nous apprenez que des choses fausses !
– Lesquelles ?
– Tout ! Et puis je sais bien hein, que je vais pas réussir avec cette attitude ! Tout le monde le dit : Tout le monde !”

Nous y voilà. Lucian revit, ad nauseam, le même accès de colère. Prétentieusement, je me dis que je vais le surprendre, que je vais employer des mots qu’ils n’a encore jamais entendus :

“Je ne dis pas ça. Je dis juste que vous pourriez…
– Vous pourriez me laisser tranquille !”

Peine perdue. La moindre syllabe est un jerrycan de kerosène que je verse sur un brasier.? Il y a quelques années, je me serai entêté. J’aurais continué à parler. Crié pour qu’il m’entende.

Lâche.

Je hausse les épaules.

“Bon. Je n’ai plus de temps pour vous.”

Et je laisse Lucian en permanence. Lucian et tous ses problèmes. Tout ce qu’il porte et pour lequel les adultes ne trouvent pas encore de clé pour l’aider. Parce que m’attendent deux élèves douces et mutiques, médusées par l’avoinée que je viens de me prendre de la part d’un petit bonhomme.

On passe une heure très douce, et drôle. Elles ressortent en discutant ferme de la morale du conte de Perrault que nous avons lu de manière théâtrale. Notre petit groupe croise Lucian, qui attend son bus, après avoir attendu une heure en permanence. Il les regarde éclater de rire – il ne regarde jamais ces deux élèves totalement mutiques et en galère sur le plan du français – et plante à nouveau des yeux calmés dans les miens.

“Elles ont fait quoi ?”

Je souris doucement.

“Elles vous le diront si elles en ont envie.”

Et je lui tourne le dos. Bien sûr que Lucian a besoin d’aide. Mais ce soir, ce n’est pas moi qui la lui apporterait. Je n’en suis pas capable pour le moment, et je ne tiens pas à me faire du mal, à lui faire du mal, à essayer. Demain je réessayerai. Ou la semaine prochaine.

On n’abandonne pas. Mais dans certains cas, ce n’est pas une fuite de dire qu’il est urgent d’attendre.

Mercredi 9 décembre

“Tiens, j’ai vu les exposés des sixièmes sur la mythologie grecque. Ça te dirait qu’on fasse un truc en commun, l’année prochaine ?”

F., le professeur d’Histoire des sixièmes me parle davantage depuis quelque temps. Il faut toujours du temps, pour intégrer une salle des profs.

“J’aimerais bien, mais je ne serai sans doute pas là. Je suis remplaçant.
– Ah oui, c’est vrai. C’est con.”

Je ne suis TZR que depuis quelques mois. Et c’est la première fois de ma carrière que j’arrêterai d’enseigner à des classes avant la fin de l’année. Expérience hyper banale. Mais j’ai du mal à concevoir, alors que nous sommes en train de prendre rendez-vous avec des familles, que les mômes et leurs façons d’apprendre constituent désormais notre quotidien, que dans trois mois, tout cela va s’arrêter, littéralement du jour au lendemain. Je partirai le mardi 30 mars à 16 heures et ce sera très probablement la dernière fois que j’entendrai parler de Kenneth, Paula, Cheepo et les autres. Ce vide me donne, par anticipation, le vertige.

Drôle de boulot.