Mardi 8 décembre

J’ai perdu l’estime de pas mal de gens quand j’ai exprimé à quel point Call me by your name avait été une œuvre importante pour moi. Les arguments selon lesquels Elio Pearlman, le personnage principal, est un petit bourgeois blanc privilégié, que ses états d’âmes revêtent trop d’importance ou que sa passion a quelque chose d’artificiel me sont royalement passés au-dessus. Parce que j’ai senti, pendant ce film, quelque chose se mouvoir dans ce que j’appelle prétentieusement ma conscience. Une partie de moi a changé, et je crois avoir été étymologiquement proche de ce que l’on appelle l’émotion.

C’est probablement ma plus grande faille en tant que professeur, et ce qui s’oppose le plus à mon éthique d’enseignant : cette recherche d’émotion. Les jours où je suis ressorti le plus déprimé de mon boulot (depuis que j’ai arrêté de me faire motoculter la gueule par des classes qui prenaient mes cours pour une annexe de discothèque) ont été ceux durant lesquels je suis ressorti rigoureusement identique à celui que j’étais en franchissant le portail du collège. Même si je sais que ce n’est pas le but, même si je n’ai pas à mettre sur le dos de mes collègues ou élèves le poids de ma thérapie – il y a des gens compétents pour ça – je recherche inconsciemment ce mouvement. Ce changement souvent infime, souvent imperceptible qui fait que j’ai l’impression de devenir autre. Et pour cela, je me penche près, très près, de l’humain. En me disant que mon expérience et mon surmoi seront capable de rétablir la balance. Il faut reconnaître que jusque là, ils ont fait un sacré bon boulot. Et que finalement, ce qui fait de moi un bon prof – les huit jours par an où je le suis – est que je parviens à allier cette rigueur et cette recherche de ce que les mômes ont de puissant. D’émouvant. Ce qui les porte ou les déséquilibre.

Le sweat-shirt de Snowe par exemple. Barré d’un immense #FeelYourEgo

“Vous savez ce que ça veut dire, Snowe ?
– Non.
– “Ressens ta personnalité”.

Snowe rigole. Un peu moqueur. Au conseil de classe, nous l’avons averti de son incapacité à prendre en compte les autres, de sa froideur et de ses moqueries, à l’égard de ceux qui se trompent.

Celles qui rigolent aussi, ce sont Katarina et Jeane. Depuis que nous nous voyons une heure par semaine en groupe de quatre, elles ont gagné une confiance en elles immense. Et lèvent la main pour prendre la parole, de leur français tout cassé. Qui, selon toute probabilité, n’évoluera plus pour l’une d’entre elles. Mais au moins, maintenant, elles tentent. Et réussissent parfois.

Et pendant que je regarde les élèves de 6ème Brindibou se plonger dans la lecture de Bilbo le Hobbit, et commencer à compléter le carnet de voyage que nous avons préparé ensemble, la question, toujours la même, toujours simple, continue de se poser : suis-je un bon prof ?

Aujourd’hui, j’ignore pourquoi – peut-être parce que, un peu plus tard dans la voiture, j’écouterai Sufjan Stevens, justement, peut-être parce que j’ai un peu mieux dormi, parce que le temps passe – je parviens à adresser une réponse un peu plus apaisée que d’habitude à ce point d’interrogation : je n’en sais rien. Je fais au mieux, avec des faiblesses, partout, mais que les jours qui passent m’apprennent à étayer, lentement. Avec la certitude que peu de professions me permettraient de générer ça à ce point : de l’émotion, corsetée à de la rigueur.

Aujourd’hui, j’ignore pourquoi, j’arrête de culpabiliser.

C’est très doux.

Lundi 7 décembre

15h00 :

“Les sixièmes, nous allons commencer notre évaluation de grammaire…
– MAIS VOUS AVEZ PAS DIIIIT QU’IL Y AVAIT CONTRÔÔÔLE !
– Non seulement je l’ai dit, mais je l’ai écrit sur Pronote, Pearltrees, je l’ai fait noter dans vos agendas, vous l’ai annoncé tous les jours depuis une semaine.
– VOUS L’AVEZ PAS DIT HIEEEEER !
– Nous étions dimanche, hier.
– QUAND MÊME !
– Calmez-vous, nous avons lu l’énoncé ensemble vendredi, et vous avez le droit à votre cahier. Prenez une feuille et… Bon, les vingts qui lèvent la main, si ça n’a pas rapport avec le contrôle, baissez-les pour le moment.”

*seize mains se baissent.*

“Oui Anya ?
– Elle est jolie votre chemise.
– … C’est en rapport avec le contrôle ?
– Vous la portez pendant le contrôle, donc oui.”

15h04 : Bon. Sur vingt-trois élèves, quinze ont réussi à sortir une feuille, trois fouillent frénétiquement dans leur cahier de physique (parce que c’est bien sûr là qu’on range les feuilles), deux essaient de me convaincre qu’écrire sur leur cahier de brouillon ce sera très bien, une distribue des feuilles telle Rihana des places gratuites à son nouveau concert, et deux boudent en disant que c’est pas juste d’abord, le prof il arrête pas de demander des choses impossibles, genre des feuilles.

15h07 : Nous relisons les consignes, déjà lues une première fois, et que certains semblent découvrir.
“Monsieur c’est TROP DUR, j’arriverai jamaaaaais à trouver ce que c’est un nom !
– On l’a vu ET vous avez le droit au cahier.
– Je sais, mais je sais que je vais tout rater !
– Oui, moi aussi !
– Et moi !”

Tout en essayant vainement de retaper l’ego des sixièmes Akwakwak, j’écris en rouge en police 712 au tableau “PENSEZ A PASSER DES LIGNES.”

15h09

“Ludovic, vous comptez commencer votre contrôle ?
– Quel contrôle ?
– Ben… Celui dont on parle depuis dix minutes.
– Ah, c’est maintenant ?
– Non, je vous ai demandé de remplir une feuille et d’écrire contrôle dessus pour le plaisir.
– Ah, vous m’avez fait peur monsieur !”

Pendant que je vais déposer des jonquilles sur la tombe du second degré, Ludovic m’adresse son plus gentil sourire.

15h15

Un hurlement, croisement entre Hulk et moi quand je me rends compte que je suis à court d’Ossau Iraty retentit, et j’aperçois Piana en train de déchirer sa feuille en morceaux minuscules.

“Que se passe-t-il Piana ?
– Je devais passer des lignes et j’ai oublié de le faire, je suis NULLE, monsieur, NULLE !
– Vous savez vous auriez juste pu…”

*chœur affolé de dix élèves.*

“Il fallait passer des lignes ? Pourquoi vous nous l’avez pas dit ?

15h21

Je suis censé donner des évaluations aménagées à Lilin, dont le français n’est pas la langue maternelle. Je dois avouer avoir des doutes lorsque je la vois discrètement expliquer ce qu’est un déterminant possessif à son pote, né et élevé en France depuis toujours, qui m’assure sans cesse que “il peut se préparer un café” le temps que ses potes trouvent les réponses à mes questions.

15h43

Je me dis que j’aurais pu éviter la session de sport quotidienne, vu les kilomètres et les flexions que j’ai effectuées pendant ce contrôle, pour répondre à des questions qui commencent 50% du temps par “eeeeeuh en fait c’est bon, je crois j’ai trouvé” et 48% par “vous pouvez me donner la réponse, là, monsieur ?”

15h49

Ludmilla lève les yeux sur le tableau, où est écrit l’avertissement quant aux lignes à passer.

“C’est écrit depuis QUAND monsieur ?
– Euh… Le début du cours.”

Je vous avoue que je me sens particulièrement monstrueux quand je la vois se mettre à pleurer. -_-

15h50

Sonnerie. Je récupère douze copies complètes et signale aux autres que je leur laisserais un peu de temps pour finir demain “mais c’est la dernière fois, hein !”

Comme à chaque contôle.

Samedi 5 décembre

Pendant le premier confinement, j’ai participé à un projet avec trois amis merveilleux et aussi beaucoup plus jeunes que moi, ce qui a son importance. Plus versés que moi dans la maîtrise de la communication non violente (ou au moins plus apaisée), ils m’ont fait ressortir de ces sessions de travail avec quelques outils de plus dans ma besace, outils que j’ai attendu d’avoir l’occasion d’exprimer.

J’ai très vite pu faire un premier essai, concernant la prise de parole. Mon groupe d’ami avait proposé un signe particulier lorsque l’on souhaite intervenir pendant que quelqu’un est en train de parler, de peur de voir ladite intervention ne plus être pertinente. Et combien de fois ai-je-vu des mômes se tortiller dans tous les sens en levant désespérément la main pendant qu’un de leur camarades ou leur prof était en train de terminer son laïus ?
Bien entendu, le danger était que tout le monde cherche à intervenir ;  à parler sur l’autre, à intervenir.

Et en fait non. Après deux mois à expérimenter, je me suis aperçu que ça fonctionne, à la notable exception d’une classe, totalement réfractaire. Les mômes ont compris l’intérêt de ce nouveau signe (lever la main et l’agiter de gauche à droite) : “C’est pour les choses vraiment vraiment importantes.” Dans les deux où cela a pris, ils ont fini par l’utiliser très occasionnellement. “En fait, faut qu’on réfléchisse pour voir si vraiment c’est important, et souvent on se rend compte que ça peut attendre, en fait.”

Je suis un prof de 38 ans, et m’extasie sans doute d’une façon de faire totalement évidente. Mais amener des mômes à réfléchir à leur prise de parole et à se dire que leurs idées ont toujours la possibilité d’être exprimées me rend heureux.

Vendredi 4 décembre

La fatigue du prof est boueuse.

Une espèce de machin poisseux collant, qui rend les heures de ce vendredi de semaine-mammouth tristes et froides. Comme ce cours avec les sixièmes Brindibou où, après avoir couru sous le grésil tombé ce midi, les mômes se mettent à grelotter, veulent retirer leurs chaussures mouillées, ou retourner jouer dans la cours. Mon cours rigolo et différencié sur la description d’un hobbit se fait gentiment renvoyer de l’autre côté de la Comté.

Ou encore ce moment durant lequel je lutte tellement pour me concentrer sur mes explications quant à la fin de l’Iliade que je ne remarque pas Maxine, qui éclate en sanglots incontrôlables parce qu’elle ne trouve plus sa clé USB et finira par se lever en criant à toute la classe que ce ne sont que de sales voleurs hypocrites et qu’elle les déteste tous (là j’ai remarqué. Et aussi la clé USB était dans sa trousse).

La fatigue qui me fait bafouiller lors de cette heure avec Lia et Tanith, qui ne parviennent pas à comprendre le français. J’en ai assez, assez de me dire que je vais passer deux heures par semaine à tenter de leur apprendre à lire et à écrire, parce que, du fait de leurs difficultés, elles n’arriveront jamais à davantage, c’est pas moi qui le dis, c’est leur dossier.

Quand elle quitte la salle, Tanith me tend, avec un grand sourire, un sapin de Noël qu’elle a dessiné “pour vous le monsieur”.

Elle a raison. Tenons jusque là. Et c’est pas grave, la boue. Ça finit par partir.

Jeudi 3 décembre

7 heures de cours.

3 heures de conseil de classe.

Un gros savon passé à une classe qui, depuis le conseil de classe, pense que c’est soirée disco (les vrais savent).

4 urgences à régler pendant la pause de midi.

1 cartable perdu (le mien). Un cartable rapporté par l’AESH (bénie soit-elle).

Revenir dans la nuit tombée à 18h30, se dire que tu reviendras dans 12 heures au bahut.

Mais quand je leur ai montré la Comté, aux sixièmes, et que je leur ai dit qu’on allait la mettre dans un carnet de voyage, ils ont tous fait “oooooooh !”

Ça va aller.

Mercredi 2 décembre

En salle des profs, je discute avec B., qui remplace une collègue d’anglais jusqu’à la fin de l’année. Léger affolement dans la voix : “Moi je viens du lycée, je n’ai jamais enseigné à des lycéens. C’est terrifiant, cette impression de ne plus rien savoir, et de reprendre à zéro.”

C’est une sensation que j’ai tous les ans. Et parfois au sortir des vacances ; cette sensation de ne plus rien connaître de ma profession, de ne plus jamais savoir faire. Il y a dans le métier de prof tant de fugacité : les publics changent, les programmes, les lieux… Peut-être que si les profs ont souvent du mal à parler d’une même voix, c’est aussi parce qu’ils exercent tant de boulots différents.

Et tu sais, c’est bizarre, mais quand je fais le bilan de ma vie professionnelle, cette sensation de toujours tout recommencer m’est d’un puissant réconfort.

Mardi 1er décembre

Le problème, c’est surtout qu’on est une seule personne.

Un peu moins de cent mômes me passent devant les yeux chaque jour. Et, parmi ces mômes, combien ont-ils besoin de nous, de notre disponibilité, d’un de nos masques ?

Peut-être aurait-il fallu qu’aujourd’hui, je sois un peu plus à l’écoute de Lana dont les parents se séparent, et qui a passé l’heure à regarder tristement devant elle en répondant à mes sollicitations par un petit sourire triste.
Il faut dire que j’étais occupé. Occupé à apprendre à quatre mômes qui piétinent depuis trois jours à bosser en groupe. Et ça s’est enfin débloqué. L’un a réussi à gérer sa frustration, l’autre a compris les consignes, les deux derniers ont cessé de devoir porter tout le boulot sur leurs épaules.

Mais Lana aura été négligée.

Peut-être aurait-il fallu, également, que je sois moins rigoureux dans l’apprentissage des mots invariables avec les sixièmes Akwakwak. Plusieurs d’entre eux continuent à galérer sévères pour différencier une conjonction de coordination d’une préposition. Mais il y a aussi ceux qui patientent depuis plusieurs semaines durant ce chapitre de révisions de l’école primaire.

Quand tu ouvres tes doigts pour rattraper celui qui se casse la figure dans ses méthodes de travail, tu laisses échapper celle qui n’a pas confiance en elle. Rarissimes, les jours où tu rentres chez toi en ayant l’impression que tu as pu apporter autant à tout le monde. L’individualisation, la différenciation ont permis la prise en compte de chaque élève avec son profil, ses difficultés, sa personnalité. Mais elle a aussi fait de cet ensemble rassurant, la classe, une poignée de sable dont les grains nous échappent sans cesse. Et bien entendu, je serai le prof qui n’a pas été là pour Lana, ou pour Seliph, quand il coulait dans sa rédaction, parce que je tentais de ramener Tinny et sa dyslexie à la surface.

C’est peut-être, sans doute, l’une de mes plus grandes faiblesses en tant qu’enseignant : ne pas parvenir à pousser mes élèves tous ensemble ; à avoir cette sensation qu’en permanence certains m’échappent.

Et c’est épuisant.

Lundi 30 novembre

Nous voici face à la semaine mammouth bulletins-conseils de classe-rencontres parents.

J’ai perdu le compte du nombre d’établissements que j’ai fréquentés, mais je n’ai encore jamais assisté à un conseil de classe dont je ressorte avec une autre impression qu’un soulagement mâtiné d’un léger sentiment de déprime. Même si cette instance est nécessaire, elle ne fait que cristalliser en mots maladroits la complexe réalité de la vie des mômes qui nous sont confiés.

Cristalliser, le mot est, toute vanité bue, bien choisie. Car ils le traitent avec tellement de révérence, le bulletin qui sortira de ce conseil, les mômes. La moyenne générale. Les félicitations. Le classement. Les grands discours que je serine depuis septembre sur le fait qu’une note n’est qu’une indication, le bulletin une photo à un moment précis, et que la personne la plus importante à satisfaire est eux-mêmes, mes propos sont accueillis au mieux avec une bienveillante indifférence, au pire avec des yeux discrètement levés au ciel.

Légère déprime, oui. Que les mécaniques délicates que nous mettons en place pour apprendre aux mômes se résume à cette feuille de papier aux formules forcément lacunaire m’enquiquine. Mais ça ne devrait pas. L’important, c’est que demain j’y retourne. Avec eux.

Dimanche 29 novembre

Et le dimanche on s’évade…

Oui, les bandes-son de jeux vidéo ont aussi droit de cité le dimanche. (et le thème d’Orphée et d’Eurydice m’aura vraiment suivi tout au long de l’année…)