
J’ai perdu l’estime de pas mal de gens quand j’ai exprimé à quel point Call me by your name avait été une œuvre importante pour moi. Les arguments selon lesquels Elio Pearlman, le personnage principal, est un petit bourgeois blanc privilégié, que ses états d’âmes revêtent trop d’importance ou que sa passion a quelque chose d’artificiel me sont royalement passés au-dessus. Parce que j’ai senti, pendant ce film, quelque chose se mouvoir dans ce que j’appelle prétentieusement ma conscience. Une partie de moi a changé, et je crois avoir été étymologiquement proche de ce que l’on appelle l’émotion.
C’est probablement ma plus grande faille en tant que professeur, et ce qui s’oppose le plus à mon éthique d’enseignant : cette recherche d’émotion. Les jours où je suis ressorti le plus déprimé de mon boulot (depuis que j’ai arrêté de me faire motoculter la gueule par des classes qui prenaient mes cours pour une annexe de discothèque) ont été ceux durant lesquels je suis ressorti rigoureusement identique à celui que j’étais en franchissant le portail du collège. Même si je sais que ce n’est pas le but, même si je n’ai pas à mettre sur le dos de mes collègues ou élèves le poids de ma thérapie – il y a des gens compétents pour ça – je recherche inconsciemment ce mouvement. Ce changement souvent infime, souvent imperceptible qui fait que j’ai l’impression de devenir autre. Et pour cela, je me penche près, très près, de l’humain. En me disant que mon expérience et mon surmoi seront capable de rétablir la balance. Il faut reconnaître que jusque là, ils ont fait un sacré bon boulot. Et que finalement, ce qui fait de moi un bon prof – les huit jours par an où je le suis – est que je parviens à allier cette rigueur et cette recherche de ce que les mômes ont de puissant. D’émouvant. Ce qui les porte ou les déséquilibre.
Le sweat-shirt de Snowe par exemple. Barré d’un immense #FeelYourEgo
“Vous savez ce que ça veut dire, Snowe ?
– Non.
– “Ressens ta personnalité”.
Snowe rigole. Un peu moqueur. Au conseil de classe, nous l’avons averti de son incapacité à prendre en compte les autres, de sa froideur et de ses moqueries, à l’égard de ceux qui se trompent.
Celles qui rigolent aussi, ce sont Katarina et Jeane. Depuis que nous nous voyons une heure par semaine en groupe de quatre, elles ont gagné une confiance en elles immense. Et lèvent la main pour prendre la parole, de leur français tout cassé. Qui, selon toute probabilité, n’évoluera plus pour l’une d’entre elles. Mais au moins, maintenant, elles tentent. Et réussissent parfois.
Et pendant que je regarde les élèves de 6ème Brindibou se plonger dans la lecture de Bilbo le Hobbit, et commencer à compléter le carnet de voyage que nous avons préparé ensemble, la question, toujours la même, toujours simple, continue de se poser : suis-je un bon prof ?
Aujourd’hui, j’ignore pourquoi – peut-être parce que, un peu plus tard dans la voiture, j’écouterai Sufjan Stevens, justement, peut-être parce que j’ai un peu mieux dormi, parce que le temps passe – je parviens à adresser une réponse un peu plus apaisée que d’habitude à ce point d’interrogation : je n’en sais rien. Je fais au mieux, avec des faiblesses, partout, mais que les jours qui passent m’apprennent à étayer, lentement. Avec la certitude que peu de professions me permettraient de générer ça à ce point : de l’émotion, corsetée à de la rigueur.
Aujourd’hui, j’ignore pourquoi, j’arrête de culpabiliser.
C’est très doux.






