Lundi 15 juin

M. SAMOVAR : Bonjour les 4e Avaltout ! Bienvenue dans ce qui est peut-être notre dernière classe virtuelle. Je dois avouer que j’ai apprécié l’ambiance que ces séances nous…

ZAINEB : Pourquoi dernière ?

REYN : Wesh toi, on rentre tous à l’école, t’as pas vu Macron ?

FIR : lol tu regardes Macron, t’as rien à faire ?

M. SAMOVAR : Fir, j’ai déjà expliqué qu’on n’utilisait pas lol en cours de français, même en classe virtuelle.

FIR : Mais je le dis pas, je l’écris !

ANYA : MONSIEUR MON MICRO IL FONCTIONNE PAAAAAAAS !

M. SAMOVAR : …

LE RESTE DE LA CLASSE : …

ANYA : Ah si en fait, ahah, j’avais oublié d’appuyer sur le bouton vert.

MONSIEUR SAMOVAR : BREF. Je voulais vous remercier de votre assiduité. Beaucoup d’entre vous ont réussi à tenir le coup et…

LOUZ : Monsieur ? Pourquoi il se passe rien ?

MONSIEUR SAMOVAR : Branchez votre casque, Louz ! Louz ?

REYN : Monsieur, ça sert à rien de lui dire de brancher son casque si elle vous entend pas…

MONSIEUR SAMOVAR : …

REYN : Vous y aviez pas pensé, monsieur ?

MONSIEUR SAMOVAR : Nous allons donc profiter de cette heure pour faire le bilan de ce que vous avez appris pendant cette période si particulière et…

LUCCIA : Monsieur, je me rappelle plus, le roman avec Yvain le chevalier et son chien, là, c’était avant ou pendant le confinement ?

REYN : Wesh, espèce de bête, c’était l’année dernière, avec un autre prof !

MONSIEUR SAMOVAR : Reyn ! On ne s’insulte paaaaaaas !

ANYA : Rah monsieur, j’ai tellement hâte de vous revoir tous en vrai !

Et moi donc…

Samedi 13 juin

Quelque chose n’aura pas cédé au confinement, cette année : la fatigue de l’explorateur.

Je finis chaque année scolaire sur les rotules, pour différentes raisons : j’ai refait tous mes cours d’un niveau, j’ai participé à un projet de classe ambitieux, j’ai été professeur principal d’élèves ayant des difficultés particulières…

Mais la fatigue de l’explorateur revient, tous les ans.

Pour l’exprimer simplement, je recours, encore une fois, à Doctor Who. Dans un épisode, l’un des compagnons du Docteur lui dit que, comparé à la sagesse, la longévité et aux pouvoirs d’un Seigneur du Temps, les humains doivent lui paraître bien misérables. “Quand je vous vois, je vois des géants.” répond le Docteur.

Si j’ai un point commun avec lui, c’est cela. Chaque année, quand je vois mes élèves, je vois des univers. Une centaine d’univers entiers, inconnus. Chacun avec son architecture, sa physique, ses limitations, ses lois. Certains aisés à cartographier, d’autres presque impossibles. Et c’est l’une de nos tâches – à mon avis bien entendu – que d’être capable de savoir jusqu’où pousser la découverte de ces terres inconnus, et où s’arrêter.

C’est cela, être enseignant : être perpétuellement en lien avec des centaines, plusieurs centaines, selon la matière, d’existences et de complexités. J’ai souvent l’impression d’effleurer la surface de ce qui constitue la personnalité des gens qui me sont les plus chers. Alors mes élèves… Ceux qu’on nous a confiés, ceux que l’on doit réussir à faire avancer, à écouter, à observer… C’est peut-être l’aspect le plus fou, et le plus exaltant de ce métier.

Cette année, un organisme microscopique m’aura forcé à repenser les modalités de découverte de ces enfants-cosmos. Je n’ai pas l’impression d’y avoir perdu au change. Et comme à l’habitude, je vois approcher la fin de l’année épuisé mais heureux, le visage buriné de la lumière de milliards d’étoiles.

Vendredi 12 juin

“Allez les troisièmes Glee, qui me résume les passages de la nouvelle qu’il y avait à étudier depuis le dernier cours virtuel ? Je vous écoute.”

Pas un mot. Pas un “tiding” indiquant que l’un des mômes veut prendre la parole. Je ne m’inquiète pas plus que cela. Le cours du vendredi après-midi avec les troisièmes Glee ne peut que bien se passer. Je balance deux ou trois blagues pour meubler l’inconfortable silence qui s’est installé, en attendant que l’un d’entre eux se décide.

“Personne ? Absolument ? Vous n’avez pas compris le texte ?”

Toujours rien. Et puis finalement, dans le chat, une petite phrase de Benvolio. “J’ai pas fait le travail de la semaine et j’ai pas d’excuse.”

“D’autres sont dans cette situation ? Je lance un sondage, répondez sincèrement, c’est pour savoir comment je dois poursuivre le cours.”

Ils me font confiance, ils répondent. Sur dix-neuf présents, deux ont lu ce que j’avais demandé et fait le travail.

“Que se passe-t-il ?
– On n’a plus envie.”

Chorus repris par cette classe que je connais depuis trois ans, dont je suis plus proche que toute autre classe que j’ai eu dans ma carrière. Ils n’en peuvent plus les élèves, qui depuis presque trois mois se comportent en soldat, à accepter les consignes, à se dépatouiller seuls. Oui ils peuvent demander l’aide du prof. Mais c’est toujours laborieux, c’est compliqué, ils en ont assez.

“Monsieur à la même époque, l’année dernière, les troisièmes ils révisaient le brevet, c’était… Ils avaient l’air content. Là c’est dur.”

Nous sommes le 12 juin et ils en ont assez. Comme leurs enseignants. Je ne leur crie pas dessus, je ne les câline pas. Je leur explique que ce que nous faisons est important. Que nous devons continuer, mais que je vais trouver d’autres méthodes. Des façons de combattre la lassitude. On parle un peu, je leur demande de passer les jours suivants à se remettre doucement à jour. De retrouver ce qui leur fait envie, à l’école. On se quitte en paix, et un peu triste.

Quelques minutes plus tard, Benvolio poste sur la communauté de la classe une vidéo sur le supplice de Tantale, que je leur ai expliqué aujourd’hui. “On n’est pas dégoûtés, hein monsieur. Juste on n’en peut plus.”

Je comprends.

Jeudi 11 juin

Depuis le début du confinement, invariablement, Loretta me rend ses exercices. Pas toujours en temps et en heure – il y a longtemps que j’ai abandonné l’idée de récupérer les diverses activités, les quiz et les évaluations à la date prévue, mais systématiquement. Et le travail est de qualité.

Pourtant, elle ne vient jamais aux classes virtuelles.

Loretta ne dispose pas, chez elle d’une connexion internet. Il y a un portable pour toute sa famille. Alors elle fait comme elle peut, depuis trois mois. Elle demande à des amis, au voisin. Dès qu’elle a un moment, elle récupère, sur des écrans empruntés le contenu des cours.

Loretta m’aide à ne jamais perdre l’essentiel de vue : la lisibilité. Bien sûr qu’il est plus valorisant de préparer des activités un peu funky, avec des lectures interactives, des documents vidéo, des fichiers à télécharger. Mais tout cela, elle n’y aura pas accès. Avant toute chose, ce qui doit être solide et droit, c’est le contenu. Parvenir à créer des supports clairs mais exigeants, rester précis dans les attentes, sans basculer dans l’ambiance pupitres et années 50.

Ce confinement m’aura aussi amené à tester la solidité de mes cours, à voir ce qu’il y a au centre de ce que je tente de transmettre.

Sacrée épreuve du feu, encore une fois.

Mercredi 10 juin

Que doit savoir un prof ?

Si la période dont nous sortons doucement nous aura appris quelque chose à nous, les enseignants, c’est que les attentes qui nous sont dévolues sont nombreuses. Et souvent floues. C’est de ces espoirs troubles qu’une frange des médias, et, hélas, de notre hiérarchie joue actuellement pour pointer du doigt la profession et ses manquements.

Plus j’avance dans le métier, plus j’en arrive à la conclusion que notre rôle social diffère grandement de notre fiche de poste. Si vous trouvez que je ne suis pas clair rassurez-vous, ça va empirer.

J’ai toujours bêtement cru que mon métier consistait à enseigner l’architecture du français à mes élèves, leur faire découvrir des textes qui leur permettraient de construire leurs pensées, et de rester vigilants quant à leur bien-être global. De façon très générale. C’est d’ailleurs peu ou prou ce qu’on nous a expliqué lors de ma formation.

Mais finalement, tout cela reste très théorique. Si je pense que de nombreux collègues se retrouveront dans la description que je viens de faire de ma profession (si ce n’est pas le cas, dites-le moi), je pense que le grand public, et j’utilise le terme sans le moindre mépris, attend quelque chose de tout autre : la stabilité. Durant le confinement, il nous a été reproché tout et son contraire : de ne pas donner suffisamment de travail aux élèves, de trop en donner, de trop peu recourir à l’outil informatique, de flanquer les élèves devant des écrans à longueur de journée. De ne pas vouloir réintégrer nos classes, de vouloir les réintégrer, faisant fi de la santé des enfants et de leurs parents.
Cette colère pourrait se résumer en ces termes : nous, profs, devions proposer des solutions pratiques et applicables car nous sommes ceux qui savent.

Que doit savoir un prof ? Tout.

Dit comme ça, ça peut sembler grotesque. Mais c’est un fait. Régulièrement, des collègues hallucinent devant la quantité de casquettes qu’on nous demande de porter : enseignant, soignant, psychologue, animateur, intendant, médiateur et j’en passe. Et je suis toujours émerveillé de voir la vitesse à laquelle les jeunes collègues apprennent à se plier à ces rôles, quand bien même rien n’a pu les préparer à cela.

Nous faisons partie de ces métiers-chevilles, qui sont nombreux dans l’administration publique ou la santé. Nous ne cessons de déborder de notre mission car nous travaillons avec des humains, en permanence, et avec leur famille.

Comment parvenons-nous, habituellement, à tenir ces fonctions ? En exerçant dans un cadre relativement stable, celui des établissements scolaires. Il y a peu de structures plus familières qu’un bahut. Qu’on y ait de bonnes expériences ou de mauvaises, presque chaque personne en France sait comment fonctionne ce cadre.

La pandémie l’a fait éclater. Chacun s’est retrouvé plus ou moins livré à lui-même, car même la direction la plus performante au monde ne peut recréer virtuellement et à plusieurs dizaines de kilomètres de distance une école, un collège ou un lycée. Chaque prof (et, je le suppose, chaque personnel travaillant dans l’éducation) a dû inventer des façons d’enseigner. Et forcément, nous n’étions pas tous en synergie. La belle structure rassurante a volé en éclats. Et il est tout à fait compréhensible que lorsque l’on retire un pilier de la vie en société, les gens se révoltent.

L’ironie de la situation pourrait presque prêter à sourire : les critiques contre les enseignants ont rarement été aussi virulentes, du fait même que l’on s’est rendu compte du rôle, des rôles plutôt, capitaux qu’ils occupent au quotidien.

Ce billet terriblement embrouillé – à ce sujet, merci d’être resté jusque là – n’a pas pour vocation à demander des applaudissements sur le balcon à 20 heures, des médailles ou quelque titre honorifique que ce soit. Je ne souhaite qu’une chose : que malgré les fictions tissées actuellement pour des nécessités d’audimat ou d’échéances électorales, nous nous rendions compte que nous travaillons tous dans la même direction. Parents, profs, personnels de l’éducation. Mais l’Éducation Nationale est, et restera, une grosse machine infernale, ou un mammouth, si vous préférez. Parce qu’elle ne consiste PAS qu’à faire apprendre leur cours aux enfants. Je sais que j’énonce une évidence, mais il est nécessaire qu’elle soit limpide.

Les profs doivent être capables de tout ou presque, selon les circonstances. Nous nous y employons. Mais nous ne sommes pas, nous ne serons jamais, les tenants d’une science exacte. Nous tâtonnons, au jour le jour.

Ne soyez pas trop pressés. Venez nous parler. Et n’écoutons pas trop la rumeur qui gronde, agite et montre les dents.

Mardi 9 juin

Retour à Ylisse, après plus de deux mois. Pour une heure et demi.

J’ai une sacoche toute légère en bandoulière, et dans les oreilles un morceau qui contient les mots “home again”. J’ai besoin que ce moment soit tarte. Parce que je retourne bosser à un endroit qui a dû me pomper plus d’énergie vitale que Dracula dans ses grands jours ; parce que j’y passerai un temps ridiculement court ; parce qu’Ylisse est un endroit très vilain, au fond.

Le moment est tarte.

Il fait beau, et l’air est encore neuf. Je traverse lentement le grand parking, contourne le grand centre commercial désaffecté, remonte la rue que remontent quelques silhouettes masquées.

Le grand bâtiment est silencieux. Une carcasse vide, où subsistent quelques ilots. Le sourire de R., à l’accueil, toujours aussi forte, toujours aussi belle. Le bureau de Chef Adjoint, heureux que le concert d’Aerosmith ait été reporté (”en espérant qu’ils ne soient pas morts d’ici là.” grimace-t-il).
La salle des prof, où je retrouve V. Seul autre collègue à être là à 8h30, car nous n’accueillerons pour le moment que deux demi-groupes d’élèves.

Ils sont neuf. Neuf quatrièmes Avaltout, déjà à grogner, à tripoter leurs masques c’est trop chiant monsieeeeeeur oui pénible, mais c’est chiaaaaant, on est fatigué quand est-ce qu’il arrête, le virus ? Je me demande s’ils me voient sourire des yeux. Probablement pas, ils ne me regardent pas.

J’ignore si cela est dû au boulot hallucinant de leurs profs ou, plus probablement, à leur tempérament, mais rien ne semble avoir changé. Et ce ne sont pas de petits détails comme avoir la tronche à demi-masquée, le fait de devoir se tenir à un mètre de distance et de se retrouver avec un emploi du temps tout fracturé qui les perturbe. Ils ne sont pas plus tôt assis que les questions fusent dans tous les sens, que les protestations éclatent quand j’explique que, oui, nous allons apprendre et que je me retrouve à devoir rouler mes globes oculaires dans leurs orbites pour compenser le fait de ne pouvoir faire mon habituel pli désapprobateur avec la bouche.

Pendant une heure trente, les contingences s’envolent. Je les ai retrouvés eux et l’expérience est intacte. C’est tarte, ça aussi, mais il ne me reste plus beaucoup de temps pour le vivre. Alors j’en profite.

Je les abandonne sur le terrain d’EPS où leur prof tente de les faire bouger un peu. Il faut que je me dépêche d’attraper un RER dans l’autre sens : j’ai cours virtuel avec ces mêmes quatrièmes dans trois heures.

Volent les souvenir, vole le temps. J’ai effleuré Ylisse du bout des plumes, et tout désinfecté à coup de gel hydroalcoolique. Quel lien pouvons-nous créer, dans ces passages fantômes ?

Lundi 8 juin

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La pensée la moins débile que j’ai eue ces derniers mois est la suivante : de nos jours, le silence est un acte de courage immense. Ne pas s’indigner devant les tonnes de bouse que nous déversent en permanence la trouzaine de canaux de communication est un acte d’hygiène mentale impressionnant.

Et je vous avoue que je ne m’en sens pas encore capable. Pas quand je lis, dans le journal L’Opinion, un article intitulé “École au ralenti : où sont les profs ?”

L’article en question est une ribambelle de clichés, soutenus par des phrases entre guillemets dont on n’a jamais les sources, à tel point que j’en ai déduit qu’il ne s’agissait pas de citations mais juste de la journaliste qui doit être une de ces personnes qui fait des guillemets avec les doigts et mérite donc le supplice de la roue.

Ce papier pourrait prêter à rire, si, justement, les profs n’avaient pas été exactement là où il faut, ces derniers mois. Alors Mme Lombard-Latune, puisque vous êtes infichue, en un article, de répondre à votre question liminaire, laissez-moi vous dire où ont été les profs, durant le temps du confinement.

Les profs ont d’abord été dans les abysses. Se retrouver du jour au lendemain coupé de ses élèves, avec des solutions informatiques qui, sous l’afflux, pètent comme mes vaisseaux sanguins quand j’écoute du Ricky Martin, avec une administration qui tente désespérément de contacter des centaines d’élèves, c’est peu évident. Alors les profs ont été derrière leurs cahiers d’appel, leurs fiches de début d’année, leurs duplicata de convocation à des réunions parents-profs pour trouver des moyens de contacter leurs classes.

Personnellement, j’ai installé Discord sur mon ordinateur, parce que je savais que quelques élèves l’utilisaient. Dix ont répondu présents, dix éclaireurs qui m’ont reconstitué mes classes. Voilà la première étape de notre voyage. Les abysses. Et il en reste d’autres.

Les profs ont ensuite été derrière leurs cours. Vous savez le truc qu’on “change une fois tous les quinze ans” (moi aussi je sais citer sans sources en faisant des guillemets avec les doigts). Des cours préparés pour l’année, qu’il fallait, par la force des choses, amputer d’un trimestre. Les profs ont donc dû recréer de toutes pièces des façons d’enseigner, dans un délai de 48 heures, soit le week-end précédent le confinement. En prenant en compte les profils de classe, d’élèves, les progressions annuelles. Repenser, en deux jours, trois mois d’apprentissage.

Ce qui a, bien entendu, amené les profs derrière leurs ordinateurs. Je suis un boulimique de l’écran, j’ai passé des nuits devant des jeux vidéos. Mais il m’arrivait de me retrouver la nuque raide et les yeux rougis entre les classes virtuelles que nous avons rapidement commencé à mettre en place, les cours à envoyer sur l’ENT, par mail, par Pronote, par pigeon voyageur et les innombrables messages d’élèves et de parents qu’il a fallu rassurer. Chacun à leur manière. Ceux qui craignaient pour le retard de leurs enfants, ceux qui voulaient savoir quand “le virus serait terminé” (sic). Ceux qui avaient peur et avaient besoin d’être rassurés. Ceux qui avaient juste besoin de parler.

Avez-vous déjà eu par écrit une conversation avec une personne de 14 ans dont l’un des parents vient de décéder de la Covid, Mme Lombard-Latune ? Il est possible que, pendant ce temps-là, j’ai en effet un peu disparu de la surface de la terre, pour m’occuper d’elle.

Où étaient les profs ? Vissés au téléphone, Mme Lombard-Latune. Et pas juste pour prendre des nouvelles de leurs proches. Pour appeler les élèves et les familles, régulièrement, pour être sûr que le maximum d’élèves tenaient bon. Pour faire de la maintenance informatique sur les équipements numériques qui déconnaient. Je sais désormais dépanner un téléphone à distance, paramétrer une connexion Wifi un fournisseur d’accès qui n’est pas le mien, et remettre à neuf une cafetière Nespresso (l’une des ces affirmations est un mensonge, pourrez-vous deviner laquelle ? L’interactivité, au coeur du métier d’enseignant).

Les profs, parfois faisaient cours à des élèves ne disposant par d’ordinateur. Oui. Au téléphone. Forcément, ça prend du temps. Assez de temps pour qu’une journaliste finisse par se demander où ils sont, ces profs.

Les profs étaient à la manœuvre. Comme des métiers qu’on a applaudi et d’autres qui sont restés loin des vivas.

Mais vous savez quoi ? Je suis à peu près certain que vous vous foutez royalement de cette longue énumération d’attributs du sujet et de compléments circonstanciels de lieu. La vérité, ce n’est pas que vous voulez savoir où nous sommes, c’est que voulez nous voir. Nous voir sur des photos, dans les médias, derrière des tableaux noirs, à enseigner à des classes souriantes nos ancêtres les gaulois, “Demain dès l’aube” et les fractions.

Vous voulez que nous aidions à reformer les rangs. Les rangs de têtes à pencher sur des cahiers, en silence. Silence dans la classe. Des enfants comme des adultes.

Ce que nous avons fait, Mme Lombard-Latune, durant ce confinement, en était l’opposé. Nous avons utilisé nos convictions, souvent personnelles, parce que c’était tout ce dont nous disposions. Nous avons employé des gadgets technologiques mal foutus, des idées farfelues et, surtout, toute notre expertise, pour faire en sorte que l’école tienne. Parce qu’en fin de compte, c’est nous, qui savons. Nous sommes des experts dans le domaine de l’éducation. Assez experts pour savoir accepter la critique quand elle est fondée et faire preuve d’un agacement logorrhéique lorsqu’elle est aberrante. Nouvelle question, devinerez-vous à quelle catégorie appartient la votre, de critique ?

Oui il y a eu des ratés. Et quelle joie, hein, les mots qui nous condamnent ? D’où vous vient cet enthousiasme à pointer les dysfonctionnement d’une machine actionnée par 800 000 âmes qui, lentement, tente de reprendre un fonctionnement plus normal ? Tentative rendue d’autant plus difficile que les règles changent chaque semaine. Demi-groupes, classes entières, 10, 15, 20, masqués, démasqués, libérés, délivrés (oui, la variété des références est l’une de mes marottes). Et les enseignants tentent d’appliquer. Toujours en prêtant le flanc à la critique, mais en est-il possible autrement ?

Voilà où nous étions, voilà où nous sommes, nous, les profs. Parfois, même, nous sommes presque à deux endroits à la fois. Comme aujourd’hui, où j’ai accueilli des élèves ce matin et où j’ai dû rapidement leur dire au revoir car il me fallait retourner chez moi pour faire cours à distance à leurs camarades encore chez eux. 

Vous sentez-vous puissante, à “dénoncer”, guillemets avec les doigts, ce corps de métier que, visiblement, vous abhorrez ? Vous sentez-vous juste ?

Ou peut-être, peut-être, est-ce uniquement un problème de vision. Vous ne nous voyez pas. Parce que nous ne cherchons pas à briller. Jour après jour, nous avons tenté d’avancer. Et surtout de faire avancer nos élèves. Vos enfants. C’est une occupation du quotidien, une tâche très humble, quand on y pense. Pour la voir, il faut juste s’approcher un peu.

Pensez-y, la prochaine fois.

Samedi 6 juin

Si le confinement m’a appris quelque chose, c’est que je ne vis définitivement pas sur le même fuseau horaire que mes élèves. Depuis qu’on nous a renvoyé entre nos murs, je me lève avec joie à l’heure qui me convient le mieux (6h du mat’) et commence à travailler à 7, moment auquel il n’est pas rare que je reçoive des questions d’élèves à qui je recommande, quand même, de prendre quelques heures de sommeil, rapport au fait qu’on est censé se voir en classe virtuelle peu de temps après et que j’aimerais autant qu’ils aient la cervelle en état de fonctionner.

D’après ce que j’ai réussi à déterminer de subtils interrogatoires (”au fait, à quelle heure voulez-vous ?” mes quatrièmes ne sont pas encore prêts pour la carrière d’agent de renseignement), un bon tiers de mes élèves se couchent spontanément entre 3 et 8h du matin et se réveillent vers 15-16h. “On fait ça à chaque fois qu’on va pas au collège, monsieur.”

Ce qui m’amène à reconsidérer le temps que nous passons habituellement ensemble au collège, qui est pour eux totalement artificiel. Et pour moi aussi. Passé 15h, je suis à peu près totalement inopérant, et sans une vigilance extrême de ma part, mes cours perdent terriblement en qualité. (Et j’attrape ce délicieux petit tic qui consiste à remplacer un mot par un autre, absolument aléatoire. Je vous recommande de demander à une classe de “prendre leur frigo”, c’est fabuleux.)

Cette donnée, le temps, qui me paraissait absolument objective, est toute aussi discriminante que le reste : l’espace dont disposent les élèves, les moyens informatiques, l’espace.
Être en capacité de gérer son temps, par sa maturité et la vigilance des adultes, savoir se conformer à des horaires est également un chausse-trappe qui s’est révélé terriblement prégnant là où j’enseigne ces derniers mois.

Souvent le mot “bienveillance” m’énerve. Mais de plus en plus, je le définis ainsi : ne jamais considérer que, pour ses élèves, les choses vont d’elles-mêmes.